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CHAPITRE XXXIII

Le Texien est un homme de cheval, un centaure armé. L'ardeur de l'atmosphère fait circuler dans ses veines un sang toujours en ébuUition. Sous Samuel Houston ', on disait avec orgueil

1. Le Texas, qui faisait partie du MeKJqae, se déclara iodépendant «a 1B35. Son indépeadance rut aaaurée par la victoire que le ginéral Samuel Houston, (xemier Président du Texas, renporla près des bords du San Jacintho, sur l'ar

-qu'il D*y avait pas, daDs le pays, un colon blanc qui n'eôt tué et scalpé un Peau-Rouge. Un peu plus tard, on affirmait que tout homme blaoc possédait un cheval et un esclave. L'esclavage aboli, le sentiment de la propriété prit une autre direction. Maintenant, on dit que tout Texien possède un cheval, un chien et une carabine : un cheval infatigable, un chien au flair incomparable, une carabine infaillible.

Gomme son voisin peau-rouge, le Kickapou, le Texien est chasseur ; mais, contrairement à ce même voisin, il ne chasse jamais. Dans chaque habitation, on voit un cheval attaché & un piquet ; dans chaque sentier, on rencontre des gens montés et armés ; mais nulle part on ne trouve la moindre trace de passion cynégétique.

Et pourtant le gibier abonde : élans, antilopes, bécassines, cailles, lièvres, gallinacés de toutes espèces. La nature s'est montrée prodïguede ses dons. Hais l'homme n'a pas encore eu le temps d'en profiter ; le combat de la vie est trop sérieux pour qu'il éprouve d'autre besoin que celui des vivres de campagne.

Dtnez oii vous voudrez — dans un rancho de la prairie, dans une auberge routière, dans un restaurant de chemin de fer — vous n'y trouverez que du bœuf tout peau et du porc tout lard. Si vous demandez un autre plj^t, on vous rapporte du bœuf tout peau et du porc tout lard. Toutes les prairies du Texas, de Dénison à Hearne, de Hearne à Galveston, «ont couvertes de twstiaux. Sur toutes les éminences broutent des taureaux ; des génisses rêvent i des pastorales sur les bords de tous les marais.

B Oh ! oh! vous dites-vous, voici un pays de cocagne : viande fraîche, lait pur, beurre frais, fromage du crû. Fatigué d'antilope salée et d'eau alcaline, je vais donc pouvoir fortifier mon estomac avec de la viande fraîche et une boisson saioe et agréable. »

Une triste surprise vous est réservée I

On j>ose devant vous un morceau de bœuf. Du bœuf I Quelle espèce de bœuf 7

■ Mais n'est-ce pas une tranche de bison 7

— Non, monsieur, répond votre hôte. Ce bœuf est de la viande

commande par Santa ÀnoB. Aprts l'anneiion aiix ËlalMIais- {lS4â), Houston eiége* comme Rdiiateur an Congrès fédéral. C'eBlanTexu qae se trouTail le fameux Champ tPAtiU, ob, en 1817, le giuéral Lallemand Tonda une cotonis de Fraufaia réfugias. [Note du Iradueleur.)

de vache, peut-être de tauretu, qui serait assez bonne si elle était fraîche.

— Gomment ! elle n'est pas fraîche 7

— Comprenez donc; elle vient de loin et a dû, tout d'abord, être séchée et empaquetée. Nous tirons notre bœuf de Saint- Louis : onze ou douze cents kilomètres par terre, deux mille huit cents kilomètres par eau. Nous n'avons pas le temps d'élever des animaux de boucherie.... Le Texas est un pays de pâturages. Plus tard, il approvisionnerjEi l'Amérique de bœufs et de beurre ; mais, aujourd'hui, il dépend encore du Nord pour tout ce qui concerne son alimentation en viandes et en boissons. »

Vous demandez du lait : une tasse de lait frais et froid. On vous sert un liquide chaud et visqueux en vous disant : « Voilà le seul lait que nous ayons ici. » C'est du lait de la Nouvelle- Angleterre ', concentré, enfermé dans des flacons et garanti incorruptible en tous climats. Quant au beurre, c'est un mélange de graisse et de saumure.

