CHAPITRE XXXIV
Les conflits de cette nature soDt une malédiction pour le Texas ; et pourtant on n'en verra le terme que quand le pays aura été colonisé, quand les routes seront devenues sûres, quand les cours de justice auront été débarrassées de l'espril départi. Les colons blancs gagnent du terrain ; mais ils sont encore trop prés des loges indiennes, au point de vue de la sécurité, et pas assez loin du tempsde la suprématie noire, au point de vue de la tranquillité et de la confiance.
Un colon anglais qui avouait éprouver pour le pays une grande prédilection me dît un jour :
« Le sang est chaud ; mais on s'améliore de jour en jour, surtout dans les villes. On boit moins et on invoque plus volontiers la loi. Qu'on supprime les débits de whisky, et il se commettra, au Texas, aussi peu d'actes de violence qu'en Géorgie et dans la Caroline-du-Sud. Le whisky n'est pas cher, et les Texiens sont de rudes buveurs. A l'exception de ceux qui sont la conséquence de l'ivrognerie, les crimes dont notre réputation est souillée proviennent de la peur et ont leur source dans l'instabilité de notre situation. Nous ne sommes pas assez forts pour Termer les yeux sur les attentats. Si nous portons des armes, c'est dans la crainte d'une attaque toujours^ imminente. Si nous nous en servons avec aussi peu d'hésitation, c'est pour ne pas être frappés les premiers. Dès que nous serons certains de notre sécurité personnelle, nous cesserons de nous entre-tuer sur la voie publique.
— Mais dans la campagne — dans les p&turages et les plantations de coton?
— Dans les p&turages, les mœurs sont restées sauvages; dans presque tous, on n'y connaît d'autres justiciers que la hache et le revolver. Hais pensez à l'emplacement de ces p&turages situés h une fort courte distance des lentes des Kickapous. Les plantations de coton valent mieux ; si les nègres sont plus vicieux que
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les Eickapous, au moins n'ont-ils pas leur brutalité. Je n'entends cependant pas dire qu'au Texas, un individu s'imagine coupable quand il lue son créancier, l'amant de sa femme ou un camarade ivre. »
Il se passera beaucoup de temps avant qu'Austin et Indianola * deviennent des villes aussi tranquilles que Norwich et Yarmouth'; mais la race anglo-saxonne s'y trouve et l'influence de son calme et de son sang-froid se fera tôt ou tard sentir.
La présence de quelques dames anglaises contribuerait puissamment è. l'adoucissement des mœurs et au progrès de la civilisation. Une femme n'est véritablement reine que dans un État frontière.
A Dallas, un citoyen du Missouri daigna m'offrir une magniâque propriété, uniquement pour s'en débarrasser. ,
« Ma terre, me disait-il d'un ton chagrin, est située vers le haut Brazos ', dans un pays charmant, sous un cliotat délicieux ; elle renferme des bois et des pâturages, des prises d'eau et des pêcheries; certainement elle n'a pas l'étendue du comté de£ent, mais c'est tout au plus si un bon cavalier pourrait la traverser en un jour. >>
Ce beau domaine est une pierre d'achoppement pour son propriétaire, une source de dépenses et de tracas de toutes sortes. Il paye l'impôt foncier, il y entretient des gardes pour surveiller ses bois, et il n'en a jamais tiré un centime de revenu.
« Les désastres financiers occasionnés par la guerre, ajoutat-il, joints aux incursions régulières des Kiowas et des Kickapous, empêchent les colons de s'aventurer dans la direction du haut Brazos. Hais pour les nègres et les Indiens, cette région serait un paradis. Quand ces deux pestes auront disparu, tous les districts du Texas seront aussi affranchis de maraudeurs que les environs de Dallas. »
Mon ami a toute raison de croire que les Eiowas et les Kickapous chassent dans ses réserves, que les bergers métis récoltent son fourrage, que les forestiers blancs coupent et vendent ses bois. Mais comment s'y prendrait-il pour exiger de tous ces gens-
1. Anatia, capitale du Teiai, sur la rive gauche du Rio Colorado. Indianola, ville principale do même Ëtat. {Note du traducteur.)
2. Norwich, eu Angleterre, dans le comté de Norrolk. Yarmauth, dane le même coiulé, port »ur la mer du Nord. (.'Vole du Iraducttur,)
3. Fleuve du Tcxae, qui donne son nom à un comté cl se jette dans le golfe du Heiique après im parcoure d'environ mille kilomèlreE. {!\'olt du Iraducleur).
là une reote quelconque? Son droit au sot est parfaitement en règle; et cependant, un jour qu'il venait visiter son domaine, il reçut l'avis de retourner d'où il venait, sous peine de mort. Dûment édiâé sur sa situation, il partit le soir même, se contentant de déposer une plainte entre les mains d'un juge quelconque de district. Un agent qu'il envoya un peu plus tard sur les lieux fut assassiné.
