CHAPITRE XV
Une longue et étroite mer intérieure, de la dimension et du volume du lac Léman, débouchant dans l'Océan par un détroit nommé la Porte-d'Or; — une nappe d'eau cerclée par des collines pittoresques ensoleillées, et émaillée d'Iles : tle de l'Ange, Ile Alcatraz, tle Yerha Buena, dont tes falaises sont peuplées de mouettes et de pélicans ; — des prairies marécageuses se prolongeant jusqu'au pied des montagnesj — une plage riche ka forêts, en cours d'eau, en p&turages et couverte de villages portant chacun le nom de quelque saint patron; — un groupe de maisons blanches k moitié cachées par un rideau de'cyprës et de gommiers ; —telle est la rade de San-Francisco vue de Belmont-Hill.
La suprématie de cette mer inférieure est écrite sur son front aussi distinctement qu'une légende sur une carte géographique. Les bourgades aux noms consacrés, San-Rafaêl, Santa-Clara, Saji'Léandro et autres bordent les rivages; tandis que, sur les rampes, sur les ruisseaux et dans les cafions, tous les centres
de popalalton portent des dénominations anglaises. A l'ouest, Searsvilie, Crystal-Sprîngs et Scliool-House-Station surplombent
Le Voile de la mariée, dans la vallée du YoeémitiS,
Santa-CIara elSan-Matéoj à l'est, Dublin, Danville et Lafayette dominent San-Antonio, San-Lorenzo et San-Pablo. Des colons blanrs s'emparent de toutes les portions de la plage
oli il est nécessaire d'établir un quai ou possible d'édiQer une manufacture. C'est par eux que la rade est enserrée dans un réseau de voies ferrées, que des navires se balancent dans le jusant, que des hauts fourneaux lancent dans l'air leur fumée, que des bacs servent de ponts aux estuaires. Partout où l'eau peut être utilisée, ils occupent la rive, défiant les (lèvres dans leur passion pour le gain. Hais jamais les blancs ne séjourneront dans les marécages pour les raisons qui y fixent les Mexicains et les métis: la rapidité du développement des courges et le bon marché du poisson.
Sous l'impulsion d'une activité absolument étrangère aux indigènes, ils recherchent les collines et les ravins et s'établissent sur des terrains auxquels jamais un Mexicain n'aurait songé à appliquer le râteau ou la charrue. Ils parcourent les défdés des montagnes ; ici, frappant le roc pour y chercher du minerai ; If, creusant le sol pour y trouver de la houille. La terre est re- ' belle, l'air est piquant. Qu'importe! Américains et Australiens escaladent les pics les plus élevés et les couronnent de noms anglais.
Tous ces noms sont des souvenirs. Chacun des pics qui nous font face, Master's-Hill, MounL-Hamilton, Mount-Day, Mount- Wallace,rappellent une ascension et uneprisede possession. Red- Mountain (montagne Rouge) est anglaise, ainsi que Cedar-Mountain (montagne du Cèdre). Derrière nous se dressent Mine-Hill , Mount-Bache et Black-Mountain (montagne Noire).
Parmi les conquêtes blanches, l'une des plus splendides est la vallée du Yosémité ; les touristes ne manquent pas d'y visiter la célèbre cascade du Voile de la mariée, ainsi nommée de l'aspect que présentent les eaux en se précipitant du haut des rochers, les Troie-Grâces, la Flèche perdue et autres scènes de la nature d'une rare beauté.
Presque tous les défilés de ces Alpes en miniature ont la même légende perpétuée par leurs noms. Entre le point où nous sommes et la rivière San-Joaquin, trois défilés coupent la chaîne; ils portent les noms de Passe Corral-HoUow, Passe Patterson et Passe Livermore; cette dernière est percée par un tunnel de chemin de fer. Le déhlé se prolongeant de Clayton à Diamant-Noir est nommé Passe Kirker.
Toutes ces citadelles, toutes ces voies naturelles se trouvent entre des mains anglo-saxonnes.
A Belmont, j'habite chez William C. Ralston, un des magnats
La Flècbc perdue, dans la vallée du Yaséniitii. LA CONQUÊTE BLAHCHE.
de la rade. D'abord ouvrier charpeatier, ensuite cuisinier à bord du navire, puis chercheur d'or aux mines, il est maintenant directeur d'une banque et l'un des princes de la finance.
Un ch&let do \a PéniUnlia-Criqtte.
" Venez à. BelmonI, m'avait-il dit; ce temps de repos vous fera du bien. »
J'acceptai l'offre avec empressement, car ne pas voir Belmont c'est ne pas voir la rade de San-Francisco.
11 y a dix ans, Belmont n'était qu'un cafion rocailleux percé dans le flanc de la montagne et tellement encombré de cyprès et de chênes h l'apparence spectrale que les métis lui avaient donné le nom de Val-du-Diable.
