PRÉFACE
Peu d'événements de notre histoire nationale ont produit plus de bouleversements dans la condition des personnes que la guerre des Albigeois. Ce grand drame du treizième siècle, qui amoncela tant de ruines entre le Rhône et les Pyrénées et qui ébranla si profondément Timagination méridionale, a été bien des fois raconté. La chanson de gestes, Thistoire, le roraan, la controverse et la polémique s'en sont emparés tour à tour et en ont présenté les péripéties sous les aspects les plus différents et dans les vues les plus opposées. Ma pensée n'est pas d'en recommencer le tableau ; mais il m'a semblé qu'en dehors des grands faits et des déductions classiques, il y avait, dans ces ôvéne-
ments mômorables^ des éléments d'étude assez neufs, intéressants ft dégager. Quand un pays a subi une catastrophe pareille, tout n'est pas terminé par la signature de la paix et le grondement de l'orage se prolonge longtemps encore. Ce que j'ai cherché à mettre en lumière, ce sont les effets postérieurs de la croisade et du traité de Paris dans cette région ensoleillée que la chancellerie des rois de France appelle assez souvent la Conquête cT Albigeois. Je me suis attaché à faire ressortir, avec le plus d'exactitude possible, les contre-coups de la tragédie dans la vie réelle et dans les diverses conditions sociales, en m'éclairant de données positives et de documents contemporains, et en essayant d'échapper à toute préoccupation d'esprit de secte, comme à la tyrannie des généralisations a prtore. C'est au lecteur de juger si j'y ai réussi; dans tous les cas, j'ai conscience de lui soumettre une œuvre sincère.
Quanta la fable très simple qui forme la trame de l'ouvrage, je dois expliquer en peu de mots d'où elle est sortie. Pendant plusieurs mois de l'année, dans une solitude asse7. pittoresque,
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j'ai sous les yeux une petite place gazonnêe qui est le théâtre aftnùel de dansés villageoises et qui fut l'assiette d'une résidence féodale, rasée en exécution des lois rigoureuses de la éonquôlé. Une sèche iformulè de procureur, rencontrée par hasard sur un vieux papier du seizième siècle., concernant ce «palus oùsoufoit estre anliquement la forteresse dudit lieu» a éveillé en moi, au milieu de la grande pai± des champs si favorable au vagabondage de Timaginalion,des souvenirs de luttes, de douleurs, d'angoisses humaines rendus plus saisissants par le contraste du sitecharmantqui lesavait encadrés. Des lettres-patentes du roi Philippe II! faisant mention de «Raymond deS»int-Geniès, chevalier,
comlam né pour hérésie», dont lesdomaines furent confisqués, je me suis plu à évoquer cette figure secondaire et à reconstituer , avec une vérité que je crois très approximative, une des mille existences brisées par la grande révolution du Midi. La dernière partie du treizième siècle est une période de crise et de transformations où sombrent beaucoup des sentiments et des idées du moyen-âge croyant et où la dégénér^scçncQ
de bien des instilulions s'accuse en traits eX'^ pressiCs. C'est de celle métamorphose que j'ai tenté d'ébaucher la peinture, dans le Midi de la France et dans l'Orient chrétien , sans négliger, & travers le décor changeant des temps et des lieux, le fond éternel et permanent de l'âme humaine.
Bellecombc, novembre 1889.
La sentence qui avait condamné Raymond de Saint. Génies à passer quinze ans aux Enmurés de Toulouse, pour fait de connivence avec les hérétiques Albigeois, portait qu'à Texpiration de sa peine le chevalier irait servir en Terre-Sainte dans Tordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, sans pouvoir jamais retourner dans son pays. Cette obligation, analogue à celle qui avait été imposée, d'ailleurs sans effet, au dernier comte de la maison de Saint-Gilles, lors de sa réconciliation avec l'Eglise et fréquemment renouvelée depuis la Croisade, contre l'ancienne noblesse méridionale, avait le double but d'éviter aux vainqueurs des représailles toujours dangereuses et de renforcer les garnisons de ce malheureux royaume chrétien de Syrie, de plus en plus menacé et resserré
par riuvasion progressive du sultan d'Egypte.
Quinze ans aux Ënmurés! Lorsque ces mots avaient résonné sous les voûtes du tribunal apostolique, le prisonnier ne s'était pu défendre d'un frémissement ; une captivité aussi longue, pour un noble plein de jeunesse et de fougue, habitué au grand air, à la chasse, à la guerre, à toutes les libertés et à tous les hasards delà vie féodale, semblait l'équivalent d'un arrêt de mort. Aussi, quand la porte de la cellule s'était ouverte pour le recevoir, en avait-il franchi le seuil avec le découragement et l'abandon d'un homme qui entrerait vivant dans son tombeau. Tout à son écrasement, il ne songeait pas que son âge et son tempérament vigoureux lui donnaient le droit de se promettre une carrière d'activité encore assez longue au-delà des années neutralisées par l'Inquisition. La pensée de remontera cheval, de voir des cieux nouveaux, des pays inconnus, de se retrouver au milieu de gens de guerre, de marins, de marchands, du mouvement et du bruit de la vie temporelle, lui paraissait une perspective tellement éloignée, tellement invraisemblable, que son esprit ne s'y arrêtait pas.
Sa première occupation avait été d'étudier, de son étroite fenêtre, tiercée par des barres de fer, l'horizon monotone qui se déroulait devant lui. Cet horizon était en partie borné par des constructions massives, assises sur le terre-plein du rempart, qui
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laissaient voir un coin du ciel, avec une échappée sur des coteaux à peu près nusf d'une silhouette molle, et sur quelques bouquets d'arbres. Raymotid avait compté le nombre de pas qu'il pourrait faire, eii long et en large, dans sa prison ; il s*était accoutumé à discerner, à comprendre, àinterpréter les bruits qui, de loin en loin, interrompaient le silence de sa solitude, les uns réguliers et périodiques, attendus avec impatience et reconnus avec une sorte de satisfaction machinale, les autres salués d'un sentiment de joie et de gratitude pour leur nouveauté, pour le grain d'imprévu qu'ils jetaient dans la nullité d'une existence uniforme.
C'était la cloche dé la cathédrale sonnant l'office du chapitre et scandant de ses notes graves, au point du jour, le dialogue des coqs du voisinage, propagé de basse-cour en basse-cour jusqu'aux limites du consulat ; c'était la série des carillons d'une foule d'églises, de couvents, d'oratoires, qui se répondaient à travers la ville^ variant de timbre et d'intensité, selon que l'autan ou le vent des landes de Gascogne en apportait Técho ; c'était le grelot strident des convois de muletiers qui arrivaient de la Montagne-Noire, de la mer ou des ' Gorbières et qui faisaient station à la porte Montolieu ou à la porte Narbonnaise pour solder le péage au leùdier comtali quelquefois- le sabot d'uû cheval, rësonhaat
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sec sur le pavé, aanonçait le passage d'un courrier qui apportait, à foad de train, par le grand Chemin Français, quelque mandement royal expédié en la chancellerie de Carcassonne. 11 y avait aussi des époques de Tannée oà les rues étroites qui longeaient le Mur s'emplissaient d'un bruit de cavalcade, le ban et l'arriére-ban du comté se rendant à la montre dans le pàtus de la sénéchaussée.
Que de méditations involontaires, que de songeries vaines, que de voyages de Tâme à travers le passé, durant ces longues nuits silencieuses, fréquemment vouées à l'insomnie et à peine accidentées par l'appel triste et doux de la chouette, par le grincement de l'oiseau de plomb qui tournait à tous les vents, au sommet de la Tour de l'Aigle, dernier asile d^s condamnés à mort, ou par la chanson désespérée de quelque captif invisible, cherchant à tromper son ennui de l'autre côté de la muraille !
Et pourtant, à force d'assister, du haut de ce morne observatoire, dans le vide d'une existence démesurément simplifiée, au recommencement du cycle des saisons ; à force de voir les rares bouquets d'arbres, aperçus entre deux rideaux de briques, passer par toutes les phases de la coloration, depuis la teinte brune des fagots dépouillés sous le souffle de l'hiver et la nuance purpurine des premiers bourgeons jusiju'à i'éçieraiule des .^atoas printwiers, aux riches
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verdures de Tété et aux bigarrures harmonieuses des feuilles sèches ; à force d'eutendre l'orchestre de bronze des clochers célébrer tour à tour, p hacune dans son rhythme, les scènes successives du drame chrétien, les langueurs impatientes de l'Avent, la pastorale de Noël, les appels pressants du Carême, les affres de la Passion, le cri triomphal de Pâques et le glas mélancolique du jour des Morts ; à force de reconnaître dans l'étroit espace d'une cellule de quelques pieds, les déplacements annuels du soleil, tantôt voilé par les brumes et les pluies, tantôt dardant, à travers l'immensité d'un ciel sans tache, des flèches brûlantes comme le feu, le terme invraisemblable était arrivé ; la liqueur amère de la captivité se trouvait vidée jusqu'à la dernière goutte, et la vie nouvelle, cette vie lointaine, si longtemps considérée comme un rêve, comme une chimère inaccessible, allait réellement commencer.
La première impression qu'éprouva le prisonnier en se trouvant libre fut un véritable ravissement. Il avait cru que le sol se dérobait sous ses pas dans Tescalier des Enmurés et que ses membres, engourdis et débilités par Tinternement, lui refuseraient tout service. Une fois sur le pavé de la rue, lé voile qui venait de passer devant ses yeux se déchira; le contact de cette terre que ses pieds n'avaient pas foulée depuis si longtemps, rendit subitement à son corps une élasticité et une vigueur singulières ^ c'était comme une reprise de possession de la vie. Avec quelle joie d'enfant il salua ces belles percées de ciel bleu qui s'ouvraient, à droite et à gauche, audessus de sa tête, découpées par les saillies irrégulières des toitures, les profils des vieux hôtels découronnés de leurs tours par Tautorité ni voleuse de la conquête ! Avec quelles délices il reconnut, immédiats et distincts, ces bourdonnements, ces mille bruits d'une cité populeuse qui, durant quinze années, lui étaient
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arrivés amortis et comme étouffés par des murailles, des préaux, des corridors sans fia ! Quand il aperçut quelques touffes d'herbes, poussant à leur gré, entre des galets pointus, dans la solitude d'un carrefour et gardant, au bout de leurs brindilles, une goutte de rosée qui perlait au soleil, il fut pris d'admiration. Il passa devant la maison des Alfar, ces héros de 1^ grande guerre, immortalisés par les vers de Guillaume de Tudèle et il revit, des deux côtés de la porte, les anneaux de fer, fixés aux murailles, attendant des chevaux qui ne venaient plus. Mais ce spectacle ne l'intéressa point. A quoi avaient servi tant d'efforts, tant de vaillance, tant de sang répandu, tant de places prises et reprises, tant de représailles cruelles ? Il continua sa marche, au milieu du va-et-vient des passants, des bêtes de somme qui affluaient, comme autrefois, dans la Grande Rue, cette voie maîtresse de Toulouse, inégale, souvent infléchie, mais reliant les deux pôles de la vieille ville, le Chàteau-Narbonnais et l'abbaye de Saint-Sernin. Et vraiment, cette foule animée, affairée, bruyante, égayée par une belle journée de mai, ne paraissait guère s'inquiéter qu'il y eût, à quelques pas d'elle, derrière des murailles inexorables, des malheureux privés de cet air, de ce soleil, de cette liberté qu'elle savourait avec une volupté inconsciente.
Sous Tare surbaissé d'un ouvroir, d'où s'échap-
paient quelques voix joyeuses, mêlées au gazouillement d'oiseaux familiers, voltigeant dans une cage de jonc, Raymond entrevit un bahutier qui, Toutil à la main, façonnait amoureusement les rinceaux d*un panneau de chêne. La lumière entrait à flots dans Tatelier où étaient entassés contre le mur des colonettes, des montants, des galeries, des panonceaux armoriés ; un petit nombre de ces pièces, d'un art délicat, gardaient encore quelques réminiscences de la décoration byzantine ; mais la plupart se couvraient déjà des élégantes floraisons de la France d'outre- Loire. Une jeune femme, fraîche, accorte, les yeux brillants, assise près d*un pot de fleurs, au fond de la pièce, tirait Taiguille, tandis que trois beaux enfants, d^âge échelonné, se roulaient comme de petits chats, sur les rubans de chêne dont Toutil paternel leur faisait une abondante litière. Un de ces enfants jouait avec un patron de bois découpé, figurant une croix évidée, terminée par douze perles. Le père suivait ses mouvements d'un œil de complaisance : sa femme arrêta l'aiguille : — Comment peux-tu, dit-elle, leur laisser prendre ces modèles? Ils vont les briser. L'ouvrier retira en souriant le patron des mains de son fils et le déposa sur une étagère où étaient placés pêle-mêle fleurs de lys, lions, châteaux héraldiques. — Allons, répondit-il, il n'y a pas eu de mal ; d'ailleurs, la perte n'aurait pa§ été grande; ce n'est
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qu'une croix de Toulouse et, depuis bien longtemps, nous n'en faisons plus : la mode n'est qu'aux fleurs de IJrs.
Raymond poursuivit sa route :— Voilà, pensa-t-il, des gens qui prennent gaiement leur parti des changements de régime, et il se rappelait cette séance fameuse du 25 janvier 1248 où, sur les marches du Palais-Commun, près du comte Raymond VU, à côté de l'Evêque, de la première noblesse du pays, des Comminges, des Alaman, des Montaut, des Villeneuve, des Jourdain-de-risle, il avait entendu les acclamations populaires saluant la reconnaissance solennelle des franchises du Consulat, le droit d'élection rendu à la Commune et ce pacte d'affection réciproque et de fidélité éternelle conclu, au nom de Dieu, entre le Seigneur restauré et la république toulousaine. Evidemment, le temps n'avait pas marché pour les Enmurés comme pour les vivants.
Ainsi, il avait suffi de ces quinze ans, à la fois si longs et si vides, consommés dans le néant de la captivité, de ces quinze ans de silence, d'inertie, dépensés heure par heure sans autres résultats que de vains regrets ou des méditations dévorantes, pour qu'une maison illustre, mêlée aux plus tragiques événements du siècle, alliée à tout ce qu'il y avait de grand dans la Chrétienté, aux rois de France, aux rois d'Angleterre, m^ rois (^'Aragon, maîtresse 4e
vastes domaines en Europe et de principautés en Orient, unie par des traités d'amitié avec les puissantes républiques italiennes, appuyée sur cette force nouvelle des Consulats, des assemblées de communes, des associations populaires, qui réservaient au monde féodal tant de surprises, eût complètement disparu de la scène du monde et fût déjà reléguée, pour la foule indifférente, dans les limbes de l'étemel oubli.
Raymond n'eut pas le loisir d'insister sur ces contrastes. A mesure qu'il approchait des Bancs-Mages, principal foyer de la vie bourgeoise et de l'activité ménagère, l'animation devenait cohue : de tous côtés, des petits marchands, accroupis à l'orientale sur des nattes, derrière leurs étaux chargés de menus objets ou de denrées, ou accoudés à leur établi sous l'arceau d'une petite loge sans vitrage, comme les boutiques arabes, sollicitaient, d'une voix criarde, Tattentioa des passants, les tirant, au besoin, par le pan de l'habit, pour interrompre des conversations qui faisai^it tort au commerce ; des Espagnoles, jaunes comme leurs citrons, avec des yeux enflammés, offraient des pyramides d'oranges maillorquines, tandis que les poissonnières, remplissant l'air de leurs agaçantes cantilènes, faisaient miroiter au soleil, dans leurs grandes corbeilles plates, le ventre argenté de^ chabots, des ablettes, des goujons, de
tout le menu fretin de rivière, ramassé au point du jour, par la Confrérie des pêcheurs, fermière des Bénédictins de la Daurade, entre les saussaies de Braqueville et la pointe du château Saint-Michel. A chaque instant, Raymond était pbligé de se ranger I)Our laisser passer quelque campagnard chevauchant, flanqué de paquets, sur une bête de travail, quelque muletier aragonais menant son convoi, ou une file de ces grands ânes de moulin qui apportaient incessamment des sacs de blé au Château-Narbonnais ou au Bazacle.-
Il voyait tout sans rien regarder, il entendait tout sans écouter rien, charmé et troublé en même temps par ce mouvement, ce bruit, ces couleurs, cette vie turbulente, dont ses yeux et ses oreilles s'étaient déshabitués, perdu dans une fourmilière où personne ne le connaissait et où sa résurrection passait absolument inaperçue; il avait la sensation du convalescent qui fait sa rentrée dans le monde après une longue maladie.
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Arrivé au croisement d'une des ruelles qui menaient à la rivière, ruelles étroites, rétrécîes encore par de grands toits et toutes peuplées de tavernes, d'écuries, d'hôtelleries borgnes, de bouges sordides, fréquentés des pêcheurs et des radeliers de la montagne, Raymond remarqua un redoublement d'affluence et comme un remous qui se produisait dans la direction du pont ; la confusion des voix discordantes qui résonnaient de tous les côtés, entre passants, vendeurs, acheteurs, commençait d'être dominée par une rumeur plus puissante qui semblait mettre quelque unité dans l'éparpillement des sons. Il reçut dans les côtes quelques coups de coudes aussi durs que le fer, faillit être renversé par des enfants qui se jetaient dans ses jambes, opérant, à fond de train, des manœuvres d'une stratégie savante afin de ne rien perdre du spectacle présumé. Il se laissa porter par ce flot humain qui grossissait à chaque §ecpQde et, exk déboucbçmt à l'entrée du pont, dont
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les deiix rampes étaient chargées de spectateurs, il eut le tableau d'une foule immense, empressée, joyeuse, qui accourait avec une précipitation extraordinaire par la rue du Secourrieu, par la rue du Pont, par les écoles juives ; de l'autre côté de la rivière, nombre de curieux, ayant aperçu de leurs maisons la fête qui se préparait, traversaient, en courant, le pré de Saint-Pierre et venaient se ranger au bord de Peau.
Raymond s'arrêta sur la plateforme d'une hôtellerie ombragée d'une treille, où étaient attablés quelques buveurs et tomba de lassitude sur un banc, laissant des troupes de commères enflammées se frayer passage à travers la foule. Le tumulte allait croissant ; les rangs s'épaississaient ; on se disputait les places avec un redoublement d'enthousiasme; tout à coup, une grande clameur s'éleva, suivie d'une explosion de rires qui se propagea rapidement, jusqu'à l'extrémité du pont, jusqu'au prieuré de la Daurade, jusqu'aux derniers ormes de Tounis : un étrange cortège venait de paraître ; en tête, marchait le Roi des Ribauds, flanqué de deux valets armés de piques, qui faisaient ranger la foule, puis, sur un âne de grande taille, tout paré de glands à l'espagnole avec un luxe ironique, on apercevait une femme presque nue, à califourchon, le visage tourné
vers la croupe, la queue de ranimai dans les main^
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et la tête ombragée d'un immense cabas tout chargé de plumes de coq et de sonnettes, dont les timbres fêlés s^agitaient avec un tapage assourdissant. Derrière cheminaient d'autres ribauds, armés de fagots de genêts dont ils fouettaient Tâne pour lui donner des allures facétieuses, sans oublier de laisser tomber les brindilles hérissées d'épines sur les jambes nues de la patiente. Cette femme, autant qu'on en pouvait juger sous l'encombrante coiffure qui l'affublait, était pâle comme une morte ; elle paraissait encore assez jeune ; mais ses traits flétris, ses yeux cernés de noir, le rictus de sa bouche déformée par le rire vénal, trahissaient trop bien le triste métier qui avait souillé son adolescence et dont les derniers exploits, des exploits indirects, venaient d'attirer sur elle les sévérités de la Cour jurée. A sa suite, grouillait une escorte hideuse qui poussait des cris d'animaux, chantait des chansons obscènes et apostrophait la condamnée d'ignobles invectives. Et la foule délirait, et les enfants trépignaient de joie et les petites bourgeoises et les mères de famille se hissaient sur la pointe des pieds afin de mieux voir.
La troupe descendit jusqu'à un terre-plein qui dominait la rivière ; alors il se produisit un grand mouvement d'attention, si grand que cette innombrable population devint presque silencieuse. On fit descendre la femme de sa monture, on lui 6ta soa
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chapeau, on le secoua au-dessus de sa tête en faisant sonner les grelots comme ceux d'un mulet qui s'ébroue ; puis on ouvrit la porte d'une cage de fer, sinistre garde-manger, accroché à une grue. La condamnée y fut placée debout, nu-tête, en chemise, les cheveux dénoués; on referma la porte; les ribâuds pesèrent sur la chaîne, firent virer le cabestan et l'horrible appareil, au bruit des anneaux grinçants, s'éleva lentement, entre le ciel et l'eau, aux applaudissements d'un peuple immense. La charte électorale de Raymond VU n'avait pas excité plus d'enthousiasme.
A un signal donné, les ribauds lâchèrent la chaîne ; la lourde masse plongea dans la rivière , avec un clapotement et un rejaillissement de perles liquides qui exalta la joie des enfants jusqu'à l'ivresse: — Encore I encore! criait-on de toutes parts, laissez-la boire ! Quand les ribauds pesèrent de nouveau sur le levier pour remonter la machine et que l'on aperçut, à travers les barreaux, cette malheureuse alouette plumée, ruisselante, rougie par le froid de l'eau, le linge collé sur les épaules, sur les genoux, sur les flancs, avec des effets d'anatomie repoussante , les cheveux pendant en cordes désespérées, tout ce qu'il y avait d'esprit et de gaieté dans ces milliers de poitrines humaines fit éruption et ce fut un concert de quolibets, d'appels, de saluts ironi-
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ques, à faire tremUer le pont sur ses vieilles piles. Jamais on n*aurait pensé que la cité des Raymond possédât nn tel fonds d'impitoyable vertu.
La scène se renouvela trois fois : après la der* nière immersion , des spectateurs etigeants en réclamèrent une quatrième ; mais la tradition était que Ton en fit trois et par qui la tradition doii-elle être respectée, sinon par les ofQciers de justice ? Le cortège se reforma dans Tordre primitif; la condamnée, toute grelottante, les membres bleus et raidià, dut remonter sur son ànè et rég^^er, avec le même cérémonial, les prisons de la Maison Commune où elle allait réprendre ses ha1)it3 et entendre, de la bouche du greffier consulafre, la lecture d'un Bicvêt de bannissement perpétuel.
LA CÔKQUâtE i)*ALBIGEÔIS 25
Des bourgeois assez nombreux s'étaient assis, pour se refaire de leurs fatigues, sous la treille de l'hôtellerie et se faisaient servir du vin blanc d'Albigeois ; un petit vieux tout pelé, tout barbu, vêtu de haillons, circulait autour des tables, chantant, de sa voix éraillée, quelques rimes amoureuses et sollicir tant, avec sa sébile, la générosité des assistants. Un des buveurs l'interpella : ^ Eh bien ! chevalier, dit-il, quand nous marions-nous ? Vous aviez là un bon parti, une âancée fraîche et gracieuse qui semblait faite pour vous ; on dit qu'elle est aussi de sang de chevaliers. — Il n'y a plus de chevaliers, répondit
le vieux musicien, dont les yeux lancèrent une étincelle et il nV en aura plus ; il ne faut désormais que des tanneurs, des drapiers et des notaires. — Cette réponse imprévue attira l'attention de Raymond ; il examina de plus près le pauvre homme et, sous ses haillons , sous la dégradation physique et morale de
cette séïiilité humiliée, en butte aux railleries gros*
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sières des manants, il reconnut un reste de finesse, de noblesse naturelle^ qui faisait encore de ce mendiant le supérieur de son entourage.
— Bien dit, En Ramon, bien dit ! erclama un bâte* lier grisonnant, qui était allongé sur le bord du tertre, avec le sans-gêne des mariniers et qui avait contemplé, d*un œil farouche, sans prendre aucune part à rhilarité universelle, la scène des immersions.
La foule se dissipait comme elle était venue ; les buveurs, rafraîchis et contents, avaient quitté la place. Le vieux chanteur, dont Témotion, fugitive comme un éclair , était déjà envolée , s'était remis à fredonner quelque gai refrain, tout en regardant audessous des tables, comme un chien en quête d'un os à ronger. On entendait, par la porte ouverte de rhôtellerie, un bruit de vaisselle, et quelques rigoles d'eau fumante serpentaient sur le sol. Une pauvre servante retroussée, les bras rouges jusqu'au coude, sortit, une écuelle à la main : — Prenez , En Ramon , dit-elle à voix basse. — Merci, ma bonne fille, répliqua le chanteur sans imiter sa discrétion ; vous êtes de la vieille roche, vous; que Dieu vous bénisse I. En un clin d'œil , il eut dévoré sa pâture ; il déposa récuelle, comme un habitué, à côté du seuil; puis, il alla choisir, au pied d'un mur, du côté du midi, une position bien ensoleillée; il rejeta un pan de ses vêtements au-dessus de sa tête et il s'endormit.
Raymond l'observait avec compassion et contemplait ce pauvre corps décharné, secoué par la cadence d'une respiration bruyante. Son regard rencontra celui du batelier qui le dévisagea d'un coup d'œil avec la pénétration rapide des gens accoutumés à voir beaucoup de figures, puis,^e soulevant à demi :
—Quelle pitié, dit-il, que de ne pas mourir à temps ! Voilà un homme autrefois puissant et riche ; il a été du conseil de notre Comte ; on lui a tout pris ; d'autres jouissent de ses domaines et il est réduit à mendier son pain en chantant des vers.
— Il paraît fort âgé, remarqua Raymond. — Il a bien quatre-vingt-dix ans ou peu s'en faut : la mort l'a oublié, sans doute à cause de sa misère. Jugez s'il y a longtemps que cette misère dure: quand maître Folquet était encore Evêque de Toulouse, — cela remonte à plus de trente ans, — le proscrit est allé le trouver pour lui demander une place à l'hôpital de la Maynadière, afin d'y terminer ses jours au service de Dieu. L'Evêque lui a répondu : — Vous ressemblez à ce fou qui avait tué un riche d'un coup de pierre et qui, le jour des funérailles, venait réclamer l'aumône à sa porte en disant : Ne me donnerez-vous rien à moi qui ai tout fait?
— C'est donc le seigneur de Ricaud ! s'écria Raymond qui connaissait, çomine tout le pays, la,
réponse historique de l'Evèque ; Je ne croyais pas qu*il fût encore vivant.
— Il vit et il ne vit pas ; son grand âge, ses malheurs, sa pauvreté ont singulièrement affidbli sa tête; il est devenu une manière de bouffon inoffensîf dont se moquent les passants ; et je crois bien qu'il radote les trois quarts de la journée ; seulement, quelquefois^ quand on touche à certaines cordes, on voit s'éveiller, dans cette cervelle détraquée, une lueur d'intelligence. Vous avez entendu sa verte réplique à ces bourgeois niais et grossiers. Un moment auparavant, je l'ai observé, pendant qu'on plongeait cette malheureuse créature : il pleurait ; ce sont probablement les seules larmes que ce ridicule supplice ait fait couler.
— Est-il vrai que la condamnée soit aussi d'une famille de chevaliers ?
— Je ne me rappelle pas son nom, mais tout le monde la connaît et sait son histoire; je n'avais jamais vu tant de foule à pareille exécution, ni tant de gaieté ; on aurait fait moins de frais pour une personne de naissance commune; à l'attrait du spectacle que vous venez de voir s'ajoutait le piquant d'une revanche populaire.
Raymond demeurait silencieux. Le batelier reprit : Du reste, la malheureuse est peu intéressante : après ^voir rempli le pays du bruit de ses aventures.
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depuis que sa beauté Ta quittée, elle s'est résignée à la fonction de messagère et il est probable qu'elle s'est fait prendre, par les sergents des consuls, en flagrant délit de négociation déshonnête. Je ne dis pas qu'elle ait volé son châtiment ; mais j'aurais mieux aimé qu'on la jetât au fond de la rivière avec une pierre au cou et qu'elle n'en sortît plus. Il me semble que le pays est humilié par l'abaissement de ceux qui ont été grands et qu'il rejaillit sur nous tous quelque chose de leur ignominie. Les parents de cette femme ont été ruinés par les guerres et par les confiscations ; ils possédaient des bois immenses qu'on leur a brûlés, des maisons fortes et des maisons de plaisance qu'on leur a prises ; son père, ses oncles , ses frères sont morts dans des combats, quelques-uns au pays d'outremer. Elle avait une mère très belle, beaucoup plus belle qu'elle-même ne l'a jamais été et aussi très savante. La dame composait des vers admirables et passait pour grande doctoresse ; il lui est arrivé, dit-on, de raisonner pendant plusieurs heures de suite sur les matières de religion et de tenir tête à des Evêques, à des théologiens, qui, du temps de sa prospérité, venaient s'asseoir à sa table dans son château patrimonial du Quercy, un vieux nid enfoui au milieu des chênes ; seulement, elle faisait comme l'astrologue qui suivait au ciel le
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cours des planètes et qui ne voyait pas le puits béant sous ses pieds ; pendant qu'elle dissertait sur Texistence du Mal et sur la rivalité des deux Principes» elle laissait sa famille sans direction et ne s'apercevait pas du goût passionné de sa fille pour le chant, pour la danse, pour les spectacles, pour les propos libres, pour les fêtes désordonnées. Quand les jours de détresse sont arrivés, elle n'a su que mourir de désespoir, abandonnant cette pauvre flUe sans autre ressource que sa dangereuse beauté et ses habitudes de dissipation. De chute en chute, elle est descendue où vous la voyez. Je ne comprends pas qu'il ne se soit jamais rencontré quelque ami de ses parents pour l'étrangler dans un coin et faire cesser le déshonneur de la noblesse.
LÀ CONQUÉTB d'ALBI^EOIS
Raymond regardait avec surprise cet homme du peuple dont le costume, le visage hàlé et les mains calleuses trahissaient une vie employée aux plus durs travaux et qui appréciait la décadence des familles nobles avec une délicatesse et une générosité si imprévues. Il comparait, à part lui, cette fidélité aux vieux souvenirs, cette nuance de regrets du passé à rheureuse indifférence du bahutier qui enterrait si joyeusement la croix de Toulouse et surtout à l'expansion des jovialités grossières de la multitude, insultant tout à Theure à la misère et à la honte des races tombées.
— N'auriez-vous pas appartenu à la maison des feux comtes ? demanda-t-il au batelier.
— Je n'ai jamais appartenu à aucune maison, répliqua l'homme, avec une pointe d'orgueil. Pêcheurs, nautonniers, nautonniers, pêcheurs, dans la famille, nous ne sortons pas de cet ofHce, exercé de père en flls, depuis plusieurs centaines d'au-
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•nées; mais, sans me vanter, j*ai peut-être mieux connu les deux derniers comtes, le père et le dis, que beaucoup de gens portant habits de soie et fourrures de vair. Mon père, Cerny de Nastuzia, était un des quatre députés de la Corporation qui conclurent au château Narbonnais, il y a plus de trente ans, avec le seigneur Comte, un accord si honorable pour nous. II y avait des agents du comté, des publicains, qui nous contestaient la faveur octroyée à notre corps par les anciens princes de pécher en tout lieu dans la Garonne et TAriège et de naviguer et aborder librement, avec nos bateaux de course, depuis Martres-Tolosanes jusqu'à la pointe de Moissac et depuis le gravier d'Auterive jusqu'à Tembouchure de l'Ariège. La plainte fut portée devant le seigneur qui écouta nos députés avec beaucoup de bienveillance et nous accorda une entière confirmation de nos privilèges ; le bon comte ne se réserva que les pêcheries
clayonnées de la Garonne devant son jardin de Blagnac, avec cette clause expresse que, si le clayonnage n'était pas entretenu, la réserve cesserait ; il nous accorda aussi de belles exemptions en fait de justice.
Pour prix de ces avantages, nous étions chargés de faire les transports par eau pour le comte entre Martres-Tolosanes, Auterive et la pointe de Mois-
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sac, avec faculté de prendre, pendant le trajet, partout où nous en trouverions, le bois pour notre feu, le foin e*; la paille pour nos lits. Si nous n'avions pas de bateau convenable, le comte nous le fournissait en donnant un pilote pour le conduire, afin d'éviter toute contestation en cas d'accident ; il embarquait aussi les vivres nécessaires pour l'aller et pour le retour, et, à l'arrivée, tous les hommes de l'équipage mangeaient à la Cour du Comte.
Gomme mon père était un des principaux de la corporation et qu'alors, me trouvant moi-même jeune et adroit, je passais pour connaître à fond tous les mauvais endroits de la rivière, nous avons bien souvent arboré à notre bateau la croix aux douze pommeaux d'or. Quand il venait quelque prince de France, d'Angleterre, d'Aragon ou de Provence et que le comte voulait leur montrer ses jardins de Blagnac, dont il était fier, ou le port dd Verdun ou quelque autre de ses domaines riverains de la Garonne, c'était presque toujours moi qui le conduisais, avec un de mes frères ; il nous félicitait gaiement de la vitesse de notre barque et ne nous quittait jamais sans quelque parole de courtoisie. C'était un seigneur juste et libéral qui ne sera pas remplacé.
Je l'ai vu quelquefois bien triste, quand on lui
reftisait la sépulture de son père et qu'on le tourmentait pour son héritage ou pour le mariage de sa fille. Une ou deux semaines avant qu'on fit partir la pauvre petite princesse Jeanne, — une enfant û^ neuf ans, «— pour la marier, quand ello aurait rage, au frère du Roi de France et l'empêcher de prendre attachement au pays, je suis allé les chercher, le père et la flile, à l'embarcadère de Blagnac, pour les ramener au château Narbonnais. Le comte s'était assis, près de la barre, tenant sa fille entre ses genoux et regardant flotter au vent les longues boucles de sa chevelure. La soirée était magnifique, le ciel rouge comme le feu et la rivière brillante comme l'or. Eu passant devant la bouche du Touch, nous vîmes, sur le sable fin, quatre ou cinq fillettes qui jouaient et chantaient au bord de Teau avec l'insouciante gaieté de leur âge. Ce spectacle amusait la petite princesse qui se penchait vers l'arrière, pour ne pas perdre de vue ses joyeuses vassales. Je levai les yeux sur le comte ; j'aperçus deux larmes au bord de ses paupières. — Qui sont ces enfants? me demanda-t-il. Je lui dis que c'étaient les filles d'un pêcheur de Saint-Michel. Il ne répondit rien et il serra contre son cœur là petite fiancée.
J'étais alors tout fier de mener dans mon bateau Je premier seigneur du pays qui,^ malgré tous ^ç§
La conquête D^ALBÎGEÔIiî -$&
malheurs, traitait encore de pair avec de puissants princes ; mais, tout jeune que je fusse* le spectacle de cette douleur muette me frappa profondément.. Le comte ne prévoyait pas alors, ni rapi non plus, que, vingt ans plus tard, le jeune batelier, devenu homme, conduirait le convoi de ses funérailles. . Le pêcheur se tut un instant, dominé par ses souvenirs. Comme Raymond le regardait avec attention, intéressé par la narration de ce témoin naïf de la fin d'une dynastie, celui-ci lui demanda : Vous assistiez peut-être à cette triste cérémonie? — Non, répliqua le chevalier, il me fut impossible d'y prendre part.
— Ce fut un deuil comme on n'en reverra jamai$. Vous savez que le pauvre comte» en revenant de voir sa fille à^ Aigues-Mortes, fut atteint de la fièvre à Millau, en ce rude pays de Rpuergue et qu'il y mourut. Il avait tant souffert dans ses Etats qu'il ne voulut pas y laisser son corps et il demanda d'être transporté, aux pieds de sa mère, la princesse d'Angleterre, au pays d'Anjou, dans l'abbaj'e de Fontevrault. Mais les Seigneurs, les Evêques^ les Consuls qui avaient assisté à son agonie, sans pouvoir le décider à rentrer dans sa capitale, voulurent au moins qu'à défaut du prince vivant, son corps embaumé fut montré à tous ses sigets avant
d'allor ftttwdre le jour de la résuVrectiou dans
âô La CONQUETE dUlBÎOEOIS
son tombeau. Il fut apporté à Toulouse avec grande pompe, par Alby, Gaillac et Rabastens ; puis notre corporation reçut l'ordre de le mener, par la Garonne, au couvent du Paradis, en Agenais, qui appartient aux Dames de Fontevrault et qui devait le garder en dépôt jusqu*au printemps.
La corporation me désigna pour conduire l'équipage ; en vertu de nos conventions , nous ne devions le transport que Jusqu'à la Pointe de Moissac ; mais, pour le convoi de notre prince naturel, nous ne songions guère à chicaner sur nos obligations ; d'ailleurs , l'héritier du comte nous fit récompenser comme il devait ; il le pouvait faire, sans se ruiner, devenant maître, par cette mort, d'un des plus beaux pays de la chrétienté. Notre bateau était magnifique, tout décoré de tentures noires, avec la croix d'or aux douze pommeaux. On y avait élevé un dais qui recouvrait le lit funèbre, où le comte, vêtu de son costume de cour, visage découvert, jaune comme la cire, les mains jointes, était allongé entre des rangées de torches ardentes qui brûlaient sans cesse et des chapelains qui ne discontinuaient pas leurs oraisons. Si vous aviez vu les berges de la rivière au moment où le bateau se mit en marche, quelle affluence I quel recueillement I tous les . cœurs étaient pénétrés t on eût dit une immense famille
qui se séparait de son chef. Et toute Tasâistance de se plaindre que le défunt ne laissât pas de fils pour gouverner sa terre et d'accuser les personnes puissantes qui l'avaient empêché de contracter un autre mariage, de peur que la lignée de Saint- Gilles ne poussât de nouveaux rejetons. Pendant tout le cours du voyage, ce fut de même; les habitants des villes et des bourgs accouraient au bord de la rivière pour saluer le cortège. Il me semblait alors que le pays ne se consolerait jamais. Depuis, les choses ont bien changé et il n'y a plus que les vieillards comme moi qui songent encore au passé. Vous venez de voir tout à l'heure, durant cette triste et grotesque parade, que le pays a retrouvé sa gaieté. Je ne suis pas certain qu'il y ait eu plus d'affluence aux funérailles du comte.
— Mais, fit observer Raymond, la maison de Saint-Gilles n'est pas tout à fait morte, puisque la comtesse Jeanne règne.
— Je ne sais si elle règne : nous ne la voyons jamais. D'ailleurs, on nous Ta prise si jeune qu'elle ne nous connaît plus; on en a fait une dame de France qui ne quitte guère son hôtel de Paris que pour aller avec la Cour, dans les châteaux des environs, à Vincennes, dit-on, ou à Fontainebleau, ou à Corbeil. Tout cela est trop loin de nous ; autant vaudrait qu'elle eût suivi son père sous les
dalles de Fontevrault. 2
— Vos consuls ne doivent pas se plaindre de cet éloignement, eux qui sont si jaloux de leur autorité?
