PHYSIOLOGIE DES GENS DE COULEUR
Dans l'un et l'autre cas, son travail est équivalent h la cinquième partie de celui d'un blanc. Sa nourriture, qui se compose de courges et de blé vert, ne lui coûtant p-^sque rien, il vit facilement avec le produit de son ingrat métier.
Il comprend la valeur d'un dollar* qui représente une certaine quantité de raisins, de lard, de pois, de wliisky et de tabac; mais il ne comprend pas celle d'un second et d'un troisième dollar, puisqu'il ne sait faire autre chose que manger, boire, chiquer et fumer tout le jour. Demain c'est l'avenir, et le nègre ne vit que pour l'heure présente.
Une seule question le préoccupe assez pour lui inspirer un peu de prévoyance : la question de ses funérailles.
« Ce qui nous ruine, me dit Bill, mon garçon d'hôtel, c'est le prix de nos funérailles. »
La somme consacrée à l'enterrement d'un nègre suffirait, e» effet, pour faire vivre sa famille pendant une couple d'années.
o Un de mes amis est mort hier, — c'est encore Bill qui parle; — on l'enterre cette après-midi et on lui fait de belles funérailles.
— Suivez-vous son convoi?
— Non, monsieur ; je ne fais pas partie de sa société.
— De quelle société voulez-vous parler?
— De la société des pompes funèbres. Tous les gens de couleur sont membres de deux ou trois de ces sociétés. La cotisation est forte ; mais quand on meurt, quel magnifique enterrement! »
Un jour, traversant le quartier Jackson, je me dirige vers la campagne pour y examiner les pittoresques ravins qui entourent la ville et lui donnent une vague ressemblance avec Jérusalem. Après avoir descendu une pente et franchi un torrent, je commençais l'escalade du versant opposé, lorsque mes oreilles furent frappées par un long et lugubre gémissement.
Je lève les yeux et, au-dessus de ma tête, j'aperçois un cimetière émaillé de pierres et de poteaux peints en blanc.
Sur la crête de cette colline verdoyante se tiennent quelques négresses poussant de bruyants sanglots, tandis qu'un minisire nègre beugle des versets de la Bible et que quatre ou cinq nègres brandissent des pelles et rerouent la terre.
I. Le dollar esl uns piice U'argent qui vaat S fr. 30 c. eo inonnaie franCBiBe. (iVal« du Iradueleur.)
39i LA CONQUÊTE BLANCHE.
Au moment ob j'arrive au plateau la cérémonie vient de flnir; la fosse est comblée et les pleureuses se retirent.
Hais aussitôt un autre convoi se présente : un magnifique corbillard, avec panneaux de glaces laissant voir un cercueil d'une richesse inouïe, suivi de huit voitures attelées chacune de deux superbes chevaux noirs et entouré d'une douzaine d'individus portant des drapeaux et des bannières.
u Qui est ce mort? demandé-je à un nègre venu en curieux.
— Mosé Crump.
— El qu'était ce Mosé Crump?
— Un laboureur.
— Un simple laboureur?
— Oui. »
Les chevaux s'avancent avec peine sur ce terrain accidenté. Au milieu d'un concert de hurlements accompagnés de contorsions frénétiques, on arrive près de la fosse — non pas un caveau, à peine une tranchée — et, au son de la musique, on y dépose le corps de Mosé Crump.
Toute la famille est présente — hommes et femmes, garçons et filles. Les gémissements et les sanglots produisent un vacarme étourdissant. Le ministre parvient à imposer silence à tous, sauf à une vieille femme qui continue à crier d'une voix lamentable :
« Je ne verrai plus mon fils! Je ne le verrai plus jamais! »
Le prédicateur, grossissant sa voix, essaye de dominer celle de la mère.
« Taisez-vous donc ! Vivez aussi saintement que lui et vous le reverrez! »
La Rachel noire pleure et gémit, ne voulant pas être consolée, même par son propre ministre.
Quand les hommes en uniforme saisissent leurs pelles et se mettent en devoir de remplir la fosse, la vieille femme crie d'une voix plus perçante encore :
« Non, je ne verrai plus mon Glsl Jene le verrai plus jamais!»
Pauvre mère!
Les autres assistants rient et pleurent tour à tour. Quand la fosse est comblée, ils se réunissent en groupes, babillent avec leurs amis, montent dans les voitures et s'en retournent, en fendant une foule de négresses et de muifttesses, couvertes de cb&les bleus et de coitTures écartâtes, persuadées qu'on les admire, charmées surtout de déployer cette belle toilette aux yeux de deux étrangers.