CHAPITRE LXXI
N'y a-t-il pas des mots fatidiques inscrits sur le mur?
Les blessures infligées à l'Amérique par la guerre civile étaient fraîches et saignantes encore lorsqu'elles furent rouvertes par les graves événements de la Nouvelle-Orléans. Les deux partis semblent aussi animés l'un contre l'autre qu'ils l'étaient un mois avant la chute de Hichmond.
Cincinnati, oti j'écris ces lignes, est une grande ville, principal marché d'un État libre, baignée par l'Uhio qui la sépare de Covington, sa sœur de l'État de Kentucky.
Ces deux cités sont aussi voisines que New-York de Brooklyn, Lambelh de ^Westminster. Elles sont unies par un pont et une douzaine de bacs. Nuit et jour, des trains et des camions traversent la rivière. Les citoyens trafiquent, dînent, habitent, se marient et vivent l'un avec l'autre, en bons voisins et en chrétiens.
Cependant un fléau semblable & la peste noire a éclaté entre Covington et Cincinnati, et les fanatiques de l'une et l'autre rive de l'Ohio portent 4 leurs voisins cette haine féroce et tenace qui n'a d'autre source qu'une guerre fratricide. .
Il y a quelques instants, un vénérable ministre de l'ÉvaDgile
est veDu me parler avec une joyeuse emphase de la ^probabilité d'une nouvelle guerre dans le Sud.
Quand j'essayai de le ramener à un sentiment de justice distributive et de lui faire comprendre qu'en cherchant à soutenir les droits de son frère d'Afrique, il semblait oublier complètement ceux de son frère d'Europe, il me répondit que son plus vif désir en même temps que sa conviction absolue, était que jamais plus la race blanche ne prévaudrait contre la race noire
« Actuellement, dit ce ministre de l'Évangile dans sa surprenante ignorance des faits accomplis k Richmond et à Raletgh, à Charleston et à la Nouvelle-Orléans, les gens de couleur du Sud font des économies, envoient leurs enfants à l'école et remplissent les devoirs de bons citoyens; tandis que leurs anciens tyrans se vautrent dans la débauche et dans l'ivrognerie, menacent notre pays d'une nouvelle sécession et se rebellent contre la volonté de Dieu. L'Amérique ne pourra prospérer que lorsque cett« douce et pieuse population de couleur aura obtenu une suprématie certaine et durable dans les États du Sud. »
Tout permet, toutefois, de croire que ce pernicieux sentiment se conQne de plus en plus dans les cercles, les coteries et les clubs.
Sur l'invitation de l'État de Massachusetts, des députations de Charleston, d'Atlanta et de la Nouvelle-Orléans se sont rendues à Boston, et les soldats du Sud ont été partout chaleureusement accueillis dans le Nord.
Les femmes, plus tenaces et plus conservatrices que les hommes, ont saisi avec empressement l'occasion de*cette visite pour tendre la main à leurs sœurs du Sud.
Une réunion fut organisée & Boston. Mille dames du Massachusetts, appartenant presque toutes aux premières familles de l'État, ont résolu à l'unanimité d'acquérir chacune un souvenir de cette visite des chevaliers du Sud & Boston, et de l'oiîrir, à titre de pacillque offrande, à mille dames du Sud dont les pères et les maris auraient joué un réle dans la guerre civile.
Les Américains commencent à crier :
» Serrons nos rangs ! »
C'est une merveilleuse histoire que celle des cent années de progrès blanc.
Les races européennes se répandent sur tous les continents et établissent leur domination sur les Iles et Ilots de toutes les mers.
bii LA CONQUÊTE BLANCHE.
Durant ce siècle, quelques nalions se sont élevées au premier rang et d'autres sont descendues au second,
L'Autriche, il y a cent ans la principale puissance de l'Europe, a été démembrée et a perdu le trône d'Allemagne. L'Espagne, le premier empire colonial du monde à la même époque, est tombée au troisième rang, après avoir vu ses colonies et ses conquêtes lui échapper. La France qui, il y a un peu plus d'un siècle, possédait le Canada, la Louisiane, la vallée du Hississipi, rtle Maurice, une partie de l'Eindoustan, a perdu toutes ces possessions et a échangé ses vignobles et ses champs de blé du Rhin contre les neiges de la Savoie et les sables de l'Algérie.
D'un autre côté, ic Piémont et la Prusse se sont placés à la tête des nations. Le Piémont est devenu l'Italie et compte pour capitales Milan et Venise, Florence et Naples, aussi bien que Rome.
L'extension de la Prusse est plus extraordinaire et plus glorieuse encore. II y a cent ans , la Prusse se faisait seulement connaître ; on savait que c'était un pays petit, mais bien gouverné et guerrier, dont le territoire égalait en superûcie celui du Michigan et dont la population était de beaucoup inférieure à celle de rOhio. Dans l'espace d'un siècle, elle est devenue la première nation miUtaire du gtobe.
