CHAPITRE XIV
Gaieté conlenue, bieD-ëtre raisonné, telle est l'impression laissée par le collège de Santa-Clara dans l'esprit des visiteurs qui parcourent ses jardins et ses cours de récréations. 11 n'en est pas moins vrai que la règle y est appliquée avec une sévérité plus que rigoureuse, au moins aux yeux des Anglais. Le système d'éducation est fondé sur le principe d'une absolue soumission & i'Èglise de la volonté et de la pensée.
Santa-CIara ouvre ses portes aux enfants de toute race et de toute croyance. Juif, bouddhiste ou anglican, chacun y peut envoyer son fils. Comme Spence en a fait l'expérience, à Mon- (erey, l'enfant doit assister aux ofQces, mais « uniquement en vue de l'ordre et de la discipline ».
Pourvu qu'il fasse, chaque jour, acte de présence à la messe et aux vêpres, il est parfaitement libre de conserver la foi de son père.; mais aucun élève du collège n'est exempté de l'assitluité aux exercices religieux 'qui, à Sanla-CIara, s'accomplissent exclusivement selon le rite romain.
Comparé à d'autres établissements, le collège est une sorte de prison. L'année scolaire embrasse dix mois, de la première semaine d'août k la première semaine de juin. Pendant cette longue période, les élèves ne sortent presque jamais. Aucun d'eux n'est reçu pour moins d'une demi-année. Ils ont dix jours de congé h Noél ; mais on veille attentivement à ce qu'ils ne se fourvoient pas dans un monde corrompu. L'enfant dont les parents habitent Santa-Clara est légèrement avantagé ; une fois par mois, il obtient la permission de visiter sa famille, mais seulement dans l'après-midi , pendant une heure ou deux , et sous la condition stricte de rentrer avant la nuit.
Les heures du jour sont également partagées ; moitié obéissance passive, moitié travail actif; système qui a pour but de
détacher l'élève du monde et de l'attacher indissolublement à l'Église. De l'aurore au crépuscule , tout son temps est employé. Tout est minutieusement réglementé : prières, repas, récréations, soins de propreté, façon de plier les vêtements, lever, coucher. En obéissant strictement au règlement, l'élève, en vingt-quatre heures, a cinquante minutes à peine dont il puisse disposer à sa guise.
Nul élève n'a le droit de dépasser les portes du collège sans être accompagné par un préfet ou un gardien. Même dans ce cas, U doit être rentré avant la nuit. Il lui est interdit de lire un
Dortoir et Muséum.
journal ; en fait de livres, il ne peut posséder que ceux qui ont été vus et estampillés par le P. Varsi. Les revues et publications périodiques sont & l'index. Défense de correspondre avec l'extérieur. Toutes lettres adressées à un élève sont ouvertes par le P. Varsi, h l'exception de celles où il croit reconnaître la main d'une mère.
Dans le doute, il n'hésite pas, brise le cachet et lit la missive.
La mère seule a le droit de communiquer librement avec son enfant ; le père même est exclu. L'élève ne doit fumer, ni dans l'eDceinte du collège, ni hors de ses murs. Pour constituer une
sociélé ou un club, ^1 faut l'autorisntion préalable du P. Yorsi.
Deux fautes : l'absence du collège après le coucher du eoicil, la désobéissance, soit par parole, soit par action, sont oonsidérécs comme tellement graves qu'elles sont suivies d'une expulsion immédiate.
Un élève ne peut avoir d'argent de poche et doit tout verser entre les mains du trésorier, La somme allouée par les parents à leurs enfants, pour leur menus plaisirs, est flxée & un franc vingt-cinq centimes au plus par semaine. Le P. Varsi trouve que la moitié suflirait.
Et ces règlements s'appliquent i des jeunes gCDS ayant atteint r&ge de la majorité.
« Combien avcz-vous d'élèves?
— Deux cents environ. Le chiffre varie selon le temps; mais il peut être considéré comme une moyenne. »
C'est peu. Il est vrai — peut-être est-ce une consolation pour les bons pères — que leur bibliothèque est plus riche que celle de tout autre collège en Californie, et que leurs élèves dépassent en nombre ceux de l'université méthodiste de Santa-Clara.