100 LA CONQUÈTK BLANCHE.
Coyotes et renards pullulaient sous le couvert; près des sources vives, les Indiens, chassant l'élan et l'antilope, allumaient leurs reux. Pas de sentier tracé, aucun être civilisé n'ayant eu l'idée de fixer là sa demeure.
Aujourd'hui, Belmont ressemble & une vallée du lac de Zurich. Une route magnifique traverse le ravin ; la forêt a été convertie en parc. Çà et là se dresse un joli chalet entouré de pelouses et jardins dessinés à l'anglaise; cinq ou six villas, cachées dans la verdure, couronnent les hauteurs. Les géraniums sont en fleurs; partout, sur les porches, sur les murs, s'épanouissent les roses. Des moutons paissent sur les pelouses ; des bêtes â cornes se dirigent nonchalamment vers les ruisseaux. L'œil s'arrête avec complaisance sur une église et une école. De quelque côté qu'on se tourne on éprouve une impression de bien-être.
La villa que j'habite est une maison de bois, construite selon le syle californien, lequel, s'adressent surtout à l'œil, participe à la fois du goût mauresque et de la fantaisie chinoise. Le portique est trop grand. Les chambres, inondées de soleil, ont des planchers de marqueterie et des murs peints de couleurs éclatantes. Les chaises et les divans sont en osier. Sur des baguettes dorées glissent des rideaux à vives couleurs. Pianos, tables, étagères sont en bois de marqueterie jaune veiné de rouge, essence d'origine californienne. Une galerie ouverte, éclairée par en haut, sert de salon. Tout autour de la villa court une série d'arcades garnies de vitres dépolies qui tamisent les rayons du soleil. Des photographies de Rome sont appendues aux murs ; leurs cadres, d'un noir intense, servent à éteindre un peu le ton criard du badigeon.
Des chambres, admirablement éclairées et aérées, la vue esl splendide : on domine un véritable parc, une suite de jardins, de serres, de pelouses et de bosquets.
Uon hâte a fait de Belmont un paradis terrestre.... pour le bénéfice d'autrui. J'aime cet homme, son caractère m'est sympalique et je ne lui désire que du bien; mais en considérant son regard inquiet, son front pâle, je ne puis m'empécher de penser qu'en dépit de sa vivacité et de sa gaieté, William Ralston esl, tout à la fois, la victime de son entreprise et l'esclave de son succès.
Autour de cette mer intérieure, tout est riche et fort : riche comme le fruit du pays, fort comme son vin.
En guise de bienvenue, l'habitant, gros et haut en couleur
-comme John Bull, son ancêtre anglais, serre vigoureusement la main de son frère, le maigre et bilieux Yankee ; il lui montre du doigt les palmiers dont les fruits abondants doivent promptement s'arrondir. S'il pouvait manger et dormir k son aise, un Californien deviendrait toujours gras à lard ; mais quel est le Californien qui trouve le temps, soit de dormir, soit de manger ?
Les conditions d'existence des habitants de ces contrées ne seraient certainement pas considérées comme salubres par un médecin de campagne. Il y a trop de soleil au ciel, trop de vent dans la montagne. L'air chaud distend les poumons et irrite le système nerveux. On mange trop vite, on boit outre mesure, on travaille trop longtemps. On ne parle pas, on crie; on ne marche pas, on court.
^i pied de Lone-Mountain se trouve un champ de courses oii juges et banquiers vont parier à l'envi et oii, h force de cris et de coups de fouet, on oblige d'ardents petits trotteurs h prendre et à conserver une allure mortelle. Cette piste installée à l'ombre d'un cimetière, c'est le symbole de la Californie et de l'bumeur normale des habitants.
Les villes et villages de la rade regorgent de vie.... et d'une vie tendue et fébrile à l'excès. Le calme y est inconnu. Personne ne s'assied pour fumer le calumet de paix ; la journée semble trop courte pour l'œuvre à accomplir. Tous, hommes et femmes, visent & l'emphase. L'acteur extravague, le prédicateur rugit, le chanteur hurle. A table, la conversation qui termine un dîner de Londres paraîtrait du silence ; au bal, les costumes de nos Anglaises sembleraient ternes: les femmes californiennes arborent de préférence les couleurs les plus éclatantes. Dans les veines de cette société le sang circule avec une violence extrême et une rapidité vertigineuse. C'est un perpétuel orage, un combat sans intermittence : on n'estime pas que ce soit vivre que d'fitre calme et réfléchi.
L'n citoyen avale son dîner, ingurgite son whisky, tire quelques bouffées de sa cigarette, et part comme s'il entendait l'appel du clairon. A table, il a, dans sa poche, un pistolet chargé ; il joue avec son couteau bowie en portant la santé d'un ami. Soupçonneux par nature, il est toujours sur le qui-vive.
Prompt à ressentir les offenses, il n'est pas moins prompt à les noyer dans le sang. Il tuerait son frère pour une simple plaisanlerie.