Habitant une contrée sauvage, avec les Comanches au nord et les Eickapous au sud, les Texiens n'ont pas encore pris sur le sol ce point d'appui solide qui permet le développement de l'industrie domestique. Le pays est traversé par une ligne de postes militaires, depuis les forts Richardson, GrifTin, Wortb, sur les plateaux, jusqu'aux forts Concbo, Ewell et Clarke, dans les vallées. A chaque renouvellement de saison , quelques por^ tions de l'État sont envahies par des sauvages du Mexique : non pas des Indiens aux mœurs relativement douces, comme ceux qui se répandent dans Shéfélah et Shéron, et se contentent de manger les raisins, de boire aux cours d'eau et de livrer bataille aux paysans ; mais des monstres & figure humaine qui se jettent sur les districts colonisés pour y enlever des bestiaux et des chevaux, des chevelures et des jeunes Glles.

11 n'y a, au Texas, ni laitières ni vachères. Les fermiers n'oseraient pas les envoyer aux pâturages; elles seraient aussitôt saisies par les Kîckapous et entraînées au Mexique. Les hommes, avec leurs carabines et leurs revolvers, ont assez & faire pour conserver leurs bestiaux et sauvegarder leur chevelure.

Quelques rares colons ont adopté certaines améliorations domestiques, mais seulement pour l'usage de la famille. Les

1. Kom donné, aoiiB b dominalion anglaue, aux six ËUla formanl la partie Nord- Esldes Ëlala-llDiB : Haioe, New-Hampshire, MaMschusetti, Vermont, Rhode-Island et t^necticut. {Noie du traducteur.)

autres, et c'est l'immense majorité, laissent leurs outils et instrumeats dans l'Est. Ils trouvent, à meilleur marché qu'ils De pourraient les fabriquer sur place, de la viande séchée dans riUinois,- du lait en flacons dans le Vennont, du beurre salé dans l'Ontario. Quelques fermiers accusent le climat, le sol et l'eau qui, prétendent-ils, ne sont pas favorables à la production du lait.

s Beau pays, mais par trop sauvage! me dit un éleveur de bestiaux que je rencontre dans une taverne, sur ma route. Tout est sauvage ici. Une bfite à cornes ne reste privée que pendant un an ou deux. Tous les bestiaux retournent à l'état de nature. J'avais amené du comté d'Essex quelques courtescornes; à la troisième génération, tous les produits avaient repris les cornes longues. »

Un Texien ne construit pas d'étables couvertes. Une fois qu'il a placé ses animaux au p&turage, il les laisse libres et à l'air toute l'année.

Abandonnés & eux-mêmes, tous les animaux deviennent sauvages; le taureau un peu plus vite seulement que le veau.

Le fils d'un blanc, volé tout enfant par les Kickapous, grandit et se maria dans la tribu. Quand on le retrouva, c'était un sauvage aussi complet que le premier Eickapou venu.

Aux yeux de beaucoup de gens, les nègres sont les mauvais génies du pays. On prétend qu'ils ont un penchant décidé pour les actes de violence, une disposition à abuser de toutes les faveurs qui leur sont accordées, une antipathie extrême pour la vie ordonnée et les arts domestiques.

Il y a un peu de vrai dans ces imputations.

Le nègre du Texas a tous les instincts sauvages du Chéroki sans posséder une seule de ses vertus. Non rompu encore au au joug de la civilisation, c'est à peine s'il comprend la signification de code moral, contrat social ou loi de famille. Pour lui, l'industrie domestique est une fiction, la famille une hyperbole. Moralement, il s'élève & peine au niveau du Kickapou qui )e dépasse de beaucoup en intelligence.