— Nos consuls deviennent de plus en plus insupportables; ils n'ont pas gagné au change; car le frère du Roi de France ne plaisante pas sur le chapitre de ses droits, et je crois bien que les trois quarts des collectes de la commune se dépensent en frais d'ambassades, en parchemin et en cire pour débattre avec la chancellerie du comte, tantôt le privilège de l'élection, tantôt la faculté de rendre la justice, tantôt l'armement des sergents, tantôt l'exemption des droits de leude et péage, tantôt la surveillance des gens de métier; en un mot, toutes les faveurs , toutes les grâces qu'à force d'adresse , d'obstination et de persévérance leurs prédécesseurs avaient arrachées à la bienveillance de nos seigneurs naturels. Mais toutes les difficultés qu'ils rencontrent dans les conseils du prince, toutes les tracasseries que leur cause la vigilance inquiète des Sénéchaux, ils s'en dédommagent à nos dépens.
Autrefois, nous étions à Toulouse un certain nombre de corporations puissantes, aussi anciennes que le Comté, qui formions, entre nous, autant de familles reliées par la communauté des occupations, par la fréquentation journalière, par la connaissance que nous avions chacun de notre ha*-
bileté au métier, de notre conduite, par des réjouissances en rapport avec nos vacations, par des œuvres de charité et d'assistance réciproque ; nous nous suffisions à nous-mêmes. C'était le temps où notre belle confrérie des Pêcheurs et Nautonniers traitait sans intermédiaire avec le comte et se voyait reçue honnêtement à sa cour. On en était quitte pour se présenter à lui avec politesse, pour lui ofirir, sur une grande corbeille blanche, les plus beaux poissons de la pêche ; il vous écoutait avec bonté, entendait vos raisons et trouvait toujours quelque arrangement pour vous renvoyer satisfaits, comme un père qui règle, sans fracas de justice, les petites querelles de ses enfants. Les Consuls ont profité de toutes les disgrâces de nos seigneurs pour amplifier leurs pouvoirs; au lieu d'un maître, nous en avons douze, et douze d'autant plus exigeants, d'autant plus tracassiers que leur autorité, plus éphémère, rencontre plus d'opposition. Depuis quelques années, leur idée fixe est de s'emparer du gouvernement de tous les métiers; ils rêvent de devenir les chefs absolus de ces diverses armées d'hommes de travail qui avaient leur organisation, leurs élections particulières, leurs traditions éprouvées par les siècles et de nous régenter comme des écoliers. Pourvu qu'ils puissent faire des coups d'autorité, opérer
des arrestations, lancer des décrets, jouer aux magistrats souverains, peu leur importe le respect des vieux droits et de la justice. Pendant un certain nombre d'années , ces charges ont été occupées par des hommes de haut rang, dont les rapports personnels avec le comte atténuaient les conflits; mais, depuis le nouveau régime, la plupart des anciennes familles étant suspectes d'attachement à Tordre disparu, ce sont des changeurs, des marchands, des peaussiers, des bouchers , qui siègent au Palais Commun, et je vous réponds que ce tribunal n'en est ni plus modéré, ni plus impartial, ni plus modeste. Ensuite, à mesure que les habitudes de juridiction paternelle se perdent, nous nous voyons envahis par une marée montante d'écrivassiers , d'avocats frottés de latin et de droit civil qui cherchent leur subsistance dans les contestations, vivent des lignes qu'ils tracent et des paroles qu'ils débitent et n'ont d'autre souci que de compliquer et de faire durer les procès pour augmenter leur salaire.
J'entends quelquefois des badauds se plaindre de ce qu'ils appellent l'invasion des hommes de France. A les en croire, tous les maux du pays viendraient de l'établissement d'un petit nombre d'étrangers qui sont comme noyés au milieu de notre race et qui y passent inaperçus. Cela me fait hausser les épau-
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jes. Les grands seigneurs de France à qui les clercs de la croisade offraient la dépouille de nos princes n'en ont pas voulu ; le comte Simon, qui s'était montré moins délicat, est mort à la tâche et a laissé à son fils un héritage bien peu solide ; le frère du Roi de France, qui nous gouverne de loin, s'est cru obligé de laisser à la tête du pays d'anciens serviteurs des feux Comtes, les Alaman, les Astoaud et autres. Pour quelques familles des pays de Loire et de Seine qui ont sollicité et obtenu des assignations de terres confisquées et qui sont venues se fondre au milieu de nos populations de langue romane, rimmense majorité des biens de la noblesse déchue et proscrite est passée à des intrigants du pays. Quiconque y possède un peu d'argent a profité de la dépréciation des domaines , résultant de la fréquence des ventes. Les officiers du prince français ont jugé beaucoup plus utile aux intérêts de leur maître de favoriser l'élévation des petits pour mieux consommer la ruine des grands que d'appeler, dans le territoire de la conquête, des nobles de leur pays dont la puissance ou l'ambition leur donnerait de l'ombrage. La véritable invasion, qui change totalement la manière d'être de nos contrées, c'est celle des gens de rien, en train de se transformer en magistrats, en tenanciers, en seigueurs. Vous savez comme moi, puisque vous êtes
du pays que^ depuis bien longtemps, les commerçants rangés, les artisans laborieux arrivaient à la possession du sol et que, soit en acquérant des alleux, soit en obtenant des inféodations peu onéreuses, nombre de pères de famille, après une vie de travail, avaient la consolation de laisser leurs enfants maîtres chez eux. Mais ces améliorations s'accomplissaient lentement, à la suite d'efforts réguliers et les résultats en étaient, dans la plupart des cas , une récompense légitime, ce qui en augmentait la sécurité. Au contraire, depuis les terribles bouleversements qui ont été la conséquence des guerres, le spectacle de changements de fortune si subits, si extraordinaires, a détraqué tous les esprits. Ce n'est plus par les voies honnêtes mais lentes qu'on a cherché à conquérir le bien-être ; on a été pressé de jouir; l'astuce, la violence, la délation, rien n'a paru condamnable pour sortir de la pauvreté. Et alors , toutes les régions stériles, tous les pays maigres, soit du côté d'Auvergne et de Rouergue, soit du côté des montagnes de Foix, de Comminges, de Bigorre, nous ont envoyé des nuées de mangeurs de seigle et de châtaignes qui montent à l'assaut de la richesse. Combien j'en ai vu arriver, du haut pays, de ces pauvres hères, chargés d'une mince besace, pouvant à peine payer le prix de leur voyage , soumettant leur estomac à de longues
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patiences, humbles, souples, tenaces, trompeurs, propres à tous les métiers ! Ah ! ceux-là sont peu difficiles sur le choix des moyens ; tout leur est bon pour constituer ce premier noyau d'épargne à Taide duquel, la débâcle générale aidant, ils parviennent à réaliser des prodiges. Les vrais bénéflciers de la conquête, les voilà. Quand vous circulez dans la foule, il n'y a guère de chances que vos oreilles soient frappées par les sons monotones du langage de France, aussi peu usité chez nous qu'il pouvait rétre avant les événements ; mais, si vous aimez la pureté de la langue toulousaine, vous serez exposé à de cruels mécomptes et, à chaque instant, les accents rudes, traînants, ou nazillards des plus lointains cantons de montagne blesseront votre délicatesse. Je ne sais si ces nouveaux venus sont des fidèles bien orthodoxes; mais quel que soit leur symbole, il y a une religion qui, pour eux, les résume toutes, c'est celle de l'argent.
Raymond écoutait, vivement intéressé, sans dire un mot, cette appréciation naïve des choses du temps ; des bateliers qui arrivaient à force de rames ayant hélé son interlocuteur, celui-ci s'éloigna précipitamment, avec un geste d'adieu amical et respectueux et bientôt Raymond l'entendit, réveillé de son rêve et rentré dans la vie réelle, mêler sa voix forte au dialogue de ses compagnons.
En regagnant le centre de la ville par une des ruelles étroites et populeuses qui reliaient le quartier du Pont vieux à celui des Changes, Raymond reconnut une grande maison dont la haute muraille nue, percée de rares ouvertures et surmontée de gargouilles aboyantes, le portail surbaissé, encadré d'un double rang de billettes et surtout le marteau de fer ouvragé figurant une sorte de dragon à ailes membraneuses, avaient laissé, dans sa mémoire d'enfant, des impressions inefiaçables. C'était l'habitation du changeur Embry chez qui l'avant-dernier seigneur de Saint-Geniès, obéré, comme presque toute la noblesse du temps, et par les suites de la grande guerre et par les dépenses outrées d'une représentation qui ne correspondait plus à la valeur des choses et à la décroissance des rentes féodales, avait fait, avec son fils, d'assez fréquentes stations. Raymond ne se rappelait guère de chevauchée à Toulouse, le père montant son grand chev^J fwve,
lui, trottinant à côté, sur son petit genêt d'Espagne, qui ne se terminât par une halte au pied du perron de quatre marches, abrité sous un auvent, à Tangle de la cour, où, pendant toute la durée de la visite, Fenfant écoutait les deux montures piaffer d'impatience sur le pavé retentissant. Cet Embry était le fils d'un paysan des environs, à qui un prieur obligeant, lui trouvant la mine ouverte et Tair éveillé, avait fait faire de bonnes études et qui, placé d'abord, dans une condition très subalterne, au service d*un des grands changeurs de Toulouse, parent du prieur, s'était élevé graduellement, par son amour du travail, sa ténacité, la régularité de sa conduite et sa docilité attentive, au rang d'homme de confiance, puis de gendre et de successeur. Le seigneur de Saint-Geniès se louait beaucoup de sa complaisance. Quand quelque coupe de bois se faisait trop attendre, quand les rentes ne rentraient pas ou que des tenanciers infidèles, profitant des privilèges de quelque nouvelle bastide, déménageaient nuitamment sans payer leurs arrérages, le chevalier trouvait dans la maison du banquier, de grandes facilités pour faire honneur à ses propres obligations. — Ce n'est pas un changeur que cet Embry, disait-il couramment dans sa famille, c'est un ami ; jamais sa bonne grâce n'est en défaut. Comme garantie, le gentilhomme lui confiait quelqu'un de ces joyaux
de prix quo Ton conservait aiors dans les maisons nobles comme un souvenir des ancêtres et comme une sorte de palladium et qu'il finissait toujours par racheter, après une bonne récolte ou une inféodation avantageuse ; puis, dans les cas embarrassants, il lui engageait quelque pièce de terre plantée en vigne ou quelques arpents de bois à défricher que le changeur se résignait à garder sans trop de peine, pour ne pas lui causer d'ennui et dont, avec le temps, il était parvenu à constituer un domaine assez consistant, mieux entretenu, mieux surveillé et plus productif que celui du seigneur.
Vue de l'extérieur, la maison offrait son même aspect paisible et sûr. Raymond, que le hasard y avait amené, se sentit remué jusqu'au fond de l'âme par l'aspect de ces lieux familiers. Il s'arrêta, malgré lui, devant cette porte tant de fois franchie, aux heures insouciantes de l'enfance et de la jeunesse, pris d'un désir invincible d'entrer, de questionner, de savoir. Le manteau de plomb qui avait pesé sur son cœur pendant sa captivité semblait écarté comme par enchantement. Au lieu de cette résignation sourde où le prisonnier d'état s'était abîmé en se voyant abandonné de tous, derrière ses murailles, sans aucune communication de parent ou d'ami, sans aucune tentative appréciable d'àme qui vive pour percer le mystère de sa réclusion, pour lui faire
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parvenir Texpression d'un regret ou d'une espérance, il éprouvait, par la vertu de quelques objets insignifiants , comme un réveil d'appétits humains , comme un besoin de secouer, de rejeter, de fouler aux pieds ce glacial suaire de l'oubli qui lui avait donné l'avant-goût de la mort.
Le changeur Embry vivait-il encore ? Siégeait-il comme autrefois, au fond de la cour, derrière les grillages, dans cette petite salle voûtée d'où il accourait, d'un pas si alerte, pour faire accueil à son noble ami ? Avait-il gardé sa terre de Saint-Geniès ? Oserait-il recevoir l'excommunié, s'entretenir avec lai, dissiper d'un mot, comme il le pouvait sans doute, ses horribles incertitudes sur la destinée de sa famille, morte pour lui, autant qu'il l'était pour elle, depuis la date fatale ?
Raymond ne résista pas à la tentation, il franchit le seuil. Entré dans la cour, il se trouva fort déconcerté. Si la façade de la rue était demeurée intacte, respectée religieusement dans sa simplicité un peu archaïque, comme une enseigne connue et appréciée des clients dans tout le pays à la ronde, à l'intérieur une véritable révolution s'était accomplie. Ni le roussin Hardy ni le genêt Maurel n'auraient reconnu la muraille rugueuse et les vieux anneaux rouilles qu'ils avaient fait tant do fois grincer en tirant sur la longe et en mordillant du bout des dents les
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touffes d^herbe sauvage semée par le vent dans Tinterstice des cailloux pointus; plus de petit perron d'angle, aux pierres usées et disjointes, plus d'auvent disgracieux, lourdement couvert de tuiles romaines, verdi de mousse, tapissé de violier jaune et rongé parla pluie. Il semblait qu'une fée étrangère, une fée d'Espagne ou de Sicile, de Syrie peut-être, eût touché de sa baguette ce préau maussade pour en faire une retraite enchantée. Une galerie couverte, exhaussée de plusieurs marches et supportée par de légères colonnes de pierre à chapiteaux historiés, régnait le long du corps principal dont les assises alternées, de pierre blanche et de brique rouge, encadraient des baies régulières, à montants de marbre, décorés d'ornements courants délicatement fouillés. L'entrée d'honneur était abritée par une large tenture accrochée à des anneaux de bronze et encadrée de plantes grimpantes. Raymond aurait rebroussé chemin, se croyant dupe d'un rêve ou tfune méprise, si le bruit bien connu de pièces d'or jetées dans le trébuchet ayant appelé son regard vers un bâtiment latéral moins élevé et d'une architecture plus modeste^ il n'avait aperçu dans la pénombre, par une fenêtre entr'ouverte, la silhouette classique des grillages et le dos voûté des commis de banque. Il hésitait encore lorsqu'un garçon bien découplé, qui sortait un sac à là main, remarquant à^n indé-
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cision, lui demanda ce qu'il désirait, et, sur sa réponse : — Est-ce au maître lui-même que vous avez affaire ou au change ? — Au maître. — Entrez sous la galerie, s'il vous plaît. Raymond gravit les marches de pierre et fit résonner un élégant marteau de fer poli.
— Le seigneur consul, répondit un petit valet habillé en page, est en ce moment au consistoire de la Maison Commune, où le chapitre a été convoqué de grand matin. Si votre grâce veut se rendre au pàtus. Elle pourra se faire annoncer par quelque sergent. Raymond garda le silence. Le valet reprit : — Du reste, la séance doit toucher à son terme ; car il y a très longtemps que le maître est parti. Si votre grâce préfère l'attendre, je vais lui offrir un siège dans le parloir. Et, comme Raymond acquiesçait du geste, il souleva une tenture d'étoffe rayée à couleurs vives et introduisit le visiteur dans une vaste pièce entourée de sièges en bois sculpté dont les supports représentaient des lions accroupis.
Le dallage était formé de carreaux vernissés jaunes et rouges, dessinant des rinceaux d'une courbe assez agréable, des enchevêtrements d'iris et des croix terminées en fleurs de lys. La partie supérieure des murailles était colorée d'une teinte plate, avec un semis de bouquets rappelant certaines étoffes d'O-
rient ; au-dessous régnait une tapisserie à personnages où Ton voyait des chevaliers et de nobles dames, en costume d'apparat, errant au milieu de vergers émaillés de fleurs, avec de grands lévriers en laisse, entre des arbres chargés de fruits et peuplés d'oiseaux.
C'était le premier intérieur luxueux que revoyait l'excommunié, déshabitué des élégances de la vie par la nudité austère de sa cellule. Involontairement, il se rappela, par une rapide association d'idées, la boutade du vieux jongleur : « Il n'y a plus de chevaliers ; il n'y a que des notaires, des changeurs et des drapiers ! » Le fait était moins nouveau à Toulouse qu'ailleurs ; car, depuis bien des années, l'opulence croissante des famille de commerce y correspondait à la décadence de plus en plus accentuée des races féodales et, naturellement, le grand cataclysme social déterminé par la guerre des Albigeois s'était traduit par un déplacement de fortunes, dont les splendeurs somptuaires de Pierre Embry n'étaient qu'un épisode insignifiant. Mais la brusque apparition du phénomène se manifestant à la suite de tant de révélations cruelles sur la destinée des fils et des filles des chevaliers, empruntait à cette circonstance même un caractère plus saisissant. Comparant sa propre détresse aux décors gais et brillants qui l'entouraient, Raymond se sentit abso-
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lument dépaysé; son imagination l'avait porté à croire, durant les interminables veilles des Enmurés, que le monde entier souffrait des atteintes portées aux familles de haut parage, qu'avec la spoliation des héritiers légitimes, tout ce qui faisait le charme, l'éclat, la poésie intime de la vie avait disparu, et voilà que, derrière les comptoirs, les tabliers des peseurs de monnaie et des griffbnneurs de parchemins, surgissait une génération nouvelle, prête à s'approprier, avec ses dépouilles, les délicatesses mêmes de la société déchue. Sous l'empire de ces réflexions, le pauvre déshérité se trouvait fort mal à Taise dans le fastueux vestibule de l'ancien banquier de ses parents ; les seigneurs et les dames des tentures semblaient lui adresser des révérences ironiques et il devinait mille intentions malicieuses et malveillantes dans le regard torve des lions de chêne sculpté.
Quelle contenance pouvait-il faire, avec son visage prématurément vieilli et ses vêtements fanés, lui, le revenant d'un passé importun, le témoin et la victime de tant d'iniquités et de violences, au milieu de l'épanouissement inconscient des hommes nouveaux ? Quel accueil ménageaient à cet oiseau de mauvais augure, à ce hibou, à peine échappé de sa cachette de vieilles briques, ces maîtres de l'avenir, maniant à pleins boisseaux les ducats de Venise, les florins
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d'Aragon, les marabotins mauresques et faisant naître, sous cette pluie d'or, aussi fécondante qu'un soleil de printemps, les plus charmantes floraisons de la vie? Raymond allait se lever, renonçant aux hasards d'un entretien qui lui permettait peu d'espérance, quand une femme, accompagnée d'un bel enfant, dont les cheveux frisés flottaient sur un surcot de velours, traversa la pièce. Elle était simple et gracieuse^ vêtue avec une élégance discrète, malgré le poids de la chaîne d'or- qui entourait son cou et ne se distinguait des nobles dames du temps passé que par une coloration un peu plus vive, une vigueur plus ferme et réclat d'une vie intense, trahissant une race neuve, que des siècles de loisirs et de raffinement n'avaient pas encore débilitée en l'éloignant de la nature. Elle fit une rapide révérence à l'inconnu qui salua profondément et disparut par une autre porte, tandis que l'enfant retournait la tête, enveloppant l'étranger d'un regard limpide ; au même instant, les fers d'une mule résonnaient sur le pavé de la cour et le seigneur consul mettait pied à terre, abandonnant sa monture aux mains d'un serviteur accouru en toute hâte, au premier bruit de l'arrivée du maître. Il y eut une courte halte dans le vestibule, avec des frôlements de manteau consulaire et de robe de soie, auxquels se mêlaient, en un gazouillement amical, des voix de femme et d'enfant.
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— Père, disait Théritier présomptif des Embry, — non pas le fils, mais déjà le petit-fils du vieux banquier dont le souvenir avait attiré Raymond à cette place, — père, tu nous as fait bien longtemps attendre...
— Ces convocations sont insupportables, ajoutait la jeune mère ; j*ai fait retarder le service cinq gros quarts d'heure, espérant toujours que nous ne serions pas condamnés^ une fois de plus, à dîner, Roger et moi, en tête à tête ; mais quand j'ai vu que vous n'arriviez jamais, il a bien fallu se mettre à table. Cet enfant tombait d'inanition. J'ai pensé que vous mangiez au Palais Commun. Que je déteste ces habitudes !
— Tu as voulu les honneurs, ma belle, répondait le consul, moitié riant, moitié sérieux ; tu dois en accepter les charges. Oui, nous avons été, encore aujourd'hui, et bien malgré nous, les convives de la Cité. Quand l'heure a sonné à la tour, il nous restait une dizaine de points à discuter ; force a bien été de nous faire dresser le couvert au consistoire par notre verguier et de savourer l'épaule d'agneau rôti et le quartier d'oie municipal, avec les accessoires obligés de pommes reinettes et de vin clairet. Mais aussi, quelle séance ! L'office consulaire n'est point métier d'oisif et nous payons cher les belles prérogativQs 2i1;tacl\ées a^ c^va,-
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peron. Que d'aflaires, bon Dieu, que d'affaires I je doute qu'il y ait plus d'occupation à la chancellerie du roi de France. Ambassades, délégations, lettres à dépouiller et à répondre, plaintes des petits consulats de la marche de Gascogne^ toujours inquiétés par leurs turbulents voisins, toujours prompts à requérir l'assistance de la métropole ; querelles renaissantes avec les Bayles des offices mécaniques, qui ne cessent de se rebeller contre notre juste autorité. Et des cas difficiles, des questions délicates à mettre en alarme toute une cour de juristes ! Si l'on n'était pas rompu à la pratique, on en perdrait la tête.
Les sergents du viguier sont incorrigibles ! Estce qu'ils n'ont pas arrêté, la nuit dernière, un mendiant vagabond qu'ils ont rencontré dans les rues, porteur d'un mauvais bâton, comme si, de temps immémorial, la police nocturne n'était pas essentiellement consulaire? L'avocat de la viguerie ne rougit pas de soutenir le bien fondé de la procédure, sous prétexte que tout port d'armes est une infraction à la paix, cas réservé, et que la rue où vaguait le pauvre hère étant un prolongement du grand Chemin Français à travers la ville, le vagabondage à cette place, en dépit du soleil couché, devient nécessairement délit comtal. Nous l'avons vertement relevé et c'était justice ; car, si
Ton n'y prenait garde, les plus antiques privilèges du consulat s'en iraient en fumée. Cest à peine si, à force d'énergie et de vigilance, nous parvenons à maintenir intact le dépôt que nous ont légué nos prédécesseurs.
Il y a eu une autre affaire où, sans notre prudence habituelle, nous avons failli créer un précédent bien dangereux. Nous allions faire donner la question à un coupeur de bourses, détenu depuis quelques jours dans les prisons de la Maison Commune et soupçonné d'assassinat. Tout était prêt, les cordes tendues ; l'apothicaire débouchait déjà son miel rosat et son vinaigre pour ranimer le patient après la première épreuve et lui donner des idées claires. Ne voilà-t-il pas qu'au moment où le ribaud de service posait la main sur l'appareil, notre prisonnier s'avise de dire qu'on n'a pas le droit de le soumettre à la torture, parce qu'il est petit-fils de consul. Quelques-uns de nos collègues, peu réfléchis, voulaient passer outre, alléguant que l'aveu d'une telle parenté serait déshonorant pour les familles consulaires, toutes solidaires les unes des autres; mais on n'a pas tardé à leur faire comprendre quel parti redoutable le conseil du Comte saurait tirer d'une pareille exécution, si l'on arrivait à prouver que l'aïeul du patient eût été réellement consul. Nous avons pru-
demment suspendu la torture, ordonné l'enquête et prescrit aux notaires de la Cité et du Bourg qui ont retenu les procès-verbaux d'élection de vérifier dans leurs minutes l'exactitude de l'assertion. L'apothicaire a dû bel et bien reboucher ses fioles et s'en aller comme il était venu, tout en maugréant qu'on lui fît perdre une vacation et en menaçant de se plaindre au viguier et au sénéchal pour avoir été déplacé sans cause. Nous lui donnerons, s'il le faut, une légère indemnité ; mais l'honneur du Consulat sera sauf.
— Et la question de nos fourrures ? interrompit la dame, où en est-elle ?
— La question de vos fourrures n'est pas résolue ; mais elle a fait un grand pas : les agents du comte renoncent à leur ridicule prétention de poursuivre indifféremment toutes les femmes de consuls en charge ou d'anciens consuls pour contraventions aux ordonnances somptuaires et de frapper d'une amende celles qui portent en lieu public des parures réservées à la noblesse ; seulement ils persistent encore à établir une distinction entre les femmes des docteurs, assimilées à cell33 des chevaliers, et celles des autres bourg3ois. C'est ce que nous ne saurions admettre, parce que cet expédient prêterait à beaucoup de îiî^^lentendus, C'est affaire aux dpctews de solU-
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La CONQtJfîtE D*ALBIGÈOIg 57
Citer pour leurs femmes telles prérogatives qu'il leur convient, mais il ne faut pas établir de confusion entre le;3 privilèges de l'Université et ceux du Consulat. Les conséquences pourraient en être irréparables. C'est à quoi nous sommes résolus à nous attacher et la décision en a été prise avec une vigueur admirable. D'ailleurs, nous avons une bonne occasion de faire valoir nos exigences à cet endroit. Les officiers du comte nous demandent un nouveau don gratuit pour payer les frais d'un grand armement d'outre-mer ; nous nous sommes mutuellement juré de nous montrer intraitables ; donnant, donnant ; pas de fourrures, pas de don gratuit.
— Pourvu que vous ayez le courage de tenir jusqu'au bout ! exclama la jeune femme en s'éloignant avec dépit. Ces maudits envoyés de France vous enguirlandent avec leurs paroles dorées et vous arrachent tout l'argent qu'ils veulent, sans jamais tenir leurs promesses. Il y a grand temps que cette révoltante affaire des fourrures devrait être terminée. Elles sont si belles, leurs femmes de docteurs et de chevaliers !
La question des fourrures avait fait totalement oublier à la jeune femme la présence du visiteur inconnu qui continuait à se morfondre sur les sièges à mufles de lion,
58 LA CONQUÊTE D'aLBIGEÔIÔ
Lorsque Pierre Embry, averti enfin par son petit valet, parut sur le seuil du parloir, son visage n*avait pas perdu l'expression joyeuse du retour familial; mais il se composa subitement un maintien plus grave en apercevant l'étranger.
En deux mots, Raymond exposa les motifs de sa venue, sa condition passée et présente et les éclaircissements qu'il espérait d^un ancien ami de sa famille sur la destinée des siens. Au nom de Saint- Génies, le regard du consul s'était assombri, comme si la présence d'un hôte des Enmurés avait alarmé son orthodoxie. Sa parole, qui avait pris une grande assurance depuis qu'il s'était habitué à la faire entendre sons les voûtes du consistoire, en fut légèrement altérée et c'est sur un ton sourd et presque timide qu'il répondit aux questions pressantes du chevalier.
Comme celui-ci lui rappelait les relations d'afiaires assez étroites qui avaient existé entre leurs parents.
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il eut hâte de rectifier rassertion.— Ce n*est pasmoi, dit-il, qui dirigeais la maison à l'époque dont vous parlez... Je sais que votre honoré père, dont Dieu ait rame, était en rapports fréquents avec le mien et qu'il lui marquait une réelle amitié ; mais j'étais alors trop jeune pour me mêler à leurs entretiens et, bien que je me souvienne de vous avoir rencontré quelquefois auprès de lui, j'avoue que j'aurais eu peine à vous reconnaître, si vous ne m'y aviez aidé... Ces observations étaient faites avec une telle froideur que Raymond, devenu très rouge, comprit la nécessité de préciser la situation. — Il est bien entendu, dit-il, que je ne viens vous demander ni de l'argent ni des comptes. Je n'aurais que faire de l'un et des autres, puisque je ne m'appartiens plus moi-même et que, dans peu de jours, je fais le voyage d'outre-mer, sous la croix de l'Hôpital. Mais je suis une espèce de mort, sortant du tombeau après quinze ans de sommeil, sans un mot des miens, sans un soupçon de ce qui s'est passé hors de l'enceinte funeste où ma jeunesse s'est consumée. Je viens à vous comme au représentant d'un homme que mon père estimait, en qui il avait pleine confiance, qui connaissait toutes les affaires de notre maison et qui m'accueillerait certainement comme un flls, s'il était encore du nombre des vivants.
Pierre Embpy gardait le silence ; il tenait ses yeux obstinément attachés sur le dallage multicolore et jouait avec la bordure de son manteau consulaire... Raymond Tobservait sans ajouter un mot.
Enfin, le consul prit son parti : — En Ramon, ditil, je ne doute pas que feu mon père n'eût été heureux de vous revoir, en souvenir du temps passé ; moi-même, bien qu'étranger à tout ce qui r^arde votre maison, puisque j'ai pris la direction du change depuis douze années seulement, je suis sensible à la mémoire que vous avez conservée de nous ; mais je crains de ne répondre à vos désirs que d'une façon bien incomplète. Je compatis sincèrement à votre sort. Il ne m'appartient pas de juger les événements terribles qui se sont accomplis. Je ne suis qu'un homme d'affaires, occupé de mon négoce, de ma correspondance avec les banquiers de Provence, de Guienne, d'Aragon, de Lombardie; je n'ai accepté qu'à regret, sur les instances de mes amis, cette charge consulaire qui me dérobe de si longues heures et qui m'éloigne si brutalement de ma jeune famille ; les décisions de l'Eglise, et le gouvernement des princes sont trop au-dessus de mes faibles moyens. Je ne m'estime pas assez grand personnage pour discuter des choses qui se sont faites sans moi, loin de moi, plus haut que moi et auxquelles je n'aurais pu rien
changer, quand même je l'aurais voulu. Un très grand nombre de familles anciennes ont été frappées, dispersées comme la vôtre. Nous les plaignons du fond du cœur; nous déplorons leur disgrâce, comme on déplore la grêle qui fauche une récolte, l'incendie qui dévore un© maison ; mais nous n'y pouvons rien. Ce qui est fait est fait. Ce que nous voulons, ce que nous désirons, ce que nous demandons journellement à Dieu, ce que tout le pays. En Ramon, veut et désire, c'est la paix. Béni soit celui qui nous la donne, d'où qu'il vienne et quelque nom qu'il porte ! Sans la paix, il n'y a ni travail, ni richesse, ni famille, ni enfants, ni jeunesse, ni agrément de vivre; la terre est rassasiée de sang, lasse de coups d'épée, fatiguée de dégâts, d'abattis d'arbres, d'arrachements de vignes; elle demande grâce, elle n'en peut supporter davantage ; elle a besoin de printemps, de soleil, de fécondité ; elle a horreur de la mort...
— Pierre Embry, interrompit le chevalier , je ne viens pas vous enrôler pour recommencer la guerre albigeoise. Seigneur sans terre, baron sans hommes, je suis plus impuissant et plus nul que le dernier des clercs qui se barbouillent d'encre derrière vos grillages. Si vous ne savez rien de ce qui testait de ma famille quand j'ai été enmuré, je
u'aurai garde de prolonger un entretien qui parait
82 LA CONQtJÉTB d'aLBIGEOIS
TOUS être pénible et qui vous arrache trop indis* crètement à vos Joies domestiques.
L'accent de Raymond était plus expressif encore que ses paroles. Le changeur se mordit les lèvres, et reprit sur un ton plus doux : — Se peut-il donc, En Ramon, que, durant quinze années, vous soyez demeuré dans une ignorance complète sur le sort de tous les vôtres ?
— Durant quinze années, je n'ai eu de rapports qu'avec les trois pauvres hères qui se sont succédé dans la garde de ma prison et qui m'apportaient ma subsistance.
Pendant les premiers mois, à chaque apparition de cet unique interlocuteur, je demandais si personne ne s'était présenté à la porte des Enmurés, si personne ne s'était enquis de moi, ne m'avait adressé de message, de lettre, d'objet quelconque. Il me répondait invariablement : personne. J'ai voulu écrire à mon frère, à mes sœurs, à mes oncles, à deux ou trois amis intimes. C'est à peine si, à force d'obsessions, je suis parvenu à obtenir quelques minces cédules de parchemin pour y tracer des phrases absolument inoffensives. Ces lettres ont été interceptées ou n'ont eu aucune suite. Il n'y a pas de mort sous sa dalle plus séparé du reste des vivants que je ne le suis.
— Si mon père était encore de ce monde, reprit
le changeur, il vous en dirait beaucoup plus long que moi ; car, outre l'affection qu'il portait aux membres de votre famille, il était doué d'une mémoire véritablement merveilleuse pour tout ce qui touchait aux alliances, aux partages, aux événements intérieurs des maisons nobles. Le peu que j'en sais, je le tiens de ses conversations que je n'écoutais pas alors avec toute l'attention nécessaire et dont la plus grande partie m'a échappé. Quant à moi-même, j'étais trop jeune, à l'époque 4e votre malheur, pour avoir conservé une notion bien nette des circonstances qui l'ont suivi. Sur quatre personnes seulement de votre sang, je puis vous donner quelque lumière. Votre oncle Arnaud, qui conclut avec votre père le partage de 1237, est mort sans enfants depuis une dizaine d'années, laissant d'assez lourdes dettes et des engagements onéreux qui ont fait passer tous ses biens à des étrangers, de sorte que personne de votre nom ne possède plus une parcelle de terre dans vos fiefs patrimoniaux de Saint-Geniès. Votre sœur Alpaîs a été à peu près contrainte, il y a environ six ans, de vendre ce qui lui revenait, à l'occasion de son mariage avec un chevalier de Normandie qui l'a emmenée dans quelque château, au bord de la mer, et qui , ne voulant garder aucun intérêt dans ce pays, s'est fa,it doaner eA mQnna,ie sQnna,nt(j> l^
64 LA CONQUÂTK D*ALBIQEOIS
yaleur des terres aliénées. Si je n*ai pas été induit en erreur, ce mariage a été surtout ménagé par les soins d*un sénéchal du comte Alphonse. Vous savez que nos nouveaux maîtres prêtent une attention particulière à surveiller les alliances des familles, mêlées, comme la vôtre, pour une cause ou pour une autre, aux affaires de Thérésie. Ils s'attachent, autant que possible, à en dépayser les héritiers, quand ils ne jugent pas opportun d'établir sur leurs flefs quelque chevalier de confiance. La position de Saint-Geniès est trop forte et trop voisine de Toulouse pour qu'ils aient eu cette pensée. Je ne crois pas que l'on puisse les en blâmer, puisque, en éloignant les victimes de la guerre, ils travaillent à effacer les souvenirs irritants et les désirs de vengeance qui perpétueraient indéfiniment la désolation de nos contrées. Le nom de votre beau-frère m'est inconnu, nos gens n'ayant guère de rapports avec ceux de Normandie ; mais peut-être le vieux notaire Pierre del Bosc, qui a retenu, si je ne me trompe, beaucoup de contrats de votre famille, ou encore Guilhem de Mouzens vous donneront de meilleures informations. Votre sœur Esclamonde a choisi la meilleure part : elle s'est enfermée chez les Dames de Prouille, où sa naissance lui assurait une place et où ses vœux perpétuels lui garantissent une existence paisible^
préservée des hasards dangereux qui, de notre temps, ont perdu tant de filles nobles. Cette maison de Prouille, protégée par les plus grands princes, a de très beaux revenus et les offices y sont célébrés avec la solennité d'une cathédrale.
— Quant à mon frère Arnaud-Roger ? demanda Raymond qui, malgré le souvenir de mésintelligences assez vives, voyant le vide se faire de plus en plus autour de lui, se rattachait à cette derjiière espérance...
Pierre Embry ne put dissimuler son embarras :
— Votre frère, dit-il, a disparu de ce monde , comme votre oncle...
— Mort dans son lit ou en guerre?
— Ni l'un ni l'autre ; il a péri d'une façon particulièrement malheureuse , dans une embuscade dressée, dit-on, par des ennemis privés...
Raymond se taisait, oppressé par ces révélations successives qui, avec la liberté, le mettaient en présence du néant, ressentant une angoisse pareille à celle du noyé qui voit sombrer autour de lui la suprême épave de salut. Il comprima pourtant son émotion et demanda :
— Est-ce dans le pays qu'il a succombé ?
— On Ta trouvé mort, criblé de coups, sur la lisière de la forêt de Vacquiers...
— Et les auteurs du crime, les connaît-on ?
— On est à peu près certain que c'est une bande de ces hérétiques qui rôdent la nuit dans les endroits solitaires, hantant les enclos abandonnés et assouvissant leurs vengeances sur les voyageurs égarés.
— Des hérétiques assassinant le frère d'un excommunié, l'aventure est étrange...
Raymond attachait des yeux ardents sur le consul dont l'attitude gênée trahissait quelque réticence.
— En Ramon, dit-il, je ne voulais pas vous affliger inutilement; mais, puisque vous insistez pour connaître la vérité tout entière, voici ce que Ton a raconté. Il paraît qu'il y avait eu quelque désaccord entre votre frère et vous au sujet de certains arrangements de famille ; cela ne me regarde point et vous le savez mieux que moi. Quoi qu'il en soit, on prétend qu'après votre condamnation et la confiscation de vos biens qui en fut la suite naturelle, En Arnaud-Roger crut à la possibilité d'en obtenir le don, par la bienveillance du Comte et de l'Evêque, entre qui la possession en était contestée, à cause de certaines controverses de juristes sur l'application de l'encours et sur les effets de la donation du comte Simon. Afin de séparer avec plus d'éclat sa cause de la vôtre, d'inspirer confiance et de se créer des titres personnels, il mit, non sans quelque imprudence,
toute son activité au service des Inquisiteurs de l'hérétique perversité; il donna la chasse aux assemblées, traqua les prédicants, saisit des colporteurs chargés de livres réprouvés, dénonça quelques agonies de moribonds engagés dans les liens de la secte. Bref, il se donna tant de mal qu'en deux ou trois ans plusieurs gens de marque furent envoyés au Mur, des testaments hérétiques empêchés et il y eut, dans les diocèses de Toulouse et d'Albi, diverses exécutions capitales. Un ennemi aussi redoutable ne pouvait échapper aux représailles. Dans deux ou trois occasions, il ne réussit à éviter le poignard des assassins que par des prodiges d'audace et de vitesse. Mais, pendant une de ces brumeuses nuits d'octobre qui enveloppent nos vallées d'un voile impénétrable et qui semblent ménagées pour les crimes, comme il avait eu la maladresse de s'attarder au milieu des bouquets de chênes de la forêt, il fît une mauvaise rencontre et il y resta...
