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CHAPITRE XXXVIII

Pendant dix-sept mois, la Nouvelle'Oriéans gémit sous lejouc (le gouverneurs qui ne pouvaient pas gouverner, d'assemblées incapables de légiférer, de tribunaux dontles décisions se contredisaient mutuellement.

Quoique soutenu par Grant, Kellogg était répudié par le Congrès. Quoiqu'appuyé par tous les citoyens blancs de la Nouvelle-Orléans, Mac Enery n'était pas reconnu par les autorités de Washington. Si Kellogg s'était soucié de faire affirmer ses droits, les cours de justice lui étaient ouvertes. Mais quoiqu'il fût souvent sollicité d'introduire une instance judiciaire, il n'osa provoquer une décision qui, craignait-il, serait rendue en faveur de ses ennemis, ce qui compromettrait son influence sur le pouvoir fédéral. Aussi, malgré l'appui de Packard et de Pinch, malgré son traitement de gouverneur et sa résidence officielle au Capitole, William P. Kellogg voyaiUil sa situation devenir de Jour en jour plus désespérée.

La Nouvelle-Orléans est la Louisiane à peu près comme Paris est la France. Quand la Nouvelle-Orléans soufl're, la Louisiane languit; l'État se ranime en même tempsque sa capitale.

Sous Kellogg et pendant son règne anarchique, la Nouvelle- Orléans avait perdu son crédit aussi bien que ses ressources personnelles.

Un pouvoir exécutif composé d'un mélange de nègres et d'étrangers administrait la ville et agiotait sur les terres publiques; sorte de ParlemenlrCroupion* oîi les nègres avaient la majorité, empochaient des traitements et votaient des bills n'ayant aucune force légale. La police des rues et des quais était faite par une

1. C'est le Long-Parlement téuni pa. liharlos 1" en 1640. Honteusement cliassé par Cromttcll, en 1653, il ne (ul rappelé qu'en 1659. Nommé alors par dérision Parlemenl-Crouplon {Rump'Parlianienl), il se sépara spontanément en 1660. Le rapprochement de l'auteur est juste, ce l'nrlement ajant été, sur l'ordre de Cromwell, purgi par Pride, en 164S, de tous les membres qui s'opposaient h la [Kititique du Proli^cleur. \NoU du traducteur.)

bande de Degrés commandés par des ofOciers étrangers. Les clubs noirs se multipliaient, chacun avec ses signes et ses mots ' de passe particuliers. Tant que la caisse publique renferma uu dollar, ces étrangers y puisèrent pour eux et pour leurs adliérents. A la vénalité de l'emploi se joignait l'escamotage des bons du trésor; une [ville solvable devenait responsable d'un État appauvri. Les dettes publiques restèrent impayées ; négociants et commissionnaires désertèrent leurs magasins des quais ; le cornmercede détail déclina rapidement. Les importations s'arrêtèrent presque complètement. Les impéts augmentèrent dans une telle proportion que certains propriétaires se virent obligés d'abandonner leurs immeubles à l'État. L'arriéré de solde était général pour tous les emplois, sauf pour les sénateurs nègres de Kellogg qui touchaient régulièrement leurs quatre-vingt-dix francs par semaine. On ne payaitpas davantage les professeurs et les instituteurs. Collèges et écoles étaient fermés. Les compagnies fermières des eaux, ne pouvant obtenir le payement de leurs créances, arrêtèrent leur distribution.

La détresse était universelle; toutes les classes de la société souffraient également. Certaines nuits, l'obscurité était complète, les gaziers ayant fermé les robinets. Les rues de la Nouvelle-Orléans ne sont jamais sûres pendant la nuit ; alors, ce fut pis encore. Les policemen levèrent un impdt sur toutes les boutiques Ces agents de l'ordre public portaient des armes, et des gens armés ne se laissent jamais mourir de faim.

Le prix des denrées alimentaires s'accral. Le poisson devint rare, le mouton inabordable. On ni^gligca les prisons et les asiles, et on laissa croupir les détenus, comme ceux de Naples et de Séville, dans la plus abjecte sordiditc.