« Il est fort agréable, me dit mon ami, d'être propriétaire d'un beau p&turage; mais, quand c'est dans le baut Brazos qu'on le possède, il faut en rester éloigné et habiter dans l'Ouest. Alors tout ira bien.... pour soi I »
Un citoyen de Galveston me demanda un jour :
.1 Que pensez-vous de nous, maintenant?
— Vous semblez grandement à l'aise, ne manquant ni de bois, ni d'eau, ni de fourrages.
— Obi le fourrage I Niaiserie! Regardez ces champs près de la rivière ! Ils sont plantés de coton. Le coton est roi. Vous pensez que nous pourrions produire de la viande et du lait? Certainement; mais nous pensons, nous, qu'il ne faut pas laisser échapper la fortune. Or, la viande et le lait n'ont jamais enrichi pei^ sonne. Des dollars, voilà ce qu'il nous faut; des dollars provenant de Saint-IiOuis et de Chicago, de Boston et de New- York; et aucune de ces villes ne nous en enverrait si nous nous mettions & abattre nos bœufs et à traire nos vacbes. Si nous n'avions pas besoin des dollars de l'Est, nous ne tarderions pas & nous séparer.
— Vous séparerl Voulez-vous dire que vous rompriez votre pacte avec l'Union?
— Oui. Dans nos environs, les Texiens sont presque tous partisans de la sécession. Ce qui est arrivé h la Nouvelle-Orléans est un avertissement pour nous. Connaissant le jmalheur, nous savons compatir & celui de la Louisiane. Étudiez notre situation, et décidez si nous avons quelque justice à attendre des radicaux de Boston et de New-York. »
Au Texas, la courte période de la suprématie nègre fut une cruelle épreuve pour les blancs, qui virent leurs anciens esclaves prendre le pas sur eux, en qualité de juges, de législateurs, de collecteurs d'impdts. Pour la plupart, ces juges, législateurs et collecteurs d'impôts savaient & peine lire et signer leur nom. La confusion se transforma alors en chaos. La criminalité grandit dans la même proportion que diminuait la fortune publique. L'impAt foncier fut augmenté de telle sorte, qu'il ne fut plus
possible de le payer. Les habilatioDs se vidèrent; la propriété territoriale ne fut plus qu'un insupportable fardeau.
Au Heu de se tenir dans les limites de la légalité, ces inintelligenls administrateurs foulèrent aux pieds l'équité. Sous la conduite de carpet'baggers ', — aventuriers de bas étage venus du Nord, — se sentant protégés par les troupes fédérales, ils s'emparèrent des urnes du scrutin et chassèrent les blancs des collèges électoraux. Un citoyen blanc ne parvenait à s'approcher de l'urne et & déposer son bulletin de vote que lorsqu'un nègre, dans sa grandeur d'&me, le prenait par la main en le déclarant scalawag'. Presque tous les nègres portaient des revolvers; mais tous les blancs avaient été désarmés. Dans toutes les émeutes locales, le sang blanc coulait.
« Gr&ce à Dieu, ces jours honteux et néfastes sont passés! me disait un autre glanteur. La tyrannie noire et la législation noire ont disparu pour toujours, emportant avec elles le crêpe de deuil qui couvrait nos cités.
-~ Mais sans violence?
— Oui, par la force des circonstances, par une loi naturelle, comme toutes les choses mauvaises devraient disparaître. L'Europe nous a sauvés de la peste, je veux dire du gouvernement nègre. »
Et en effet, c'est l'immigration — dont le courant s'est surtout dirigé de Liverpool à Galveston et à Indianola — qui, au Texas, a rétabli la balance en faveur des blancs. A l'exception des fugitifs de la rivière Rouge, peu de nègres sont entrés dans le Texas ; tandis que, depuis la guerre, plus de cent mille blancs y sont arrivés des ports anglais. Purs du crime de sécession, ces coIods deviennent électeurs dès qu'ils le demandent, et ils ont presque toujours donné leurs votes au parti conservateur. La race ne perd jamais son prestige. Un manant, h peine débarqué d'un navire anglais, prend, sans qu'on y trouve rien à redire, le parti de son frère blanc contre !e nègre et le Kickapou. Une ligue blanche se constitue contre une ligue rouge, d'une part, et une ligne noire, de l'autre. Kou-Kloux n'est que la contre-partie du Chevau-iéger chéroki.
L'année dernière, grâce à ces immigrants d'Europe, les ligueurs blancs du Texas ont battu, aux élections, l'armée des ligueurs
]. Voir la doU, page 160.