Sa mort a été célébrée comme celle d'un martyr; on l'a transporté à Toulouse en grande pompe, pour l'inhumer dans le cimetière des nobles, autour de l'abbaye de Saint-Sernin où tous les corps religieux de la ville s'étaient donné rendez- vous et où l'on a vu brûler à la fois plus de mille cierges. C'était une cérémonie bien imposante.,.
Raymond ne l'écoutait plus, atterré par ce dernier coup. Concentré en lui-même, il savourait avec une joie douloureuse cette certitude de son isolement définitif qui se précisait à Theure juste où sa captivité venait de cesser. Voilà donc la conclusion de tant dMnquiétudes , de tant d'alarmes , de tant d'hypothèses contradictoires, poursuivies, caressées, combattues, redressées par l'obstination invincible de Tespérance pendant les longues insomnies de la prison ! Voilà le mot de cette énigme poignante dont l'obscurité avait torturé son àme inactive, peuplant ses rêves de cauchemars effroyables, où, sous Timpression de ses propres tourments, les plus tragiques souvenirs de la croisade, les plus sanglantes légendes du Midi avaient pris corps pour lui représenter, tantôt ses sœurs écrasées au fond d'un puits comme la dame de Lavaur, tantôt son frère et son oncle traînés au bûcher, aux applaudissements de la multitude, massacrés dans quelque scène de carnage ou se consumant, comme lui-même, au fond d'une forteresse ignorée. La vérité était moyenne et moins héroïque, ainsi que l'est généralement la vie réelle ; pour le vieillard, une fin vulgaire, comme le cours naturel des ans l'amène, dans les temps les plus calmes et les milieux les plus paisibles; pour l'une des jeunes filles, un mariage de raison, imposé par la politique, accepté d'abord sans doute avec indifférence, agréé
LA CONQUETE D'aLBIGEQIS 69
peut-être aujourd'hui , en dépit du passé et de la famille détruite, grâce à rinfluence triomphante et presque impersonnelle de la jeunesse, toujours prête à se reprendre à la vie ; pour l'autre, l'internement définitif, l'absorption par des pratiques pieuses , l'oubli, le bien-être machinal d'un cloître royalement doté. Le pire de tout, c'était la mort de ce malheureux Arnaud-Roger qui avait pris la peine de renier son frère, de convoiter, de mendier sa dépouille, de se faire le persécuteur des hommes de sa langue, de ses alliés, de ses voisins et le pourvoyeur des bourreaux, pour aller succomber misérablement, au coin d'un taillis, sous le couteau d'un assassin.
Quelques instants auparavant, sous les premières boufiëes de l'air libre, soudainement respiré après une si dure contrainte, en retrouvant, au milieu de la foule affairée et bruyante, tout l'entrain, tout le mouvement, toute la gaieté de la vie, en revoyant, au lieu du visage morose de ses geôliers, des figures d'hommes qui avaient aux yeux la flamme de l'activité, des profils de femmes, embellies par les grâces de la jeunesse ou les joies sereines de la maternité, des têtes d'enfants vives et rieuses, il avait eu comme un vague instinct de révolte contre sa destinée, un désir farouche de se dérober à la discipline qui l'attendait, de secouer le fardeau de ses souvenirs, de son rang, de son nom, pour n'être plus
qu*un homme quelconque, vivant de la vie commune , perdu dans la foule , mêlant le plaisir à la peine, comme le dernier| des laboureurs ou des muletiers. La révélation, faite par la bouche d'un indifférent, de tous ces événements de famille, faisait décidément justice de ces velléités d'étourdissement. La sentence était sage, en somme, de l'envoyer au-delà des mers, dans les rangs de ces chevaliers qui faisaient l'admiration du monde chrétien, loin du pays désolé, du foyer désert, de l'héritage dispersé, des serments trahis, des parents indifférents ou fêlons. Quelle folie pour l'individu, balayé et tordu comme une paille dans le tourbillon des événements, emporté dans les grandes tourmentes de l'humanité, de rêver des ruses mesquines, de petits stratagèmes pour tromper le destin î...
— Votre malheureux frère, pour suivit le changeur, qui en était encore à la description de ces mémorables obsèques, a laissé un testament mystique renfermant de grandes largesses à l'Eglise de Toulouse, à l'Abbaye de Saint-Sernin, aux frèresprêcheurs et à la plupart des couvents et oratoires de la ville, sans oublier l'hôpital de Roncevaux et le Sanctuaire de Rocamadour. La liquidation de cette succession a été longue et laborieuse et, pour satisfaire aux différents legs, il a fallu vendre aux enchères les derniers arpents de bois de S^iot-
LÀ CONQUÊTE D*ALËiGEÔIS 71
Génies, opération difficile dans les temps troublés où nous vivons, à cause du grand nombre de domaines qui ont rapidement changé de main et aussi à cause des craintes perpétuelles qu'entretiennent dans le pays les menaces de représailles, les ressentiments des bannis et cette déplorable fièvre d'hérésie qui semble toujours fiotter dans les airs. C'est vraiment un acte de courage que d'acquérir des terres aliénées dans ces conditions .
Raymond ne demanda pas si le fils de l'ancien banquier de son père avait donné personnellement^ des preuves de ce courage dont il faisait si grand cas. La chose semblait probable, à en juger par le ton de conviction de ses dernières paroles, mais n'intéressait plus l'excommunié. Celui-là ou un autre, qu'importe ? Quand la nichée est détruite, le nid n'est plus qu^une mauvaise poignée de boue.
Un peu honteux de son long silence, Raymond cherchait une formule pour terminer l'entretien, lorsque la tête bouclée de l'enfant qui se montrait, avec une expression d'impatience manifeste, derrière la porte entrebaillée, lui donna l'occasion de prendre congé. Pierre Embry le reconduisit avec de grandes démonstrations de po litesse et des ofi'res de services qui ne l'exposaient à rien. En passant devant une panoplie assez brillante qui décorait un des panneaux &e la muraille et où des olifants sculptés et des bou«
cliers sarrâzins aux riches couleurs témoignaient des relations de la maison de change avec les comptoirs maures d'Espagne, Raymond remarqua une très belle ramure de cerf dont les andouillers nerveux et polis couronnaient héroïquement le trophée et il en marqua son admiration :
— C'est, répondit le changeur, un dix cors que j'ai forcé Tannée dernière dans la gorge de Pressac; il m'a fait faire une bien rude journée et, avant de se rendre, il m'a décousu cinq courants que j'ai payés au poids de l'or. Ces animaux deviennent d'ailleurs terriblement rares ; dans quelques années, on n'en verra plus.
Raymond salua et sortit.
Pendant qu'il traversait la cour, Pierre Embry appela son petit valet et, lui montrant le visiteur :
— Quand ce seigneur reviendra, dit-il, tu lui répondras que je suis en voyage. Puis, se tournant vers sa femme et son fils qui venaient, souriants et délivrés, le rejoindre sous la galerie, il leur désigna aussi le chevalier, en ajoutant à voix basse :
— Regardez le dernier seigneur de Saint-Geniès : U vient de quitter les Enmurés.
LA CONQUETE D^ALBIOEÔIS t3
— Triste acquisition que ces chevaliers excommuniés! Je les considère comme le fléau de nos maisons ; ils nous donnent une mauvaise réputation ; ils n'apportent pas un denier vaillant d'héritage et ils viennent recevoir chez nous le vêtement et la pitance. Je ne vois en eux que des mendiants déguisés.
— Il est clair que, si nous faisions beaucoup de réceptions de ce genre, je ne sais trop comment on subviendrait aux frais de nos caravanes, à l'entretien de nos chapelles et aux réparations de nos commanderies...
— Il serait si simple de répondre à ces intrus : Avez- vous sollicité les conseils du maître de l'Hôpital avant de commettre les actes qui ont attiré sur votre tête les sévérités apostoliques ?
Ces réflexions étaient échangées à demi-voix, dans le cloître de Saint-Rémy, chez les hospitaliers dQ Toulouse, où un cértaiu nombre de précepteurs et
Î4 IJ. CONQDÈTE D'ALBIàEÔjS
de frères étaient rassemblés, attendant le signa) de la cloche qui devait les appeler dans la salle capitulaire, pour statuer sur une réception. La cloclie sonna et tout le monde prit place.
Le vice-prieur du Toulousain, Bernard d'Aure, précepteur de Renneville, occupât le siège d'honneur. Il exposa rapidement l'objet de la réunion : Raymond de Saint-Oeniès , chevalier, réclamait, pour l'expiation de ses péchés et le salut de son âme, la faveur de servir Dieu et les pauvres dans les rang:! des hospitaliers do Saint- Jean-de-Jérusalem. — Vu laconditioD particulière où se trouve le postulant, poursuivit le président du chapitre, l'enquête est naturellement très sommaire ; mais il doit en être rendu compte pour que les formes soient observées. Je laisse la parole au précepteur de Fronton.
Pierre du Port, précepteur de Fronton, exposa en quelques mots que Raymond de Saint-Geniés, flls d'autre Raymond et petit-flls de Bernard, était né âe légitime mariage, sain de corps et d'esprit, qu'il avait habité pendant sa Jeunesse les domaines de sa f!unille, entre l'Hers et le Girou, fait plusieurs chevauchées à la suite du feu comte de Toulouse, son suserain, où il s'était comporté en homme de vfûllauce et d'honneur ; que, plus tard, cédant à Tinfirinitâ de la nature humaine, il avait eu le malheur d'encourir une sentence d'exoommuuicatioa, comme
LA CONQbâl^E D*AIiBIGEOIS 75
protecteur et fauteur des hérétiques et avait dû demeurer quelques années aux Enmurés de Toulouse ; aujourd'hui, ayant accompli sa peine, plein de componction de ses fautes et se sentant touché de la grâce de Dieu qui ne dédaigna jamais les plus coupables et les plus indignes, il était prêt à Étire oublier le passé.
Le rapport terminé, Bernard d'Aure demanda les opinions.
Frère Albert de Roset, précepteur de la maison de Toulouse, remercia l'enquêteur d'avoir présenté le postulant comme agissant de son propre mouvement et sous l'impulsion du repentir, sans mentionner la sentence des juges d'Eglise qui l'envoyait, d'une façon si cavalière, finir ses jours sous la bannière de la religion de Saint-Jean. La distinction était essentielle, parce que, depuis plusieurs années, on remarquait chez les évêques, les offlciaux et autres dignitaires ecclésiastiques, une tendance inquiétante à méconnaître les privilèges, les libertés et les droits souverains de l'Ordre. A l'imitation du Sauveur du Monde, qui n*a pas repoussé la femme adultère, les frères de l'Hôpital, touchés de miséricorde, pouvaient bien tendre leurs bras au criminel, accueillir le retour de Tenfant prodigue; mais ce que l'on ne saurait adîûettre, c'est que les portes de l'Hôpital de Jérusalem fussent ouvertes d'autorité, par mandexnents
16 LÀ CONQUÊTE D'ALBiaBÔIS
de juges étrangers à l'Ordre, entreprise qui serait d'un pernicieux exemple et qui entraînerait, pour l'avenir, les conséquences les plus désastreuses, n importait d'autant plus d'insister sur ce point et, dans le procès-verbal de réception, de considérer la sentence comme non avenue, que, journellement, soit la maison de Toulouse, soit les autres commaû^ deries du Toulousain, avaient à se défendre contre les empiétements de l'évêque et de ses officiers qui, tantôt leur contestaient la possession de dîmes établies par titres séculaires, tantôt disputaient la qualité paroissiale à leurs églises, avec les revenus casuels en dépendant, tantôt affectaient une ingérence abusive dans la nomination des chapelains. Sous ces réserves, la réception était possible.
— J'adhère de tous points, dit le drapier du couvent, frère Dominique de Oaniac, précepteur de Fontsorbes, aux observations qui viennent d'être faites ; mais je ne crois pas devoir en tirer les mêmes conclusions. C'est une mince satisfaction donnée aux privilèges, aux libertés et aux droits souverains de l'Ordre, que de feindre l'ignorance d'un jugement qu'on n'ignore pas et dont on exécute les dispositions. L'indépendance dans le langage et l'obéissance dans le fait me semblent incompatibles. La meilleure manière d'établir solidement la plénitude de notre libre arbitre est de rejeter la postu-"
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lation. Ce rejet me paraît d'autant plus facile que la Maison n'y perdra rien. Le vénérable frère enquêteur nous a parlé des domaines possédés par Bernard et Raymond de Saint-Geniès entre l'Hers et le Girou ; tous ces domaines ont été atteints par le droit d'encours; le postulant est aujourd'hui plus pauvre que le dernier de ses tenanciers ; il pourra être admis à nos aumônes si le vénérable Chapitre l'en juge digne; mais je crois, pour le maintien du droit et pour l'intérêt de tous nos frères, devoir lui refuser le manteau de l'Ordre.
— Pour moi, ajouta frère Pierre Boyer, précepteur du Burgaud, j'estime entièrement condamnable et scandaleuse cette pratique de faire de l'Ordre un lieu de refuge pour les hommes que la justice a frappés, et je ne suis pas moins sensible aux objections tirées de l'état de notre bourse. L'Hôpital a de très grandes charges ; la perception de ses dîmes, de ses censives, de ses albergues devient de plus en plus difficile ; il ne se tient pas un seul chapitre provincial où des plaintes ne nous soient portées contre des débiteurs récalcitrants ou des voisins incommodes ; les frais de navigation et d'armement augmentent de jour en jour. Que ferons-nous, si nous accueillons des mendiants ? Tous, tant que nous sommes ici, nous avons apporté à l'Ordre, en prenant l'habit, de bonnes torres, des bois, des vignes, des
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manoirs, des lettres de créance sur les meilleurs banquiers de Toulouse, de Narbonne, de Cahors, de Gènes. C'est par ces largesses accumulées que la religion de saint Jean peut faire flotter sa bannière sur les mers à Tégal des plus grands princes de la chrétienté. Gardons^nous de rompre avec ces traditions qui sont les bonnes. Si Raymond dé Saint- Genîès veut, à toute force, aller guerroyer en Palestine, qu'il entre au Temple ! Là, il est sûr de rencontrer beaucoup de ses pairs et son excommunication ne lui nuira pas.
Le tour de parole arrivait au précepteur de Pexiora, frère Sicard de Mîremont. Quand il ouvrit la bouche, un vif mouvement d'attention se produisît. L'illustration de sa race, les grands biens qu'il avait apportés à l'Ordre, l'éclat de sa bravoure et la dignité de son caractère lui assuraient dans les chapitres une grande et légitime autorité.
— Je suis, dit-il, pour la réception. Je m'inquiète peu de la sentence et de la rédaction du procès-verbal. Je vois en Raymond de Saint-Geniès le dernier représentant d'une de ces anciennes lignées qui disparaissent autour de nous avec une rapidité efl6:ayante ; il a été, comme tous ses parents, un vassal fidèle du feu comte de Toulouse ; il est brave et vigoureux ; je réponds qu'il fera son devoir et se conduira en vaillant chevalier»
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Frère Guilhem de Las Tours, précepteur de Caighac, opina dans le même sens, ainsi que Pierre Tolza, précepteur de Poucharramet, et Bernard de Caminières, précepteur de Garidech ; ce dernier posa néanmoins une condition, celle de l'embarquement immédiat du postulant :
— Qu'on le reçoive, mais qu'il parte ! J'ai le plus grand respect pour les représentants de ces anciennes lignées dont frère Sicard de Miremont déplore l'anéantissement ; mais, qu'il me le pardonne, je les crains autant que je les respecte et, plus j'en verrai passer la mer, plus je me croirai en sécurité.
Le grave chapitre ne put réprimer un sourire ; on savait que Bernard de Caminières avait de rudes difficultés avec les Maurand, ses voisins, et que, peu d'années auparavant, deux représentants de cette ancienne lignée, père et fils, étaient venus avec leurs hommes, jusque dans la cour de l'hôpital de Garidech, livrer un véritable combat et enlever, à main armée, les gerbes du dîmaire.
Les opinions des autres assistants ne furent que des adhésions brèves et sans intérêt aux divers avis qui venaient d'être développés ; à la fin du tour, il se trouva une majorité sensible pour l'admission.
— Beaux seigneurs, mes frères, dit aussitôt Bernard d'Aure, à qui appartenait l'honneur de parler le dernier et de coïiclure : nous allons recevoir Ray-
ijmmi
80 LA CONQUÊTE D*ALBIQEOIS
mond de Saint-Geniès en notre compagnie, puisque le vénérable chapitre l'agrée. Mais je ne puis m'empêcher de vous faire entendre, en toute courtoisie et humilité, ainsi que notre sainte règle m'y oblige et qu'il convient au plus grand pécheur d'entre nous, à quel point mon cœur a été centriste de certains de vos discours. Vous avez oublié, mes frères, la parole de l'apôtre, écrite aux premières pages de nos constitutions : € Eprouvez l'esprit, s'il vient de Dieu. » C5e n'est pas l'esprit de Dieu, c'est l'esprit du siècle qui s'est exprimé par la bouche de quelques-uns. Nous n'avons pas renoncé à posséder aucun bien en propre, pour reculer seulement les bornes de notre égoïsme, mais pour l'anéantir ; l'œuvre serait précaire, si nous reportions sur notre compagnie les sentiments d'ambition, d'orgueil, d'avarice que nous avons répudiés pour nous-mêmes. A quoi nous servirait, devant le Juge Eternel, d'abandonner personnellement nos manoirs, nos bois, nos champs, nos vignes, si nous en conservions, sous l'habit, l'amour et la vanité? Beaux seigneurs, l'ennemi du genre humain a de grandes finesses ; quand nous nous croyons parvenus à le terrasser, il invente mille mar lices pour prendre sa revanche à nos dépens. Que penseraient les fondateurs de notre sainte Chevalerie, eux, si vraiment pauvres de cœur et de fait, si réellement vainqueurs de leur corps, de leur vo-
lonté, de leurs passions, si ardemment dévoués au service de Dieu, des pauvres, des pèlerins, des malades, de tous les faibles delà chrétienté, en voyant se glisser au milieu de nous ces nouvelles opinions qui sont en contradiction si complète avec leurs exemples et leur profession ? Ah ! la terre est bien revenue de cette salutaire terreur de Tan mille, qui avait mis tant de repentir dans les âmes et inspiré un si profond détachement de toutes les richesses périssables. Si nous ne guérissons pas cette maladie de l'argent qui nous travaille, toutes nos règles seront perverties. Nous finirons par préférer un usurier enrichi ou un simoniaque à un vaillant chevalier sans héritage.
Je n'ai pas ressenti moins de peine à connaître vos mépris pour les excommuniés reçus à merci. Le vénérable abbé de Clairvaux, Monsieur Saint Bernard a dit, en propres termes, à ceux qui sont comme nous, constitués gardiens de la Terre Sainte : quand vous saurez quelque part assemblée de chevaliers excommuniés, nous vous y commandons d'aller ; et, si aucuns se veulent ajouter à votre chevalerie pour les parties d'outre-mer, ne devez avoir souci des biens temporels dont ils se trouvent dépouillés, mais seulement du salut de leurs âmes.
Ce n'est pas moi qui me plaindrai que les sentences de l'Eglise nous envoient trop de combattants ;
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je déplorerai plutôt qu'il n'en vienne pas assez. Tan-^ | dis que les forces de la Croisade se sont égarées, tantôt contre l'empereur de Constantinople, tantôt contre le comte de Toulouse ou le roi d'Aragon, la puissance des infidèles grandit tous les jours au royaume de Jérusalem ; nos églises, nos maisons, nos hôpitaux sont devenus leur proie; bloqués dans Saint-Jean-d'Acre, nos frères assistent impuissants au ravage des terres de Tyr et de Tripoli : voilà les manoirs, voilà les héritages dont la conquête doit nous tenir à cœur. Plût à Dieu que les glaces de l'âge et la débilité de mon misérable corps me permissent de recommencer làrbas les combats de ma jeunesse, au lieu d'épuiser en vaines doléances le peu d'énergie qui me reste encore...!
Bernard d'Aure se recueillit quelques minutes au milieu d'un profond silence, puis il commanda aux gardiens de la porte d'introduire le postulant.
Raymond entra : tous les regards s'attachèrent avec curiosité sur ce ressuscité de la veille qui venait inaugurer une nouvelle vie.
— Est-il vrai, lui demanda le vice-prieur du Toulousain, que vous requériez la compagnie. des pauvres frères de l'Hôpital ?
Raymond de Saint-Geniès, les yeux fixés sur le mâle visage de Bernard d'Aure, répondit d'une voix ferme : — Je la requiers.
Alors commença, conformément aux rites, ce dialogue sacramentel, dont les belles et nobles formules, immuable héritage d'un autre temps, contrastaient, d'une façon si frappante, avec les préoccupations trahies, au début de l'assemblée, par plusieurs membres du chapitre.
Le chevalier officiant demanda tour à tour à Raymond s'il était résolu à faire abnégation du siècle, à livrer son corps et son âme au service de Dieu et des pauvres de Dieu ; s'il avait ferme propos de ne posséder rien en propre, — question qui éveilla quelques sourires discrets dans l'assistance, — de vivre en perpétuelle chasteté et obéissance. Il lui demanda également s'il n'avait maladie de son corps qui l'empêchât d'exécuter les commandements qu'on lui donnerait, s'il ne laissait épouse ni fiancée, s'il n'avait contracté de dette envers aucun homme.
L'interrogatoire terminé, il lui adressa, conformément à la règle, une courte admonition sur les duretés de l'état auquel il allait s'engager.
— 11 ne faut pas, dit-il, regarder seulement Técorce, mais l'intérieur. Au dehors, vous voyez de beaux chevaux, des armes brillantes, de bons vêtements, la suffisance quotidienne du boire et du manger ; tout cela peut vous paraître attrayant :- l'amertume est au fond ; tout plaisir vous sera interdit, toute ambition défendue ; vous n'aurez pas une obole qui
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VOUS appartienne en propre ; tous ne pourrez disposer ni de votre épée, ni de votre manteau, ni de la selle de votre cheval ; tout est à la compagnie des pauvres frères, comme vous-même. Votre volonté doit être morte et vous ne suivrez plus que celle du maitre qui vous enverra où il lui plaira, sans s'inquiéter de vos désirs. Quand vous voudrez venir en Occident, il vous expédiera en Acre ou à Tripoli ; quand vous voudrez rester à Naplouse, il vous fera partir pour la Sicile, ou la Fouille, ou la Calabre. Etes-vous résigné à supporter toutes ces traverses pour le salut de votre àme ?
L'admonition terminée, on fit réciter au récipiendaire la formule de profession; il prêta serment, devant l'autel du chapitre, sur le livre des Evangiles ; il reçut le baiser du vice-prieur et du chapelain et on lui jeta sur les épaules le manteau de l'Ordre. Quand il se releva, l'Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem comptait un chevalier de plus.
Quelques jours devaient s'écouler encore avant le départ de la première caravane d'Orient. Comme le maître de l'Hôpital, de plus en plus pressé dans les dernières possessions de l'Ordre, réclamait avec instance, par chaque bateau, l'envoi de renforts considérables, les prieurs de Saint-Gilles, de Provence et de France s'étaient donné beaucoup de mouvement, chacun dans les limites de son ressort, pour amasser un contingent d'hommes et de chevaux qu'un vaisseau génois, nolisé à cet effet, afin de ménager le matériel naval de la Religion, plus utile dans les eaux de Syrie, avait mission de recueillir à Aigues- Mortes, après avoir fait diverses stations sur la côte, ligurienne. Ce vaisseau, contrarié par les croisières de la marine impériale qui inquiétaient alors ces régions de la Méditerranée, dut opérer des manœuvres d'évitement qui lui firent perdre un peu de temps et l'attente de Raymond s'en trouva prolongée.
Cette période d'inaction lui parut singulièrement loBgue et fatigante. A l'espèce d'éblouissement dont
il s'était senti atteint en reprenant possession de Tair extérieur, de la lumière et de la vie, avait succédé un étrange sentiment de vide et d'impatience. Destiné à partir prochainement, le nouvel hospitalier n'avait pas reçu d'emploi dans la maison de Toulouse; il tenait sa place au chœur de l'église, pour les offices prescrits par la règle, au réfectoire et au dortoir; à la suite du chapitre, les précepteurs s'étaient dispersés dans leurs commanderies et, k part quelques officiers du prieuré, occupés de soins administratifs, il ne restait guère qu'un personnel subalterne dont les esprits bornés et les préoccupations matérielles offraient peu de ressources. En sa qualité de chevalier excommunié, Raymond se sentait tenu à distance ; d'ailleurs, ce qu'il avait pu saisir des entretiens de ses confrères n'était pas de nature à l'intéresser. Peu lui importaient les nouvelles querelles soulevées par l'abbé de Moissac et les Bénédictins de la Daurade au sujet des droits paroissiaux de l'église Saint-Remy, et les intrigues nouées en vue des prochaines élections priorales ne l'inquiétaient pas davantage.
Alors il prit l'habitude d'errer à travers la ville, durant les longues heures de liberté que lui laissait l'absence de service, sans but, sans autre souci que d'occuper ses yeux et de distraire sa pensée, avec je ne sais quel vague espoir de ressaisir quelques
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traits du passé, de donner un corps à ses souvenirs et peut-être de rencontrer au milieu de cette foule indifférente et mobile, un visage ami, tout au moins conau, dont l'apparition interromprait un instant rimpression étouffante et vide d'un isolement absolu. Il revit beaucoup de spectacles qui avaient frappé autrefois ses regards d'en&nt, quand il habitait le fief héréditaire et que de rapides visites à la grande ville, coupant la régularité de la vie quotidienne, avaient pour lui l'attrait d'une fête ; il vit passer le sénéchal du comté, chevauchant avec sa longue escorte d'hommes d'armes, de clercs, de familiers, le pompeux cortège des consuls, se rendant à quelque action publique, précédés de leurs massiers à robes armoriées, de leurs trompettes d'argent et faisant resplendir au soleil l'éclat de leurs robes mi-parties -, il regarda défiler quelqu'un de ces interminables enterrements dont les ordonnances somptuaires de la viguerie cherchaient vainement à restreindre la pompe tapageuse, ces pleureuses à gages qui poussaient des cris perçants, détaillaient la gamme entière des sanglots et des modulations dont la voix féminine est susceptible, s'égratignaient le visage et s'empoignaient la chevelure avec un emportement de désespoir proportionné aux largesses des héritiers ; les parents et amis, drapés de noir des pieds à la tête et glissant avec
des apparences de fantômes, les longues files de pauvres, habillés pour la circonstance de robes uniformes d'étoffe grise ou blanche et semant sur leur passage, dans la cadence de leur marche indifférente, la cire de leurs grosses torches agrémentées d'ornements funèbres. Quand il demandait le nom des personnages dont la dernière promenade déterminait cet étalage de douleur, ce nom ne lui disait rien ; tout était nouveau, tout était changé, sauf la mise en scène et les décors demeurés à peu près immuables; on eût dit qu'une population ignorée, émergeant de l'obscurité des limbes, était venue se substituer à l'ancienne, se déguiser sous ses vêtements et se distribuer ses rôles. Il en résultait comme une impression étrange de mascarade, de gens déclassés, de richesse gauchement portée, d'antithèse grotesque entre l'homme et l'habit, entre le langage et la parure, avec une note dominante de vulgarité épaisse et de prétentions démesurées. Quant à ces rencontres providentielles que Raymond, malgré tout, ne se lassait pas d'espérer, ellesne se réalisaient jamais et l'hospitalier rentrait à la maison de Saint-Remy sans avoir eu la consolation d'entendre une voix familière et de renouer, ne fûtce qu'un instant, avec un témoin quelconque de sa vie antérieure, la chaîne douloureuse et charmante des souvenirs.
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Un matin, il était sorti par la porte des Croses et il suivait le large chemin qui avait été l'ancienne lice et qui, depuis l'exécution du traité de Paris, n'était plus qu'un terrain vague hérissé d'orties et de chardons. D'après l'engagement ratifié par Raymond VII devant le porche de Notre-Dame, on avait abattu les tours de la ronde, démoli les murailles jusqu'aux fondations et rejeté dans le fossé, pour le combler, une partie du terre-plein de la courtine. Exécuté sans soin, par corvées, avec le dégoût d'une besogne imposée et répugnante, ce nivellement approximatif supprimait le fossé comme défense, mais en laissait reconnaître partout l'emplacement, bosselé comme un cimetière de pauvres. Les ronces, les menthes, les mauves, toutes les plantes de la solitude et de la ruine, avaient pullulé dans cet amas de décombres et en voilaient la désolation sans l'égayer. A la place des beaux remparts dont la ville comtale était si flère et qui avaient vu couler
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le sang detantdeFrançais, de Lorrains, de Flamands, d'Allemands, d'Aragonais, de Catalans, on avait grossièrement élevé, pour les intérêts du péage, une simple clôture de pieux mal équarris. En dehors s'étendait la grande Lande; c'était une sorte de désert artificiel que la guerre avait fait, resserrant la cité et le bourg dans leurs étroites limites ; car, plus anciennement, toute cette plaine avait été couverte de cultures et d'habitations. Ce n'était plus maintenant qu'un vaste pâturage, limité au nord par les sinuosités de l'Hers, où erraient, sous la conduite de quelques pâtres à mine sauvage, les troupeaux de bœufs entretenus par la corporation des bouchers et destinés à l'alimentation de la ville; on les retirait, le soir, dans deux ou trois mauvaises fermes bâties en terre crue, dont la silhouette, encadrée de quelques buissons, accidentait seule, avec celle des tuileries fumeuses, les lignes plates du paysage.
Raymond traversa ces tristes lieux, livré à toutes les pensées que le théâtre de tant d'événements tragiques pouvait éveiller dans l'âme d'un acteur et d'une victime. Sans y songer et en marchant au hasard devant lui, il était arrivé au pont de Néga- Romieu, témoin de bien des noyades de pèlerins, arrêtés au passage, à cause de leur foi, par des hérétiques insoumis ou plus prosaïquement, à cause de leur bourse, par des voleurs sans opiiûon. L'Hers
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nn peu enflé et jauni par de récentes pluies printanières, coulait, avec un bruit léger, entre les saules.
Derrière, au-delà de prairies émaillées de fleurs, se déployait un rideau de collines, en partie boisées, en partie couvertes déjeunes vignes, coupées çà et là de gorges aux croupes molles, par où soufflait une brise fraîche et parfumée. Raymond la respira avec délices et en frissonna jusque dans la moelle des os.
Cette impression le r^eunissait de vingt ans ; elle le ramenait en arriére, bien loin au-delà des Enmurés, au-delà des guerres, des voyages, des dures réalités de la vie d'homme,. aux heures bénies et inoubliables de Tenfance ; c'est làj dans ces vallons aux pentes douces, aux molles ondulations tapissées de velours vert, que s'étaient passées, dans l'enivrement de l'éveil des forces , tant de journées délicieuses, sans préoccupation, sans inquiétude, sans regret, dans la pleine possession d'une nature charmante, sous les caresses de cette douce lumière du Midi qui semble une fête perpétuelle. Ah I ces coups de soleil, allumant une traînée d'étincelantes émeraudes sur le tapis des prés, cette clarté d'un vert bleuâtre apparaissant à travers le lacis des jeunes troncs de chênes, ces légères fumées de vapeur diaphane se déroulant encore, au fond des gorges, le long des ruisselets et se tordant, vaincues, désespérées, sous les flèches d'or du rayon victorieux I Comme U r^
connaissait tous ces aspects familiers, comme il entendait le muet langage que ces voix mystérieuses lui parlaient ! Comme tout cela était jeune , vivant, renouvelé, plein de sève et de joie ! Au milieu de ce doux paysage familial, il ne trouvait rien de changé que lui-même : il y revenait, le cœur lassé, l'orgueil dompté, les cheveux blanchis, le visage sillonné de rides précoces, le corps alourdi par la captivité. Mais les fougères , les prêles , les églantiers , les gueules-de-lion , les fleurs roses , jaunes , blanches, purpurines de la prairie, toute cette végétation vigoureuse et drue, s'épanouissait, comme autrefois, dans la vallée silencieuse. Toutes ces corolles embaumées, tous ces panaches délicats que pliait en passant Taile d'un papillon, que le poids d'une guêpe faisait fléchir, n'avaient aucun souci de la croisade, de l'interdit , de la donation du comte Simon, de la distribution des terres d'assise, de la confiscation des héritages ; et point ne s'en inquiétaient non plus les rouges-gorges, les loriots, les chardonnerets qui luttaient d'entrain et de gaieté dans l'inextricable fouillis des aubépines, ni le merle siffleur qui lançait à plein gosier sa mélodie , ni le pivert qui forait sans relâche son vieux tronc d'arbre et jetait, de temps en temps, un appel rauque aux échos du bois.
Depuis que Raymond avait quitté le Mur, une
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aorte de répugnance instinctive éloignait sa pensée du domaine héréditaire tombé sous le coup d*une sentence d'encours. Cette dépossession irréparable de la terre où il était né, où il avait grandi, où il avait aimé et perdu sa mère, où son cœur s'était ouvert à toutes les émotions et à toutes les espérances, l'irritait et le dégoûtait à la fois. Dans les courses qu'il faisait autour (Je Toulouse, pour tromper son oisiveté, en attendant le départ pour l'Orient , il avait évité avec soin les points d'où il aurait pu reconnaître un site trop cher à ses souvenirs. Cette fois, arrivé sans y songer, au seuil de cette région de collines similaires qui, de Caraman à Saint-Sauveur, sépare les vallées de l'Hers et du Girou, replongé au milieu de ce décor, ressaisi par le charme visible d'un passé qui se matérialisait, pour ainsi dire, sous mille formes charmantes, il fut pris d'une folle envie d'aller dire un dernier adieu à ce fief patrimonial dont des étrangers, des ennemis peutêtre, se partageaient certainement les dépouilles. Un peu plus d'une heure de marche le séparait à peine de Saint-Geniès ; d'ailleurs , ayant plusieurs fois battu en chasseur cette région accidentée, il en aurait remontré au plus vieux lièvre et au renard le plus expérimenté en fait de chemins couverts.
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n eut bientôt franchi les mamelons boisés de la Cour N'AudriCy alleu patrimonial de la vieille Camille consulaire des Caraborda et, en descendant, d'un pas alerte, quelques pentes fourrées de fougères, de genêts, d'syoncs, de lierres traînants, il se retrouva dans le vallon du Rieucros, au cœur même de ses souvenirs d'enfance. C'est un corridor assez étroit, où le ruisselet, découpant paresseusement ses sinuosités serpentines, reste, comme un dernier témoin des eaux primitives qui, à une époque inconnue, roulant des plateaux supérieurs de l'isthme des deux mers vers la plaine de la Garonne, ont modelé si profondément ce territoire tourmenté ; tantôt, elles y ont façonné de petites courbes évasées, aux bords adoucis comme ceux d'une coupe, tantôt elles ont laissé subsister des avancées de terres plus résistantes, préservées de l'action des pluies par un vigoureux fourré de végétation. Des promontoires alternés, qui étaient alors à peu près complètement
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tapissés de chênes, sauf quelques expositions privilégiées où la vigne buvait le soleil, donnent de la grandeur aux lignes et déterminent, selon l'heure du jour, des jeux de lumière variés. C'est un paysage d'un caractère arcadien, respirant la paix, le recueillement, avec la sécurité d'une vie naturelle intense et reposée. Du côté du midi, grâce à l'inflexion de la vallée, le rideau verdoyant ferme si hermétiquement la vue que l'on se croirait au bout du monde : les bourdonnements de la ville n'y arrivent pas ; c'est à peine, si, par intervalles, le grincement d'une roue, le bruit d'une cognée de bûcheron travaillant sous bois, le mugissement lointain d'un bœuf interrompent le concert des oiseaux et l'infatigable bruissement des insectes. Raymond subissait le charme apaisant de la solitude : il reconnaissait, d'un œil attendri, les moindres détails de ce tableau : le gué de sable fin où les lianes de la berge traînent dans l'eau, la coulée ombreuse par où descend une source ^ive, la verte prairie des Albarèdes, bordée de saules, et jusqu'à ces hauts peupliers où des générations de pies, depuis des siècles, ne cessent de suspendre leur nid. Ramené en plein passé, un peu amolli et grisé à la fois par la douceur d'une journée printannière, le futur défenseur de la Terre-Sainte, récapitulant sa propre histoire, se demandait par quelle fatalité, par quel enchaînement de faits absurdes |
par quelle série de contre-sens et d'impiétés, rhâi''monie avait été rompae, d'une Caçon si brutale, entre sa vie et le cadre riant qui semblait destiné à la contenir. Lorsque, tout enfant, il descendait au galop ces pentes rapides, pour les remonter, en écoutant les battements de son cœur, quand il venait, avec des roseaux, et des mottes de gazon, créer des barrages dans le Rieucros et jouir du ressaut de ces eaux limpides, grossies et irritées par l'obstacle; quand la découverte d'un terrier, d'un nid d'oiseau, d'une touffe de gui décorant quelque vieux tronc d'arbre prenait, pour sa jeune imagination, le prix d'incomparables trouvailles, se fùt-il douté qu'une fois devenu, par son âge, maître et seigneur de cette principauté en miniature, les caprices obstinés de la fortune l'en arracheraient violemment, soit pour Tentraîner sur des champs de bataille sans gloire , où parents, amis, voisins s'entretuaient, soit pour le jeter, durant les plus belles années de sa jeunesse, entre les quatre murs d'une prison, soit pour l'envoyer, pénitence suprême, chercher la mort aux environs de ce Saint Sépulcre, objet du pèlerinage du monde chrétien, dont il n'aurait pas même la joie de saluer la coupole, le flot de l'invasion musulmane l'ayant déjà dépassé, et refoulant, de jour en jour, vers la mer, l'héroïque mais impuissante garde d'honneur des milices franques ?
Qv!ïi eût été doux, sans déserter l'héritage paternel, d'y vivre en répandant le bien autour de soi, en y recueillant paisiblement les fruits de la terre nourricière, en lisant les poètes favoris, en laissant à l'existence le cours régulier et calme dont les choses de la nature oflâ^ent et renouvellent constamment le tableau! Et pourquoi en avait-il été autrement? Pourquoi tant de dates cruelles dans la mémoire du proscrit? Pourquoi Raymond, son aïeul, était-il tombé à la bataille de Muret, dans cette mêlée sanglante où le bruit des épées sur les cuirasses retentissait comme l'abattage d'une forêt hachée à la fois par des milliers de bûcherons? Pourquoi Raymond, son père, injustement impliqué dans les poursuites que déterminèrent les massacres d'Avignonnet , interné à Aigues-Mortes, dans la tour de Constance, y a-t-il gagné, au souffle empesté des lagunes, le germe de la maladie dont [il est mort ? Pourquoi sa mère Ermengarde a-t-elle expiré avant l'heure, terrassée par toutes les douleurs de la maison ? Pourquoi sa sœur Alpaïs, mariée par ordre à un chevalier de France, emmenée loin du sol natal, sous un ciel brumeux , est-elle à jamais perdue pour les siens ? Pourquoi la pauvre petite Esclarmonde, vive et charmante comme un oiseau, art-elle figé sa jeunesse et desséché son cœur sous l'habit rigide des dominicaines? Pourquoi son frère Arnaud-Roger, jeté par
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Tambition dans les rangs da parti français, espérant recueillir à ce prix tout le patrimoine de la iamille, a-t-il succombé obscurément, dans la forêt de Yac^ quiers, sous les coups d'une de ces bandes de routiers faidits qui ont prétendu châtier en lui un plagiaire attardé du comte Baudouin et des autres méridionaux passés à la Croisade ?