Des digues furent brisées et des plaines fertiles inondées. Partout le sol était envahi par les ro.seaux et par les mousses. Les champs de cotonniers se convertissaient en jungles, les murs de soutien s'écroulaient dans le fleuve ; tout, dans la ville et la campagne, au physique comme au moral, offrait l'image de la ruine et de la désolation.

Pauvre ville, si belle et si flèrel Voyant tout s'effondrer, son commerce, son crédit, ses espérances, galvanisée par le désespoir, elle releva le front et se posa cette question : La famille blanche est-elle condamnée à disparaître du golfe de Mexique?

La réponse fut ce qu'elle devait être : une énergique négation. Et la réaction s'organisa aussitét, réaction ayant pour objet de

placer la question de race au-dessus de la question de parti, la république au-dessus des républicains.

Elle éclata partout, dans^ les salons, dans les clubs, dans les magasins, dans les boutiques. Ce mouvement était dirigé moins contre les gens de couleur que contre les carpel-baggers et les scalawags qui se servaient des noirs dans un intérêt de parti. En principe, une ligue s'était formée, ligue blanche contre ligue noire ; mais il ne fut pas convoqué de réunions, institué de comités,

Le gÉDérol D. B. Penn.

nommé de chefs. C'était un sentiment plus qu'une association ; mais le génie européen étant essentiellement organisateur, ce sentiment ne pouvait tarder & prendre une forme palpable.

Ces ligueurs — ils le disent au moins — ne constituent pas un parti mais une population tout entière; le but de leur union est de sauver la race blanche. Toutefois, comme presque tousles blancs de la Nouvelle-Orléans ont été soldats, les ligueurs sont en réalité une armée capable, en deux heures de temps, de se réunir, et, en douze heures, de prendre la campagne.

Cette ligue donna confiance à ceu\ des citoyens blancs qui désiraient mettre un terme au règne de l'anarchie, en chassant de de la Kouvelle-Orléans l'étranger Kellogg, en renvoyant Antoine, le portefaix nègre, à ses crochets dans la douane, et en instal-

Le gèaéiaX Mac Enerj'.

tant les généraux Mac Eneryet Ponn, comme gouverneur et vicegouverneur librement choisis.

Le jour approchait oii il s'agissait d'élirede nouveaux législateurs. Les citoyens voulaient avoir des élections aussi libres et aussi loyales qu'il était possible de les obtenir avec des listes dressées par les scalawags et les ligueurs noirs; mais pour y parvenir, il fallait avant tout que les étrangers se retirassent. Kellogg n'était pas le gouverneur légal de la Louisiane ; en cela les sénateurs républicains de Washington se trouvaient d'ac-

cord avec les conservaleurs de la Nouvelle-Orléans. Mais quelle Itression les ciloyens blancs devaient-ils exercer pour les forcer à dégueipir?

Kellogg était appuyé par les troupes fédérales d'abord, ensuite par des forces considérables : la police municipale, un régiment noir sous les ordres du général Badgcr, la milice de l'Etat, composée surtout de nègres, commandée par le général Longstreel.

Badger, un carpet-bagger, soutiendrait certainement Kellogg tant que ce dernier serait soutenu lui-même par le Président Grant. Quant à Longstreet, l'illustre soldat de la guerre de sécession, il était douteux. Dans une question de conflit de pouvoirs, oti aucun des partis n'était couvert de la sanction du Congrès, Longstreet pouvait croire de son devoir de se tenir à l'écart pendant la lutte électorale entre les partisans de Mac Enery et de Pcnn et ceux de Kellogg et d'Antoine. Ainsi agirail-il peut-être.... Mais qui était en mesure de l'affirmerî

Le lundi, U septembre 1874, à onze heures du matin, les citoyens se rassemblèrent en foule dans la rue du Canal. L'un d'eux, Marr, se tenant debout au pied de la statue colossale d'Henry Clay, en qualilcdc président, posa la question suivante : « Voulez-vous endurer un instant de plus le règne de l'anarchie? »

On répondit par acclamations qu'on préférait k ce régime la tyrannie sous laquelle on gémissait avant l'acte de reconstitution. Un soldat, tout despote qu'il fût, obéissait à la discipline ; il maintenait l'ordre dans la rue, et gardait de toutes souillures les couloirs du Capitole. L'administration d'un Hancock semblait une bénédiction comparée i celle d'un Kellogg. Sous un ofilcîer fédéral, pas de simulacre de liberté, d'ordre civil, d'institutions républicaines ; la tyrannie se produirait sans masque, la Louisiane serait gouvernée comme le duché de Varsovie. Et cependant, les citoyens préféraient un homme de fer à un carpetbagger ; ils étaient disposés à tout accepter plutôt que des aventuriers qui, pour s'implanter dans le pays, n'avaient d'autres tuteurs qu'un soldat étranger à l'État et une tourbe de nègres.