Au Texas, trois races se trouvent en contact et en lutte perpétuelle, chacune d'elles contre les deux autres : les rouges contre les blancs et les noirs, les noirs contre les rouges et les blancs, les blancs contre les noirs et les rouges.

Les annales du crime sont effrayantes au Texas; mais la part la plus large et la plus sombre en appartient aux noirs.

LA CONQtltTE BIANCHB. iG

Il n'est pas un ranclio où l'on ne parle de quelque bataille de nègres, commençant d'habitude au cabaret et se terminant le plus souvent par une sITusion de sang. En devenant citoyen, le nègre a acquis le droit d'acheter des boissons spiritueuses et de s'enivrer ; bienfait de la liberté refusé à son frère rouge, et plus précieux à ses yeux que le droit de voter pour un juge de village ou même pour un membre du Congrès.

Généralement, les blancs font peu attention & ces querelles entre cëgres; il leur est aussi indifférent de savoir qu'un noir a tué son camarade que d'apprendre qu'un rouge a scalpé bod voisin. D'après les renseignements les plus authentiques, il n'y a pas eu, l'année dernière, au Texas, moins de trois mille meurtres , et presque tous ces meurtres ont été 'perpétrés par des noirs sur des individus de leur couleur. Quelques-uns ont été comniîs par les Indiens, Eickapous ou Eiowas, qui viennent en foule du Mexique à la recherche de bestiaux et de femmes; mais ils sont en trop petit nombre pour affecter le total général.

Et cependant, quoique les blancs se drapent dans leur indifférence et leur mépris, comme s'il s'agissait d'un combat de chiens errants ou de taureaux sauvages, ces crimes contribuent & faire du Texas un pays barbare et à arrêter l'établissement de villages dans des plaines qui ne sont, & proprement parler, que les frontières du désert.

Hais si un noir tue un blanc, alors il y aura certainement du sang répandu, aucune des races n'ayant encore appris à reposer sa confiance dans la justice. Dans une société aussi jeune que celle du Texas, les cours de justice subissent l'influence de la passion populaire du moment, et les magistrats, choisis par le peuple, se regardent comme obligés d'obéir aux ordres de la majorité. D'où il suit que les verdicts sont toujours rendus suivant la volonté du parti vainqueur.

Le Grec d'Asie, le Kabyle d'Algérie, le Tatare de Kazan, peuvent entretenir l'espoir d'obtenir justice d'un Turc, d'un Français, d'un Russe; mais le nègre du Texas n'obtiendra rien d'un juge conservateur, et le blanc du Texas ne laissera jamais la vindicte publique aux mains d'un juge du parti républicain.

En cas de collision, il n'existe pas une grande différence dans la façon de régler les choses. A quelque race qu'ils appartiennent ceux qui ont & venger un attentat commis contre un des leurs, . sont toutdisposés, au premier avis, à prendre les rôles de shérifs, de jurés, de juges et de bourreaux.

En voici ud exemple tout récent.

Dimanche dernier, Zété Fly, robuste nègre, en nâ.nant sur la route de Moullon, village du comté de Gonzalès, rencontra un jeune garçon blanc, nommé Dick Dixon, Agé d'environ quatorze ans. Après un échange de vives paroles, Fly prit son pistolet, le déchargea sur l'enfant, lui laboura un bras du coude à l'épaule et le laissa tout sanglant sur la route.

Tom Dixon, frère aîné du blessé, se mit à la poursuite du nègre, qui avait eu le temps de rentrer dans sa cabane, l'appela à grands cris et le défia au combat. Pour toute réponse, Zété s'enferma et se barricada chez lui.

a Sors donc I » hurlait Tom.

Zété se tenant toujours coi, Tom cria qu'il allait forcer l'entrée.

Sur cette menace, le nègre entr'ouvrit sa porte et fit feu. Tom tomba raide mort.

