LES ROUGES ET LES NOIRS
— Épouser des femmes indiennes I Vous parlez de mariage . comme un blanc que vous êtes. Épouser ! Haï ha! ha! — Ces gens-là, pour la plupart, se dispensent de la consécration religieuse. En fait de mariage, l'Indien ne connaît que le rapt ou l'acquisition d'une squaw. Montrez votre ai^nt, et vous ferez votre choix dans une loge sans avoir besoin de la bénédiction d'un prêtre ou de la signature d'un' commis. Pour cent francs on achète une fille ; après quoi, on réclame J'adopUoa par la tribu à laquelle elle appartient.
— Cette adoption, l'obtienUon facilement?
— Très-facilement. Règle générale, l'adoption est le corollaire de la vente. On peut par hasard rencontrer de l'opposition ; mais on en a facilement raison avec un petit baril de whisky. Le whisky est roi. »
Plus près de la rivière Rouge, au fond d'un vallon verdoyant encaissé dans des collines boisées, s'élève une maison entourée de jardins et de haies vives. L& vit, avec une indienne, un blanc. Bob Reams, frère de Vinnie Beams, femme sculpteur américaine d'une certaine notoriété. Dès son arrivée dans cette vallée, Bob acheta une Chickasaw, s'établit dans la tribu et, peu & peu, s'annexa la plus large partie du terrain. La vallée porte son nom. Sa femme, qu'il n'appelle jamais autrement que la princesse, est grande et bien découplée ; son llls métis, le petit Bob, a les yeux vifs et sauvages de l'antilope. De temps k autre, assure-t-on, la squaw Reams se barbouille de la peinture de guerre.
Il y a quelques mois, & la suite d'une discussion un peu vive au cabaret, Bob' fut mis en prison; sur quoi sa princesse entra aussitot, moralement au moins, dans le sentier de guerre. •■ Bob en prison 1 C'est donc un traître ! » s'écria la squaw. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que ses parents et amis l'empêchèrent d'abandonner sa maison, d'abjurer son serment d'obéissance et de retourner & la vie sauvage.
« Chez les Chérokis, assure Boudinot, il n'y a plus qu'un individu sur quatre qui soit de pur sang. »
BîUy Ross, quoique représentant les légendes et traditions indiennes, est un métis. Métis aussi Franck Overton, le chef Chickasaw, un homme superbe, par parenthèse. Dans cestnbus demi-sauvages, les chefs sont presque tous de sang mêlé. Les Indiens les délestent ; mais ils les craignent davantage encore. U n'en est pas ainsi des chinos et des zambos, qui sont bals et
méprisés tout à- la fois. Aucun être au monde n'eBt l'objet d'un dédain plus profond que celui professé par le rouge h l'égard du noir.
o II y a quelques semaines, me dit le fils de Strong-Buck, je me rendis au Capitole, à Washington, pour entendre une grande discussion relative h la politique à adopter vis-à-vis de ma nation. Et que vis-je sur le fauteuil présidentiel? Un nègre! »
Le jeune chef rouge prononça ces mots d'un accent navré; pour me servir de sa propre expression, il était triste « comme la forêt en automne ». Il savait que les nègres appartenaient & une race servile; et l'homme qui présidai!, & ce débat, d'une importance capitale pour sa tribu, en faisait partie.
« Un homme de couleur, soupirait Boudinot; un esdave d'hier ! »
Que des. hommes de race blanche, citoyens distingués d'anciens et puissants États, se laissent présider par un nègre el obéissent à son moindre signe, voili ce qui semble étrange au fîls de Strong-Buck; pas si étrange cependant que ce fait d'un poltron et d'un esclave jjirigeant, même pour un moment, une assemblée assez puissante pour discuter les droits d'une nation comme celle des Chérokis, — nation d'une bravoure indomptable et dont l'indépendance existe de temps immémorial.
« Hélas! ajouta le jeune Chéroki, chacun, dans cette république, semble avoir des droits, excepté les propriétaires originels du sol. »
Ce que ne peut voir le fils de Strong-Buck, le neveu de Stand- Watie, c'est que cet avènement du nègre est un accident et non un progrès, et qu'il n'a d'autre fondement que" le sable mouvant d'un vote de parti. En supposant même que la question dans son ensemble puisse être comprise par un Chéroki, comment s'expliquerait-il des anomalies semblables à celles qui se présentent à Washington et & Talequah, et qui le frappent d'étonnement aussitôt qu'il a franchi la ligne frontière.
Au sud de la rivière Rouge, aucune carrière, aucune profession n'est fermée au nègre. Suivant ses capacités, il peut être balayeur de rues ou sénateur, marchand de journaux ou chiefjustice, facteur dans une gare ou président. Au nord de cette rivière, dans les pays indiens, jamais il ne s'élèvera au-dessus ' de la condition de vagabond et d'épave, quand bien même il serait doué du génie de Newton ; jamais il n'obtiendra plus de droit au sol qu'un ours ou un bison.