Et à toutes ces questions, il n'y avait qu^une réponse : l'hérésie. Les seigneurs des pays de Toulouse et d'Albigeois, prêchait-on dans toutes les églises de la chrétienté^ se sont éloignés des voies de Dieu ; ils ont prêté l'oreille aux orateurs de Satan, ils ont partagé les erreurs de ces docteurs d'imposture qui ont osé ériger la puissance du Mal en égale, en rivale, en concurrente du Bien suprême, créateur et conservateur du monde. La justice de Dieu les a balayés comme une paille ; le vent de ses colères les a desséchés, l'épée du peuple fidèle les a retranchés de la terre des vivants, comme autrefois les Ama« lécites, les Philistins, les fils de Moab. Gela, c'était la rumeur courante, la vérité reconnue et acceptée, le thème des amplifications sur lesquelles s'exerçait, dans les écoles, la verve oratoire des jeunes clercs. Tout cela pourtant était-il bien vrai ?
Raymond, en regardant, d'un œil distrait, briller, au-dessus du labyrinthe de verdure du Rieucros,
Vftrmure éclatante et les ^les azurées d*ttne libellule^
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s'interrogeait lui-même, dans la pleine et libre franchise de sa conscience et sa conscience lui répondait : non! A quel moment de sa vie, déjà si troublée, avait-il été ce manichéen , cet hérétique passionné, cet orgueilleux contempteur de l'Ancien et du Nouveau Testament, cet adversaire de la tradition biblique et de l'Evangile, dont l'obstination avait appelé les foudres de l'Eglise? Aussi loin qu'il reportait ses souvenirs, il ne retrouvait rien de pareil.
Devant les juges d'église, il avait constamment nié rhérésie, et cette dénégation, impuissante à persuader un tribunal prévenu, emprisonné dans l'étroitesse de ses formules, cette dénégation interprétée peut-être par ceux qui l'entendirent, comme un de ces actes de repentir tardif et de faiblesse intéressée qu'arrache la crainte d'une répression trop certaine, cette dénégation qui, aux yeux des exaltés de la secte, avait eu le caractère d'une honteuse apostasie, n'était pourtant que l'expression littérale et rigoureuse de la vérité.
Elevé par une mère douce et pieuse dans les pratiques de la religion des aïeux, instruit dans les choses essentielles de la foi, sans puérilité, sans fétichisme, sans alliage de paganisme rhabillé, par le vieux chapelain de Saint-Pierre des Combes, homme de mœurs antiques, sorte de philosophe chrétien retiré du monde , satisfait de prêcher la véritable
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parole de Dieu au milieu des villageois et d'y pratiquer les œuvres de charité, antithèse vivante de tous ces ecclésiastiques dissipateurs et corrompus si justement fustigés par la parole de feu de saint Bernard, Raymond n'avait jamais perdu, malgré les ardeurs et les entraînements de sa jeunesse, l'inattaquable fond de cette éducation morale, intimement liée, dans son cœur, à la mémoire de tout ce qu'il aimait. Ses voyages, son séjour à la cour des princes, ces expériences de la vie que l'on ne cherche pas mais qui s'imposent et qui blessent cruellement tant de naïvetés d'origine, avaient sans doute porté quelque atteinte à la sécurité de sa croyance; en fréquentant des clercs de haut parage, qui ne ressemblaient guère à son vieux chapelain et qui paraissaient, avant tout, préoccupés de l'acquisition et de la conservation des biens temporels, en les voyant livrés à toutes les passions, à tous les appétits, à toutes les haines qui affligent le reste des hommes, il s'était pris à mettre en question, non pas ,1a doctrine ou la morale chrétienne, placées en dehors et au-dessus du débat, mais les titres que cette milice indisciplinée d'un Dieu méconnu et mal servi croyait avoir aux respects du monde.
Peut-être, s'il eût été plus grand clerc et capable de fixer, dans un langage précis, les vagues impressions de sa pensée, plus nourrie, d'ailleurs, comme
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celle de toute l'élite méridionale, de vers et de romans que de théologie, aurait-il quelquefois rencontré, dans Texpression de ses jugements sur les liommes et les choses, certaines hardiesses tempérées qui hantaient alors beaucoup de cervelles et reconnu plus d'une de ses idées favorites dans les JPérnls des derniers temps de Guillaume de Saint- Amour et dans VEvangile étemel de Jean de Parme. Quoi qu'il en soit, il ne s'était jamais associé, ni de près, ni de loin, aux machinations, aux intrigues, aux complots souvent criminels de la secte turbulente qui avait entrepris de substituer une hiérarchie, un culte, un clergé nouveau à l'organisation, aux rites et au personnel de l'église apostolique. Son aïeul et son père avaient combattu pour le comte de Toulouse, en vassaux fidèles, sans autrement s'inquiéter de théologie, exécutant à la lettre la parole d'honneur qu'ils lui avaient donnée, le jour de l'hommage, à genoux, nu-tête, sans éperons et sans ceinture, les mains posées sur ce même livre des évangiles dont on les accusait si faussement de méconnaître l'autorité. H n'y avait pas un des actes de violence commis par les sectaires ou en leur nom, qu'il n'eût loyalement réprouvé et flétri, depuis le funeste assassinat de Pierre de Castelnau jusqu'au guet-à-pens d'Avignonnet.Mais,en observateur impartial, il n'avait pu s'empêcher de reconnaître que
le crime n'était pas tout d'un côté et, devant l'effroyable abus de la force dont le comte Simon avait donné l'exemple, devant les excès de ce régime de conquête, si aveuglément patronné par les théoriciens des conciles et si durement appliqué par les routiers de la croisade, il n'avait pu se défendre d'une profonde pitié pour ces malheureux illuminés, prêcheurs fanatiques grisés de leurs propres paroles ou auditeurs naïfs, fascinés par l'éloquence d'autrui, que l'on traquait comme des bêtes fauves, que Ton dépouillait, que l'on tuait, que l'on déterrait sans miséricorde pour abandonner leurs restes au mépris des hommes et à la dent des chiens.
C'est cette pitié qui l'avait perdu. Il se rappelait la soirée fatale où, sur la tombée de la nuit, trois hommes hâves, barbus, épuisés, les vêtements en lambeaux, ayant aux pieds des linges maculés de sang, étaient venus tomber de lassitude à sa porte et lui demander l'hospitalité. Ils se donnaient pour des marchands égarés à qui des brigands, sur la lisière du bois, avaient enlevé leurs montures et qui n'avaient échappé à la mort qu'en se réfugiant, comme des lièvres, à travers les ronces, dans les fourrés les plus épais du ruisseau de Pressac. Il les avait accueillis avec bonté, leur avait fait servir quelques aliments, offert des lits dans la chambre des hôtes, et, comme ils s'exprimaient avec aisance
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et que la vivacité de leurs regards et la finesse de leurs traits semblaient indiquer des personnes d'intelligence et des voyageurs de quelque envergure, il les avait fait entrer, après le repas, dans son parloir, pour deviser, en attendant Theure du sommeil, des pays étranges qu'ils venaient de parcourir. Alors il avait appris que l'histoire des brigands était une invention prudente à l'adresse des serviteurs indiscrets et qu'il avait devant les yeux, non pas des marchands détroussés, mais des Parfaits, des Revêtus, des émissaires du pape d'Auriac qui venaient d'être poursuivis, jusqu'à l'entrée du bois, par les sergents de l'Evêché.
A la première minute de cette découverte, l'hôte involontaire des excommuniés avait eu comme une vague intuition de choses sinistres. Les statuts du comte Raymond, promulgués par le roi de France, étaient si durs pour l'assistance, même indirecte, prêtée aux hérétiques, pour les maisons où ils prenaient un repas ou passaient une nuit! A vouloir remplir les devoirs imposés à tous les habitants par ce code de fer, il aurait fallu que Raymond, refusant d'écouter davantage les aveux mortels des trois pèlerins, se saisît de leurs personnes, les fît garder par ses gens dans quelque salle basse et dépêchât un messager au châtelain épiscopal de Castelmaurou ou de Balma pour les faire prendre. Beau métier de
noble ! belle manière de tenir ce solennel serment de charité envers les malheureux, les persécutés, les faibles, qu'il avait prêté, comme tous les chevaliers, le jour de sa réception ! A travers le tumulte d*idées que la conscience d'une situation vraiment dangereuse faisait tourbillonner dans sa cervelle, la pensée lui était venue d'un moyen terme, d'un compromis, ménageant son honneur de chevalier et sa fidélité de sujet. Il pouvait renvoyer simplement les voyageurs, reposés et repus, sans encourir le reproche de cruauté. Au temps écoulé depuis leur arrivée à la Force, on devait penser que les sergents avaient perdu leurs traces : refermer la porte de la maison sur ces fugitifs, ce n'était pas les condamner à une capture certaine, puisque leurs persécuteurs étaient dépistés : c'était simplement les rendre à cette vie de hasards, de périls, de vagabondage qui était la leur, qu'ils avaient choisie de leur plein gré : ils ne rencontraient pas, chaque soir, au cours de leurs aventures, une halte aussi sûre, un repas aussi succulent. Et Raymond allait ouvrir la bouche pour arrêter les confidences et signifier un congé poli, lorsqu'il avait entrevu, dans l'œil brillant d'un des missionnaires, comme un soupçon du combat secret qui se livrait dans son propre cœur. Et alors, coïncidence terrible, en contemplant ce visage émacié, cette pupille dilatée pardi'effroi,ce regard împloraùt
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et doux comme celui d'un cerf qui se rend, il avait songé aux derniers adieux de son père, à la suprême expression d'angoisse de cette tête déjà marquée par la mort, d'où la vie, en s'échappant, avait jeté une lueur si pénétrante et si vive. Il lui avait semblé qu'en rejetant ce malheureux à ses bourreaux il allait commettre un parricide.
Et il avait accordé aux fugitifs, avec une insouciance généreuse, avec un défi imprudent à la malice des hommes, après le repas réparateur, l'aumône d'une soirée paisible, la charité d'une attention bienveillante à des récits de voyages, de prédications, d'épreuves, de fuites effarées à travers les Alpes, à travers les coteaux de Bourgogne, à travers les solitudes arides des Causses, espèce de roman poétique, moitié vrai, moitié imaginaire, où l'exaltation des narrateurs suppléant aux faits, quand les faits manquaient d'éclat, et substituant, avec une inconscience acquise par l'habitude, ce qui aurait pu être à ce qui avait été, brodait mille fantaisies intéressantes sur la trame parfois un peu lâche et terne de la réalité. Croyait-il tout ce qu'on lui disait, acceptait-il à la lettre ces descriptions enthousiastes des vertus pratiquées parmi les fidèles de Lombardie ou dans les villages de l'Arcadie vaudoise? Avec sa vieille expérience des conteurs méridionaux, si aisément dupes d'eusi-mêmes, ^i coutumiera de mente-
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ries naïves, presque touchantes à force de bonne foi et d'abandon, n'avait-il pas regardé d*un œil narquois, à maint passage difficile, ces pauvres apôtres poudreux et affamés qui se croyaient en conscience obligés de payer la royale hospitalité de Bellecombe par des histoires extraordinaires, en rapport avec la libéralité de leur hôte? Certes, rien ne ressemblait moins à une conspiration, à une connivence criminelle contre la paix de Pari s, contrôle Siège apostolique, contre le roi de France, contre les ordonnances du cardinal Saint-Ange et les statuts de Raymond VII, que Tentretien fortuit de ce jeune seigneur, nonchalamment accoudé sur sa chaise et prêtant une oreille complaisante et souvent incrédule aux aventures de ces vieux enfants, moitié confesseurs, moitié comédiens, qui l'étourdissaient de leur intarissable abondance. Et, lorsque, fatigué de cette cantilène sans terme qui, sous Tinfluence inspiratrice des vins clairs de l'Albigeois, se fût peutêtre prolongée jusqu'au matin, il avait fait reconduire les pèlerins dans la chambre des hôtes, s'endormant lui-même d'un sommeil paisible, combien il était loin de s'attendre qu'une action si simple, si naturelle, si dépourvue d'arrière-pensée, prendrait, par l'action infernale et mystérieuse de quelque dénonciateur, les proportions d'un crime d'état et aurait pour épilogue cet enlèvement subit, cette pro--
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cédure compliquée, insidieuse, énervante où l'adresse d'interrogateurs subtils faisait naître un délit nouveau de chaque réponse, et enfin cette lourde condamnation qui avait brisé sa vie et qui, après des années de captivité dévorante, le jetait, libéré mais non pas libre, sur le chemin d'un champ de bataille sans espoir.
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Tout en évoquant ces réminiscences et en écoutant ces plaîdoieries intérieures, Raymond était arrivé en un point de la vallée d'où les collines de la rive droite, infléchies dans la direction du couchant, démasquant brusquement le fond du tableau, la silhouette du toit paternel devait jaillir au-dessus de la coulée verdovante de Bellecombe. Il leva la tête, d'instinct, comme il le faisait toujours à cet endroit quand il entrait au logis, saluant ces murailles familières de briques rouges, cuites et recuites par le soleil de midi et dont les lignes accidentées se découpaient, comme à l'emporte-pièce, sur le bleu profond du ciel. A l'angle du corps principal, il avait élevé lui-même une tour d'architecture sarrazine qu'il aimait à reconnaître de loin, comme un phare au milieu des bois et d'où il se plaisait à contempler, par dessus les lignes de faîte du vallon, le poudroiement lumineux de la grande plaine, les rideaux de peupliers cachant et dénonçant à la fois le cours du
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âeave, les mamelons feuillus et sombres de la forêt de Bouconne, les terrasses de la Save et de la Gimone, et, plus loin encore, les sillons de collines de FArmagnac dont les derniers étages, aplanis et bleus, se confondent presque avec le ciel et donnent Fimpression d'un Océan terminal. Les yeux de Raymond cherchaient la tour : elle n'y était plus, ni les contreforts de l'enceinte, ni la poterne, ni la barbacane, ni ce massif de constructions percé de fenêtres irrégulières qui semblaient autant de regards fouillant curieusement la vallée. Il se retourna en quête de quelque repère : le site, contemplé cent fois, ne pouvait prêter à l'équivoque : si le château n'était pas visible de cette place, c'est qu'il n'existait plus. Raymond se croyait en proie à un mauvais rêve ; une sorte de fièvre l'avait saisi. Pressant le pas, il enjamba rapid^nent les dernières ondulations, rembourrées de mousse, qui bordaient la saussaie et, laissant à sa droite la gorge pittoresque par où le ruisseau de Pressac descend du Clôt du Loup, il aborda le petit chemin abrupt qui menait presque verticalement à la plateforme, Yacavalgador, comme l'appelait la langue sonore du pays, une de ces voies directes et raides, faites pour les piétons et pour les cavaliers et où les attelages de bœufs au pas prudent peuvent seuls s'aventurer sans danger* Parvenu au terme de cette montée, Raymond put mesurer d'un
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coup d'œil le désastre dont la révélation venait de le t)ouleverser.
On eût dit que la baguette d'une fée malfaisante avait tout détruit : de Thabitation seigneuriale il ne restait rien qu'une plateforme gazonnée, circonscrite d*une sorte de chemin de ronde où aboutissaient quatre sentiers herbeux et dont les abords laissaient soupçonner à peine le profil des anciens fossés. Pas même le vestige d'une ruine ; non seulement l'édifice avait été démoli jusqu'aux fondations, mais les fondations en étaient comblées et, sur l'emplacement de l'enceinte de la cour, des écuries, de la salle d'armes, quelques années de pluie et de soleil avaiéht suffi pour étendre une épaisse fourrure d'herbe d'un vert éclatant.
Raymond s'était préparé à un vif serrement de cœur en voyant la résidence patrimoniale aux mains d'étrangers; mais combien, devant la catastrophe accomplie, son émotion fut plus poignante et plus intense I Un voile lui passait devant les yeux ; ses artères battaient avec rapidité ; il se sentait secoué dans tout son être et chancelait comme un homme ivre, sans pouvoir détacher ses yeux de ce tapis vert, tout émaillé de fleurettes, tombeau imprévu et implacable d*un passé disparu comme le rêve. Et sur cette place vide, sur ce lambeau de vaine pâture, livré i Jamais aux jeux des enfants, aux danses rua-t
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tiquêSy au vagabondage des bêtes, son imagination, cette seconde vue, cette vue de Tâme dont l'acuité s'éveille quand les yeux du corps défaillent, rebâtissait le cher édifice avec une précision, un détail, une vérité, un accent de poésie et de grandeur inexprimable. Et ce n'était pas seulement l'habitation détruite qui ressuscitait devant le proscrit : la famille même, aussi effacée, aussi oubliée aussi anéantie que sa maison, sortait des limbes et revenait peupler ces ruines invisibles ; et ils étaient tous là, exacts au rendez-vous : l'aïeule bienveillante et diserte, brodant son étemelle tapisserie et racontant les histoires du vieux temps, le père assombri par le souvenir des grandes luttes, la mère aux yeux profonds, si pleins de tendresse et de douleur contenue, et les jeunes sœurs, égayant les salles de leurs gazouillements d'oiseaux, et faisant papillonner leurs robes claires sous les arcades des galeries et jusqu'à ce frère trop aimé, dont le doux visage d'enfant ne laissait pas deviner le cœur d'un traître. Devant ces apparitions qui, aux heures de captivité, avaient si souvent charmé et désolé à la fois son intelligence endormie, mais que l'harmonie du milieu rendait plus vivantes, le déshérité eut un rapide accès de faiblesse et un flot de larmes monta à ses paupières. Il foulait avec religion l'herbe touflue et fraîche qui recouvrait comme un linceul ce sol sacré.
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Les sentiments humains sont si compliqués, qu*à cette première impression de défaillance morale succéda bientôt une réaction. Après tout, puisque les morts n'étaient pas là, puisque la tempête avait dépeuplé le nid, mieux valait que le nid lui-même ne subît pas la souillure d'une profanation. Et puis, il y avait, dans cet anéantisssement d'un édifice de marque, une sorte de grandeur symbolique dont l'orgueil de l'homme d'ancienne race était secrètement flatté. Si la génération était rayée du livre des vivants, du moins, elle aurait disparu par un coup de foudre et cette butte solitaire en rendrait témoignage aux siècles à venir, jusqu'au jour du jugement.
Raymond promena ses regards sur les maisons du village; elles étaient pauvres, humbles et basses comme par le passé ; seulement, il y en avait quelques-unes de nouvelles ; et, çà et là, dans ces constructions de brique rouge, aux toits saillants, aux appentis de terre crue, apparaissait un seuilj un linteau, un montant de pierre, dont la fine arête et le profil étudié contrastaient, d'une façon étrange, avec la rusticité du bâtiment.
A ce moment, Raymond fut tiré de sa rêverie par des sons aigrelets de viole et de flûte jouant une marche joyeuse ; il reconnut le train d'une noce campagnarde qui faisait sa tournée de fête, les musiciens en tête, les mariés à la suitOi dans leurs plus beaux
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LA CONQUÊTE D*AUBIGEOIS 113
atours, Pessaim jovial des < donzels » et des « donzeUes » tout fleuris d'aubépine, nouant entre eux quelque projet de noce future, puis le cortège mêlé des parents, des amis, avec quelque vieille clopinante, quelque vieux essoufflé à suivre Tallure et le petit groupe final des traînards philosophes qui avaient pris leur parti d'être en retard et qui cheminaient, sans se presser, formant une arrière-garde raisonneuse. Cette colonne animée, bruyante, égayée par un bon repas, venait de déboucher des combes feuillues de Lapeyrouse et se dirigeait sur le village. En arrivant près de la butte gazonnée, les musiciens, loin de partager l'impression tragique dont le déshérité venait de caresser l'espérance, entamèrent un air de danse enragé et toute la noce, répondant à l'appel, se précipita sur le tapis vert et le piétina furieusement.
A l'approche de cette invasion, Raymond s'était dérobé derrière quelque taillis, en dehors des anciens fossés, d'où il put distinguer, sans être vu, les têtes qui se trémoussaient ; on avait formé le cercle autour de la plateforme ; les musiciens en occupaient le milieu et les vieilles gens, réduites au rôle de spectateurs désintéressés, bordaient la circonférence. On dansa trois ou quatre rondes, puis la procession se reforma, dans l'ordre classique et reprit sa marche du côté de Saintrlioup. Raymond put entendre
les philosopixes de l'arrière-garde qui s^extasiaient sur les agréments du jour et du lieu : € Depuis qu'on a démoli la Force, disait l'un d'eux, ceux de Saint- Geniès peuvent se flatter d'avoir la plus belle place de danse de tout le pays. »
Avant de rentrer à Toulouse, Raymond voulut revoir son ancien verger de Bellecombe, étalé sur la pente qui regarde le midi, en aval de la contrescarpe, n le trouva singulièrement hérissé et toufiù; on n'apercevait plus aucune trace des allées, où mille plantes sauvages avaient entrelacé leurs inextricables broderies. Les vieux figuiers, gras et tordus, dominaient ce fouillis de leurs bras bizarres tout chargés de feuilles. Raymond se laissa tomber de lassitude au bord d'un tertre qui formait comme une avant-scène sur le vallon.
En face de lui s'ouvrait, presque verticale, par l'effet de la perspective, la verte coulée des Albarèdes; contenue, à droite et à gauche, entre des masses plantées de chênes. Le soleil qui descendait en frisant, par le bois des Dames de Saint-Dominique plaquait, de loin en loin, sur le gazon, des traînées lumineuses et faisait étinceler comme autant de miroirs, quelques petites nappes d'eau, démasquées çà et là, dans les eaprices d'un cours littéralement serpentin, par les bouquets de saules, les osiers, les aulnes et les peupliers. Sur le flanc gau-
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LA CONQUÊTE D'ALBIOEOIS 116
che du vallon, dominé par la tour d'Estaquebiau et l'ancienne voie militaire de l'Albigeois, les bois des hospitaliers moutonnaient en plein rayon, et drapaient les pentes de leurs gros velours damassé, entre les gorges murmurantes du pas de la Roque et de Fontamaud. Au-delà, aux premiers plans de l'horizon encadré par Féchancrure des promontoires latéraux, s'étageaient les derniers gradins de la vallée, puis la plaine de THers, bornée par un rideau de grands arbres, le massif des collines de Montaudran, la silhouette entière de Toulouse, paresseusement étalée, au pied des falaises légendaires du Pech-Davy et montrant ses clochers, ses toitures de tuiles roses où flottaient, comme une gaze diaphane, quelques vapeurs de rivière. Plus loin encore, à demi estompés de teintes charmantes, les reliefs de Vieille- Toulouse, de Miremont, de Saubens, de Colomiers, marquant le seuil des deux vallées maîtresses du comté de Foix et du Comminges, vastes corridors évasés qui se perdent dans la brume; une série d'ondulations indistinctes, et, enfin, tout au fond, comme séparée de la terre par une zone de nuages, la grande muraille des Pyrénées, duCanigou au pic de Bigorre, découpant sur le ciel d'Espagne l'arête de ses sommets et de ses glaciers, le Garlitte, la montagne de Tabe, le Montvallier, dont la pjrramide triangulaire occupe le centre du tableau, le Cagire, les croupes
116 LA CONQUETE D*ALBIOEOIâ
neigeuses de la Maladetta et ce feuilletage de cimes dentelées qui se dégradent et fuient vers le couchant, laissant soupçonner Taplanissement des Landes et la grande met*.
. Le vent avait beau apporter, de temps en temps, quelques bouffées de marche nuptiale, Raymond, ressaisi par le charme de ce paysage familier, le premier qui eût frappé ses yeux d'enfant, n'entendait plus rien et se sentait envahir par le calme pacificateur qu'inspire le spectacle d'une campagne tranquille. Que tout cela était doux, recueillant, impassible ! Combien les châteaux détruits, les héritages voléSj les oublis vulgaires, les iniquités, les ingratitudes paraissaient choses infimes et passagères en présence de cette nature toi\jours jeune", toujours belle, toujours victorieuse et si majestueusement indifférente aux passions et aux violences des hommes !
Et sans doute, la scène offî*ait ce même aspect de sérénité irréductible, le jour où, sur ce coin de terre qui s'aperçoit, là bas, derrière Toulouse, au bord des plateaux de Saint-Germier, se jouait la terrible partie de la croisade. Il s'éleva peut-être un peu de poussière dorée, aux environs du prieuré de Muret, à l'heure où les chevaliers de France, de Flandres, de Champagne, de Bourgogne, d'Allemagne, conduits au carnage par lo Uon de Moutfort, se ruèrent sur l'ar-
nase
mée des comtes, immolèrent le galant roi d'Aragon et jetèrent à Teau, barbottant à travers leurs barques comme une volée de sarcelles efFarouchées, les milices consulaires de Toulouse.
De quelle furieuse tempête ce petit nuage de poussière n'avait-il pas été le précurseur ? Que de sang, que d'incendies, que de larmes dans cette plaine luxuriante où, pendant plus de vingt années, tant de bandes étrangères avaient promené le meurtre et le pillage I
A l'orient de la ville, Raymond distinguait, d'une façon fort nette, les croupes ondulées de ce Pech- Aimery, tristement célèbre, où, pendant trois mois, quatorze ans après }a bataille de Muret, Humbert de Beaujeu, lieutenant du roi Louis VIII, avait tenu son quartier général, avec les archevêques d'Auch et de Bordeaux, les prélats, les barons et les communes de Gascogne, et d'où il dirigeait la dévastation méthodique des vignobles, la fauchaison des blés et la démolition des bâtiments soupçonnés de pouvoir servir encore de forteresse.
118 LA CONQUÊTE D'ALBIQEOIS
OÙ est-elle, mon fils, la vieille maison, La vieille maison, si belle et si bonne, Où J'ai tant chanté, où J'ai tant pleuré,
Où J*ai vu tant de beaux enfants,
Innocents et doux comme toi ?
Cette cantilène romane, rhythmée et sans rimes, assez analogue aux mélopées qu'improvisaient les pleureuses du Midi, véritables filles de la Grèce, en accompagnant les funérailles, venait de s'élever, tout à coup, à quelques pas de Raymond, au milieu des buissons de roses, en dessous du tertre où il se trouvait assis. Il prêta l'oreille, sans quitter l'abri qui le dérobait aux regards de la chanteuse ; la voix poursuivit :
Où est-elle, mon âls, la vieille maison?
Tu ne la vois pas; elle est sous Therbe, Comme ceux qui m'y ont tant aimée ; Et personne non plus ne la voit, Personne, mon fils, que ta grand'mère 1
isau
Rajrmond se souleva troublé, se croyant dupe^^ine vision, et il aperçut, à travers les branches, une femme déjà âgée, mais droite et alerte, au proûl de sy bille, une grand'mère; elle s'avançait lentement, par le sentier encombré de fleurs, portant dans ses bras un petit enfant rose qui semblait l'écouter avec délices, les yeux perdus dans le vague du demi-sommeil. L'improvisatrice n'avait rien entendu et continuait sa chanson :
Je n'ai qu'à fermer les yeux pour la voir.
Au coin du foyer, lorsque Je suis seule, Dans la veille et dans le sommeil, Avec ceux qui Tont habitée !
Ils y sont tous, Je les entends !
J'entends la voix de la pauvre morte :
Alisen, soignez bien Tenfant, Aimez bien Tenfant, je m'en vais !
Deux larmes jaillirent sous les paupières de Raymond qui se crut transporté à plus de quarante ans en arrière, lorsque la fidèle Alisen, sa nourrice et sa seconde mère, l'endormait, parmi les buissons fleuris de Bellecombe, en inventant pour lui mille chansons. Il ne se sentait pas la force d'interrompre cette évocation du passé et il écoutait, avec sa curiosité d'autrefois, le développement du thème naïf.
Les hommes d'église sont venus :
Ils ont condamné, Us ont maudit \
Les hommes de guerre sont venus :
Ils ont détruit, ils ont rayagô ;
Les hommes de loi sont venus :
Ils ont tout mesuré, tout compté, tout pris!
Ce n'étaient pas des hommes de Dieu,
Qui sont pour bénir et pour consoler ;
Ce n'étaient pas des hommes de guerre.
Qui sont pour protéger et pour défendre ;
Ce n'étaient pas des gens de Justice,
Qui sont pour dire droit à chacun ;
Ce n'étaient tous que des gens de proie !
Leur plumage était varié.
Mais non pas leurs becs et leurs grififes !
A ce moment, un vol de pies traversa le vallon, poussant des cris aigres qui réveillèrent l'enfant de sa délicieuse somnolence ; 11 étira les bras et se mit à pleurer. Sa grand'mère cueillit une rose, la lui posa entre les mains pour le consoler et, s'asseyant sur l'herbe, parmi les lianes enchevêtrées, entonna un nouveau couplet :
Il n'est rien resté, pas môme une pierre ;
Mais le vent du bon Dieu est passé.
Il a porté de jolies graines ;
Elles ont germé, elles ont fleuri ;
Elles ont donné de belles roses.
Et ces roses sont pour l'enfant.
Il est beau, l'enfant, il est sage !
Il deviendra grand, il deviendra fort.
Il ne sera pas un chapelain.
Four tuer la foi chez les simples I
Il ne sera pas un soldat^
Pour faire pleurer les mères ;
Il ne sera pas un Justicier
Pour voler les héritages.
Il sera un bon laboureur.
Pour semer le blé du bon Dieu;
Il aura des bœufs roux comme Tor,
Que les oiseaux du ciel escorteront^
Conduisant le soc, bien droit, bien droit,
Du soleil levant au soleil couché.
— Alisen, dit Raymond^ dont la voix tremblait : Vous ne pourrez donc vieillir ? Vous composez toujours d'aussi belles chansons ? — et quittant sa retraite de feuillage, il descendit à côté de la chanteuse.
La pauvre femme eut un saisissement; elle ât un signe de croix, comme si Téclair venait de déchirer la nue.
— En Ramon ! s'écria-t-elle, la gorge serrée, est-ce bien vous ? et des pleurs abondants s'échappèrent de ses yeux, au grand désespoir de l'enfant qui se mit aussitôt à l'unisson.
Quand cette première explosion fut passée et qu'Ali sen put se convaincre de n'avoir pas devant elle un revenant, elle attacha passionnément ses regards sur cet homme qu'elle avait nourri de son lait, qu'elle avait aimé comme ses propres enfants et dont la disparition mystérieuse lui avait fait tant de fois maudire sa pauvreté et son impuissance.
— Votre voîxn'a pas changé, disaitrelle ; au premier mot, je vous aurais reconnu entre mille ; mais vous semblez avoir bien souffert.
Raymond lui révéla en peu de paroles cette mort de quinze années dont il venait à peine de secouer le suaire et lui donna le secret de la résurrection à court terme qui lui avait permis, avant de passer la mer, de faire un pèlerinage au berceau de son enfance.
Elle lui expliqua, de son côté, que tout le pays l'avait cru mort, que les démai'ches faites à Toulouse et dans les terres avoisinantes pour connaître les circonstances de sa an étaient demeurées sans résultat, que la plupart de ses fiefs, distribués par autorité de justice, avaient déjà plusieurs fois changé de main, que les bons serviteurs de la maison étaient morts, que les mauvais avaient cherché à tirer le meilleur parti possible de l'événement en s'enrichissant de quelques dépouilles, que certains misérables s'étaient même vantés de l'avoir tué pour se faire un titre à la faveur des puissants du jour, que la démolition du château s'était opérée, par corvées, assez peu de temps après son départ ; qu'on en avait parlé encore quelques mois, puis que le souvenir même s'en était perdu, la majeure partie de la population s'étant renouvelée ; qu'elle-même, Alisen, était devenue veuve ^depuis plusieurs années, qu'elle avait
quitté le village avec sa flUe Aliénor et que le mariage decette enfant et l'assignation d'une petite terre à son mari dans les dépendances de l'ancien fief de Saint-Geniès avaient ramené la mère et la fille dans les lieux même où s'était écoulée leur jeunesse. Raymond prenait une sorte de plaisir cruel à pénétrer les détails de cette réalité qui avait si longtemps, pendant les heures d'insomnie des Enmurés, hanté son cerveau malade comme une énigme indéchifla^able et obsédante.
— Que s'est-il passé, demandart-il, avant la démolition ?
— Ahl répondit Alisen, c'est un souvenir que j'aurai encore devant les yeux à l'heure de ma mort et qui m'a tiré bien des larmes. Après que vous étiez parti, mandé, disait-on, à Toulouse par un messager du comte et accompagné de vos deux serviteurs, le château demeura pendant quelque temps fermé.
C'était une nouveauté affligeante pour nous et, après deux ou trois jours, j'en étais inquiète. Au début, les miens me raillaient. Us me demandaient si je croyais encore vous avoir pour nourrisson et si j'étais la confidente attitrée de vos afikires. Je riais du bout des lèvres, mais je n'en gardais pas moins mon souci. Un détail surtout m'alarmait : je vous ai vu plus d'une fois, En Ramon, partir pour des voyages de guerre ou de fête ; mais que ces départs étaient dif-
férents I D*abord, on les annonçait à ravance, on les préparait ; durant plusieurs Jours, il y avait tout à Tentour, un mouvement d'allées et de venues ; ou faisait ferrer les chevaux; on apportait des vêtements, des coffres et, quand vous vous mettiez en route, il y avait, à votre suite, quelque bêtes pesamment chargées que les travailleurs des champs regardaient passer avec envie. Cette fois, aussitôt après la visite d'un homme à figure froide et aux lèvres serrées, vous vous en étiez allé précipitamment, avec les seuls effets que vous aviez sur le corps et vous n'aviez dit adieu à personne.
Les jours et les jours passèrent ; vous ne reveniez pas, et point de nouvelles. Unmatin, comme je faisais réciter la prière à ma fllle, alors bien petite, mon mari m'appelle, tout joyeux : Alisen I Alisen ! En Ramon est rentré! j'en éprouvai tant de joie, Dieu me pardonne, que la prière de l'enfant ne s'acheva pas.
— L'as-tu vu, t'a-t-il parlé ?— Il me répondit tranquillement : Je ne me suis pas rencontré à point sur son chemin pour lui parler ; mais je n'en sais pas moins ce que je sais et tu peux t'en assurer toimême ; le château est ouvert.
Je sors à la hâte, je regarde : hélas ! le château était ouvert, mais non pas de la façon habituelle ; le soleil y entrait par toutes les fenêtres à la fois ; on
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eût dit qu'on voulait purifier Tair après une mort. J'en eus le cœur tout serré. Je m'approche ; la porte de l'enceinte était close, le verrou tiré, ce que Ton ne faisait jamais pendant le séjour des maîtres. Je regarde par la serrure : j'aperçois trois ou quatre pauvres hères, mal vêtus, mal armés, qui jouaient aux dés sur le perron, avec de grandes lances appuyées contre le mur : Ceux-là, pensai-je, ne sont pas des familiers de la maison. En Ramon n'a pas ramené des compagnons de pareille mine. Je fais le tour du fossé, du côté des jardins, par où je croyais distinguer un bruit de voix. J'entends une parole aigre 9 glapissante, saccadée, qui semblait réciter dés litanies ; je prête Toreille : je reconnais des pas, des grincements de serrures, des remue-ménages de meubles et toujours la même voix de vieux renard qui disait : Item un berceau de bois de cèdre avec sa tenture, item un lit de noyer, item un rideau de velours incarnadin, item un manteau de drap d'Angleterre et, de temps en temps, cette voix s'interrompait pour dire : Y êtes-vous ? à quoi un autre personnage invisible, plus jeune, mais déjà façonné à la chanson nazillarde, répondait invariablement : Oui, maître ! J'éprouvai un tel saisissement que je me laissai tomber à terre. J'avais conscience d'un grand malheur. En Ramon, pensai-je, ne peut pas être là : ce n'est pas lui qui laisserait ces méchante
il ^. l"i JP ■ VOmiliLF , J— ■ '^-* L.
corbeaux salir de la griffe et du bec les reliques de sa mère, ce pauvre berceau où je l'ai si souvent endormi de mes chansons, ce lit sacré où ont rendu rame, depuis deux cents ans, tous les chefs de la famille, cette tapisserie de Flandres que la comtesse Jeanne lui a donnée à Toccasion de sa chevalerie. Non, En Ramon n'y est pas, on Ta pris, on l'a tué ; nous ne le verrons plus.
Je voulais m'en aller ; je n'en avais pas la force. Comme j'étais là, stupide, il se fit un grand bruit de branches froissées. Eric, votre chien familier, que je n'avais pas vu depuis votre départ, que je croyais auprès de vous, arrivait efflanqué, hagard, hors d'haleine, épuisé par une longue course. Il venait de faire le tour de l'enceinte sans pouvoir y pénétrer ; il se jetait à mes pieds, il m'interrogeait de ses beaux yeux doux et larmoyants, il poussait des gémissements de funérailles. Alors je ne doutai pas qu'une calamité irréparable ne se fût accomplie. Ce bruit avait brusquement interrompu les litanies de l'intérieur. Je vis se pencher entre les meneaux de la grande fenêtre l'homme qui dictait et son clerc, l'écritoire et le rouleau à la main : Item , dit le maître, un grand chien danois avec son collier.