Voici un exemple tout récent de ces emportements insensés.
Un reporter mal evisé s'avisa de dire dans un journal, h propos d'un de ses voisins, qu'il dînait à Whal-Cheer-House, et fai- Bdit sa digestion devant le Grand-Hôlel. Traduction, — pour le Parisien : — dtner dans une gargote, et jouer du cure-dent au seuil du café Anglais.
Le lendemain, le mauvais plaisant fut tué en pleine rue.
En Californie, le journalisme n'est pas une sinécure. Les lecteurs ont besoin d'avoir le sang fouetté, et il faut alimenter leur passion pour les scènes dramatiques. Chaque ligne doit signilier quelque chose. A défaut de faits vrais, on en publie d'imaginaires. Un journal annonce qu'il sera hardi et épicé, et il reste fidèle à sa promesse. Les rédacteurs en chef ne doivent pas sortir sans armes ; les reporters doivent être prompts à la riposte. Toucher à une plume équivaut à se reconnaître capable d'un meurtre.
De temps & autre, un diffamé roussit la moustache d'un rédacteur. Un semblable attentat passe Inaperçu; il ne parait digne d'un entre-filet que lorsque, comme il est arrivé dernièrement, un journaliste tue un passant, croyant envoyer un confrère dans le monde des Esprits.
Une certaine après-midi, prenant le frais sur une terrasse, mes yeux se portèrent sur un individu qui regardait attentivement les oiseaux voleter et les phoques se livrer & leurs ébats. Connaissant le personnage de réputation, je demandai à mon voisin :
« N'est-ce pas M. X...?
— Oui.
— Eh bien, présentez-moi.
— Hum ! Un gradué d'Oxford! C'est assez délicat! Il y a quelque temps que nous ne nous fréquentons plus. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il a tiré sur moi un coup de revolver.
— Comment ?
— Oui, nous avons échangé quelques balles. Il n'en est rien résulté. Tant que nous nous évitons, cela va bien ; à la première rencontre, le sang pourrait couler. »
Et cependant, on peut dire qu'en Californie, hommes et femmes ont le cœur sur la main, dans toute l'acception du mot. Partout, au club ou sur la place publique, on est chez soi. La physionomie sert d'introduction, la couleur de lettre de créance.
LA RADE DE SAN-FRANCISCO. lOa
La Californie est un pays de Cocagne ; promenades, fêtes, diiiors, soupers se succèdent sans interruption.
Que de clubs dans chaque ville, et comme on y mange bien ! C'est là surtout que l'hospitalité n'est pas un vain mot ; on pourrait dire qu'elle y est royale. Jamais ne sortiront de ma mémoire mes matinées à la campagne, mes après-midi au champ de courses, mes soirées &u club; non, jamais, tant que je me sentirai capable de réclamer ma part dans la vitalité de notre race commune.
Chez cette joviale population, la surexcitation morale ne le cède en rien à l'effervescence physique. Aujourd'hui, elle se passionnera pour une veine argentifère; demain, elle oubliera la mine, & la nouvelle d'un vol sur le chemin de fer du Pacifique. Le matin, elle s'enflammera t propos d'une lutte entre deux célèbres trotteurs; le soir, elle ne s'occupera que d'un meurtre commis sur la voie publique. A tout prix, il lui faut de i'agitatioD.
A cette règle, mon hâte, Ralston, le maître de Belmont, fait exception. Il essaye de se sauvegarder, en se refusant les plaisirs que lui permet sa fortune. C'est à ce point qu'il n'ose boire une goutte de vin. A dtner, un domestique lui sert, avec te poisson,, une pinte de lait dans lequel il verse quelques gouttes d'eau minérale. Un verre de vin pourrait produire la migraine, la migraine implique une perte de temps, et te temps est un capital qu'il n'entend pas gaspiller. Sa salle de billard est spacieuse, mais il ne joue pas. II fait venir de la Havane d'excellents cigares, mais il ne fume pas. Sa délicieuse maison de campagne n'est qu'à une heure de chemin de ses bureaux, mais il n'y vient qu'une fois par semaine. Après avoir hâtivement dîné et avalé Irois pintes de lait, il se lève de table, abandonne ses com'ives et va se coucher. Le matin, il est levé dès quatre heures, donneses ordres aux domestiques, parcourt ses bois, visite ses fermes et ses usines. A dix heures, il rentre pour déjeuner ; à une heure, il met ses hôtes en voiture et les envoie.... promener. A trois heures, il est dans ta montagne, au-dessus de San-Matéo, endiguant un ruisseau et construisant une ville. A cinq heures, il saute dans le train pour regagner ses bureaux & San-Francisco. Son jour de congé est expiré ; en vingt-quatre heures, il a fait l'ouvrage d'une semaine tout entière.
RalstoQ est le type des conquérants blancs qui consument leur vie à poursuivre la bataille commencée.