‹ La conquête blancheChapitre 98 sur 130 · NOTRE FRÈRE JAUNE · texte numérisé non relu

NOTRE FRÈRE JAUNE

Ce frère est double ; peut-être hermaphrodite, peut-être seulement jumeau. Ëst-il m&le ou fçmelleî C'est ce qu'il est impossible de définir, les deux sexes étant de la même taille et portant le même chapeau rond et la même robe blanche. Les traits du visage aussi sont identiques : face imberbe, menton rond, sourcils noirs, cheveux nattés, nez aplati, regard placide.

'Parmi ces amas trop odorants de viandes et de poissons, de ft-uits et de légumes, il marche impassible, sans montrer ni la décision du Yanki, ni la réserve sauvage de l'Apache, ni la soumission craintive du nègre. Observateur profond, il ne questionne pas; mais ses yeux, toujours en mouvement, recueillent les renseignements dont il a besoin. Tout en m&cbant son bélel, il étudie le marché dans ses moindres détails. Pendant cet examen, sa physionomie n'a pas varié ; mais quand il s'en revient, on peut lire sur ses traits la satisfaction intime de l'homme qui se dit : « Tout cela, je pourrais le faire. »

Le soir, il assiste aux ventes à l'encan de bas étage, et suit, avec une indifTérence alTectée, mais avec une très-sérieuse attention, la mise en vente de lots de chiffons, de souliers en papier, de rasoirs de zinc, de bijoux faux, de pelleteries teintes. Jamais il ne couvre une encbëre ; mais chaque fois que le commissairepriseur adjuge, surtout à de pauvres vieilles négresses, quelqu'une de ces marchandises sophistiquées, un sourire d'appro bation éclaire son visage. Évidemment, notre fï'ère jaune fait son éducation.

Un peu plus tard, on le rencontre aux tirs; il se garde bien de convertir son argent en poudre , comme les Yankis et les nègres, et se contente de regarder et de noter les coups. Si sa physionomie perd un peu de son impassibilité, c'est là; il y éclate trop de coups de feu. Aussi n'y resle-t-il pas aussi longr temps qu'au marché et dans la salle des ventes. Au bout de huit à dix minutes, il fait passer sa noix de bétel-d'une joue à l'autre, lance un jet de salive rouge, et sort. Dans la rue, il marche tranquillement sans faire plus attention aux cris moqueurs des nègres que les Arabes aux aboiements de leurs chiens errants.

A Chicago, au moment de parlir pour la Californie, je fis la connaissance de Paul Cornell, principal associé de la grande fabrique de montres de celte ville, qui se rendait pour alTaires à San-Francisco. J'appris de lui que Ralslon a conçu l'idée 4'a- Toir, dans celle dernière ville, une fabrique de montres plus imporlanle que celles mêmes de Genève et de Neufc!;&lel. Le

plan de Ralston consiste surtout dans l'emploi d'ouvriers jaunes à la place d'ouvriers blancs.

» Les jaunes, me dit Cornell, travaillent à bon marché et bien ; ils sont doux et intelligents, ne s'enivrent jamais et obéissent implicitement.

— Connaissent-ils la fabrication de l'horlogerie?

— Non, pas encore; ils ont tout h apprendre, mais ils sont appliqués et patients. Au bout de six ou huit mois, un individu pris au hasard dans la me Jackson est capable de faire une montre. "

Une compagnie s'est constituée à San-Francisco, avec Cornell pour président, Ralston pour trésorier et Cox pour secrétaire. Cornell est surtout organisateur de missions religieuses. Ralston est un patriote si imbu d'affection locale qu'il n'a pas un canapé dans son salon, un tableau dans son antichambre, qui ne soient d'origine indigène. Cox, une lumière parmi les prédicateurs ambulants, passe tous ses dimanches à semer ta bonne parole dans les ruelles et les carrefours de San-Francïsco.

Une factorerie située dans laquatrième rue, non loin du quartier chinois, et actuellement occupée par une compagnie de voilures, a été louée en partie, appropriée, garnie d'outils et de machines achetés t Cincinnati. Le tout a bonne apparence.

« Le climat de San-Francisco est favorable au commerce des montres, me dit Cornell sous forme d'explication. A Chicago, nous avons à: surmonter des diflicultés nombreuses. La température y est très-chaude en été, très-froide en hiver, il faut aux ouvriers des vêtements chauds, des logements convenables, une nourriture coûteuse. Nos oufils souffrent des alternatives du chaud et du froid. Le combustible est rare et cher. En Californie, nous n'avons pas h redouter les influences climatériques pour nos roues et nos leviers. Nous pouvons travailler toute l'année, et même nuit et jour, en cas de presse. »

Avec la dévotion en proue et le patriotisme en poupe, que peut craindre la nouvelle compagnie d'horlogerie ?

« Les lois de Dieu I » murmure une voix à mon oreille.

C'est celle d'un médecin qui habite San-Francisco depuis plusieurs années etqui a suivi attentivement l'immigration de Hong- Kong et l'attitude réfléchie de nos frères jaunes.

« Cette entreprise ne m'est pas sympathique, me dit-il confidentiellement. Américain de naissance, je voudrais que l'Amérique appartint exclusivement aux Américains. En mesure plus

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