Je rentrai plus morte que vive ; mon mari était aux champs; je l'attendis, consternée, sans oser sortir^ consolant ma fille que mon absence avait misç
en larmes. Parmi nos voisins, il y avait beaucoup de nouveaux venus ; personne à qui se fier. Depuis les événements, chacun est devenu soupçonneux et muet ; on a pris l'habitude de veiller sur sa langue, et bien souvent les parents même s'évitent. Quand Guilhem revint, son visage était bouleversé. Il déposa son outil à côté de l'àtre et il me dit : Alisen, il faut faire ton petit paquet, nous allons voir ta tante à Paulhac, elle est un peu malade et te réclame; je t'y laisserai quelques jours avec l'enfant et je reviendrai continuer mon travail. Je le regardai dans le blanc des yeux et je lui demandai : Comment astu appris que Na Rixen est malade ? Il me répondit avec embarras qu'un muletier de passage l'en avait informé ; je vis bien qu'il évitait mon regard et que sa volonté était absolue : je n'insistai pas. La frayeur m'avait saisie ; je m'empressai de ramasser nos bardes, de mettre ordre à la maison et nous partîmes pour la forêt, avec notre petit àne^ comme la sainte Êunille. Na Rixen était assise sur sa porte, au soleil, triant des légumes, le visage reposé, les yeux brillants; elle me parut beaucoup moins malade que je ne l'étais moi-même. Quand nous fûmes entrés dans la salle-basse, Guilhem lui dit : Je viens vous mener Alisen et Lianor; elles seront mieux ici que chez nous. Alors il raconta ce qu'il savait : votre condamnation à Toulouse, la confiscation de vos biens, l'ar-
rivée de garnisaires envoyés, comme il disait, par ordre du sénéchal.
— Ma fille, dit Na Rixen, ma maison est petite, mais elle est sûre ; perdus que nous sommes au milieu de la forêt, personne ne pense à nous. Ce n'est pas la première fois, toute pauvre que je suis, que je mets de braves gens à l'abri des routiers. Et toi, Guilhem, est-ce que tu ne veux pas rester avec elles ?
n lui expliqua qu'il ne jugeait pas à propos de laisser notre maison vide ; il n'en faudrait pas davantage pour qu'on la déclarât abandonnée et qu'on nous traitât en complices ; aussitôt qu'une sentence aurait été lancée contre nous, il se rencontrerait bien quelque voisin obligeant pour dénoncer notre retraite probable et les grands chênes qui entouraient la maison de Na Rixen ne nous sauveraient pas. Du reste, il n'y avait pas menace de guerre dans le pays ; il ne s'agissait que de l'exécution d'un mandat de justice ; c'étaient seulement quelques mauvais jours à passer. Avec ces grands diables de sergents, buveurs, paillards et blasphémateurs, qui allaient faire ripaille au château, il n'était pas prudent de laisser femme et enfant au logis.
Nous sommes restées quelques semaines à Paulhac: j'étais dans des transes continuelles. Ensevelies, pour ainsi dire, au milieu des bois, nous vivions sé«
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parés du reste du monde. Je faisais mille rêves effrayants ; quand le vent soufflait au milieu des chênes, il me semblait que j'entendais quelque cavalcade arriver au galop pour nous massacrer.
Na Rixen disait : nous vivons dans un temps bien triste ; tout Tordre ancien est renversé; tous les héritages passent à des inconnus ; on n'entend parler que de condamnations ; on ne voit que des bannis, des mendiants, des maîtres nouveaux; je crois que nous touchons à la fin du monde.
Le dimanche, quand nous allâmes à Téglise, il y avait à la porte un grand placard avec un sceau de cire rouge, j'essayai de lire; mais récrit était en latin ; à la sortie de la messe, avant que chacun ne s'en allât de son côté, le < bayle > des consuls annonça à son de trompe, d'ordre de monsieur le sénéchal, que tous ceux et celles qui voudraient acheter les meubles, joyaux, vêtements, effets, armes et armures, ayant appartenu au ci-devant seigneur de Saint-Geniès, condamné pour hérésie, n'avaient qu'à se rendre au château le mercredi suivant, heure de midi, où la vente au plus offrant en serait faite par les soins d'un commissaire subdélégué.
On avait tant vu de saisies et de ventes depuis quelques années que l'annonce de ce nouveau désastre ne pouvait produire grande émotion parmi des indifférents. J'entendis un paysan qui disait : Il fallait
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bien que celui-là y passât comme les autres. J^espérais que ce propos brutal serait relevé par une personne de Tassistance qui avait reçu de grands secours de votre famille : elle demeura bouche close. Un homme, richement habillé, qui sortait de l'église avec sa femme, questionna le bayle, d'un ton d'importance, sur les détails de la vente. C'était un corroyeur de Toulouse qui avait acheté récemment un vingtpquatrième de la justice basse de Paulhac et qui se faisait appeler déjà co-seigneur, parce qu'il possédait une rente noble de douze poulets. Quelques femmes s'approchèrent de moi pour m'interroger sur le mobilier du château. Elles savaient que je vous avais nourri et attendaient de moi un inventaire détaillé des chambres et des cuisines. Je leur répondis avec humeur que, depuis que vous étiez sevré, j'avais eu le temps d'oublier beaucoup de choses. Les larmes me suffoquaient.
Lorsque nous fûmes de retour au bois, je dis à Na Rixen : Je veux aller là- bas, mercredi. Je suis la seconde mère de notre pauvre seigneur. N'Armengart me l'a recommandé à son lit de mort; je lui avais promis que je ne l'abandonnerais jamais ; trop pauvre et trop faible pour le secourir, je veux du moins me montrer fidèle à sa mémoire. Quand j'ai perdu sa sœur de lait, je n'ai laissé à personne le soin d'envelopper son petit corps et de lui poser au fi:ont sa
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dernière parure de fleurs. Je ne sais ce qu'on a fait d'En Ramon ni où on l'a mis; mais, puisqu'on va tirer sa dépouille au sort comme la robe du Christ, je veux qu'il y ait encore, au milieu de toutes ces bêtes rapaces qui s'en disputeront les lambeaux, deux yeux de chrétienne pour pleurer.
Na Rixen me répondit : Tu as une bonne pensée ; on ne montre jamais trop de piété pour les âmes. Elle croyait comme moi, comme nous tous, qu'on vous avait tué.— Mais ne crains-tu pas d'être grondée par ton mari ? — Je vous laisserai Lianor, lui dis-je, et, sachant l'enfant en sûreté, il ne se fâchera pas.
Le mercredi, je partis au point du jour, la fièvre me donnait des ailes ; je me sentais si légère et j'avais la tête si pleine de mes pensées que j'arrivai au pont de l'Albarède sans m'en apercevoir. Là, je fis rencontre d'un muletier de la forêt de Buzet qui allait porter des fagots ; il me laissa monter sur une de ses bêtes et j'arrivai avant l'ouverture des enchères.
Il y avait, dans le village, une foule d'inconnus que le dépècement d'un mobilier seigneurial avait attirés de Toulouse et des consulats du voisinage ; beaucoup de nouveaux maîtres du pays, parlant entre eux une langue que nous ne comprenions pas, quelques hommes gros et parés que l'on disait être des changeurs de la ville ou des fermiers d'impôts, plusieurs marchands, des femmes de consuls et dQ
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docteurs qui avaient eu soin de mettre leurs collets de vair et leurs chaînes d'or pour montrer aux paysans qu'elles étaient de condition privilégiée et prêtes à remplacer les dames nobles. Il v avait aussi beaucoup de juifs, barbus, crochus, Toeil allumé ; quelques-uns venus de très loin, avec de longues houppelandes fourrées et des bonnets de peau de loutre. Us portaient leur rouelle jaune sans aucune honte; ils palpaient les étoffes, ils soupesaient les joyaux, ils flairaient partout, de leur nez busqué, comme de vrais limiers d'enfer. C'était surtout pour eux que se donnait la fête.
La vente se fit dans la grande salle, parée de ses tapisseries à personnages, comme le jour de votre baptême ou de votre chevalerie. Je m'étais glissée inaperçue dans un coin où je m'accroupis. C'est de là que j'ai vu disperser, un à im, tous les débris de ce luxe accumulé par plusieurs générations, tous les ornements de cette maison hospitalière où j'avais si longtemps vécu ; et, chaque fois que je reconnaissais un de ces meubles familiers qui me rappelaient vos vieux parents, votre mère, les joies de votre enfance et les miennes, je sentais au cœur un coup de poignard.
Lorsque l'on mit en vente ce beau crucifix d'or émaillé que votre ayeul avait rapporté de Constantinople et sur lequel j'avais croisé les mains froides
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de N'Annengart, au moment de son dernier soupir, il se produisit un mouvement dans la foule ; les acheteurs moyens s'effacèrent, laissant le champ libre aux maîtres du marché. La bataille fut vive et longue. Ce fut un juif d'Aragon qui l'emporta. Quand les doigts jaunes et osseux de cet Espagnol s'allongèrent pour saisir l'image de notre Sauveur, la prirent par les pieds et l'enfoncèrent, la tête en bas, dans la poche intérieure d'une houppelande doublée de soie, je me cachai le visage dans les mains en sanglotant ; il me semblait que je venais de voir Barrabas.
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Alisen se tut : le flot montant de ses souveiurs rétouffait; tout ce passé dont elle venait de remuer les images endormies réveillait cette réserve de douleurs qui est au fond de toutes les âmes humaines, au bout d'une longue carrière. Raymond, non moins ému, suivait en silence toutes les phases de cette évocation ; l'enfant dormait. Pendant cette minute de calme, il sembla au chevalier que le fouillis de branches touffues formant un rideau le long du sentier venait d'être froissé avec précaution; il prêta l'oreille. Alisen, qui avait remarqué son attitude, se leva sans bruit et, se rejetant vivement en arrière, fit remarquer à Raymond un personnage à figure bilieuse qui allongeait un cou de grue derrière un tronc d'arbre, comme pour chercher à saisir au vol quelques lambeaux de conversation. En se voyant aperçu, le curieux fit un rapide plongeon derrière 9on écran de verdure, mais avec tant de maladresse
que les branches en crépitèrent comme si un sanglier les avait foulées.
Alisen haussa les épaules : — Il y a toiyours, ditelle, des gens qui ont du temps à perdre. Voilà un imbécile qui passe sa vie à épier, à écouter derrière les murs, à mentir, à médire. Nous l'appelons TEspion. Quand vous regardiez la place de la Force, vous ne voyiez personne, mais lui vous voyait ; il était blotti dans quelque coin, comme une bête malfaisante, pour vous observer ; il vous a suivi sans se montrer et maintenant il était là, peut-être depuis que nous parlons, aussi attentif à notre entretien que si sa vie en dépendait...
— Quel genre d'homme est-ce ? demanda Raymond.
— Bien fin qui pourrait le dire ; mais il a de ces mines basses qui ne trompent point et il suffit d'entendre un instant sa parole enfiellée pour savoir à quoi s'en tenir ; il circule sur son existence, sur les expédients dont il a vécu, une foule de légendes honteuses qui ne valent pas la peine d'être éclaircies. Heureusement, je le crois aussi lâche que méchant ; mais c'est un oiseau de mauvais augure que je n'aime pas à rencontrer.
Les taillis de Yacavalgador avaient repris leur tranquillité et la musique des insectes résonnait seule dans le silence de la campagne.
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Raymond songeait à se retirer, mesurant de l'œil la distance qui le séparait de la tour de Saint-Jean ; mais Tattrait des réminiscences réveillées Tenchaînait sur place ; il ne savait pas se détacher de ces lieux riants et tristes qu'il allait quitter pour jamais. Il prenait comme une revanche de la longue période d'ignorance, de mutisme, qui avait torturé son esprit pendant la captivité et toujours de nouvelles questions lui montaient aux lèvres.
Il demanda ce qu'avaient pensé les hommes de la terre en présence d'une catastrophe aussi peu méritée.
Alisen hésitait: — Vous savez, dit-elle, ce que sont les hommes ; il y en a de tous, de bons et de mauvais, de fidèles et d'oublieux. Ceux qui vous connaissaient comme moi et qui gardaient la mémoire des bienfaits de votre famille ont partagé votre désolation ; mais nous en avons vu d'autres — et ce n'étaient pas toujours ceux qui devaient se croire les moins obligés — dont l'impression était difiérente ; quand ils ont vu qu'ils n'étaient pas enveloppés dans le désastre de la maison, ils en ont pris assez facilement leur parti ; quelques-uns ont mieux fait encore ; ils ont cherché à en profiter. Les heureux, les puissants, les riches, habitués à ne voir que des visages soumis et des politesses souriantes, ne soupçonnent pas asse? ce qui se cache 4© sentiments farouches^
d'envie, quelquefois de haine, sous ces masques de convention. Il n'est rien de tel que des changements de fortune pour révéler des nouveautés imprévues,..
— Je vois, dit Raymond en souriant, que, si je cherchais des compagnons pour reconquérir mon héritage, ce n'est pas ici que je les trouverais...
— Hélas I reprit Alisen, je ne sais pas dans quelle partie du comté il vous serait facile d'en découvrir. Le sentiment qui domine ce pays, c'est la fatigue de la guerre. Il faut dire aussi que nous avons beaucoup souffert ; tant de massacres, tant de villes détruites, tant de vignes arrachées, tant de bois coupés, tant de terre en friche, tant de champs livrés aux ronces, ont fini par produire un égoïsme et une indifiêrence universels. Les actes de violence et d'injustice n'inspirent plus l'indignation ; il semble que ce soit un spectacle inévitable ; chacun cherche uniquement le moyen de s'accommoder des maux du temps au mieux de ses intérêts et de se mettre à l'abri, soi et les siens. La seule pensée de recommencer les grandes luttes dont nous avons été témoins pendant notre jeunesse ferait éclore dans le pays des milliers de délateurs qui ne craindraient pas d'acheter leur repos à tout prix. Les vieilles bannières n'ont plus de tenants.
n y en a qui prétendent qu'avant la venue des hommes de France les choses allaient en perfection
dans le pays et que le comté de Toulouse était un paradis. Ce n'est pas vrai. Je n'avais pas encore assez d'âge, à l'époque de ces malheurs, pour y faire grande réflexion ; seulement, j'ai beaucoup entendu parler par de vieux parents d'expérience et de bon conseil, de ce qui était et de ce qui n'est plus et, peut-être à force d'écouter les récits de nos veillées, en ai-je appris plus long qu'on n'en savait dans les châteaux. Votre père, En Ramon, était un bon et loyal seigneur dont je n'ai entendu dire que du bien, et si le témoignage des hommes de sa terre avait suffi pour le préserver de disgrâce, vous seriez encore, à l'heure qu'il est, dans votre grande salle, occupé d'affaires dignes de vous, au lieu de prêter l'oreille, assis sur l'herbe comme un vagabond, aux propos d'une vieille radoteuse. Mais, pour un seigneur qui avait gardé la simplicité et la droiture des anciennes mœurs et qui vivait au milieu des siens, en bon père de famille, combien d'imprudents, d'égarés, de fous ! Que de personnages de marque, lorsque le château était debout, sont venus s'asseoir à votre grande table et deviser joyeusement, de qui les palefreniers, en épongeant les chevaux, racontaient mille histoires ridicules, honteuses ou effrayantes ! Mon aïeul, le berger de votre grand-père, un vieillard tout blanc que je vois encore, enveloppé dans sa dalmatique de laine brune, promener ses bêtes sur
les plateaux, le disait souvent : « Gela ne pourra pas durer, ces gens ont perdu la tête ; ils ne croient à rien, ils ne respectent rien ; ils n'aiment que les parures, les bijoux, les festins, les jongleurs et les baladines. n leur faut de l'argent pour satisfaire leurs caprices, et quand il s'agit de s*en procurer, aucun scrupule ne les arrête. » Le vieux berger avait raison. Ce luxe, cette vanité, ces fêtes continuelles ont fait commettre beaucoup d'injustices, d'usurpations, de violences, porté le désordre, Fenyie et l'iniquité dans les familles, inspiré des résolutions criminelles et suscité de véritables actes de brigandage.
Vous voyez d'ici, au-dessous des garrigues de l'hôpital et du âef de Bolens, le bois de Maldenier, dont les chênes verdissent le long des pentes du Rieucros ; il n'a pas volé son nom. Combien de fois, quand de pauvres marchands longeaient cette futaie malfamée, des gens apostés n'en sont pas sortis, réclamant un droit de péage dont il leur eût été bien difficile de montrer le titre ! Heureux encore quand ils se contentaient d'une taxe injuste et n'emmenaient pas quelque bonne mule avec sa charge !
Ces hommes avides ne respectaient pas davantage les biens de Dieu ; le pays n'a pas oublié l'époque où la plupart des églises de la contrée, Saint- Geniès , Saint-Loup , Saint -Pierre -des -Combes ,
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Saint-Martin-des-Cracelles, étaient sous le coup de rinterdit, parce que des seigneurs séculiers en déte-* naient iniquement les revenus et les dîmes, répondant par des sarcasmes et des opprobres aux revendications des légitimes bénéficier s.
Je n'ai pas d'aveuglement quant aux gens d'église : j'en ai connu de dissolus, d'insolents, de cupides, qui ne faisaient point honneur à leur robe ; il m'est arrivé de rougir de honte en voyant monter à Tautel ou promener fièrement leurs regards sur les fidèles, des prêtres sacrilèges dont la vie démentait les enseignements. Mais les faiblesses, les fautes, les crimes même de serviteurs indignes n'étaient imputables qu'à leurs personnes et non à la doctrine qu'ils trahissaient ; les méfaits de quelques bénéficiers ne justifiaient point l'usurpation des bénéfices. Ce n'est qu'après coup, la spoliation accomplie, qu'on s'est avisé de la représenter comme le juste châtiment d'œuvres mauvaises. De quel droit, d'ailleurs, ceux qui se faisaient les exécuteurs de cette prétendue justice, osaient-ils toucher à l'héritage de Dieu, de ses saints, de ses pauvres ? Parce que quelques prieurs inconséquents dissipaient leurs revenus en équipages, en meutes, en parties de chasse, fallait-il violer la volonté des mourants, s'emparer des églises champêtres, en recueillir les dîmes, supprimer les legs authentiques, faits par nos î^ïqu^,
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pour la conservation de la doctrine, pour l'instruction, pour l'hospitalité ?
Combien les nobles, les puissants, les riches, qui ont participé à ces iniquités ont commis acte d'imprévoyance ! Qu'ils ont été aveugles et sots en faisant des prêtres chrétiens un objet de dérision et de moqueries, en apprenant aux enfants à les huer, à les poursuivre sur les grands chemins, à leur jeter des pierres ! Certes, plus d'une fois, ceux qui se sont vu insulter ainsi comme de mauvais comédiens n'étaient, en effet, que des acteurs et des acteurs au-dessous de leur rôle. Mais comment n'a-t-on pas vu, derrière le serviteur impuissant, incapable ou indigne, le maître et le seigneur du monde dont on ruinait en même temps l'autorité dans l'esprit des ignorants et des faibles ?
On dit que les grands de la terre peuvent se passer de Dieu ; je n'en sais rien, ne l'ayant jamais été et j'incline plutôt à croire que c'est là un aflreux blasphème; mais ce que je sais bien, c'est que, pour les pauvres, pour les faibles, pour les humbles comme moi, pour ceux qui sont obligés de subir le joug du labeur quotidien et de suivre, tête baissée, du berceau à la tombe, le sillon où ont marché leurs pères, pour ceux qui n'ont, aux douleurs insépara-
bies de la vie, aucua de ces dédommagements procurés par l2t ricl^esse ou par la puissance, la brutale
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suppression des espérances et des consolations d'une justice étemelle est l'acte de brigandage le plus abominable qui se puisse concevoir. Autant vaudrait tuer le chien de l'aveugle et jeter son bâton au feu. Bien peu d'entre nous peuvent supporter le grand vide et abandonner impunément des pratiques, liées, depuis des siècles, à tous les événements de notre vie. La plupart n'ont déserté le chemin de l'église que pour apprendre celui des assemblées. En répudiant les prières maternelles, ils ont ouvert l'oreille aux incantations des nouveaux docteurs; ils se sont livrés sans défense aux rêveries, aux chimères, aux instigations criminelles de tous ces prêcheurs d'aventure qui rôdent sans cesse dans les lieux déserts et qui pénètrent nuitamment, comme des voleurs, au cœur de nos plus pauvres villages pour y semer la révolte et la folie...
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Cependant le jour baissait; Tombre qui couvrait déjà tout le côté droit du vallon, venait d'éteindre les dernières émeraudes dans la prairie des Albarèdes et commençait à remonter sur Fautre flanc, le long des chênes. L'air avait subitement fraîchi, plus que ne le comportait Pheure et la saison. Il se produisait une de ces brusques sautes de vent qui amènent, en quelques minutes, un véritable coup de théâtre. Au grand balayeur d'horizons, l'Autan, qui détachait tout à l'heure encore, avec une netteté si parfaite, l'arête bleuissante des Pyrénées sur la limpidité du ciel d'Aragon, avait succédé l'haleine pluvieuse de l'Océan. Alisen se retourna du côté de Gastelnau ; sur la belle teinte pourprée, allumée par le couchant derrière les Mottes, s'élevait avec rapidité une muraille de nuages opaques; en un clin d'œil, la ligne des montagnes se déroba derrière un rideau de gaze uniforme ; puis les coteaux de Vieille- Toulouse, couchés sur la plaine comme un énorme
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poisson, s'effacèrent à leur tour ; un voile passa devant les clochers de la ville et les noya l'un après l'autre, envahissant peu à peu la butte des Augustins, les peupliers de l'Hers, le mont Mazalguier, le fief des Caraborda et limitant le paysage aux terrains accidentés du premier plan.
Alisen s'était levée ; elle ramenait à la hâte un pan de ses vêtements sur le visage de l'enfant endormi :
— Il faut quitter la place au plus vite; tout en parlant du passé, nous nous sommes laissé gagner par l'orage qui tourne déjà sur Belbèze et va nous envelopper. Si la pluie nous prend avant d'être à l'abri, je puis m'attendre à être rudement tancée par Lianor ; elle ne plaisante pas quand on laisse mouiller l'enfant.
Raymond hésitait, ne sachant trop quelle route suivre. — En Ramon, cria la berceuse qui arpentait déjà le coteau de son pas alerte ; vous ne pouvez rentrer à Toulouse par un temps pareil. Vous attendrez la fin de l'orage à la maison.
À ce moment^ une brusque déchirure enflamma le ciel au-dessus de la plaine de la Save, un éclair lui répondit sur l'horizon de Toulouse et un roulement de tonnerre, répercuté par le double écho des gorges de Pressac, résonna bruyamment dans les profon-* ijlôttrs de la vallée ; Alisen ât un signe de croix ^
LA CONQUETE D^ALBIGËÔÏS U5
pressa Tenfant contre son cœur et prit la course à travers les hautes herbes, murmurant à demi- voix la formule d'invocation populaire :
Sainte Barbc^ sainte Fleur,
La vraie Croix Notre-Seigneur...
Le déshérité tressaillit en reconnaissant cette prière naïve qu'il avait lui-même si souvent répétée, de ses lèvres d'enfant, sur les genoux de sa mère. Cela non plus n^avait pas changé.
La tempête faisait rage ; les larges gouttes de pluie, apportées par les souffles d'avant-garde, devenaient de plus en plus pressées et crépitaient avec une violence inouïe ; le vallon était invisible ; c'est à peine si les bras tors des vieux figuiers plantés au bord du tertre laissaient voir leurs silhouettes fantasques et si, par instants, la rafale secouant le rideau liquide qui s'abattait sur le sol, le contour légèrement estompé des promontoires s'ébauchait au milieu des tourbillons, Alisen et Raymond cheminaient péniblement, à grands pas, à travers les terres glissantes, où leurs pieds commençaient à marquer de profondes empreintes ; l'eau coulait par torrents dans tous les fossés ; les fugitifs traversèrent le chemin de Saint- Loup, crevassé par les roues des chars et le sabot des bœufs, les pacages piétines par les troupeaux et, longeant un ruisseau embroussaillé dont les taillis
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servaient de refuge à des milliers d'oiseaux effarouchés par Forage, ils atteignirent la maison.
Lianor était en dedans de sa porte ouverte, anxieuse, hagarde, les yeux enflammés ; elle arracha l'enfant des bras de sa mère : — Vous m'avez fait mourir de peur, dit-elle; il y a une heure qu'on voyait monter la nue sur Bruguières; où donc étiezvous?
— Lianor, répondit la mère, ne me gronde pas : regarde les joues de l'enfant ; elles n'ont pas reçu une seule goutte de pluie. J'avoue que nous aurions pu rentrer plus tôt ; mais j'ai fait une rencontre si étonnante que ma distraction est pardonnable.
Regarde, Lianor, celui qui vient s'asseoir à notre pauvre foyer : est-ce que tu ne reconnais pas En Ramon, notre bon seigneur ?
— Il faudrait que Na Lianor eût une mémoire bien merveilleuse pour me reconnaître, répliqua le laydit. Quand je suis parti, elle n'était qu'une gracieuse enfant aux cheveux blonds ; elle est aujourd'hui une belle jeune mère tout aussi blonde, mais très imposante, tandis que moi, ma pauvre donzelle, je ne suis plus ni blond ni brun; j'ai perdu mes cheveux à la bataille.
Lianor fît une révérence en rougissant; c'était, en effet, une belle jeune femme^ droite, élancée, les yeux clairs, encore asàez jolie, quoique les fatigues
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dô là vie rurale et celles de la maternité eussent déjà légèrement fané cette fleur d'adolescence qui passe si vite sous le hâle. En reprenant possession de son enfant, qu'elle rapprochait d'un feu pétillant de broussailles, sous le vaste manteau de la cheminée, elle avait graduellement perdu l'expression un peu farouche qui accentuait son visage ; elle aurait pu coudoyer cent fois En Ramon à la ville ou même au village sans le reconnaître, ne l'ayant pas revu depuis sa huitième année. Seulement il lui était resté, de l'arrestation, de la fuite à Paulhac, des émotions de la famille^ des allées et venues de sa mère, de ses larmes, de ses récits cent fois recommencés de la démolition du château, une sorte d'eflfroi mystérieux dont elle ne pouvait se défendre en regardant, assis sur le vieil escabeau de chêne, ce ressuscité inattendu, ce revenant d'outre-tombe, arrivé par une nuit d'orage, comme le chasseur noir des contes de fées.
Ce sentiment d'eflfroi ne s'atténua point, lorsque Alisen lui eut raconté, en peu de mots, la captivité d'En Ramon, sa sortie des Enmurés, son prochain départ pour la Terre-Sainte et la circonstance toute naturelle qui l'avait ramené au milieu de ses anciens domaines. Elle regardait instinctivement autour d^elle avec inquiétude, à mesure que sa mère
parlait et couvrait son oufmt de baisers^ le serraut
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d'une main fiévreuse, comme si elle eût craint qu^à la suite du proscrit quelque hôte de malheur eût pénétré dans le sanctuaire domestique.
Rajrmond, très fatigué, meurtri par Tondée, séchait ses vêtements dans l'àtre et retrouvait, avec une joie triste, ces détails d'intérieur rustique, familiers à son enfance et qu'il n'avait pas revus depuis si longtemps.
La pluie continuait de tomber avec violence ; on entendait le clapotement de l'eau qui ruisselait des toitures , le long des tuiles de terre cuite et bondissait en cascades sur le cailloutis du seuil ; le vent qui s'engouf[î:*ait par instants sous le manteau de la vaste cheminée chassait dans la salle quelques poi« gnées d'étincelles et, secouant furieusement la flamme d'une lampe à trois becs, suspendue par une chaînette, faisait danser d'une façon fantastique, sur les murs blanchis à la chaux et sur les poutrelles saillantes du plafond, les ombres démesurément agrandies des trois interlocuteurs. Un éclair éblouissant, pénétrant tout à coup par l'imposte d'une porte basse et par l'entrebâillement d'un volet qui grinçait sur ses gonds avec un bruit aigre, inonda de clartés soudaines les courtines des lits, l'armoire, la huche au pain, alluma une touche de lumière sur la serrure du bahut, et fit jaillir, de la profondeur des ténèbres, subitement dissipées, la bombe d'un chapel
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de fer, les mailles métalliques d'une cotte et les ressorts d'une arbalète.
— Na Lianor, demanda Raymond, êtes- vous devenue la femme d'un homme d'armes ?
La jeune femme releva la tête et, non sans une légère pointe de vanité :
— Mon mari n'est pas homme d'armes, dit-elle, mais, avant de m'épouser, il a fait la guerre en France et en Gascogne.
Alisen l'interrompit : — Il est bien vrai de dire, observa-t-elle, que les mariages sont écrits au ciel. Mon beau-fils est venu de bien loin pour me prendre cette petite ; il est du royaume d'Ecosse. Celle qui l'a nourri de son lait ne pensait guère à nous, pas plus que nous à elle. Voici comment la chôsffe est arrivée :
Quand il a été connu dans le pays que vous ne reviendriez plus, quand une foule d'arpenteurs, de notaires, de sergents du diable sont venus mesurer, dépecer, adjuger vos terres et qu'il s'est abattu sur la contrée nombre de marchands et de changeurs de Toulouse, nous avons mené une vie fort malheureuse. Beaucoup de gens du pays avaient disparu : ceux qui étaient restés et qui, pour la plupart, — Dieu les pardonne — s'étaient assez adroitement accommodés de vos dépouilles, nous tenaient en défiance, comme des témoins importuns. La fidélité que nous çivioas vouée à votre maison, les regrets que
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nous inspiraient votre perte nous étaient imputés à crime. Un tas de misérables malvivants, voleurs, joueurs et blasphémateurs, s'avisaient de témoigner un mépris comique aux derniers amis de l'excommunié : la pureté de leur foi se trouvait offensée par notre tristesse.
Un matin, mon mari, qui avait dévoré en silence beaucoup d'humiliations et d'amertumes, me dit : — Cette existence ne peut durer ; j'ai , depuis quelque temps, un projet qui me tourmente et qui m'a empêché de fermer l'œil de toute la nuit. Les officiers du comte de Poitiers, qui est le frère du roi de France et le mari de notre comtesse Jeanne, bâtissent de tous côtés des villes pour repeupler le pays, livré, depuis les guerres, aux renards et aux loups, et donnent de grandes ft*anchises aux hommes qui vont les habiter. Depuis le malheur du maître et la démolition de la Force, nous n'avons ici que des tristesses ; nos yeux ne peuvent se résigner à l'aspect de ce pâtus désolé qui, par la malice des méchants, a remplacé l'habitation d'une si belle et si bonne famille ; nous-mêmes, nous sommes traités en suspects et tenus à l'écart comme des pestiférés ; il n'y a pas d'espoir que les morts reviennent nous rendre ce que nous avons perdu. Faisons comme tant d'autres, ramassons nos petites épargnes et allons nous établir bourgeois de bastide, A peu de frais, nous
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aurons un emplacement de maison au bord d'une rue, un terrain pour la culture, beaucoup d'exemptions et de dispenses qui nous rendront la vie plus facile ; et puis, quand notre Lianor sera grande et en âge d^être recherchée, il lui sera plus avantageux d'être la fille d'un bourgeois du comte que d'un mi*sérable tenancier de Saint-Geniès.
Je lui répondis : Si Ton m'avait prédit autrefois que j'irais mourir loin de ce village où sont morts tous les miens, on aurait eu beau me parler de franchises, de bourgeoisie et de toutes les exemptions du monde , on m'aurait mise au désespoir ; mais , après ce qui s'est passé, et devant les nouveautés que nous voyons tous les jours, rien ne m'attache plus à ce pauvre pays. Où tu voudras aller, j'irai, et plaise à Dieu de bénir ta résolution !
Quelques jours après, ayant réglé toutes nos affaires et emballé notre modeste mobilier, nous allions prendre possession d'un lot de maison bourgeoise, avec pré, jardin, vigne, terre labourable et bois, dans une ville neuve, sur la lisière de l'Agenais, au, milieu d'une belle plaine, bien arrosée, la plus fertile et la plus riante du moQde. Dans les premiers temps, la nouveauté du spectacle nous charmait et le plaisir de nous voir maîtres d'un petit domaine sur lequel pesaient seulement des charges assez légères,^
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nous récréait des tristesses de rémigration. Nos illusions n'eurent pas longue durée.
Elu somme, rinspiration n'était pas heureuse ; nous avions cru trouver, dans une résidence nouvelle, Toabli des cruels événements qui avaient troublé notre tranquillité ; mais ces souvenirs voyagèrent avec nous ; notre éloignement des lieux où nous avions constamment vécu nous sembla plus pénible que nous ne l'aurions supposé ; rien ne pouvait remplacer pour nous le régime paternel de votre Camille et cette communauté d'intérêts, de joies et de peines dont votre bienveillance héréditaire^ augmentée par les années^ nous faisait une douce tradition. Nous eûmes une maison commode, spacieuse, bien syourée, le long d'une de ces rues tirées au cordeau que les agrimenseurs avaient tracées au milieu des champs, aboutissant à une place carrée, entourée d'arcades. Notre bastide avait une bonne clôture de palissades et des portes solides que l'on fermait soigneusement à nuit close, au son de la cloche, comme dans une ville maîtresse et qui nous mettaient sûrement à l'abri des coureurs d'estrade. Le fondateur avait octroyé à notre communauté de belles franchises, plusieurs foires annuelles, dès consuls qui portaient la robe mi-partie et un sceau municipal marqué de ses armes. Mais la population était singulièrement mêlée. Une fois la décision prise de créer une ville
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dans le désert, on n'avait eu d'autre souci que de la remplir d'habitants, sans trop s'inquiéter de leur qualité^ et il en était venu de bien étranges. Il y avait iie pauvres serfs, dignes d'intérêt, qui s'étaient dérobés aux rigueurs de barons tyranniques ; mais il se rencontrait aussi de mauvais payeurs qui se dérobaient à leurs dettes, de mauvais serviteurs qui avaient trompé la confiance de leurs maîtres et qui cherchaient à se transformer en bourgeois cossus avec le produit de leurs rapines. On empêchait bien les serfs appartenant aux seigneurs du voisinage d^opérer cette métamorphose, afin d'éviter des revendications périlleuses ; mais, pour les gens de lointain pays, l'impunité était à peu près certaine. Même avec la majorité des serfs honnêtes, les transactions offraient peu de sûreté. La plupart d'entre eux, pour se procurer le pécule de premier établissement, avaient dû recourir à des prêteurs, alléchés par les programmes séduisants de la fondation, où la fertilité des terres et l'excellence commerciale de l'emplacement étaient célébrés en termes pompeux. Les nouveaux bourgeois avaient beau se mettre à l'œuvre avec les meilleures intentions ; le produit ne répondait pas à ,leur attente ; ou bien les terres avaient été flattées et le défrichement exigeait de grandes fatigues ; ou bien quelque circonstance imprévue, une guerre de barons voisins, une disette,
une peste suspendaient brusquement tout commerce ; il 7 avait des échéances lourdes, des refus de paiement, des poursuites ; tel qui eût suivi le droit chemin avec des années prospères^ devenait malhonnête sous l'aiguillon de la pauvreté ; et c'étaient des colères, des récriminations, des querelles, des difficultés sans fin. Joignez-y le fléau des gens d'affaires^ des courtiers, des notaires brevetés par toutes les puissances imaginables pour noircir du parchemin et tirer de l'argent aux pauvres, notaires apostoliques, notaires royaux, notaires seigneuriaux ; il n'y a pas jusques aux consuls de Toulouse qui ne se soient passé la fantaisie, depuis quelques années, de créer des notaires d'autorité impériale, pour l'honneur de les faire comparaître devant leur cour, d'y recevoir le serment et d'exiger d'eux une taxe ; moyennant cette simple formalité, il n'y a si mince clerc qui ne se croie en droit d'instrumenter par tout l'univers et de faire la chasse des actes, à la ruine et au déshonneur des familles. Quand ces gens s'abattent sur une contrée, autant vaudrait une armée de sauterelles. Que nous en avons vu passer de ces tristes sires, dans notre bastide, maigres, les dents longues, salement vêtus, venant des pays pelés, des causses , des montagnes, apportant leur appétit aiguisé par la famine, leur âpreté au gain, leur accent gascon, auvergnat, rouergat, provençal, se décriant les uns le^
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autres^ se faisant une guerre à mort et n'ayant d'autre souci que de spéculer sur la mobilité de toutes ces petites fortunes improvisées, si promptes à changer de mains ! Nous étions singulièrement dépaysés au milieu de cette foire continuelle^ mon pauvre mari et moi, avec nos habitudes d'ordre, de régularité, de labeur calme et notre besoin d'estime et de conâance réciproque. Guilhem avait parfois des accès de découragement et de tristesse à me fendre rame, et, pour ma part, si je n'avais pas eu les jolis yeux et la voix câline de lianor pour me faire prendre mon mal en patience, je crois que j'aurais tout quitté ; mais nous endurions beaucoup dans la pensée de constituer une petite dot pour notre fille
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Lianor fit un brusque mouvement. Ecoutez ! ditelle. On prêta Toreille ; le mugissement du vent dans les bois continuait à résonner et les vieilles serrures, en grinçant, jetaient des sifflements doux et tristes.
— Qu'as-tu entendu ? demanda la mère ; Lianor, d\in geste impérieux, commanda le silence et ses yeux fixés du côté delà porte, prirent une telle expression d'inquiétude que l'enfant se mit à pleurer. Elle le pressa doucement contre sa poitrine, en le couvrant de baisers pour le calmer et pour étouffer ses cris. Alors on put distinguer, non loin du seuil, un bruit de pas écrasant la terre détrempée de pluie.
— C'est James qui arrive, dit Alisen, rassurée. Sa fille répondit à voix basse : Ce n'est pas sa démarche; il y a longtemps qu'il serait entré, si c'était lui. En effet, ces pieds qui, de temps en temps, faisaient jaillir une flaque d'eau, n'avaient pas la franche allure du maître de maison rentrant au foyer. Alisen
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se leva et courut à la porte. Comme elle allait en soulever le loquet, on frappa discrètement et, sans une seconde d'intervalle, le battant s'ouvrait : deux ombres se détachaient sur les demi-clartés de la nuit.
— N'Alisen, demanda une voix de femme, est-ce que vous n'avez pas vu notre chevreau noir ? Il n'est pas rentré à l'étable et nous craignons qu'il ne se soit égaré.
En répondant qu'aucune bête étrangère ne s'était mêlée avec les siennes, Alisen remarqua des yeux de braise dont le regard sondait les profondeurs de la salle. Lianor avait quitté son siège et, l'enfant toujours dans les bras, cachait le côté droit de l'âtre. Raymond ayant poussé du pied quelques brindilles de fougères sèches, il s'éleva une vive flamme dont l'éclat illumina un instant toute la pièce.
— Vous avez des visites ? demanda la chercheuse de chevreau. Alisen répondit prudemment : — C'est un passant qui laisse finir l'orage. — S'il va loin, il aura de la peine à trouver sa route ; car les chemins sont bien abîmés ; mais, chez vous, la maison est grande et, s'il veut attendre à demain, vous ne manquerez pas de place pour l'abriter.
Alisen laissa tomber cette observation. — Mère, dit Lianor d'un ton d'impatience ; il ne faudrait pas laisser la porte ouverte, avec cette bise de glace : l'enfant va tousser toute la nuit.