Mais il y a dans celte ville plusieurs collèges évangéliques, et il n'existe qu'un seul collège de jésuites.
Les catholiques possèdent une école h San-José, une autre à San-Francisco; les non-catlioliques en ont cinquante dans ces grandes villes. Les jésuites élèvent 'six cents enfants; les établissements rivaux en comptent plus de vingt mille.
En réfléchissant au peu de temps qui s'est écoulé depuis que la population tout entière était catholique et mexicaine — et plus catholique que mexicaine — on reconnaîtra que le nombre des élèves confiés aux jésuites n'est rien moins que considérable.
Une grande question reste k résoudre : jusqu'à quel point les jésuites onl-ils réussi h séquestrer Santa-Clara et à y lever une armée qui leur appartienne en propre ?
Assez pour entretenir leurs espérances, trop peu pour satisfaire leur orgueil. Ils ont pu s'emparer des adolescents, à l'imagination timide, chez qui prévalait déjà, avant leur arrivée, l'esprit de soumission de l'Indienne; ceux qui sentent circuler dans leurs veines le sang du Castillan savent bien se dégager des liens qu'on veut leur imposer et reprendre spontanément leur liberté.
Des premiers, on en voit une foule dans les cours du collège;
UD remarquable spécimen des autres, c'est mon hôte, un avocat de San-José.
Alexandre Delmas est le fils d'un riche Mexicain, de beaucoup supérieur, par sa famille et son intelligence, au commun de ses compatriotee. Catholique de naissance, le seflor Delmas plaça son fils à Sanla-Clara dans l'espoir que les pères développeraient les qualités natives de l'enfant et le mettraient à. même d'entrer avantageusement dans la carrière qu'il lui avait choisie, celle d'avocat.
Le jeune Delmas resta quelques années k Santa-Clara et
Bfttincnte da collée.
saivît, avec d'éclatants succès, toute la filière des études classiques.
A vingt ans, croyant son éducation terminée, il se rendit à San-Francisco pour aborder le barreau et entrer dans la vie active.
Il s'aperçut bientôt qu'il ne savait rien des hommes et presque rien des choses.
Il aurait pu réciter, sans faire erreur de dates, la chronologie des papes du moyen Age et celle de la Compa^'nie de Jésus, de Loyola k Beckx ; mais c'était & peine s'il aurait pu désigner par leurs noms les membres du cabinet du président Lincoln. Quant
aux légistes qui illustrent la cour suprême des Ëtatâ-Unis, ils lui étaient absolument inconnus.
« Retournons & mes livres ! » se dit^îl intérieurement.
Aimant d'instincl Santa-Glara, favori lui-même des jésuites, il vînt reprendre sa place au dortoir, dans la conviction que les pères lui permettraient de s'instruire auprès d'eux sans lui imposer les restrictions sous lesquelles il avait si longtemps vécu et si peu appris.
La carrière qu'il avait embrassée exigeait un vol plus élevé et une nourriture plus substantielle.
Ses intentions étaient bonnes , mais il n'eut pas le temps de les réaliser.
A la nouvelle de la rentrée de son Gis h Santa-Clara, le seRor Delmas bondit. — Tout Mexicain est jaloux d'un prêtre, c'est un fait avéré. — Croyant que son fils était tombé dans un piège tendu par les jésuites, il courut au collège et demanda k le voir. On'Iui opposa les règlements; il n'écouta rien, bouscula le portier et alla trouver Alexandre.
« Que faiteS'VDUs ici?
— Ce que je fais, mon père? J'étudie le droit.