Pendant ces cent années, la Russie a porté ses armes en Finlande, en Crimée, dans le Caucase et dans les Khanats mahométans, étendant l'empire blanc sur la mer Caspienne et la mer Noire, et jusque dans l'Asie centrale par l'Oxus et le Jaxarte '.
Plus grandes encore ont été les expéditions et les conquêtes de la Grande-Bretagne, sa suprématie maritime lui donnant des facilités refusées à toute autre puissance. C'était, il y a un siècle ou environ, un roy aume de douze millions d'habitants ; aujourd'hui, c'est un empire qui renferme deux cent vingt millioDS d'&mes et dont le territoire couvre près d'un tiers du globe.
Les progrès des États-Unis sont à peine moins frappants que ceux de la Russie et de l'Angleterre. N'ayant, au début, qu'une population égale à celle de la Grèce, ils se sont développés si rapidement qu'en cent ans ils ont pris, parmi les nations du monde, le troisième rang, quant à l'étendue du territoire, le quatrième, quant à la richesse de sa population.
Il Amour-Baria cl le Si-Houn ou le Sir-Dario. {N'oie
Le sol et la population constituent les deux principaux éléments de la puissance.
Le climat et la fertilité compteot pour beaucoup , la nationalité et la cohésion pour plus encore; mais. la base naturelle du progrès c'est le sol, la base naturelle de la force c'est la population.
Grdce & la combinaison de ces deux éléments , les Chinois étaient, il y a cent ans, la première famille de l'humanité. Leur territoire occupait une superiicie de sept millions huit cent mille kilomètres carrés et sa population s'élevait à plus de quatre cent millions d'amee.
Mais quel prodigieux changement s'est effectué t
Tandis que la Chine restait immobile, l'Angleterre, la Russie et l'Amérique poursuivaient leur œuvre de conquête, de colonisation et d'annexion.
Jetons un coup d'œil sur \c. groupe de puissances occupant chacune «ne surface de plus de deux millions six cent mille kilomètres carrés :
Grande-Bretagne. 20.800,000 kilom. carrés. 224,000,000 habit.
Chine . 7,800,000 » 420,000,000 »
Russie 18,000,000 » 74,000,000 »
États-Unis 7,800,000 » 40,000,000 -
Le territoire de l'empire britannique est supérieur à celui de la Russie et sa population ne le cède qu'à celle de la Chine.
L'Amérique suit les traces de la mère patrie, s'adjoignan( ce qu'elle croit lui appartenir, exactement comme fait la pierre d'aimant.
C'est la règle; toujours les grands attirent et absorbent les petits.
Il y a quelques mois, lord DufTerin, gouverneur général du Canada, a annexé toute la région, connue et inconnue, 6'étendanl de la frontière de l'Amérique anglaise au pôle Nord. Dans un avenir rapproché, la basse Californie, la Sonora, le Chihuahua, avec des portions du Cinaloa, du Cohahuila et du Nouveau-Léon, seront annexés aux Ëtats-Unis, soit par le président Grant, soit par son successeur. Les limites actuelles de la République seront reculées par terre de façon à englober six ou sept nouveaux États, chacun aussi grand que l'État de New-York.
Peu & peu la surface de la terre passe aux mains des Anglo Saxons.
bkk LA CONQUÊTE BLANGHÉ3.
Toutefois, quelque glorieuse et merveilleuse que soit l'histoire de la Conquête Blanche, l'avertissement gravé sur le mur est bref et menaçant.
Le but n'est pas atteint encore, la lutte n'est pas terminée, et tes successeurs blancs des Criks et des Chérokis gaspillent imprudement en inimitiés intestines quelques unes de leurs forces les plus vives et de leurs plus nobles aspirations.
Les désastres du passé, les menaces de l'avenir, nous conseillent de nous grouper autour de notre race commune, commune par le sang, les lois, la langue, la science.
Nous sommes forts, mais non immortels, et la divis^n entraîne nécessairement la ruine. ■
Si nous voulons voir s'elTondrer nos institutions libres, nous n'avons qu'à prendre contre nos frères blancs le parti des hommes rouges, noirs et jaunes.
Si, au contraire, nous désirons conserver l'ordre et la liberté, la science et la civilisation, nous devons penser avant tout à ce qui est de nature jL favoriser le développement et à multiplier les forces de l'homme blanc.
Tant d'ennemis tiennent la campagne que tout homme blanc doit s'écrier ;
« Serrons nos rangs ! »
Puis, quand les rangs seront serrés , mais alors seulement :
« En avant, marche ! »