158 LA CONQUETE D*ALBIQEOIS
— Adieu, N'Alisen, tenez-vous chaudement ! exclama le personnage muet qui escortait la questionneuse : nous allons chercher ailleurs.
— Ds n*ont pas plus perdu de chevreau que nous, dit Lianor à sa mère, quand la porte fut refermée ; les bêtes ont trop d'esprit peur rester dehors en temps d'orage. C'était pure curiosité, pour savoir qui est entré chez nous.
— Est-ce que ces gens sont du village ? demanda Raymond ; je n'ai pas reconnu leurs voix.
— Ce sont les Alrics, dit-elle ; il sont anciens, mais ils n'en valent pas mieux; ils possèdent un petit héritage, assez maigre, que leur unique souci est d'arrondir par tous les moyens possibles et il n'y a pas si misérable rapine qu'ils dédaignent, dans l'espoir d'éviter une dépense ; je crois qu'ils commettraient des crimes par économie.
Qu'ils m'ont fait souffrir ces malheureux, après la ruine de votre maison ! ils n'avaient qu'une idée en tête: arracher secrètement quelques épaves du grand naufrage. Les démolitions de la Force avaient été achetées en bloc par un maître maçon de Toulouse qui les débitait dans tout le pays ; durant quelques mois, des monceaux de matériaux restèrent accumulés sur place. Chaque nuit, les gens au chevreau noir et bien d'autres se glissaient comme des couleuvres au milieu de ces décombres, emportant,
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qui une pierre taillée, qui une poutrelle, qui une planche. Le maître maçon, s'apercevant que sa provision baissait à vue d'œil, prit le parti de louer des chars à bœufs qui lui emportèrent, en quelques voyages, les meilleures pièces. Sans cette précaution, je crois qu'il n'aurait pas sauvé une brique. Il vaut mieux pour vous. En Ramon, que vous passiez les mers; car, si vous reveniez résider sur votre terre, vous retrouveriez, presque dans chaque maison, des preuves du pillage.
— Cette fois, c'est lui ! s'écria Lianor qui, sans souci d'interrompre la narration de sa mère, venait de bondir sur ses pieds et courait à la porte, préparant son flls aux baisers de bienvenue ; un pas sonore et franc, qu'elle aurait reconnu entre mille, se rapprochait rapidement du seuil ; le battant s'ouvrit et James, ruisselant d'eau, fit son entrée. C'était un vrai montagnard des hautes terres, blond aux yeux clairs, grand, avec la dignité simple de sa race et cette noblesse instinctive d'allures que développe le métier des armes. En un clin d'œil, tout en embrassant son fils, il distingua l'ombre assise au foyer domestique et, à l'aspect d'un inconnu, un léger nuage passa dans son regard ; mais Alisen, qui avait appris à lire dans sa pensée, par amour pour sa fille, ne laissa pas à ses inquiétudes le temps de prendre corps ; elle s'était levée précipitamment et, en dix paroles, avec cette volubilité cordiale qui lui mettait le cœur sur les lèvres, elle eut expliqué à son gendre la visite inattendue,
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L'Ecossais s'avança vers Raymond, le salua avec cette courtoisie correcte qui témoigne de la confraternité des gens de guerre, rapprochés, malgré la distance des rangs, par les périls communs et les similitudes de l'existence.
— Notre maison, dit-il, fait un pauvre hôtel pour im chevalier; mais la tempête est comme la bataille ; elle dispose à se contenter de tout. Si vous daignez vous asseoir à notre table, vous y trouverez, faute do mieux, le pain d'un homme loyal.
Raymond, rasséréné par cet accueil, répondit quelques-unes de ces paroles gracieuses où excellaient les seigneurs méridionaux, tous plus ou moins poètes ou familiers de poètes, et, tandis que les deux femmes s'empressaient pour terminer les apprêts du repas et le rendre moins indigne de la présence d'un hôte illustre, James jetait dans l'âtre de nouvelles brassées de branches sèches et posait sur les vieux landiers de fer, en s'excusant, des bottes toutes trempées d'où montait un nuage de fumée.
— Il y a bien longtemps, dit-il, que nous n'avions eu pareil orage: c'était à ne plus se reconnaître dans les sentiers du bois ; j'ai cru, un instant, que je ne passerais pas le Rieucros qui couvre toute la prairie des Albarèdes et qui mugit comme une grosse rivière...
Il ajouta, au bout d'un instant : — Si je n'avais eu
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hâte de rassurer les femmes que je savais demimortes de peur, avec un tel déchaînement de tonnerre, je serais demeuré à l'abri dans une cabane de bûcherons ; j'y suis entré en passant, mais je n'ai pas eu la patience d'y faire long séjour.
— Quand on est attendu comme vous l'êtes, répliqua Raymond, il y aurait bien mauvaise grâce à ne point se presser — et il jeta sur Lianor, toute rougissante, un regard d'admiration dont l'Ecossais sentit son amour-propre délicatement flatté.
— Je ne sais, répliqua-t-il en souriant, par qui l'Espion était attendu, mais je vous réponds que le mauvais temps ne ralentissait pas sa marche ; je l'ai aperçu, au plus fort do la pluie, dans le fond de la Combe ; il allait comme un beau diable, la tête basse, avec sa figure patibulaire : quand il a entendu mon pas, il s'est rejeté derrière les taillis, prudent comme un malfaiteur qui a toujours peur de se laisser voir. Le pauvre hère se donnait une peine bien inutile ; j'avais d'autres soucis en tête que de m'occuper de lui.
— Où allait-il, ce gueux, demanda N'Alisen qui, tout en voltigeant autour de la table, n'avait pas perdu un mot de la conversation.
— Qui peut savoir, à pareille heure ? du côté de Castelmaurou, peut-être. Du reste, l'ouragan n'avait pas découragé les rôdeurs ; à vingt pas de la maison,
au tournant de la grande haie, j'ai aussi rencontré les Alrics...
— Comment, encore ! Ils ne vous ont pas demandé leur chevreau noir ?
— Ils ne m'ont rien demandé du tout et ont plutôt fait semblant de ne pas me voir. Je suppose que, suivant leur habitude, ils ont profité de la grande bataille du ciel, qui tient toutes les honnêtes gens enfermés, pour aller ramasser quelque gros fagot dans les bois ; c'est généralement pendant la nuit qu'ils approvisionnent leur bûchère aux dépens des voisins. En m'apercevant, ils doivent avoir enfoui leur butin dans quelque fossé où ils viendront le reprendre quand ils nous jugeront endormis. Ce sont gens qui font de la nuit le jour, comme les chouettes ; en voilà qui ont du moins le mérite de ne pas craindre les revenants.
En goûtant le pain frais et compacte, fortement mêlé de seigle, le quartier d'oie conservé dans le sel, le gâteau d'œufs et de farine doré au four et le vin aigrelet des coteaux du Girou, Raymond, dont cette hospitalité cordiale secouait un instant les préoccupations personnelles, se fit raconter en détail les circonstances qui avaient amené le montagnard d'Ecosse à contracter mariage dans le Toulousain et à recevoir une assignation de terres confisquées. C'était un des mille exemples de l'influence extraordinaire qu'aux
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époques de grandes commotions politigues les événements généraux exercent sur cette pauvre individualité humaine, déplacée, emportée, balayée par le tourbillon des faits, comme une paille que chasse le souffle de la tempête.
Attaché à la fortune d'un noble du haut pays dont le père, ayant pris parti, comme le roi d'Ecosse Alexandre, pour le prince Louis de France contre Jean Sans-Terre, à la faveur des troubles qui suivirent l'octroi forcé de la grande Charte, avait accompagné en France le flls de Philippe- Auguste, après la défaite du comte du Perche à Lincoln et la funeste bataille de Douvres, James, englobé dans la destinée de son chef de clan, se trouvait du nombre assez considérable de ces Ecossais qui, par sympathie de race, comme par haine contre leurs dangereux voisins d'Angleterre, s'étaient, pour ainsi dire, naturalisés en France et prenaient une part si active et si glorieuse aux luttes du suzerain contre son rebelle duc d'Aquitaine. C'est ainsi qu'il avait figuré, avec la vaillance et la fidélité de sa nation, dans beaucoup de ces petites mêlées sanglantes qui se renouvelaient, à chaque instant, sur la lisière du Toulousain, soit du côté de Gascogne, terre féodale où l'humeur batailleuse des seigneurs bannerets compliquait et avivait la grande querelle , soit sur les riantes collines de l'Agenais et du Quercy où une frontière
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indécise et des titres contestés servaient de prétexte à mille conflits locaux. Tout en jouant hardiment de répée et de l'arbalète, James avait un fond d'humeur douce et affective qui lui faisait désirer de ne pas porter indéfiniment le hamois, en se refusant les joies du foyer et de ne pas terminer sa vie dans une solitude hargneuse, comme tant de ses vieux compagnons d'armes , dont l'âme, bronzée par la bataille et par l'aventure, semblait fermée à tous les sentiments humains. Dans cette pensée, au lieu de sacrifier au jeu et à l'orgie les parts de prise qui lui étaient assez libéralement octroyées par ses chefs après des journées heureuses, il s'était peu à peu constitué un fond de réserve, avec le secret espoir d'aller s'établir quelque jour dans une campagne paisible et d'y fonder une famille. Cette poignée de florins d'or, qu'il portait toujours sur lui, dans une bourse de cuir dissimulée sous son équipement, et qui représentait, à ses yeux, un avenir de paix et de sécurité relative, avait subi bien des risques, au cours de ses disgrâces momentanées, coups de main manques, surprises, défaites, captures, qui marquaient de tant d'épisodes, à jamais ignorés, les étapes de sa vie guerrière, quand une circonstance fortuite, relevant sa fortune d'une façon tout à fait inespérée, l'avait rapproché du but au moment même où il renonçait presque â ratteindre,
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Dans une rencontre fort vive entre les gens du comte de Poitiers et ceux du roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, sur les bords de la Charente, le hasard du combat Tavait mis à côté d'un sénéchal du comte, au moment où le cheval de cet officier, acculé à la rivière par un gros d'ennemis, allait perdre pied et tomber en plein courant, en y entraînant son cavalier. Devant l'imminence du péril, James avait senti ses forces décuplées et, par un tour d'adresse et de vigueur qui avait fait l'admiration des deux partis, il était parv^enu à maintenir la bête glissant déjà le long de la berge escarpée, à rendre au chevalier son équilibre et à refouler la presse autour de lui, pour lui permettre de se dégager, tout en gardant luimême cinq ou six pointes de flèches plantées dans les mailles de sa cotte, sans parler des contusions terribles qui avaient bleui sa peau, sous le fer, en vingt endroits de son corps. Le sénéchal, arraché à une mort certaine par cet acte d'héroïsme, dont les deux camps firent grand bruit, récompensa royalement son sauveur. Il obtint pour lui, du comte de Poitiers, une assignation sur sa trésorerie qui lui assurait une condition honorable pour le reste de ses jours et lui confia la garde, à la frontière agenaise, d'un petit château, récemment repris sur les Anglais ; ce château était voisin de la ville neuve où
lo mari d'Alisen avait pris ses lettres de boi^rgeoisie,
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L*Ecossais, qui ne perdait pas son idée de vue, avait fréquenté assez assidûment les marchés, les foires, les fêtes de la bourgade naissante qui était le centre de population le plus rapproché de son poste. Les jolis yeux de Lianor, son air modeste et Thonnêteté de ses parents avaient fait le reste. Puis, comme le comte de Poitiers, très économe de son argent monnayé, dont les arrières.-pensées de croisade fraternelle lui commandaient de faire de grosses réserves, répugaait à servir des pensions en espèces sonnantes, il avait ordonné à son trésorier, suivant un usage très répandu à cette époque, de convertir en assignation de terre confisquée, d'une valeur correspondante, la largesse annuelle qu'il avait charge de faire à l'Ecossais. En vérifiant Tétat des lots disponibles, le choix du trésorier était tombé sur une portion du fief de Saint-Geniès a^ugée au comte de Poitiers, comme comte de Toulouse, en vertu du droit d'encours ; et voilà par quel jeu bizarre de la destinée la pauvre Alisen était revenue, belle-mère d'un tenancier comtal, recueillie par sa fille depuis la mortdeGuilhem, décédé peu de temps après le mariage,dans le pays de sa naissance qu'elle croyait avoir quitté pour toujours; et voilà comment elle pouvait, devenue grand*mère, promener son petit-fils parmi les buissons fleuris de Bellecombe et endormir ses douleurs enfantines en lui chantant les beautés de laForce disparue.
168 LA CONQUâTE D*ALBIGfiOlS
C'était rétemel tableau du recommencement de toutes choses, de la vie qui renaît au milieu même des dépouilles de la mort ; une obscure application de cette loi impassible qui fait germer la fieur parmi les décombres et qui pose un nid, joyeux et chantant, dans les crevasses de l'arbre foudroyé.
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Là ÔÔNQtjèTE D*ALBIGEÔIS 169
A la fin du repas, Raymond marqua Tintention de se retirer, alléguant que le ciel était éclairci. Lianor entr'ouvrit une petite fenêtre et fit observer en efiet que le vent avait balayé les nuages et que les étoiles brillaient du plus vif éclat. Mais ni Alisen ni son gendre ne furent d'avis de laisser partir leur hôte, L'Ecossais insista surtout pour le retenir en donnant d'excellentes raisons. Il est vrai que la pluie avait cessé de tomber et que les éléments, comme fatigués d'une violente explosion de colère, semblaient promettre une période de calme ; mais on entendait encore de tous côtés le bruissement des eaux qui descendaient des toitures, le bruit des feuilles qui s'égouttaient et le fracas du Rieucros qui, grossi de ses contingents des bois transformés pour l'heure en torrents, se brisait, à tous les tournants, contre les saules et les peupliers immergés et remplissait la vallon de sa grande voix.
Voua coxmaissezi dit le tenancier, Tétat de nos
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chemins après un pareil orage; depuis que vous avez perdu le pays de vue, vous ne sauriez pas vous reconnaître dans les passages difficiles; d^ailleurs, la contrée n'est pas sûre pendant la nuit ; quoique nous ne soyons pas en guerre, il rôde, incessamment, au débouché de nos bois, des bandes de mauvais garçons qui n'épargnent guère les voyageurs attardés ; il se produit fréquemment des attaques à l'issue de la gorge du Rieucros et, quant à la plaine de l'Hers et à ses tavernes mal famées, je n'ai pas besoin de vous rappeler quelles rencontres elles ménagent aux passants. Il y a comme une malice de la fortune qui tient les gardes du viguier constamment éloignés des endroits critiques et, pour ceux des Consuls, ils ont assez à faire aux quartiers suspects du Bourg, sans perdre leur temps dans la grande Lande. En outre, vous trouveriez les clôtures de Toulouse fermées ; la ville a bien perdu ses remparts depuis la paix, mais non ses barrières, et ce n'est pas la peine de vous mettre en route pour demeurer, jusqu'à la cloche du matin, dans les décombres des anciens fossés, refuge ordinaire des coupeurs de bourses.
Raymond eut beau objecter en souriant que la bourse d'un hôte des Enmurés n'était pas de nature à éveiller d'ardentes convoitises et, qu'en voulût-on à sa vie, au point où il en était, le sacrifice lui en semblerait peu pénible ; James répondit gravement
LA CONQUETE D*ALBIGEOIâ 171
que c'était toujours un grand mal que de mourir sans se reconnaître et qu'un chevalier qui avait fait le serment de combattre les infidèles en Terre-Sainte n'avait plus le droit de compromettre, par son imprudence, l'accomplissement de son vœu. Alisen, avec sa sollicitude maternelle, joignit ses instances à celles de l'Ecossais et Raymond se vit obligé de se rendre. Seulement, ce fut à son tour de se montrer intraitable, quand on voulut lui céder un des lits de la famille. Il comprit sans peine, à la disposition des lieux, que l'on n'avait pas de chambre des hôtes à lui offrir et il exigea, sur le ton du commandement, qu'on lui ouvrît, sans plus de façons, une petite grange haute, située au dessus de l'étable, où il s'étendit en véritable homme de guerre, sur une litière de paille sèche. La construction était grossière ; par les vides de la charpente, bourrés de brindilles, on apercevait les étoiles, mais la chaude atmosphère de la salle-basse où ruminaient tranquillement les bêtes de travail, pénétrait à travers le plancher mal joint et la porte ouverte. Raymond entendit s'assoupir un à un les derniers bruits de la maison hospitalière, le va-et-vient des femmes, le gazouillement de l'enfant, la prière du soir récitée à haute voix par Alisen, et, après avoir savouré quelques instants cette grande paix de la campagne, qu'il trouvait autrement douce et bienfaisante que la paix sinistre
du Mur de Toulouse, il s*enâonnit d'un profond sommeil.
Son imagination, fatiguée parles entretiens et les émotions du jour, fut visitée de rêvesconfus dont la lassitude du corps triomphait assez vite, mais qui se renouaient et s'enchevêtraient les uns avec les autres, mêlant les images les plus disparates de scènes gracieuses ou terribles, de visages aimés et de figures grimaçantes, de fêtes et de batailles, de tableaux champêtres et de supplices.
Vers le milieu de la nuit, les chiens hurlèrent, avec cette intonation lugubre qui, dans le silence des ténèbres, donne le frisson aux enfants et aux femmes. Le petit-fils d'Alisen en fut réveillé et pleura. Tandis que sa mère le consolait, James se leva pour prêter Toreille et vérifier les verroux ; il visita rétable où le calme était parfait, les bêtes soufflant de leurs naseaux humides et n'ouvrant quà demi un œil voilé sur le passage du maître ; il les flatta du revers de la main, regarda au dehors par les soupiraux, ne vit rien que le ciel clair et les arbres noirs et rentra se coucher. La paix de la nuit recommença et Raymond se rendormit.
Quand il rouvrit les yeux, un rayon de lumière rose pénétrait à travers les ouvertures de son abri et prêtait aux vieilles charpentes et aux murailles rugueuses l'éclat des plus magnifiques tentures ; la
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fête de l'aube était dans tout son éclat. Comme le chevalier se mettait sur pied et se débarrassait des brins de paille attachés à ses vêtements, avec l'impression de bien-être que donnent à la fois le repos de la nuit et l'aspect d'une radieuse matinée, il lui sembla qu'un bruit de voix inconnues remplissait la maison. Il n'y prêta d'abord aucune attention, connaissant les habitudes bruyantes des campagnards et croyant à quelque échange de propos insignifiants sur le programme de travail de la journée, lorsqu'il lui parut que certaines paroles étaient prononcées avec l'accent de la colère et que des sanglots y répondaient. Il se hâtait de descendre, déjà inquiet, quand la porte de l'étable s'ouvrit bruyamment et des hommes armés pénétrèrent dans ce lieu sombre, au grand émoi des bêtes, qui, cessant de mâchonner leur pâture, tournaient la tête vers les visiteurs et faisaient des mouvements désordonnés. En apercevant Raymond qui posait les pieds sur les derniers échelons, ces hommes coururent à lui, se saisissant de ses bras pour l'empêcher de se mettre en défense, lui lièrent les mains avant qu'il n'eût le temps de se reconnaître et le poussèrent brutalement dans la salle-basse.
Raymond eut alors sous les yeux un spectacle de désolation: l'Ecossais, le feu au visage, violet de colère, les yeux injectés de sang, les poings fermés,
était acculé contre la muraille et contenu à grand'-
peine par deux malandrins ridiculement accoutrés, qui le menaçaient de lui couper la gorge, s'il ne cessait pas toute résistance. En bon Calédonien, malgré son indignation, James ne perdait pas la tête et ré* clamait Texhibition du mandement. A deux pas de lui, accroupie sur le sol et cachant Tenfant dans sa poitrine, Lianor terrifiée, tout en larmes, fixait sur les sergents le regard d'une bête effarée à qui Ton vient d'enlever ses petits. Alisen, plus morte que vive et blanche comme son linge, prenait le ciel à témoin de la violence qui lui était faite et ne cessait de répéter : € Mon Dieu ! mon Dieu ! »
Il y avait, au milieu de la salle, un personnage à figure basse, à museau de fouine, pauvrement vêtu, qui paraissait le chef de l'expédition. En voyant entrer l'excommunié poussé parles sergents, il approcha un escabeau de la table, s'y assit avec l'importance d'un homme qui comprend la dignité de sa profession, tira de sa trousse fanée une écritoire, une plume, une cédule de parchemin et se mit en mesure d'instrumenter selon les règles de l'art.
Alisen, à qui l'entrée du prisonnier venait de rendre son énergie, s'avança vers la table, s'apprêtant à expliquer la rencontre fortuite qui avait amené Raymond de Saint-Geniès à passer la nuit sous son toit.
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LA CONQUÉTB D*ALBIGEOIS 175
— Taisez-vous, menteuse! lui cria de sa voix sèche le notaire criminel, nous savons à quoi nous en tenir sur la sincérité de votre parole. Vous comptiez faire envoler l'oiseau pendant que vous nous trompiez; mais nous étions aussi fins que vous.
Alisen, profondément troublée quand les agents de la Temporalité s'étaient montrés à sa porte, avait, d'abord, sans réflexion, nié la présence d'un étranger, et ce mensonge maladroit, inspiré par le désir si légitime d'épargner de nouveaux dangers à son hôte, ayant reçu un démenti presque immédiat, la mettait à la merci du tabellion. Elle garda le silence et se rongea les poings, le sein soulevé par les sanglots.
Raymond, dont la première pensée, en pénétrant dans la salle, avait été de regarder ses trois hôtes au blanc des yeux et à qui l'aspect navré de ces pauvres gens attestait trop bien leur parfaite sincérité, eut une rapide intuition dé ce qui s'était passé. Il comprit que l'espion de 1' € acavalgador » avait entendu une partie de sa conversation derrière les taillis de Bellecombe, qu'il l'avait pris pour un hérétique en quête d'aventure et qu'alléché par l'espoir du marc d'argent, assuré en vertu des statuts de Raymond VII à tout révélateur de manichéen ou de vaudois, il s'était hâté de le dénoncer à quelque grefle juridictionnel, dont la chasse aux hérétiques formait
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depuis longtemps le casuel le plus apprécié. Gomme sa situation vis-à-vis de l'Eglise était parfaitement régulière, depuis les lettres d'absolution de l'Evêque de Toulouse et l'affiliation à la chevalerie de Saint- Jean, l'affaire ne pouvait être redoutable, pourvu qu'elle eût un dénouement légal. Mais elle pouvait en avoir un autre et là était le grand danger. Les limiers qui chassent pour leur compte ne sont pas les moins à craindre : ceux qui tenaient Raymond n'avaient pas mine à se laisser aisément enlever leur proie. Le conflit de juridiction entre le comte et l'évoque était en ce moment d'une ei?Erême violence; quelle condition plus favorable aux actes d'arbitraire subalterne qu'une pareille lutte d'autorité ?
En ce qui le regardait personnellement, Raymond n'avait pas d'inquiétude, étant désormais placé audessus de la crainte et de l'espérance : le coup de main dont il pourrait être victime de la part des gens de sac et de corde qui avaient opéré son arrestation ne ferait peut-être qu'abréger sa vie de quelques semaines ou de quelques mois ; la position des chevaliers chrétiens en Terre-Sainte devenait chaque jour plus précaire, et, dans les missions dangereuses que donnait le Maître de l'Hôpital, un nouveau réconcilié n'avait pas chance d'être épargné. Mais Raymond s'alarmait des conséquences possibles de son malheur pour les gens simples et bons qui lui
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LA CONQUÊTE D'aLBIGEOIS ITl
avaient offert l'hospitalité. Cet espionnage exercé autour de leur maison par les visiteurs nocturnes qui, sous rimpulsion du dénonciateur, étaient venus constater de leurs yeux la présence de l'étranger au foyer domestique ; le soin avec lequel on en avait surveillé les abords trahissaient des jalousies, des cupidités fort éveillées. Qui peut dire quel vague désir de pillage, de lucre infime, de confiscation, avait mis en mouvement ces tristes intelligences et combien de successeurs présomptifs ne visaient pas la possession de ces arpents de terre, de ces bêtes de labour, de cette modeste habitation compromise par le sommeil d'un hérétique ? Quoi de plus facile pour le notaire criminel dont la sournoise assurance trahissait une grande expérience de méfaits de tout ordre, que d'imaginer, sur son parchemin, pour légitimer l'assassinat, une scène fabuleuse de résistance ? Le principal héros disparu, son corps livré aux flammes, comme il arrivait des restes d'un relaps convaincu, la partie était belle pour les faux témoins, pour les inventeurs de calomnies lucratives. Fallait-il que la seule bonne action commise peut-être, depuis bien longtemps, dans ce pays démoralisé par l'abus de la force et le bénéfice de la trahison, cet abri de quelques heures loyalement donné à un ancien proscrit, devînt, pour ces innocents, une cause de deuil et de ruine? Devant cette
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hypothèse rapidement entrevue, Raymond triompha des sentiments de dégoût et de lassitude que justifiait trop bien cette nouvelle disgrâce et n'eut d'autre souci que de dégager ses hôtes, en maintenant à sa propre capture le caractère d'un acte juridique et en évitant tout ce qui pouvait servir de prétexte à faire sortir les lames des fourreaux.
— En vérité, dit-il, s'adressant du regard aux maîtres de la maison, je ne sais quelle folie vous a pris tous. Pourquoi donc, N'Alisen, avoir fait mystère à ces gens-là du refuge que j'ai trouvé chez vous pendant l'orage et du hon sommeil que j'ai goûté dans votre grange? Il n'y a pas de canon ou de décrétale qui oblige à laisser les chrétiens se morfondre sous la pluie si l'on peut leur donner un gîte. C'est en niant un acte de courtoisie aussi naturel, quand d'autres yeux m'avaient observé, que la suspicion a été mise en éveil. Et vous, maître James, pourquoi prendre si farouche contenance î Vous n'étiez pas ici au champ de bataille. Je me trouve assurément l'objet d'une méprise; s'il existe un mandement dirigé contre un malfaiteur, je suis prêt à comparaître devant le juge qui l'a décerné et je n'aurai pas besoin de longues explications pour lui prouver que ses agents ont fait fausse route et se sont égarés sur une mauvaise piste.
Ce langage mesuré produisit sur l'assistance des
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impressions fort différentes. Alisen, qui ne quittait pas des yeux le prisonnier, n'eut pas de peine à comprendre, avec sa pénétration ordinaire, que la modération de Raymond était voulue et qu'il avait sans doute des raisons sérieuses pour ne révéler son nom et sa condition qu'à un officier de justice d'un ordre plus relevé; elle veilla donc sur sa langue avec une extrême attention et se contenta d'excuser sa réponse négative par le trouble où l'avaient jetée le tapage fait à sa porte et les interrogations menaçantes des sergents ; en même temps, elle jetait des regards suppliants à son gendre pour Texhorter à ne pas contrarier le plan de leur hôte. L'Ecossais finit par saisir le sens de cette muette adjuration ; mais il avait beaucoup de peine à se résigner : — Il est inouï, disait-il, que l'on se présente au domicile d'un libre tenancier, les armes à la main, et qu'on Tinterroge sur les habitants de sa maison sans exhiber le mandement d'un juge...
— Je ne mets pas en doute l'existence d'un mandement, reprit Raymond ; le maitre notaire est trop bien informé des ordonnances pour mettre ses appariteurs sur pied sans commission ; mais c'est la commission elle-même qui est erronée, par l'articulation de faits inexacts ; tout cela s'éclaircira beaucoup mieux au siège de la juridiction.
Jj^ notaire éprouvait une grande perplexité; il
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avait fait bien des captures d'hérétiques ou de suspects et se croyait passé maître dans l'art de réfuter les dénégations intéressées ; mais l'attitude, le ton, le regard de son prisonnier déconcertaient tous ses souvenirs. Quelque bruit s'étant fait dans la pièce voisine, il eut un tressaillement d'effroi, comme si la tranquillité de Raymond cachait quelque guet-apens. C'était un bœuf qui, se trouvant négligé à l'heure de la pâture, était venu flairer la porte et, en passant, avait fait tomber une fourche. Un sergent, qui partageait rémotion de son maître, s'étant élancé dans la direction du bruit, se trouva en présence de deux gros yeux calmes qui le regardaient paternellement et de deux naseaux luisants qui lui envoyèrent une bouffée de fumée au visage. Raymond ne put réprimer un sourire : — Il ne faudrait pas, dit-il, empêcher ces braves gens de soigner leurs bêtes ; si vous avez à me conduire quelque part, le plus tôt sera le mieux.
Rassuré par l'évanouissement de ses craintes de surprise, le notaire, pour sauver la dignité de la profession et ne pas céder, devant les sergents, aux injonctions de son prisonnier, déclara qu'avant de se mettre en route, il devait, en vertu de sa commission, s'assurer des bagages de l'étranger et rechercher, notamment, s'il n'avait pas caché dans quelque soupente, des livres condamnés par l'Eglise, des
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La CÔNQtETE D*ALBIGEÔIS 181
Anciens ou Nouveaux Testaments en langue vulgaire ou tout autre écrit prohibé.
Il n'y avait aucune raison pour gêner une perquisition aussi peu redoutable. En fait de manuscrits, la maison ne possédait qu'un livre d'heures, conforme au rituel du diocèse, deux ou trois romans de chevalerie et quelques recueils de chansons romanes qu'Alisen avait jadis empruntés à la Force et qu'il ne lui avait jamais été possible de rendre. L'examen de cette bibliothèque minuscule fut bientôt terminé; le notaire, malgré son grimoire latin, ne paraissait pas grand clerc et s'en tenait prudemment aux titres. Deux des recueils de vers en langue romane ne figurant pas sur son catalogue ou lui paraissant particulièrement attrayants, il déclara le cas douteux et saisit les volumes par provision, dit-il, et sans préjudice du droit des parties. Puis, il fallut lui ouvrir l'armoire, le bahut, le coffre, déplier tous les effets, jusqu'aux derniers vêtements du père trépassé, jusqu'à la pauvre robe de noces de Lianor qui suivait, farouche et soupçonneuse, tous les mouvements des sergents et s'assurait que rien ne demeurât dans leurs griffes.
On visita tour à tour l'étable, la grange, le chai, le four ; on déplaça les barriques, les comportes ; on donna des coups de fourche dans les monceaux de foin et de paille; on regarda sous les marches, on
frappa contre les murs , pour reconnaître s'ils ne renfermaient pas de cachettes ; il fut impossible de découvrir la moindre trace de manichéisme. Le notaire, vivement désappointé, griffonna sur son parchemin quelques lignes de mauvais latin pour constater sa déconvenue, pendant que les sergents, visiblement gênés par la tournure pacifique de l'affaire, charmaient leur ennui en regardant Lianor avec une curiosité impudente et agressive qui faisait bouillir le sang dans les veines de maitre James.
Raymond n'avait qu'un souci : délivrer la maison de ces hôtes incommodes ; il se rappelait le récit que lui avait fait Alisen, quelques heures plus tôt, dans cette malheureuse conversation de Bellecombe, cause de tant de disgrâces, des méfaits commis par la valetaille de justice dans la Force et dans le village, à la suite de sa propre arrestation, et il redoutait à tout instant qu'une parole vive de Lianor ou un mouvement imprudent de son mari ne déterminât une catastrophe.
Enfin, la pitoyable comédie touchait à son terme; le tabellion, après avoir minutieusement relu sa cédule, y jeta une pincée de poudre, tirée de sa trousse, la roula , l'enferma dans un étui de buis , vissa son écritoire et se décida à reprendre le chemin du siège juridictionnel avec ses prisonniers. II emmenait Raymond et Alisen, prévenus tous deui(
dé propos hérétiques, et recommandait, d'un ton de bravade, à James et à sa femme de ne pas chercher à quitter le pays avant le règlement de la cause , leur donnant l'assurance que toutes leurs démarches seraient surveillées et qu'ils n'avaient aucune chance de mettre en défaut la clairvoyance de la justice. Pendant les scènes odieuses qui venaient de s'accomplir, Lianor avait été soutenue par une énergie factice, résultant de son irritation; mais, quand elle vit sa mère s'éloigner, ses forces l'abandonnèrent et elle se laissa lourdement tomber sur le sol ; le malheureux James, entre sa femme évanouie et son enfant qui poussait des cris de détresse, ne savait plus à quel saint se vouer et courait, affolé, à travers la salle.
Tout le village avait été mis en émoi par la nouvelle de la venue des sergents; mais, quand ils passèrent avec leur capture , pas une porte ne se trouva ouverte, pas un visage ne se montra. La prudence est une vertu rurale et il y a, chez la population des champs, peu de sentiments qui l'emportent sur la crainte d'être mêlé à une action judiciaire. Ceux même qui , en cachette , avaient participé à l'événement et qui en attendaient quelque bénéfice prenaient grand soin de ne pas se laisser voir, afin de ne pas se compromettre inutilement, pour le cas où l'aflFaire tournerait mal. Seulement, si quelque
enchanteur avait donné à l'œil des prisonniers et de leurs gardiens la faculté de percer les lourds battants de chêne, ils auraient distingué, presque dans chaque habitation, des témoins invisibles, collés au mur, guettant curieusement leur passage.
Après la dernière maison, comme on s'engageait dans un chemin boisé qui, en contournant la combe de Castelviel et le ruisseau de Pressac, menait à Castelmaurou, Raymond reconnut parfaitement, derrière un taillis, le cou de grue et la face blême qu'Alison lui avait fait remarquer, la veille, espionnant leur conversation. Le misérable, circonspect jusque dans son triomphe, eut le même mouvement de plongeon qui avait paru si grotesque au chevalier; satisfait du premier succès de ses manœuvres , il se coula, le long des haies, la tête baissée, rêvant du marc d'argent qui devait être sa récompense certaine et des nombreux profits éventuels qui pouvaient résulter d'une opération bien conduite.
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Tandis que le triste cortège cheminait par le plateau, contournant la déclivité supérieure du vallon pour gagner le chef-lieu juridictionnel de la chàtellenie, trois personnages de distinction que le hasard avait rapprochés s'entretenaient paisiblement, après un repas sommaire, dans la chambre des hôtes du manoir épiscopal de Castelmaurou. Le régisseur du domaine, surpris de cette visite inattendue, avait dû les faire servir et, en considération de leur qualité, s'était efl&cé discrètement, à son grand regret, les laissant à leur causerie.
Cet intendant était un de ces clercs mariés qui pullulaient alors, sortes d'amphibies, nageant entre deux eaux, tenant à la fois à l'Eglise et à la société civile, empruntant à l'une ses privilèges, à l'autre ses industries et, de ce manège, habilement combiné, tirant d'assez beaux profits qui se traduisaient par des acquisitions périodiques d'immeubles dépréciés.
Il se montrait plein de correction et de recueille^
ment dans les occasions très rares où l'évêque venait tenir sa cour dans la Temporalité et c'est lui qui réglait, avec la dignité d'un majordome, l'étiquette de ce festin de parade où les tenanciers de Pressac, de Lapeyrouse, de Gastelviel, d'Escorcelles et des autres petites terres inféodées du voisinage, venaient, selon la tradition inaugurée par l'évêque Foulques, premier donataire de Simon de Montfort, remplir l'office d'échanson, d'écuyer tranchant et de panetier. Dans le courant de la vie ordinaire, il était moins majestueux. Sous prétexte d'exercer l'hospitalité , il tenait assez galamment sa cuisine à la disposition des étrangers de marque circulant par la route d'Albigeois. Il refusait d'accepter aucun paiement, chose qui eût été offensante pour le caractère de son maître, mais il recevait, à titre de gratification, des libéralités toutes gracieuses qui arrondissaient sensiblement son escarcelle. Il se trouvait, en outre, fermier de la geôle, qui était d'un rendement assez notable, par ces temps de dénonciations et de poursuites à outrance et, comme il vivait en bons termes avec les scribes subalternes de l'offlcialité, il avait eu le talent de leur soutirer, moyennant finance, quelques cédules en blanc à l'aide desquelles il faisait marcher ces fameux sergents armés dont les expéditions mettaient si souvent en émoi Ib, cour consulaire de Toulouse et
donnaient tant de souci aux jurisconsultes de la chancellerie comtale.
Les trois étrangers, réunis dans la chambre des hôtes, où ils causaient avec l'aisance courtoise de gens de bonne maison, habitués à courir le monde, offraient, par leur physionomie, un contraste assez piquant.
L'un était un homme d'âge mûr, de mine guerrière, la tête dégarnie par une calvitie précoce, avec quelques mèches fort grisonnantes, encadrant un visage étrangement bruni qu'accentuait sa longue moustache. Il portait sur la poitrine la croix du Temple. C'était le commandeur de Vaour, qui venait d'assister au Chapitre de son ordre et qui s'en retournait dans sa commanderie forestière, sur les sauvages coteaux de la Grésigne, surveiller ses coupes de bois.
Le second était un Français d'outre-Loire, à l'œil brillant et gai, au teint clair, à la figure intelligente et ouverte. C'était un chevalier du Roi, lieutenant du sénéchal de Carcassonne, chargé d'une mission spéciale de la cour en Albigeois, qui avait traversé Toulouse pour y traiter, avec le conseil local du comte^ une de ces éternelles questions de péages dont les avocats du pays faisaient leurs délices. Les marchands de Toulouse avaient obtenu, depuis bien longtemps, depuis l'empereur Théodose ou l'empe-
reur Antonin, selon rafflrmation hardie de notaires peu scrupuleux en matière chronologique, le privilège de ne payer aucun droit de leude ou de péage dans tout le territoire du comté. Les leudiers de Rabastens, de Gaillac, de Cahuzac et des autres bureaux des bassins du Tarn et de rAveyron, soutenaient que le pays d'Albigeois, formant son comté particulier, n'avait jamais fait partie du comté de Toulouse, mais seulement des états personnels de la maison de Saint-Gilles^ au même titre que l'Agenais, le Quercy, le Rouergue, le marquisat de Provence, le Venaissin et les autres conquêtes de ces princes belliqueux; ils jugeaient, en outre, qu'il passait devant leurs guichets infiniment trop de marchands de Toulouse, beaucoup plus que la vieille ville n'en aurait pu contenir, du château Narbonnais à Saint-Sernin , si chaque étage de chacune de ses maisons eût été une boutique et ils accusaient les consuls de Toulouse de délivrer, contre argent, pour accroître les revenus patrimoniaux de la commune, des certificats d'origine de complaisance à une foule de brocanteurs de tout pays . Comme ces difficultés renaissaient en toute occasion et que les greffes des jugeries ne cessaient de grossoyer des procès- verbaux de saisie et des requêtes en recréance; que, parfois, quand les intérêts de quelque haut personnage se trouv2^ient engagés, ceux; des Montfort dQ
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Castres, par exemple, ou ceux du maréchal de Mirepoix, l'affaire était déférée aux clercs du Parlement royal, Philippe de Landreville avait reçu des instructions de Vincennes pour tirer la question au clair, s'il était possible; mission délicate et qui demandait des ménagements. La chancellerie de France ne voulait ni se prêter à des fraudes évidentes et diminuer à l'infini le produit de péages prochainement royaux, en fermant les yeux sur des pratiques abusives qui ne pouvaient guère se contester, ni froisser mal à propos une grande ville assez remuante dont les administrateurs électifs avaient toujours quelque charte de Roi ou de Pape à faire valoir, dont les marchands de pastel, les drapiers et les changeurs, reprenant crédit depuis le rétablissement de la paix, accumulaient dans leurs caisses des épargnes importantes, ressource appréciable pour l'avenir et où il convenait d'ailleurs, sous le régime provisoire d'un fils de France, de préparer, par des procédés conciliants et une justice plutôt indulgente, l'incorporation finale au domaine, selon les clauses mêmes du mariage de la comtesse Jeanne.