Il fut décidé qu'une députation de cinq citoyens se rendrait au Capitole, rue Saint-Louis, et, au nom d'un peuple libre et souverain, inviterait William P. Kellogg à se retirer.

Kellogg s'enferma dans ses appartements, avec ses gardes nègres, après, toutefois, avoir chargé Billings et un officier de son état-major de parlementer avec la députation.

« Vous demandez la retraite du gouverneur ! dit Billings. Eh

bient II refuse d'écouter un message venant d'une troupe armée et accompagné de menaces. >.

La Toule réunie dans la rue du Canal était sans armes ; Kellogg et Billings ne l'ignoraient pas. Une tieure après, en elTet, Packard télégrapliiait au procureur général Williams : >

« Les citoyens assemblés étaient généralement sans armes. »

Celte imputation d'armement était faite pour Washington et New- York, non pour la Nouvelle-Orléans.

« Rentrez chez vous, messieurs, dit Marr. Munissez-vous de vivres et de couvertures et revenez à deux heures ; vous trouverez'des armes et des chefs. »

Profondément inquiet de cette manifestation, Packai'd télégraphia à Jackson, dans le Mississipi, pour demander des renforts. Quelques heures après une compagnie entra dans la Nouvelle- Orléans et occupa la douane. Il envoya ensuite des messagers h HoUy-Springs, d'oii on lui répondait qu'on lui expédiait quatre

aulres compagnies. Ne se sentant pas de joie, il écrivit à Washington :

« Certainement la nuit ne se passera pas sans combat. Une compagnie de soldats des États-Unis garde la Douane. Quatre autres compagnies sont en route' venant de Holly-Springs. Les autorités locales ont plusieurs centaines d'hommes sous les armes au Capitoie et dans les arsenaux. «

Dès que Marrsefut éloigné, Kellogg fit venir le général Badger, et dressa avec lui les plans d'une attaque contre les citoyens blancs. Les agents de police placés sous les ordres de Badger formaient un régiment exercé et armé à peu près comme le corps des conslables en Irlande. Cette milice est levée et payée par la ville et, en temps ordinaire, a pour chef le maire ; mais les intrus ont usurpé l'aulorité du maire, congédié les blancs et rempli les cadres de grands et vigoureux nègres. Entre les mains de Badger, cette brigade de police n'est autre chose qu'une garde prétorienne noire.

La présence de Longstrect au Capitole couvrant suflisâmment Kellogg, Badger occupa la rue du Canal, forte position commandant les voies principales, unissant les quais aux lacs et séparant le quartier français, oh se trouve la rue Saint-Louis, du quartier anglais presque entièrement habité par des citoyens blancs. Il avait trois canons en batterie, un Gatling et deux Napoléons, et deux cents hommes de son régiment noir se tenaient l'arme au bras autour de la statue d'Henry Clay.

Par groupes de deux ou trois, les citoyens sans armes se mas- (jërent dans le voisinage de la place Lafayette. A deux heures, dix-sept cents de ces citoyens désarmés occupaient les trottoirs (te la rue Poydrass et des rues adjacentes.

Au commandement de : « Formez les rangs I » les citoyens, qui semblaient savoir parfaitement ce qu'ils avaient & faire, s'organisèrent en compagnies et bataillons et élevèrent des barricades. On leur distribua des fusils débarqués & la h&te d'un steamer ; par ordre du vice-gouverneur Penn, un vieux soldat, le général Ogden, prit le commandement en chef.

Ses adversaires étaient au nombre de trois : d'abord, le général Badger et la police métropolitaine ; ensuite le général Longstreet et la milice de l'État ; enfin le général Emory et les troupes fédérales. 11 pensait que ni Longstreet, ni Emory ne

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