— Vous êtes un misérable, monsieur; vous me trompez, moi, votre père ! Vous faites cause commune avec des gredins. Mais j'ai compris leur jeu. Vous voulez vous faire jésuite. Mon (ils jésuite! Ne me répondez pas, monsieur.... je ne croirais pas un mot de ce que vous i)Ourriez me dire,
— Mais non, mon père ; cent fois non I
— Ne dites pas nonl... Ils vous ont accaparé, séduitl... Enfant ! Ils vous ont fait croire qu'il était bon et avantageux d'entrer dans l'ordre 1.... Écoute, mon garçon I J'aimerais mieux te voir mort.... ici, à mes pieds.... enveloppé dans ton linceul.... que couvert du froc d'un jésuite I
— Mais vous vous trompez, mon père 1
— Tu ne veux pas te faire jésuite I... Alors, donne-moi la main el sortons.... Mon cheval est à la porte.... emballe tes livres et tes vêtements, on nous les renverrai... Viens! »
Entr^nant son fils, l'irritable vieillard l'emmena chez lui, l'enferma dans sa chambre et lui dit du même ton vif et bref :
«Choisis, Alexandre, d'entrer comme clerc dans une étude d'avoué & San-José, ou d'aller A Yale apprendre le droit.... Allons!... parle I... San-José ou Yaleî
— Yalel » s'écria Alexandre.
LES Elèves des jésuites. 93
Et il alla k Yale.
« Pour moi, me disait-il, c'était un monde nouveau. Dans cette grande université chacun Tait ce qui lui plait, travaille & son gré, se crée une personnalité. Tout d'abord, je fus un peu timide; la direction à laquelle j'étais habitué me manquait. Peu à peu j'appris à me fier à. moi-même. Maintenant que je connais les deux systèmes, je suis en mesure d'affirmer que, dans une cour américaine, jamais ud avocat élevé h Santa-CIara ne pourra lutter contre un légiste qui a pris ses degrés dans une école telle que Yale. »
Telle est, en résumé, la biographie qui me fut racontée dans un chalet de Pénitentia-Crique, tandis que mon cheval reprenait baleine et que je dégustais une délicieuse truite californienne.
D'après mon jeune ami, la vie, dans ces contrées, est trop agitée pour que les élèves du P. Varsi aient beaucoup de chance d'y faire leur chemin. Peut-être les pères réussiraient-ils mieux au Mexique si les radicaux leur permettaient d'y ouvrir des écoles.
« Beaucoup d'élèves de Santa-CIara agissent-ils comme vous î
— Oui, plus que vous ne pensez, quoiqu'il y en ait peu qui soient arrivés où j'en suis. Les uns, ayant retiré leur cou du lacet, s'abrutissent et font de leur liberté le plus triste usage; d'autres, après avoir tAté de l'indépendance, viennent reprendre leurs chaînes. Quelques-uns seulement agissent virilement. Un bon exemple donne de la force, et les bons exemples ne nous manquent pas. Quand je me sens faibUr, je pense à Yale, dans l'État de New-Haven, ou à Inner-Temple de Londres, et les forces me reviennent instantanément.
— Naturellement, les jésuites vous ont répudié.
— Pas ouvertement. Mon entrée à Yale les a cruellement froissés. J'en ai souffert aussi, car j'aimais Santa-CIara et j'y étais aimé. Que pouvais-je faire pourtant? Mon père ordonnait; d'un autre coté, de mon travail dépendait mon avenir. En quittant Santa-CIara je n'ai fait qu'accomplir un acte de défense personnelle.... Et cependant mes anciens maîtres me regardent comme un enfant perdu.
— Perdu pour eux?
— Oui, perdu pour eux. Je suis un esclave fugitif, entré violemment dans l'état de liberté.... Bahl le passé est loin, la chaîne est rompue, aucun charme ne saurait me ramener h la situation intellectuelle de ma jeunesse. Je ne suis plus d'humeur au-
jourd'hui à demander l'avis, i m'încliner dcTant l'opinion d'un prStre, uniquement parce qu'il est prêtre. Dans une r^ublique, chacun a le droit de penser et d'agir par soimême. Pour ma part, instruit par l'expérience, je resterai attaché & la république tant que la république restera attachée & moi.
— Mais cette république n'abandonnera pas ses citoyens I
— Non, non I — me répondit-il en poussant son cheval sur un éperon de la montagne et en contemplant l'admirable panorama qui se développait sous nos yeux. — Non, jamais, tant que Santa- Glara restera sur une plage semblable, tant que les pères jésuites auront pour rivaux les laïques qui garnissent la rade de ces villas pleines de mouvement et d'activité. Le drapeau de l'Union nous garantit notre libre peusée. »