Le troisième personnage était un moine ombrien qui portait la robe de Saint-Benoît. C^était un homme de grande naissance que le dégoût des violences extérieures et l'amour des nobles études avaient jelé dans le cloître, avec le plus sincère mépris de la
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richesse, des honneurs et de toutes les délices du siècle et que la supériorité de son esprit et le crédit de sa race à la Oour apostolique arrachaient souvent à sa solitude pour le charger de grandes négociations. Les généalogistes, qui n*ont jamais douté de rien, faisaient descendre sa maison en droite ligne de Papirius Gursor. Il avait la tête d'un consul romain, un beau crâne d'ivoire où se trahissait l'activité incessante de la pensée, le profil sévère d'une Victoire de médaille antique, des lèvres ânes, des yeux clairs et doux, alliant l'expression d'une volonté peu malléable à la grâce mystique des Primitifs.
Ses deux interlocuteurs l'écoutaient avec une déférence marquée :
— Oui, disait- il, depuis notre dernière rencontre à la Oour de France, j'ai vu bien des hommes et bien des choses et je ne vous cacherai pas que, sans l'impérieux sentiment du devoir qui m'enchaînait à ma tâche, sans la crainte de trahir les intérêts qui m'étaient confiés, j'aurais eu souvent une furieuse tentation de renvoyer mes lettres de créance et de me réfugier dans ma petite cellule des montagnes d'Ombrie pour y reprendre, au milieu de mes livres, ma fenêtre ouverte sur les nobles horizons de la campagne étrusque, cet interminable dialogue avec les grands docteurs de tous les temps qui fait couler
si doucement les heures. Que les réalités sont dures et décourageantes ! Qu'il y a de mécomptes inattendus ! Combien il faut s'armer de défiance au milieu des pièges sans nombre dressés par l'astuce, par Tavarice, par l'ambition, par toutes les forces malfaisantes du siècle !
Cette impression de lassitude et de découragement que j'ai rapportée de la plupart de mes missions et qui me fait chérir davantage l'ombre paternelle de mes châtaigniers d'Acquasilente, je ne l'ai jamais ressentie avec plus d'intensité que durant le présent voyage. Je crois que j'aimerais mieux me trouver encore à la Cour de l'Empereur, bien que le séjour y soit peu aimable, à la Cour de Sicile où l'on m'a fait la vie si dure, au milieu de nos gibelins enragés de Pise et de Florence, que de recommencer dans la province narbonnaise, église par église, cette lamentable enquête où mon cœur de chrétien et ma dignité de cx>mmissaire apostolique subissent journellement tant de cruelles offenses. J'en savais long avant de quitter le palais de Latran, sur l'affaire d'Albigeois ; car la curie romaine enregistre avec une régularité minutieuse toutes les plaintes qui lui parviennent ; mais combien les témoignages directs ont élargi et aggravé mes informations !...
Ce qui m'a le plus frappé, c'est la prédominance effrayante qu'ont prise partout les préoccupations
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temporelles sur celles de réternité. Il semble maintenant que la croisade n'ait été faite que pour opérer un déplacement de richesse. J'ai cherché dans les mœurs, dans les idées, dans le langage des hommes, dans les faits de leur existence quotidienne, les marques visibles du triomphe de la vraie foi ; je n'en ai trouvé aucune ; il y a eu renversement^ mais non pas amélioration du passé. Ceux que les événements ont porté au premier rang ne valent pas mieux que leurs prédécesseurs ; ils ne sont ni plus honnêtes, ni plus sobres, ni plus justes, ni plus humains ; ils ne comprennent et n'appliquent pas mieux qu'eux les saintes règles de la vie chrétienne au nom desquelles la grande bataille a été livrée, de sorte que ce duel terrible d'où devait sortir la régénération du peuple de Dieu, n'aboutit, en fin de compte, qu'à une mutation à peu près universelle dans la possession des terres. Où que j'aille, chez les Evêques, chez les Officiaux, dans les Chapitres, je n'entends parler que de droits rétablis, de redevances exigées, de perceptions nouvelles, d'anciennes dotations revendiquées, d'accroissement de revenus et de patrimoine ; plus d'une fois, je me suis cru dans des réunions de banquiers ou de changeurs, et j'ai senti le feu me monter au visage en écoutant certaines félicitations naïves sur l'augmentation journalière des biens d'Eglise ; on eût dit, en vérité, que ces gens voyaient
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simplement, dans la personne d'un Commissaire apostolique, le représentant du chef suprême des publicains. Je n'ai pourtant pas été envoyé dans la province narbonnaise pour apurer des comptes, mais pour reconnaître Tétat des âmes, pour voir, d'un œil impartial, quels fruits a donné la moisson sanglante ; je trouve ces fruits bien amers.
— L'enquête sera longue, Dom Albéric, dit le Templier, si vous voulez vous rendre un compte exact de tout ce qui s'est fait de bien et de mal en ce pays depuis la croisade d'Albigeois ; cette recherche serait, je le crains, plus attrayante pour un homme de guerre que pour un religieux tel que vous êtes ; car, dans cette lutte terrible, il a été donné, de part et d'autre, de brillants coups d'épée et, si les prodiges de courage individuel, d'énergie, de sacrifice qui s'y sont multipliés, au détriment de la famille chrétienne, avaient été accomplis pour une meilleure fin, nous ne verrions peut-être pas aujourd'hui les tristesses de la Terre-Sainte et les désastres de notre Chevalerie sur toutes les plages du Levant. Je crains fort que le dernier et durable bénéfice de tant de rudes journées ne revienne aux Sarrazins...
Id4 LA CONQUÊTE D'âLBIQEOIS
Le moine écoutait avec un profond recueillement.
— Frère Odon de Montant, dit-il, je bénis le Ciel de m'avoir remis sur votre route, au cours de ma présente mission. Nous avons déjà effleuré ensemble, dans une rapide conversation sous les ombrages de Vincennes, ce vaste et lamentable sujet de Taffaire d'Albigeois. L'endroit n'était pas propice à de longues confidences ; mais je n'ai jamais oublié certaines remarques tombées de votre bouche quand nous attendions Taudionce royale et que nous voyions défiler devant nous, échangeant des regards chargés de haine, des seigneurs de terres d'assise et des syndics de villes ou de villages, accourus du fond de TAlbigeois et du Toulousain pour apporter leurs griefs réciproques devant le trône. Vous connaissez de longue date les hommes et les choses de cette terre; vous les jugez avec votre expérience de grand
voyageur et de vieux guerrier, je vous considère comme un des meilleurs témoins dont il me soit possible de recueillir la déposition.
— Je me rappelle, en effet, dit le Templier, la scène à laquelle vous faites allusion ; depuis cette époque, mon opinion n'a pas changé, il s'en faut bien ; elle s'est plutôt confirmée et assombrie par toutes les démonstrations de détails que j'ai eues journellement sous les yeux.
Je n'ai pas vu, par moi-même, les événements de la Croisade ; j'avais à peine six ans lors de la bataille de Muret, et il ne me reste guère de ces jours tragiques, effacés par tant d'autres souvenirs, qu'une vague impression de stupeur enfantine, lorsque j'entendais raconter, au foyer domestique, la fuite du petit héritier de Toulouse, mon aîné de trois ans, quittant le champ de bataille sur son genfit d'Espagne, pas plus haut qu'un mouton, et poursuivi jusqu'à plusieurs lieues par le retentissement des masses d'armes sur les heaumes de fer, et par le roulement de tonnerre de la cavalerie ; il y a une autre particularité qui, pendant longtemps, hanta ma pensée comme une sorte de symbole visible de la Croisade, c'est le cercueil délaissé du vieux comte Raymond que l'on me montra, lors d'un voyage à Toulouse, faisant sa quarantaine éternelle aux portes de l'hôpital, dans l'attente d'une réconciliation
196 LA CONQUÊTE D'àLBIOEOIS
posthume toujours refusée. Je la vois encore, cette pauvre bière nue dont Timage me poursuivait dans mes insomnies. En ce temps-là, ces effi*ayantes expiations se présentaient à ma pensée comme quelque chose de surnaturel et de divin, comme une manifestation matérielle de la colère céleste.
Plus tard, en observant vivre et agir les hommes, en me trouvant mêlé moi-môme au tourbillon du monde, j'ai mieux raisonné mes impressions et Fintervention du Ciel m'a parue moins claire. Je ne crois pas juste de mettre à la charge de la Providence nombre d'actions mauvaises qui relèvent exclusivement de la malignité humaine.
Pour moi, la guerre contre les hérétiques d'Albigeois n'a été, en fait, qu'un détournement de croisade opéré au profit d'un groupe de seigneurs ambitieux, ainsi que l'a été l'entreprise contre Zara, contre Constantinople, contre les princes grecs de Morée, soudoyée par l'épargne des fidèles, au bénéfice des marchands de Venise. Le comte Simon, dont on s'est plu à faire un martyr et un saint, n'est, à mes yeux, qu'un émule des Geofiroy de Villehardouin, des Boniface de Montferrat, des Jean de Brienne, des Pierre de Courtenay et de tant d'autres héros de grande aventure qui se sont très aisément consolés de laisser le Saint-Sépulcre aux mains des infidèles, en découpant des principautés pour l^urs
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propres familles dans le territoire de l'Empire d'Orient. La naïveté populaire, croyez-moi, avait trouvé une expression touchante de la réalité, lorsque, désespérant de la bonne foi, de la sincérité, de la religion, du désintéressement des princes, elle avait inventé ces croisades de pauvres petits enfants dont les mains pures et innocentes lui semblaient seules capables de vaincre les embûches du démon et de reconquérir le Saint- Tombeau, véritables martyrs jetés aux vagues de la mer, livrés au couteau des pirates, dans Tespoir d'un miracle follement rêvé.-
— Nous n'avons plus malheureusement à revenir, interrompit Dom Albéric de Papiriis, sur les grands et tragiques événements qui ont marqué les premières années du siècle et dont les uns sont irréparables, tandis que d'autres ont déjà subi l'action modératrice du temps. Le renoncement de la dynastie de Montfort à la plus considérable partie de la conquête d'Albigeois, le rétablissement de la maison de Toulouse, en la personne de la comtesse Jeanne, dans une notable portion du patrimoine de Saint-Gilles, ont été une correction éclatante des conséquences outrées de la croisade au point de vue temporel. Mais, à la hauteur où est placé celui qui occupe le siège apostolique, embrassant tous les fidèles du Christ d'un même regard, que sont les intérêts de quelques
princes et les réparations partielles accordées à un petit nombre de familles ? L'essentiel est de savoir si la conquête des âmes correspond à la conquête des territoires, si la paix imposée par la force correspond à un apaisement réel des passions, si les croyances salutaires et fermes sont ramenées dans l'esprit des peuples, si la tradition a repris son empire, si, en un mot, cette fièvre, cette peste d'hérésie qui a jeté tant de trouble dans les consciences, inspiré tant de révoltes et de crimes, brisé tant de liens, suscité tant de colères, fait couler tant de sang et de larmes, a été effectivement déracinée, effacée, détruite au prix des sacrifices que nous connaissons.
Odon de Montant eut un sourire d'amertume :
— La question est inutile, dit-il, pour ceux qui fréquentent, comme moi, la population farouche et sournoise de nos cantons forestiers. Le monstre a été foulé aux pieds et contenu ; il n'est pas dompté. L'avenir lui ménage peut-être, sous une forme dont le mystère m'échappe, un redoutable réveil.
On a cru empêcher la propagation de l'hérésie, les assemblées secrètes, les prédications en lieu solitaire, le colportage des livres défendus, en frappant les imaginations par des exécutions sanglantes, par des rasements de murailles, par des exhumations et autres spectacles terribles, Savez-yous à quoi
Ton a réussi ? Je puis vous en parler par expérience, moi qui habite un pays tragique, à deux pas de la tour de Penne et du château de la Reine Brunehaut, dans un véritable désert sylvestre, où les ténèbres des bois, Taspect des rochers, quelque chose de désolé et de grand dans la nature des lieux, favorisent tous les vagabondages de la pensée et prêtent comme une complicité intime aux enchantements et aux sortilèges.
Il y a quelques années, on était venu démolir en grande solennité la maison d*un misérable pêcheur d'Aveyron, mort depuis six mois et convaincu, après décès, d'une façon tout accidentelle, sur le rapport de témoins qui déposaient dans une autre affaire, d'avoir appartenu à la secte, de s'être montré assidu aux assemblées et surtout d'avoir donné l'hospitalité, à plusieurs reprises, à des émissaires de Lombardie ou des vallées vaudoises qui avaient mangé son pain, — un pain horriblement dur, par parenthèse; j'en ai goûté chez lui en cours de chasse, qui pouvait bien être cuit de vingt semaines, — et d'avoir dormi sous son toit. Vous savez qu'un article des statuts du comte Raymond est formel : toute habitation où un hérétique a passé la nuit doit être démolie jusque dans ses fondements. Comme la maison de mon pêcheur était frappée d'une censive dépendant de l'Honneur de Vaour, j'essayai quelques
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objections pour sauvegarâer les droits de la coinntaoderie ; je fis observer qae le personnage était bien mince, la maison bien médiocre et bien ignorée; qu'à part moi et mes gens, qui n'avons pas besoin d'exemple, deux ou trois charbonniers ou bûcberons peu versés en théologie, quelques pies, quelques buses, quelques renards, hôtes habituels de ces solitudes, personne ne se douterait de l'expiation et que ce n'était pas la peine, pour un tel résultat, de léser, si peu que ce fût, les intérêts de la chevalerie. On me répondit qu'en pareille matière il n'y a pas de petites gens ni de petits exemples, que les statuts du comte Raymond avaient été profondément médités dans une assemblée solennelle où flgurjuent le haut clergé et la première noblesse de France, qu'ils étaient sanctionnés par l'autorité apostolique et devaient être exécutés de tout point. On me fit délicatement remarquer d'ailleurs que la chevalerie du Temple ayant beaucoup d'envieux et d'ennemis et se trouvant, depuis quelque temps, en butte à mille vagues calomnies, je commettrais un acte peu prudent d'engager l'Ordre dans une démarche sans utilité. Si l'homme avait été vivant, cet avertissement ne m'eût pas arrêté; d'autre part, je n'étais pas bien sûr que la censive, inscrite aux livres de lacommanderie, m'eût jamais été payée ; je ne m'en occupai plus. La maison fut démolie, l'homme déterré ; je me
LA CÔNQUêTE D*ALBlGEÔlâ âOl
i?appelleqii'un jour je dus battre un de mes chiens jusqu'au sang pour lui faire lâcher un malheureux os humain dont il ne voulait pas se séparer.
Un mois après, la poursuite d'un sanglier, la seule l)ête, avec le lion, que notre règle me permette de chasser, m'avait si bien égaré, à la chute du jour, dans une de nos gorges les plus sauvages, que je dus me résigner à passer la nuit dans une hutte vide de charbonniers, très abritée au milieu des chênes. J'y avais fait un premier sommeil, lorsque j'entendis, au-dessous de moi, dans une clairière parfaitement close par les taillis, des froissements répétés de branches et de feuilles; je me coulai avec précaution au bord de ma cachette invisible et je distinguai, à la lueur des étoiles, des ombres qui se glissaient mystérieusement, avec des attitudes fort recueillies; autant que j'en pouvais juger par l'apparence, c'étaient des gens du pays, bûcherons, pêcheurs, charbonniers, venus d'assez loin à la ronde ; car ni les maisons de Vaour, ni celles de Tonnac ou de Saint-Bauzile, en mettant tout leur monde sur pied, n'auraient pu fournir une pareille assistance. Je n'aperçus d'autres armes que quelques bâtons. Ces gens, qui ne cessaient d'aflfliuer par tous les sentiers du bois, faisaient des efforts évidents pour être graves, comme aux enterrements; mais le naturell'emportait ; parfois des éclats de voix, des chuchote-
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ments,des rires à demi étoufi&s rompaient le silence. Tous se rangèrent, du mieux qu'ils purent, les uns derrière les autres, formant le cercle. Bientôt arriva un personnage qui devait être revêtu de quelque dignité extraordinaire, à en juger par l'empressement, la curiosité, le respect qu'on lui témoignait ; lafoule s'ouvrait sur son passage ; beaucoup de mains se tendaient pour toucher ses vêtements ; des masses sombres pelotonnées à ses pieds me firent comprendre que quelques enthousiastes essuyaient de leurs lèvres la poussière de ses chaussures. Il y eut quelques formalités, quelques paroles échangées à voix basse, inintelligibles pour moi ; puis l'inconnu se plaça au milieu du cercle et, d'une voix sonore et pleine, dans cette belle langue modulée qui retentit comme une musique, il entama un sermon sur la glorification des martyrs. Il développait ce thème, fréquemment exposé dans nos églises et familier à tous les partis, que l'excellence d'une doctrine se prouve par les souflrances volontaires de ceux qui la professent. L'argument n'était pas irrésistible, surtout pour moi qui ai vu en Orient, chez les infidèles, tant d'héroïsmes absurdes. Il aurait été facile de répondre à l'orateur que la sincérité des martyrs et le bien fondé de leurs croyances sont choses parfaitement distinctes ; mais je vous assure que, dans l'auditoire^ personne ne songeait à chicaner sur la
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logique : cette multitude impressionnable, que la force de l'éloquence avait subitement domptée, qu'elle clouait immobile, muette, frissonnante, buvait avec plaisir et terreur cette parole enflammée, et vraiment Thomme parlait bien.
J'avoue que ses débuts m'avaient peu séduit. Avec sa manière chantante, qui rappelait de tout point celle de nos jongleurs, l'exagération de ses notes basses, relevées par de subits éclats de voix, ses soupirs anticipés, ce mélange de trivialité et d'emphase qui est un des traits caractéristiques de notre peuple, certaines banalités redondantes qui semblaient une leçon apprise par cœur, l'apôtre produisait sur moi l'impression d'un pur comédien et j'éprouvais un sentiment de dégoût et de colère à songer qu'on avait dérangé de leur lit tant de pauvres gens, harassés du travail de la veille et condamnés au travail du lendemain pour écouter pareilles divagations. Au bout d'un instant, quand mon oreille se fut habituée à cette gamme singulière, lorsque à travers le cliquetis des mots qui m'avaient d'abord choqué, la communication se fut établie entre ma pensée et celle de l'orateur, je vous confesse en toute humilité que je me sentis remué et pris par les entrailles comme le dernier de mes' charbonniers. Il y avait le souffle, il y avait la passion, il y avait une puissance d'évocation tragique à faire passer le
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frisson de la terreur religieuse dans les veines du mécréant le plus endurci. L'homme fit un tablean saisissant des maux endurés pour la foi nouvelle. Il trouvait des accents d'une sauvage énergie pour rappeler les épisodes marquants de la guerre, Béziers, Minerve, le Piyol, les massacres, les incendies, la dame de Lavaur lapidée au fond de son puits, les villages condamnés en masse ; les croyants traqués, poursuivis à travers les bois, ne trouvant pas une pierre pour reposer leur tête, n'ayant pas un abri sous l'immensité du ciel étoile. Et les paroles se pressaient, rapides, vibrantes ; les images familières, empruntées à la vie de chaque jour et accentuant le récit d'un caractère de vérité originale et poignante, se heurtaient aux réminiscences lyriques des livres saints.
Quand l'orateur célébra, au milieu du silence de la nuit, le suprême holocauste de Montségur, quand il fit voir cette poignée de « faydits » ramassée au faite d'un roc inaccessible, hommes de guerre, femmes, enfants, étouffés par la fumée, léchés par les langues de feu qu'attisaient, autour de l'enceinte, des ennemis impitoyables et qu'il montra ce foyer sinistre projetant ses lueurs de montagne en montagne et remplissant le pays d'une odeur de chair brûlée, tandis que les âmes des victimes, recueillies par les anges, recevaient la récompense des élus, il
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y eut une explosion de sanglots, de gémissements, .un véritable accès de délire. Les femmes s'arrachaient les cheveux, se frappaient la poitrine, se roulaient sur le sol, sans souci des pierres aiguës, des épines de houx et de genévriers ; il y avait une soif de martyre secouant toutes ces poitrines. Si les chauffeurs d'En Peyre Amiel et d'En Durand s'étaient présentés à ce moment-là pour agiter leurs torches sur la Grésigne, je ne suis pas bien sur que cette multitude affolée ne se fût pas précipitée au supplice avec l'enthousiasme des premiers chrétiens.
Je ne vous dirai pas que la pensée me soit venue de me jeter aux pieds du prophète et de lui demander l'imposition des mains ; mais, sans en arriver là, je ne vous cacherai point que j'étais secoué par une violente émotion et qu'une véritable angoisse m'étreignait la gorge.
Cependant l'orateur parlait toujours ! Il en était venu, suivant à sa manière l'ordre des temps et esquissant à grands traits les principaux événements du siècle, à raconter les persécutions de la paix, la procédure organisée contre les croyants, l'espionnage, les dénonciations, la surveillance imposée aux agonies et ces exhumations solennelles qui ont produit tant d'émoi à Toulouse.
Tout à coup, il prit, dans les mains d'un acolyte
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qui l'assistait, une sorte de paquet infonne qu'il déploya et d'où il retira quelques ossements ; puis, les présentant à la vénération des fidèles, il entama le panégyrique de ce héros chrétien, de ce pêcheur de Génésareth dont les persécuteurs venaient de violer la sépulture.
Ce coup de théâtre me dégrisa ; je le connaissais trop bien, le pêcheur de Génésareth, mon malheureux voisin de la berge d'Aveyron. Son premier exploit était certainement d'avoir été déterré. J'ignore quels services il avait pu rendre aux Parfaits comme receleur ou messager ; mais, quant à ses vertus, je savais à quoi m'en tenir. Ce n'était pas un criminel ; seulement il avait force peccadille» sur la conscience ; il m'était arrivé maintes fois de le surprendre en maraude, braconnant ou pillant les bois et, s'il a jamais eu de son vivant des idées arrêtées en théologie, je vous réponds qu'il ne les laissait point paraître.
L'adoration de ces étranges reliques se fût indéfiniment prolongée , si le chant d'un coq matinal, saluant les premières blancheurs de l'aube, n'avait retenti du côté des fermes de Tonnac. Le prophète replia prestement son paquet, le rendit à son acolyte et après quelques simagrées sommaires, le nocturne concile se dispersa, avec autant de mystère ©t de promptitude qu'il s'était formé. Au bout de
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quelques minutes, on aurait entendu le pas d'un lièvre dans la grande solitude de la Grésigne. En rentrant à la Commanderie , il me semblait que je sortais d'une scène de sorcellerie ou d'enchantement comme en racontent les romanciers.
Mais je ne pouvais me résigner au prodigieux avancement posthume de mon pêcheur. Voilà, me disais-je, un pauvre hère à qui personne ne songeait depuis sa mort ; il est demeuré plusieurs années fort tranquille en terre bénite, sans inquiéter ses voisins et sans qu'une main amie ait fait l'aumône à sa tombe de la plus mince fleurette des champs; que deux ou trois ans se fussent encore écoulés, que le soleil, le vent et la pluie eussent rendu plus épais le fouillis des herbes folles recouvrant son obscurité, il ne se serait pas trouvé deux personnes, entre Bruniquel et Puycelsi, pour se rappeler cette existence uniforme et vide. Il a suffi de la conception de vos grands docteurs pour déranger le cours naturel des choses, pour faire sortir le feu d'une cendre éteinte, pour souffler sur ces misérables restes, les animer, leur rendre la vie, et métamorphoser un mort oublié en fantôme redoutable et meurtrier.
Et savez-vous ce qu'a valu à l'Eglise cette magnifique victoire de l'orthodoxie sur le cadavre d'un petit pirate de rivière ? Je ne parle pas de tous les
désordres secondaires qui sont la conséquence liabituelle de ces attroupements : bris de clôture, vols, dévastations de vergers, incendies d'habitations isolées. Dans la journée du lendemain, on a porté à la Gommanderie le corps d'un pauvre clerc qui avait été retrouvé, le crâne fendu, au fond d'une gorge de la Yère. C'était un jeune bénéficier, récemment pourvu, qui n'avait encore fait de mal à personne et qui, tout frais émoulu des écoles de théologie, s'en allait paisiblement, à pied, avec son modeste bagage, prendre possession de la dernière chapellenie du diocèse. Sa mauvaise étoile l'avait jeté sur le chemin des gens qui rentraient de l'assemblée et dont la tête fumait encore des vapeurs de l'ivresse nocturne. Il était pauvre comme eux, travailleur comme eux, fils de pauvres et de travailleurs comme eux. Ces illuminés, qui venaient de glorifier un martyr imaginaire et qui n'avaient pas eu assez de sanglots pour quelques ossements insensibles, avaient fait un martyr réel de cet enfant tonsuré, s'étaient rués sur cette jeunesse inoffensive avec la rage de bêtes fauves. Rien ne me dit qu'ils n'aient pas été de bonne foi et que, le cerveau troublé des réminiscences de la nuit, ils n'aient cru frapper, en la personne du malheureux écolier gorgé de syllogismes, un dos bourreaux de Lavaur
ou de Montségur.
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Sur la poitrine du mort, on avait cloué avec des épines les lettres de provision trouvées dans son escarcelle; le parchemin en était criblé de trous triangulaires; on voyait que le poignard s'était acharné, avec une préférence intentionnelle, sur les titres du collateur ; les mots miseratione divina et sanclœsedis a^Ëpstolicce avaient été littéralement mis en charpie. C'était une manière symbolique d'atteindre le chef dont on venait d'immoler le dernier soldat.
Je fis monter à cheval tout le personnel de la commanderie ; nous avons battu les bois, interrogé les charbonniers, les bûcherons, les travailleurs des champs, les gens des villages ; personne ne savait rien, personne n'avait rien vu. Tout ce qu'il fut possible d'établir, c'est que le clerc avait été hébergé, la nuit précédente, à l'hôpital de Saint-Paul et qu'il en était reparti, de très grand matin, avec un petit pain et quelques figues sèches, afin d'arriver à destination avant la nuit. De l'assemblée dont j'avais été le témoin invisible, de la prédication qui avait bouleversé tant de consciences, y compris la mienne, pas un mot. Aux allusions discrètes que j'essayai de faire sur la possibilité d'une de ces réunions, nos forestiers finauds répondaient avec un sourire d'incrédulité dont la bonhomie aurait trompé l'inquisiteur le plus pénétrant. Presque partout, même réponse : « Nous travaillons tout le jour ; nous ne
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savons plus ce qui se passe quand le solôl est coa-
ché; et pois, par les chemins, il circoletantdemaavaises gais. »
Il fat impossible de pénétrer le mystère. Noos avons enseveli le pauvre derc, le plus décemm^it qae nous avons pu, dans le cimetière de Yaour ; personne ne Ta réclamé, personne ne s'est inquiété de loi. On savait qn'il était venu d*an très misérable village da haut Ronergne, qu'il avait été élevé par charité dans une école de Toulouse et que ses maîtres avaient voulu récompenser son intelligence, sa bonne conduite et son travail en lui disant octroyer un modeste bénéfice dans le plus pauvre de nos archiprêtrés.
Le moine écoutait^ la tête baissée : Odon et Philippe le regardaient. Il leva les yeux, rencontra leurs regards attachés sur lui et rougit légèrement : — Etemelle histoire ! dit-il, toujours la même; d'une part, excès de zèle, abus de répression, emportements inutiles, maladresse dans l'emploi des moyens d'intimidation imaginés par des hommes convaincus pour impressionner Tesprit des peuples et les ramener dans la droite voie ; de l'autre, opiniâtreté et I)erfidie invincibles ; et toujours et partout, entre ces ftireurs contradictoires, des innocents qui payent pour les coupables...
Puis il ajouta : — Un détail me frappe dans votre récit : les coups de poignard donnés au parchemin, Tachamement des meurtriers contre le Siège apostolique. Quel aveuglement I quelle haine persévérante ! Ce n'est pourtant pas la Curie qui tourmente vos pêcheurs et vos charbonniers de Grésigne...
— Le Siège apostolique a ordonné la croisade , dit le Templier.
212 LA CONQUKTE D*ALBIGEOIS
— Oui^après^le meurtre de ses légats.Ilaréponduà la guerre sournoise par la guerre déclarée...
n y a une autre raison, ât observer Philippe de Landreville ; la haine se proportionne à la puissance. Celle des pontifes romains a bien été, dans ce siècle, quelque peu exagérée...
Les yeux du moine brillèrent :
— Pourquoi exagérée ? Dites, si vous voulez, mal comprise, mal interprétée et encore plus mal servie, mais non pas exagérée ; on ne saurait exagérer le pouvoir du bien, surtout parmi des générations livrées, comme les nôtres, à tous les caprices de la force et de la violence. La chute de l'Empire romain a emporté le droit et l'autorité réglée ; que deviendrait le monde sans la chaire de saint^Pierre ?
C'est se faire une idée incomplète et surtout inférieure du Père commun des fidèles que de le considérer seulement comme le suprême ordonnateur des rites et le roi des prêtres. Sans doute, ces fonctions même sont grandes ; il n'est pas indifférent de régler, de surveiller, d'améliorer ces formes extérieures, ces pompes, ces chants qui parlent au cœur et à l'imagination des peuples, qui les encouragent et les consolent et qui apprivoisent ou eidorment les bêtes malfaisantes de l'orgueil, de l'avarice et delà luxure; la discipline de l'immense armée des lévites qui sert dans les rangs échelonnés de la hiérarchie, depuis Iç
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premier des prélats jusqu'au dernier recteur de village, n'est pas non plus œuvre à dédaigner. Mais nous nous sommes formé de Tévêque de Rome et de son rôle dans le monde une conception plus haute, rîous voyons surtout en lui rincarnation de TAutorité du Bien, la personnification vivante de la loi morale. Ces puissances abstraites, qui devraient être les maîtresses de l'univers, ont besoin d'un serviteur privilégié, parlant la langue des hommes, fait comme eux de chair et de sang et capable de traduire en termes intelligibles leurs immuables décrets. Quel sera ce serviteur ? Un conquérant ou un pacifique? Un homme de force et d'épée ou un homme de doctrine et de prière ? Un prince enivré par l'ambition, soucieux des intérêts de sa race, exposé à la violence de ses passions que flattent, favorisent et éveillent sans cesse des tourbes de courtisans? Un apôtre qui a renoncé à tout, qui s'est astreint à des règles sévères, qui a répudié, avec les joies de la famille, les vanités du nom et de la perpétuité dynastique? Il semble que l'expression même de ce dilemme interdise l'incertitude. Ce qui est disputé, à l'heure qu'il est, dans notre vieux monde, c'est l'héritage de la Ville Eternelle, c'est la reconstitution de cet immense Pouvoir qui, malgré les ténèbres du paganisme, était parvenu, à force de victoires, a faire régner la paix parmi les nations en les rendant
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toutes Biyettes d'un seul empire et dont reffondrement, sous les coups de bélier de la barbarie, a livré l'Europe, l'Asie, l'Afrique, à une effroyable anarchie. De cette anarchie, tous les hommes de cœur et d'iêtelligence rêvent de voir sortir un ordre nouveau, une volonté qui débrouille le chaos, qui ressaisisse et rassemble, pour le bien universel, toutes ces parcelles d'autorité Indéfiniment morcelées, soumises aux hasards, aux incessantes mutations des héritages, et devenues méconnaissables,à force de se diviser et de changer de mains. Nos Gibelins d'Italie attendent tout de César, un César germanique, un barbare, capable seulement de renouveler à Rome les vieux tumultes gaulois et de massacrer les sénateurs sur leur chaise curule, mais non pas de les remplacer. Convient-il d'opposer à ce pseudo-héritier des Empereurs quelque autre puissant prince, conduisant, comme lui, de grandes armées ? Mais alors le monde est livré une seconde fois aux déchirements qui suivirent la mort d'Alexandre^ aux éternelles et stériles batailles des légions trafiquant de la pourpre I Alors les mères n'enfanteront que pour la moisson sanglante du glaive ; à ces misérables petites luttes de voisinage entre seigneurs et villes qui font partout régner la violence, on aura simplement substitué le choc de peuples entiers, se détruisant, se ruinant, se détestant les uns les autres. Çt c'est
douze cents ans après la révélation de l'Evangile que
ces triomphes de la force passeraient pour le bien suprême l
Quel avenir est préférable, la victoire d'une race demeurant maîtresse d'un champ de bataille vide ou la réconciliation de la chrétienté, scellée par l'anneau du pêcheur ?
On parle quelquefois de l'ambition de la Curie, de ses prétentions, de ses exigences, de son mépris du droit des couronnes, de ses aspirations à la monarchie universelle : c'est confondre le but avec les moyens.
Oui, l'ambition de la Curie est immense ; elle voudrait faire tomber, anéantir, rendre impossible le règne du mal ; elle est ennemie de l'autorité, quand cette autorité , usurpée au profit de quelques-uns , tourne au détriment de tous. Ce n'est pas le droit des couronnes qu'elle méprise, c'est l'abus fait de la puissance royale pour opprimer les peuples , pour les séduire et pour les corrompre. Quand elle frappe de l'excommunication une tête souveraine, ce n'est pas le pouvoir des princes qu'elle vise, ce sont les actes de perfidie, de parjure, d'avarice qu'elle condamne. Quel est le véritable ami du genre humain et le serviteur effectif des peuples, du prince qui se croit autorisé par le privilège de sa naissance et la
coupable soumission de ses courtisans, à être impu^
216 La CONQUETE D*ALBIGËOtS
nément mauvais voisin, menteur, faussaire, faux monnayeur, meurtrier, adultère et à donner au monde le spectacle corrupteur du vice et du crime triomphants, adulés, entourés des respects universels, ou de ce vieillard chauve, maigri par les veilles, absorbé par Tétudo des Saintes Lettres, qui, du fond de sa solitude, sans souci des gardes, des flottes, des trésors , des alliances , des mille ressources de la puissance temporelle, fait entendre la voix de la conscience blessée et donne une expression solennelle, retentissante, redoutable, à la réprobation de toutes les âmes droites ? Ce n'est pas la conquête des royaumes, c'est la liberté du monde chrétien que poursuit TApôtre de Rome, non par vanité, mais par dev^oir. S'il manquait à ce devoir, il ne serait pas un pontife modéré, comme le pensent les prudents du siècle, mais un serviteur infidèle et un soldat désertant son poste.
Tandis qu'il prononçait ces paroles, le visage du moine s'était animé, le sang affluait à ses joues ; ses yeux, éclairés d'une vive flamme et comme perdus dans l'espace, révélaient l'absorption du méditatif, livré, depuis des années, à la contemplation de son rêve. Le Templier souriait, admirant, malgré tout, la vivacité de cette conviction généreuse qui croyait déjà réalisé l'avènement de la Sainteté sur la terre et qui saluait l'aurore do la paix uoiverselle.
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— Il ne m'appartient pas, dit-il, de me prononcer sur le meilleur gouvernement du monde et sur la limite des deux puissances. Ce sont questions qui dépassent la portée de mon esprit. Je ne suis qu'un vieux soldat et un vieux pèlerin, dont le seul avantage est d'avoir vu beaucoup d'hommes et d'avoir reçu, en chemin, quelques leçons. Je ne conteste pas la grandeur de votre conception. Le règne d'une autorité purement morale sur les sociétés humaines, le contrôle impartial et supérieur du vicaire du Christ, cherchant sa règle dans l'Evangile et distribuant l'éloge et le blâme, par anticipation du jugement dernier, sans souci du rang, de la richesse, de la force, n'ont rien que de noble et de séduisant. Il reste à savoir si cette conception de grands esprits, plus habitués à la solitude qu'à la vie réelle, à la société des morts illustres, des Pères de l'Eglise et des philosophes de l'antiquité qu'au manège quotidien des hommes et à l'inextricable enchevêtrement de leurs intérêts, n'est pas une sorte de poème intérieur dont la traduction en faits positifs échappera toujours à notre faible puissance. Le genre humain, tel que vous en concevez le régime, n'aurait rien à envier au paradis des élus ,•' mais ce régime ne peut s'établir que par le consentement universel ; ce consentement n'est pas spontané : les grandes luttes qui remplissent le monde
hk CONQtÊTE D*ALBIGË0IS
on témoignent ; il devra donc être imposé par la victoire, ce qui est un point de ressemblance bien dangereux avec le rêve des conquérants. Eux aussi visent à la paix finale, à la paix par la suppression des adversaires et ils y travaillent sans relâche. Seulement , plus ils multiplient les triomphes qui doivent les rapprocher de la paix, plus la paix s'éloigne, et, lorsque la mort arrive, ils lèguent à leurs successeurs un héritage de sang et de larmes, avec des perspectives indéfinies de haines, de vengeances et de représailles.
Le nombre est grand des conceptions idéales qui flattent Timagination des hommes ; c'est l'application qui est le point critique, les instruments étant presque toujours inférieurs à l'œuvre. J'ai traversé plus d'une fois vos libres communes d'Italie : il y a, sans contredit, quelque chose de grandiose dans la pensée qu'ont eue ces peuples, afiranchis des anciennes tyrannies de la conquête , de se donner pour chefs, non pas des princes mortels et sujets aux infirmités de notre nature, aux changements, aux révolutions, mais des bienheureux de la Cour céleste reconnus et vénérés de toute la chrétienté. Saint Marc règne à Venise, saint Jean à Florence, saint Ambroise à Milan, saint Pétrone à Bologne ; cela est beau et saisissant; on aime à voir sur les monnaies, sur les bannières des villes, au lieu de portraits de
princes périssables , ou de figures d'animaux de proie, les effigies sereines et consolantes de ces vaillants serviteurs du Christ, transfigurés par la mort et en possession de la lumière éternelle ; mais, hélas I les Saints ne se montrent que sur les monnaies et sur les bannières ; ce ne sont pas eux qui siègent au conseil, qui trafiquent dans les banques, qui conduisent les armées ou les galères, qui gouvernent les terres conquises ; un vieux chevalier d'Orient tel que je suis sait trop à [quoi s'en tenir sur l'insuffisance des symboles et sur le désaccord des mots et des choses. Quelles que soient les devises, l'homme se retrouve toujours, avec ses instincts, ses défauts, toutes ces misères du patrimoine d'Adam que nous nous évertuons à répudier, à dissimuler, à nier même et qui reparaissent infailliblement à travers nos parures artificielles.