Au bruit de la détonation, cinq ou six colons accoururent de Houlton et trouvèrent le .cadavre. Leur résolution fut bientôt prise. Mort ou vif, Zété devait être appréhendé sur l'heure et mené devant le shérif de Witt, à Gonzalès, le chef-Heu du canton, avec les témoins du crime.

Ils sommèrent Zété de se consliluer prisonnier. Le nègre leur répondit de venir le prendre.

Attaquer un gaillard aussi déterminé, c'était risquer une seconde vie, peut-être une troisième, et personne ne se souciait de compromettre la sienne dans un aussi ignoble combat.

Ils songèrent à le brûler vif; chose facile avec une cabane en bois. Aussi, dès que Zété comprit leur dessein, il se rendit & discrétion.

Vers quatre heures de l'après-midi, au moment du coucher du soleil, deux colons partirent pour Gonzalès avec le prisonnier. La nuit se faisait lorsqu'ils rencontrèrent sept ou huit cavaliers qui leur ordonnèrent de faire halte. L'obscurité empêchait de distinguer les traits de ces individus, mais leur conduite devint bientôt suffisamment explicite. Ils s'emparèrent du prisonnier, lui attachèrent les pieds sous le ventre de son cheval, le placèrent au milieu d'eux et s'enfoncèrent dans la prairie.

Ayant perdu leur prisonnier, croyant l'affaire terminée et leur mandat rempli, les deux colons poursuivirent tranquillement leur route. A Gonzalès, personne ne semblait s'occuper du Zété. C'était dimanche, et la population assistait au service du soir.

Qu'y avait-il àdire d'ailleurB?Zété avait commis ud asBassinat et, eD conséquence, méritait la mort. S'il était pendu par ses ravisseurs, eli bien I justice était faite. Raisonnant ainsi, les dignes citoyens avalèrent leur whisky et s'allèrent coucher, sans plus songer au criminel ni aux cavaliers qui le leur avaient enlevé.

Le lendemain, le shérif de Witt fut informé que Zété, quoique grièvement blessé, vivait encore ; qu'une seconde bande s'était présentée, qu'un combat avait eu lieu, et que Zété, grandi aux yeux des hommes de sa race par son double attentat, se trouvait, en ce moment, dans un rancho des plaines sous la garde de quarante noirs bien armés.

Ce rapport était vrai de tous points. Au moment ob les cavaliers blancs, peu conriants dans la justice publique, allaient pendre le meurtrier, une bande plus considérable de noirs, dont ia méfiance était toute aussi profonde, se réunissait pour le sauver. Les deux partis en vinrent aux mains. Que pouvaient sept hommes contre quarante? Les blancs plièrent, et Zété, quoique blessé d'un ,coup de carabine, fut repris et emmené par ses partisans nègres.

Le mercredi matin, le shérif de Witt se mit en marche suivi par la moitié de la population de Gonzaiës. Aux bords du rancho signalé, on s'arrêta, dans l'attente d'un signal ou d'un bruit quelconque. Bienl Le rancho était silencieux comme une tombe.

Regardant par l'entre-bdillement de la porte, de Witt vit deux corps couchés sur le parquet. Il s'avança, les toucha et constata qu'ils étaient chauds encore. L'un était le cadavre de Zété Fly, l'autre celui d'un oègre inconnu. Les deux corps étaient criblés de balles ainsi que le mur et la porte. Évidemment, une lutte courte et sanglante avait eu lieu; mais rien n'indiquait quels étaient les combattants. L'œuvre de mort accomplie, les exécuteurs avaient disparu.

Dans la soirée du même jour, quelques nègres qui avaient pris part à la lutte se présentèrent devant de Witt et lui racontèrent qu'un détachement de blancs s'était présenté dans la matinée au rancho, et avait sommé les nègres de leur rendre Zété Fly. Celte troupe paraissant trop nombreuse aux nègres, presque tous prirent la fuite. Un seul, plus brave q ae les autres, épaula sa carabine, couvrit Zété de son corps et déGa les blancs d'entrer. Une décharge générale les coucha morts tous deux.

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