Ah! sans doute, si vous pouviez nous garantir la présence indéfinie , au Sacré-Collège , d'hommes pieux, savants, sobres, désintéressés, passionnés pour le bien comme vous êtes ; si, au-dessous de ce Sénat incomparable, vous aviez , pour exécuter ses desseins et représenter son autorité dans toutes les provinces du monde chrétien, une armée de serviteurs riches des mêmes vertus, désintéressés comme vous, animés du même zèle, je vous dirais : la terre est à vous, la force et la violence sont vaincues, la
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paix fit la charité sont le prix de la dernière bataille d'archanges. Mais ces instruments merveilleux, où les prendrez-vous ? Dans quelle pépinière surnaturelle les aurez- vous formés ? Par quel miracle perpétuel les protégerez-vous contre leurs défaillances, contre les contagions extérieures, contre les embûches toujours renaissantes du mal ?
Voyez ce qui se passe dans les élections de nos Evoques ; le collège qui les choisit s'est restreint, le vieux principe de la participation générale des fidèles étant devenu inapplicable ; tantôt on prend les élus parmi les grands et alors on se plaint de leurs alliances de famille, de leurs engagements avec les princes ; tantôt on les tire du peuple et alors il semble qu'ils aient surtout conservé des rangs inférieurs les défauts qui en sont l'apanage héréditaire.
Mon père m'a souvent conté qu'au temps où il habitait un de ses flefs de Provence, il avait plus d'une fois reçu en sa maison, comme tous les seigneurs du pays, maître Folquet de Marseille qui allait alors, de châteaux en châteaux, à la façon des autres jongleurs , débiter ses compliments et ses rimes amoureuses. Ce n'était encore qu'un bien pauvre sire, au manteau court et aux dents longues et ceux qui l'écoutaient déclamer ses chansonnettes étaient fort loin de prévoir qu'il fût destiné à tenir un jour en ses mains le sort des princes et des peu-
pies. Mon père le supportait , ainsi que beaucoup d'autres importuns de son espèce qui gagnaient vraiment l'hospitalité, à force de prévenances et de flatteries ; mais il ne Taimait pas ; il lui trouvait un mauvais regard : — Je l'ai surpris fréquemment, me disait-il, couvant des yeux, avec une sorte d'appétit impudent, soit les gorges des femmes, soit les beaux palefrois, soit les orfèvreries des chambres de parade; il avait, en recevant les félicitations de ses auditeurs, une exagération d'humilité sournoise et un sourire mitigé d'amertume qui me déplaisaient ; je n'y reconnaissais pas l'innocente vanité du poète, dont tant d'autres de ses pareils nous donnaient le spectacle quotidien; il semblait nous faire grâce d'écouter nos compliments, comme s'ils eussent été, de notre pcirt, une marque de supériorité qui blessait son orgueil en rétablissant les distances. Voilà, pensais-je en moi-même, un pèlerin dont je n'aimerais pas à faire mon commensal.
Quand on sut qu'il se mettait d'Eglise, ce fut une risée universelle. Le diable est donc bien vieux qu'il se fasse hermite et chacun de répéter les passages les plus libres de ses chansons qui n'avaient jamais péché par excès de modestie. Mon père, lui, ne riait pas; il savait l'homme délié, ambitieux, doué d'un esprit très pénétrant, d'une souplesse de caractère prête à se plier à tout; il se défiait ; — Si jamais
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Foiquet devient évêque, disait-il, je plaindrai ses diocésains; il ne croyait pas être si bon prophète.
Et le jongleur est devenu évêque; et il s'est rencontré, je ne sais comment, dans la seconde métropole de la Narbonnaise, un chapitre pour relire, pour faire asseoir ce marchand de rimes, ce quémandeur de bons repas, sur le siège de ^aint Semin et de saint Exupère.
Ce qu'il a fait dans cette élévation invraisemblable, vous le savez, Rome le sait mieux que moi.
Quand il enseignait au comte Simon quelqu'une de ses ruses de romancier pour duper les nobles et les riches bourgeois de la ville, quand il leur donnait sa parole d'évêque pour les faire prendre au piège et leur arracher d'opulentes rançons, lorsque, durant les trois mois de dégât autour de Toulouse, il applaudissait au retour de ces enfants perdus, de ces truands, de ces ribauds dépenaillés qui partaient chaque matin, bien avant le jour, armés de faux pour couper les blés, de pics pour démolir les maisons, de pioches pour arracher les souches et qui, leur besogne accomplie sous la protection des archers, rentraient aux premières clartés de l'aube, comme une troupe de pillards nocturnes, était-ce le théologien orthodoxe, le pontife, le lieutenant du Saint- Siège qui exprimait sa joie en termes si peu mesurés? Ce serait vous offenser que de l'admettre. Non,
c'était rhomme de rien, le parvenu, le rimailleur pauvre et envieux qui, en dévastant l'héritage des bourgeois, en détruisant les blés et les vignobles, prenait sa revanche des misères de sa jeunesse, de ses privations, de ses désirs inassouvis, de ses orgueils rentrés.
Et quand il s'est fait octroyer par le comte Simon, aisément libéral du bien d'autrui, toute cette vaste seigneurie où nous sommes, ce fief de Verfeil, enveloppant tant de coteaux fertiles, de THers au Tarn, avec les nombreuses maisons fortes qui en dépendent, reconnaîtrons-nous en lui le prêtre du Christ ou le prêtre ^de Mammon ? Que Ton eût rétabli les ancien^Js redevances d'églises usurpées par quelques nobles, que Ton eût renouvelé les titres des dîmes destinées aux œuvres de charité, d'hospitalité, à l'instruction, au soulagement des pauvres de Dieu, rien de plus équitable. Mais supprimer la propriété patrimoniale, violer les testaments, les droits des pupilles, traiter le pays en terre conquise, croyezmoi, Dom Albéric, la foi, la vérité, le zèle religieux n'ont rien de commun avec ces actes de brigandage.
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— Vous vous échauffez à tort, vénérable frère, observa le bénédictin de sa voix calme ; vous plaidez une cause qui est gagnée d'avance. Avant de partir pour ma légation, j'ai étudié à la chancellerie toutes les procédures de l'affaire d'Albigeois; je sais à quoi m'en tenir sur ces tristes événements ; ce qud vous ignorez peut-être vous-même, ce sont les efforts du Siège apostolique pour corriger toutes ces déviations de la pensée première, tous ces excès de la force, toutes ces interventions del'avarice, de la cupidité, tranchons le mot, de Satan, dans ce qui devrait demeurer l'œuvre de Dieu. Si vous connaissiez aussi bien que moi les instructions des légats, leurs rapports, les enquêtes si minutieuses et si impartiales dont ils ont envoyé les procès- verbaux, le langage sévère, rigoureux jusqu'à la menace qu'ils ont dû tenir à des seigneurs dévoués, à des prélats, à des princes de l'Eglise égarés par les passions du siècle, vous y trouveriez des témoignages bien saisissants.
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Il n'y a pas une de vos critiques les plus amères contre ceux qui, de près ou de loin, "participent à la répression de Thérésie dont il ne me fût aisé de retrouver la formule magistrale dans un bref de nos pontifes ou dans une épître de nos docteurs. Toutes les fois que la vérité est parvenue à la chaire de saint Pierre sur des excès de pouvoir, sur des iniquités, sur des bassesses commises au nom de la foi, la condamnation de ces sacrilèges ne s'est pas fait attendre. Je n'ai pas besoin de vous rappeler les dures admonestations du Pape au comte Simon, malgré les services rendus à l'Eglise par ce chef de la Croisade, l'accueil fait aux ambassadeurs des consuls de Toulouse, de Narbonne, d'Albi et de tant d'autres villes du comté ou du marquisat; l'ordre même de saint Dominique, ce dépositaire privilégié de la puissance inquisitoriale, n'a pas été à Tabri d'augustes réprimandes quand on a pu croire qu'à son zèle théologique se mêlaient, au moins dans les rangs inférieurs, des mobiles d'un caractère moins relevé.
N'est-ce pas le Pape Innocent IV qui reprochait en propres termes aux inquisiteurs d'avoir un nombre superflu de scribes et dô familiers, qui leur enjoignait de réduire au strict nécessaire cette foule onéreuse et encombrante, uniquement capable d'engendrer l'infamie et le scandale ^t qui leur recom-
mandait avant tout de contenir leur domesticité, afln de conserver intact leur renom d'honnêtes gens? Ces avis datent d'une quinzaine d'aimées et combien de fois, depuis, n'ont-ils pas été renouvelés sous d'autres formes?
— Je ne doute point, reprit Odon de Montaut, que la chancellerie apostolique n'ait rédigé de fort belles lettres et qu'il ne soit facile de retrouver dans ses registres la réprobation formelle de toutes les mesures odieuses qui ont affligé et révolté le pays ; j'ai la pleine conviction que ces sentiments, d'ailleurs si naturels et les seuls conformes à la doctrine du Sauveur, ont toujours inspiré le sacré collège; mais peut-être serait-il moins aisé de constater les effets utiles de ces admonestations et la fin des abus qu'elles condamnaient.
La cupidité et l'intérêt privé sont une hérésie, de tous les temps et de tous les lieux, autrement tenace, autrement meurtrière, autrement redoutable à mon sens, que les sectes les plus perverses. Pendant que j'étais à Damas, pour traiter de la rançon de quelques frères du Temple qui s'étaient laissé enlever entre Ascalon et Gaza, par des cavaliers arabes, je voyais fréquemment un professeur musulman de grande science, médecin et lettré dont la conversation m'intéressait fort. Il avait beaucoup voyagé en Occident, connaissait la Sioile, l'Italie, l'Espagne; je crois
même qu'il avait commenté les livres d'Aristote dans une des écoles de Cordoue. Comme son esprit était curieux et s'intéressait à toutes choses et qu'il possédait, dans sa bibliothèque, diverses œuvres de nos poètes, il prenait plaisir à m'interroger sur les successeurs actuels des vieux maitres dont il récitait couramment, de sa belle voix légèrement gutturale, les passages les plus célèbres. Quand je lui disais que notre pauvre pays ne s'inquiétait plus guère des cours d'amour et que, depuis nos terribles guerres d'Albigeois, la vicomtesse Ermengarde et la dame de Pennautier n'avaient plus d'imitatrices, il souriait tristement, sans exprimer sa pensée. Nous en étions venus pourtant, grâce à ce commerce des lettres qui rapproche si vite les intelligences, à une assez grande confiance réciproque. Tous les habitants de Damas ne se montraient pas aussi aimables. Un jour que je m'étais aventuré dans une rue populeuse, aux environs d'un bazar, je manquai d'être écharpé par quelques sacripants qui avaient ameuté la foule en aboyant au chrétien ; je m'en tirai sans trop d'avaries et je racontai ma disgrâce au thaleb. Ses yeux s'aoimèrent, une vive rougeur colora son visage, encadré d'une belle barbe blanche et il me dit : — Pareille fortune m'est arrivée dans une ruelle d'Amalfi où j'ai failli, en ma qualité d'infidèle, rendre l'àme sous les coups d'une troupe d'assassins. Le
228 jjl conquête d'albigeois
piquant de mon histoire, c'est que les croyants trop zélés qui voulaient ainsi m' envoyer en paradis avant l'heure étaient, comme je le sus plus tard, d'affreux renégats do toutes les religions, de ces coureurs équivoques, maltais ou levantins, qui sont le âèau des ports. Cela m'a rendu fort incrédule en matière de fanatiques. Je n'ai pas vu vos persécuteurs, mais je ne serais pas surpris que leur foi musulmane fût de même étoffe que celle de mes chrétiens d'Amalfi.
— Ceux qui ont hurlé les premiers contre moi, lui répondis-je, étaient peut-être de la qualité que vous dites ; mais la foule, cette foule réunie par le hasard en un lieu où personne ne m'attendait, ne me connaissait, ne songeait à moi, vous ne me ferez pas croire qu'elle était composée de renégats, et que son indignation contre un chrétien, inoffensif et isolé, si peu justifiée qu'elle fût, ne procédait pas d'une foi sincère.
— La foule, dit-il, je vous l'abandonne ; elle est ignorante, elle est impressionnable, elle est crédule ; quand on agit sur son imagination et sur ses nerfs, on lui fait perdre aisément la tète, on la déchaîne comme une bête fauve, et alors, malheur à qui se rencontre sur sa route ! Mais cette même foule qui se serait disputé les lambeaux de votre corps, une fois le crime accompli, vous aurait coudoyé fort paisiblement, comme elle l'a fait hier, comme elle le
LA CONQUÊTE D'ALBIGEaiS 229
fera demain, sans les clameurs de deux ou trois misérables. C'est de ces misérables que je m'inquiète, pour ma part, et non pas des niais qui les ont écoutés et c'est d'eux que je tiens la foi pour étrangement suspecte.
Il réfléchit quelques instants, puis il ajouta : — Les hommes sont de terribles enfants : ils négligent l'essentiel, l'immuable, le certain, la règle de la vie, pour s'attacher à l'accessoire, à l'obscur, à l'incompréhensible ; des querelles de mots les divisent, des idées sans valeur précise pour le plus grand nombre les font courir aux armes les uns contre les autres et, en poursuivant ce qui dépasse leur intelligence, ils sacrifient, ils méconnaissent les lois constantes et communes dont l'application peut seule rendre la terre habitable, ces préceptes de bonté, de justice, de modestie, de simplicité qui ont été donnés au monde au milieu des foudres du Sinaï, que Socrate prêchait sous les peupliers d'Académus, que le fils de Marie a enseignés aux pêcheurs de Génésareth et que je pourrais vous montrer à chaque page dans les livres de notre Prophète.
Voilà ce que disait mon thaleb et je vous déclare que, depuis, dans bien des circonstances, les paroles de ce pieux lettré me sont revenues à la mémoire et que le spectacle des événements quotidiens m'en a fait souvent apprécier la justesse.
290 LA CONQUÊTE D*ALBIOEOIS
— Vénérable frère, interrompit en souriant Dom Albéric qui avait écouté avec grande attention, laissant transparaître, sur son beau visage pensif, les impressions que ce remuement d'idées produisait en lui , je ne vous conseille pas d'interpréter avec autant de complaisance les thèses de votre thaleb devant tous les commissaires apostoliques que vous rencontrerez.
— Je n'ai pas d'inquiétude, répliqua le Templier sur le même ton : vous êtes trop grand théologien et trop savant humaniste pour que je ne compte pas sur votre indulgence.
Je devrais peut-être, ajouta-t-il, en jetant sur Philippe de Landreville un coup d'œil malin, me montrer plus circonspect devant un sénéchal du roi.
— Nous ne sommes pas juges de la foi, riposta vivement le chevalier français.
— Non, vous n'êtes pas juges de la foi ; mais vous opérez les saisies, ce qui n'est pas tout à fait indifférent ; vous exercez le droit d'encours au nom du prince ; vous mettez les terres et les châteaux sous sa main. Je ne sais vraiment pas, en bonne conscience, si nous ne devrions pas avoir autant de pour de vous que du Saint-Olfice. Je vous confesserai humblement, puisque nous sommes ici entre vieux amis, sans témoins, et que vous n'irez le dire, j'en suis sur, ni au Roi ni au Pape, étant, tous les trois, che-
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valiers avant tout et liés par la religion de Thonneur, que cette application progressive du droit d'encours m'inspire parfois de sérieuses craintes pour l'avenir de notre ordre. Vous savez comme on nous traque, comme on nous accuse, que de fables absurdes ou odieuses on met en circulation contre notre doctrine qui n'existe pas, contre nos prétendus mystères que personne n'a jamais vus, contre nos conspirations qui sont des contes de vieilles femmes ; de tout cela, je n'ai pas grand souci ; mais, lorsque je réfléchis au développement énorme qu'ont pris nos possessions, à nos dix mille châteaux, à nos vingt mille manoirs, à nos forêts, à nos pacages, à nos bœufs de labour, à nos vignes, à nos vaisseaux, à cette prodigieuse accumulation de richesse qui s'est concentrée, insensiblement, d'année en année, par une sorte de connivence inconsciente de la noblesse entre les mains de notre chevalerie, je me sens véritablement épouvanté. Vous avez des jurisconsultes bien retors, messieurs les officiers du roi, et des clercs du trésor qui savent compter. C'est une loi presque fatale que tout propriétaire cherche à s'arrondir. Le roi est en train de devenir le plus grand propriétaire de France. Nous verrons peut-être un moment où une tentation dangereuse l'obsédera. C'est alors que les soupçons d'hérésie pourront être mortels.
Dom Albéric se taisait. Philippe deLandreville,après un instant desilence,dévialégèrementlacoaversation.
Je reconnais, diWl, que,depuis son avènement, le roi Louis n'a pas médiocrement travaillé au relèvement de l'autorité souveraine; il a brisé les ligues des barons, il a condamné les péages établis par les seigneurs privés sans mandement du prince ; il a multiplié et réglé les cas d'appel ; il a contribué, plus que pas un de ses prédécesseurs, à rehausser le prestige de ces fleurs de lis qui deviennent, d'un bout du royaume à l'autre, le ralliement des faibles et la sauvegarde des opprimés ; il a tenu aux ambassa* deurs des cours étrangères le ferme et noble langage qui convient au descendant d'Hector de Troie; seulement, ce qu'il en fait, n'est par ambition mais par devoir. Vous savez ce que la renommée publie de sa simplicité, de sa modestie ; la vérité est encore au dessus ; je l'ai vu à Vincennes, je l'ai va à Paris, je l'ai vu à Compiègne : il n'y a pas d'homme plus modéré dans sa vie, plus pieux, plus sobre, plus chaste. Ah ! mes vénérables frères, si tous ceux qui portent vos habits religieux ou militaires pratiquaient les vertus de leur état comme l'héritier de Philippe-Auguste et de Charlemagne pratique les siennes, vos ordres ne fourniraient pas tant de prétextes aux malices des trouvères et aux invectives intéressées des Ordres rivaux. Vous connaissez c^s
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belles pièces d*or qu'on n'avait jamais frappées avant ce règne et qui portent l'Agneau pascal avec sa bannière : chacun de ces agnels proclamerexcellence de la paix : AgnusLeidonanoMspacem. Ce n'est pas là une vaine formule ; c'est la devise du Roi. Le royaume de France n'a jamais vu si vaillant serviteur de la paix. Depuis que je le sers, j'ai dû conférer plus d'une fois, surtout à la veille des assises importantes de la sénéchaussée, avec les clercs du conseil ; ils m'ont parfaitement expliqué que tous les maux de ce siècle, — et Dieu sait s'ils ont été grands, — dérivaient de la faiblesse du souverain. N'est-ce pas une honte, leur ai-je entendu répéter, que les anciens Césars de Rome qui n'avaient pas le secours miraculeux des lumières de l'Evangile, soient parvenus à doter l'empire d'une paix solide et féconde et que des princes baptisés et sacrés par l'Eglise de Dieu aient si longtemps laissé leurs peuples en proie aux querelles, aux discordes, aux oppressions des puissances secondaires ? Du jour où l'autorité du Roi n'a plus été qu'un mot, où chaque seigneur, dans sa terre, s'est considéré comme le justicier, le chef de guerre, le trésorier, l'administrateur des biens de ses vassaux, les hommes ont été livrés à tous les caprices, à tous les emportements, à toutes les iniquités d'une force déréglée ; le sort d'une province a pu dépendre des fautes d'un homme, de ses vices, de ses passions
OU de celles de ses favoris. Quel triste temps que celui où, aucun recours à une justice efficace n'étant possible, où, l'appel au suzerain demeurant sans réponse, rhomme lésé dans ses droits et dans ses biens était réduit à rassembler quelques amis, à s'armer, à monter à cheval avec eux, à partir en guerre pour faire le dégât, brûler les bois et couper les vignes dans les domaines de l'offenseur, corrigeant une injure par mille injures, sacrifiant quelquefois cent innocents sans atteindre les coupables ! Quelle garantie, quelle sécurité, pour des pays où la seule majesté du nom romain suffisait jadis à maintenir les malfaiteurs en respect !
Je ne veux pas dire de mal des Communes ; elles sont une puissance capable de bien et avec laquelle nous devons compter; elles peuvent, fermement contenues et sagement conduites, collaborer à l'œuvre de paix que nous avons entreprise ; mais on ne saurait oublier qu'elles sont, elles aussi, une puissance née du désordre, un remède empirique, issu de la faiblesse et qu'elles ont participé aux vices du régime qu'elles combattent. Vous avez tous mille occasions de vous en convaincre; la justice consulaire, cette innovation de notre temps, est tout aussi partiale, tout aussi capricieuse, tout aussi impuissante à la réparation des méfaits qu'ait pu l'être la, pire cour féodale...
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Le sujet traité par les trois personnages était si vaste et prêtait, grâce à leur expérience particulière et à leur connaissance du monde, à de si longs développements que leur conversation aurait pu durer jusqu'à la fin du jour sans s'épuiser, si le valet qui gardait la porte n'était venu interrompre l'entretien en introduisant l'écuyer du commissaire royal.
Le jeune cavalier s'excusa de troubler le discours des beaux seigneurs ; mais il avait un ordre à demander à son maître pour une affaire qui semblait requérir célérité. Tout le monde se leva ; le moine et le Templier s'effacèrent discrètement, dans un coin de la salle, tandis que le lieutenant du sénéchal prenait l'écuyer à part, à côté de la fenêtre et prêtait Toreille à son rapport ; le récit fut bref et précis, comme il convient entre gens d'exécution qui connaissent le prix du temps ; l'écuyer l'appuyait de quelques indications de la main, tantôt dans la direction de Castelviel, tantôt dans celle de Balma. Quand il eut fini, l'officier du Roi réfléchit ua instant,
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330 LA CONQUÊTE D*ALBIGBOIS
posa encore deux ou trois questions auxquelles
furent faites des réponses monosyllabiques et con-
gédia récuyer en lui disant : — Prenez cinq ou six cavaliers et ramenez tout le monde.
Quelques minutes après, on entendit un cliquetis d'armes et le sabot des montures qui s'éloignaient à toute vitesse. Philippe de Landreville se rapprocha de ses doux amis.
— Vénérable frère, dit-il à dom Albéric, je crois que je suis en train de commettre un léger empiétement sur la justice épiscopale ; mais j'espère que vous m'absoudrez en faveur de l'intention ; j'aggrave peut-être mon cas en agissant hors de mon ressort ; mais nous ne sommes pas ici en territoire de juridiction régulière; plus les droits de justice sont contestables, plus il y a de chances pour les cas royaux. Du reste, ajouta-t-il en souriant, mes gens, à l'heure qu'il est, travaillent probablement plutôt pour vous que pour moi. S'il se fût agi de malfaiteurs ordinaires, larrons ou meurtriers, le manège bizarre qui a inquiété mon écuyer ne se serait pas produit. On sait trop bien que les criminels de cet ordre n'ont rien à espérer de votre passage. Il s'agit sans doute encore de ces arrestations abusives sous prétexte d'hérésie pour lesquelles on vous sait impitoyable et dont vous parliez tout à l'heure avec une ^i légitime colère.
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Le lieutenant du sénéchal raconta alors comment l'attention de son écuyer, garçon fort éveillé, d'humeur hardie, d'une grande droiture et déjà passionné pour le service du Roi, venait d'être appelée, à l'instant même, par un fait étrange. Il se promenait à cheval, sur la lisière des bois, quand il avait aperçu, marchant vers le gîte, une petite troupe de gens de justice qui amenaient deux prisonniers. Un homme qui paraissait venir de Castelmaurou et dont il avait remarqué auparavant l'allure inquiète, s'était élancé à leur rencontre, en courant comme un lièvre et avait parlé en grand mystère au chef de la bande, une espèce de clerc à souquenille foncée. Là-dessus, le cortège avait fait volte-face et s'était dissimulé derrière les taillis. Intrigué par cette manœuvre suspecte, l'écuyer avait poussé son cheval sur une éminence de terrain pour voir la suite de l'aventure et il n'avait pas tardé à distinguer, d'une part, l'émissaire qui rentrait tout essoufflé, du pas tranquille d'un messager dont la commission est faite et, de l'autre, la troupe des justiciers qui cheminait, sur une route difiérente du côté du levant.
— Ils vont, ajouta-t-il, vers le château de Balma, si mes soupçons ne m'ont pas trompé. C'est, du reste, ce que nous allons savoir en peu de temps, car nos chevaux n'ont pas les jambes endormies.
— Vos soupçons doivent être fondés^ répliqua
238 LA CONQUÊTE d'ALBIOEOIS
dom Albéric, dont le mobile visage s'était assombri au récit du chevalier. Les ordres d'élargissement que j*ai donnés en si grand nombre sur mon passage ont fait de moi Tépouvantail des juges inférieurs, des geôliers et des notaires. Le bailli du lieu, qui m'a l'air d'un fin renard, ne s'attendait pas à ma visite, il a commis, sans doute, pour cette arrestation, quelqu'une de ces fraudes infâmes, familières aux gens de son espèce, dont j'ai recueilli tant de preuves au cours de ma légation.
— Mes beaux seigneurs, dit le commandeur de Vaour, j'allais prendre congé de vous, malgré le charme de votre compagnie ; mais je ne pars pas sans avoir vu vos prisonniers ; je connais mieux le pays que vous deux ; peut-être ne serai-je pas un témoin inutile.
Dom Albéric, debout devant la fenêtre, contemplait, d'un œil distrait, le vaste horizon, la mosaïque des champs et des bois, les collines bleuissantes et le ciel clair où passaient et repassaient les hirondelles.
Quel fléau, dit-il, que ces justices domaniales! Qu'elles soient ecclésiastiques ou laïques, elles finissent par être des repaires d'oiseaux de rapine. Que nous sommes loin des temps où l'évêque et le seigneur, siégeant en personne sur leur tribunal, écoutant eux-mêmes les causes, exerçaient une au-*
LA CONQUÊTE d'aLBÎGEOIS 23Ô
torité qui tenait à la fois du prêtre et du père de famille et prononçaient, selon leur conscience, selon les lumières que Dieu leur avait départies, des sentences courtes et simples, dégagées de ce fatras de paroles inventées par les tabellions pour augmenter leur pécule ! Les trois quarts de nos justiciers seigneuriaux ne sont pas des juges, mais des fermiers ; ils n'exercent pas une magistrature, ils exploitent une propriété précaire, variable, dont ils cherchent à compenser l'insuffisance par l'audace de leurs extorsions. Les possesseurs de fiefs, à qui l'opinion populaire s'en prend des méfaits commis en leur nom, n'en sont pas complètement responsables, puisque la plupart de ces iniquités s'accomplissent sans leur aveu, et parfois même contre leur expresse volonté ; mais ils ne peuvent non plus en désintéresser leur conscience, puisque, après tout, dépositaires d'une puissance terrible, ils n'en règlent pas l'exercice avec la sollicitude nécessaire, et sont au moins répréhensibles de soufl'rir l'indignité de leurs officiers. Les économies que l'on fait sur les gages des juges, en peuplant les sièges domaniaux d'hommes incapables, sans lumières, avides, pratiquant le vol judiciaire, comme d'autres pratiquent le vol marchand, seront tout aussi reprochables devant la Justice Eternelle que les actes même d'iniquité. Notre Frère du Temple a raison; nous sommes
-■i-j Juja
â40 LA CONQUETE D*AtBIGEÔtS
témoins des convulsions d'un monde qui s'en va ; les institutions du passé perdent chaque jour leur vertu ; les formules grandioses dissimulent à peine les réalités misérables. Nous ne sommes pas arrivés à la fin des temps, comme le croyaient nos pères de Tan mille; ces champs qui fleurissent, ce soleil qui brille, ces libres oiseaux qui chantent ne donnent aucun signe de vétusté ; l'œuvre sainte du Créateur est, comme aux premiers jours, pleine de vigueur et de jeunesse ; mais nous touchons au terme de l'ordre ancien; ce sont nos petites inventions humaines qui passent à l'état de vieilleries ; ce sont les membres usés qui se brisent ; toutes ces difformités morales dont la laideur offusque notre conscience me font l'effet de la moisissure qui ronge un bâtiment échoué.
La porte s'ouvrit de nouveau, sous la main du valet, et maître Opportun, le fermier de la châtellenie, de la justice et de la geôle, se montra, faisant force révérences.
Si les beaux seigneurs, dit-il, n'ont pas d'autres instructions à me donner, je leur demanderai la permission de leur présenter mes respects ; une affaire d'im|)ortance, pour le service du seigneur Evêque, m'oblige à partir dans un instant ; les valets savent, d'ailleurs, qu'ils sont entièrementaux ordres de leurs seigneuries.
LA CONQtÊTE D*ALËIGÈÔtS à4l
Tiré de sa rêverie par cette apparition prosaïque, Dom Albéric de Papiriis abaissa un regard surpris et glacial sur le triste personnage qui, le dos ployé et la tête nue devant lui, affectait les marques d'une déférence hypocrite. Il y avait un tel contraste entre les hautes pensées où s'égarait Timagination du moine et Tallure pitejuse, ignoble et grotesque de ce fripon de chancellerie, opérant soigneusement sa petite besogne et cherchant à se dérober à la responsabilité de ses actes comme un chien qui a peur d'être battu, que le commissaire apostolique ne put s'empêcher de sourire ; mais le dégoût l'emporta vite sur le sentiment du ridicule et, d'une voix impérieuse, une de ces voix tranchantes et nettes qui ne laissent pas de chance au refus, Dom Albéric intima au fermier, sous la forme d'une prière ironiquement courtoise, l'ordre d'attendre, avant d'aller s'acquitter ailleurs de ses devoirs courants, le règlement d'une question délicate qu'il allait terminer sans retard, en vertu de sa commission, avec l'assistance de ses nobles amis, et pour lequel la présence de quelques personnes attendues était absolument indispensable.
Maître Opportun salua jusqu'à terre et se retira*
Frère Odon de Montaut souriait silencieusement sous sa longue moustache.
— Voilà, dit-il, quand la porte fut refermée et qu'on
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entendit les pas du bailli résonner sur les degrés, un bénéficiaire peu attrayant de la donation du comte Simon. Songer que tant de braves chevaliers sont venus servir leur quarantaine en ce pays, s'y faire casser la tête et peut-être damner leur àme, pour enrichir des croquants de cette espèce !...
Dom Albéric ne répondit rien; les hirondelles continuaient à décrire de grands cercles dans le ciel, effleurant parfois du bout de leur aile lustrée là saillie des corniches, le profil des mâchicoulis et les gargouilles aboyantes du manoir; et le vent qui poussait et effilochait dans l'espace de légers flocons de nuages blancs comme neige, faisait grincer sur sa tige rouillée, au sommet d'une tourelle d'angle, une lourde girouette de fer découpée à jour, figurant la croix tréflée du blason épiscopal.
Philippe de Landreville regardait distraitement l'enseigne héraldique virer sur ses gonds.
Je gagerais, lui dit le Templier, remarquant la direction de ses yeux, que, si le roi de France vous demandait conseil, nous verrions bientôt le pannonceau fleurdelisé remplacer cette bannière d'Eglise.
— Le roi Louis, répondit le lieutenant du sénéchal, a sans doute de plus grands desseins en tête et je crois que la temporalité des évêques de Toulouse l'inquiète médiocrement, malgré l'étendue et les richesses de ce diocèse démesuré qu'il faudra bien
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démembrer tôt ou tard. Le comte Alphonse en a plus de souci que lui, obligé qu'il est de tenir incessamment ses jurisconsultes en haleine pour obvier aux chicanes que lui suscitent les canonistes de l'offlcialité. Mais un jour viendra sûrement où le roi de France exercera dans ce pays d'autres droits que ceux de suzerain. La comtesse Jeanne, malgré des annnées de mariage, n*a pas eu d'enfants ; elle n'en aura jamais. Le traité de Paris est formel. Quand le roi sera comte de Toulouse, il veillera à la reconstitution de son domaine avec une sollicitude plus active et plus puissante et beaucoup de désordres et d'usurpations, résultant des guerres, seront corrigés...
— Officier du roi, interrompit malicieusement le commissaire apostolique, on dirait que vous éprouvez quelque incertitude sur la légalité de votre intervention ; vous invoquez déjà la réunion du comté à la couronne !
Philippe répliqua sur le même ton : Je n'en aurai nul besoin pour me justifier, s'il y a lieu, au prochain Parlement de Pentecôte : ceux qui commettent des arrestations irrégulières, qui circulent à main armée sur les grands chemins sans mandat spécial du prince, sont des infracteurs de la paix et les infractions de la paix rentrent, au premier chef, dws les cas royaux,
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— Vous aurez une autre excuse, meilleure encore, ajouta Dom Albéric. Vous marchez sur la réquisition du Siège apostolique; vous êtes lamain forte dont ma commission m'autorise à réclamer l'appui pour Taccomplissementde mon devoir. Vous voyez qu'il n'est pas nécessaire de plaider rillégitimité de la possession épiscopale...
Philippe de Landreville ne se tenait pas pour battu :
—Il n'y a, dit-il, si je ne me trompe, d'autre fondement aux droits des évêques sur ce territoire que la donation du comte Simon. Or j'ai entendu vigoureusement attaquer la validité de cet acte à la Cour de France et je vous réponds que, si j'avais seulement ici les clercs de notre conseil, ils tiendraient à votre service une démonstration en quatre points dont vous no vous tireriez pas àbon marché. De moi, vous n'avez rienàcraindrede pareil, n'étant pas assezfortlegiste.il y a pourtant, dans les arguments qui ont été produits devant moi, certains traits essentiels qui m'ont frappé. Je passe sur les chicanes de procédure ; par exemple, sur la concision outrée et le caractère vague d'une libéralité où le donateur ne prend pas même la peine de désigner par leurs noms les domaines dont il fait largesse et n'indique pas l'ombre d'une limite. Ces expressions par trop sommaires, « le château de Verfeil, avec les forces et villages
en dépendant, où sont moins de vingt feux ou point» avait le privilège de mettre en fureur un jurisconsulte de ma connaissance : « On aurait voulu, disaitil, bâtir un nid à procès qu'on n'aurait pas mieux opéré ; où a-t-on vu que la création d'une principauté puisse avoir pour titre originel une charte semblable ? » Je passais aisément condamnation sur ce détail ; la charte est de l'année 1213, Tépoque même de la bataille de Muret : le comte Simon avait d'autres soucis en tête que de limer des actes ; on peut dire, à sa décharge, qu'il s'est contenté d'écrire sa volonté en capitaine, avec la pointe de son épée, laissant aux tabellions, aux agrimenseurs et aux publicains le soin de la traduire en grimoire juridique. Ce qui est plus sérieux, c'est de savoir à quel titre le comte Simon a pu dépouiller de leurs héritages les feudataires du Verfoliez pour en gratifier maître Folquet. Saint Ber'nard avait bien dit, en secouant la poussière de ses sandales : «Verte feuille. Dieu te dessèche ! » Mais cet appel aux misères temporelles comme châtiment de l'obstination des hérétiques, n'impliquait, en aucune manière, l'enrichissement de grands bénéficiers. Feuille sèche n'est pas feuille à dévorer. Ce ne sont pas des feuilles sèches, ce sont de beaux bois verdoyants, des collines enfioleillées et des pâturages peuplés de bétail que gèrent les baillis de Tévêché et il est impossible de
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soutenir que le comte de Leicester fût maître légitime de ces possessions quand il en a disposé. Qu*était-il quand il a souscrit Tacte du mois de mai ? Seigneur de Montfort TAmaury en File de France et comte de Leicester en Angleterre, rien de plus selon le droit. 11 est vrai que ses exploits au siège de Zara, dans les états du roi de Hongrie, en Palestine, et surtout la susceptibilité des grands vassaux du Roi de France, lui ont valu le premier rang dans l'armée de la croisade ; il vrai qu'à la suite de quelques batailles et de quelques sièges, une réunion d'évêques et de seigneurs Ta proclamé vicomte de Béziers et do Carcassonne, dignité dont n'avait voulu ni le comte de Champagne, ni le duc de Bourgogne, ni le comte de Flandres. Mais le Verfoliez, que je sache, n'a jamais dépendu des fiefs de Carcassonne et de Béziers; d'ailleurs, cette proclamation elle-même, qui avait qualité pour la prononcer? Le Roi de France était roi à Béziers, comme à Toulouse, comme à Troyes, comme à Dijon. A supposer que le feudataire dût être déchu de son fief pour sa félonie, ce fief faisait nécessairement retour au suzerain et le Roi de France en redevenait de plein droit seigneur direct et seul qualifié pour en faire telle nouvelle assignation que bon lui semblerait. D'où il ressort que le don octroyé sous les murs de Carcassonne, par quelques vassaux du Roi de France et quelques
gens d'église fut unç pure entreprise sur Tautorité royale et que cette usurpation, tolérée en un temps de troubles, n'engage en rien les successeurs du prince qui l'a soufferte. Deux ans plus tard, cette usurpation s'est encore aggravée, lorsque les Pères du Concile de Latran, au mépris des droits de la couronne, ont adjugé au seigneur de Montfort l'héritage «ntier des comtes de Toulouse. Autant l'autorité de ces pères était indiscutable pour définir les vérités de la foi et interpréter le texte des livres saints,autant elle était frivole,incompétente et abusive pour opérer un retrait de fief et créer un prince. Le concile peut faire des saints, il ne peut pas faire des comtes. D'ailleurs, je le répète, le seigneur de Montfort ne possédait pas même ce titre précaire quand il a souscrit la donation du Verfoliez.
— Ecoutez ! dit le Commandeur de Vaour en se rapprochant vivement de la fenêtre ; voici nos cavaliers qui rentrent.
Ses deux amis s'avancèrent sous la grande baie cintrée, flanquée de colonnettes engagées de marbre gris et regardèrent dans la campagne; on entendait nettement, sur le sol encore assourdi par les abondantes pluies de Torage nocturne le pas cadencé dos chevaux, celui des piétons, le cliquetis des armes et un vague bourdonnement de voix humaines.
Bientôt, en effet, la petite troupe se montra, au détour d'un taillis, sur la route de Toulouse. L'acier dos armures brillait au soleil et Ton voyait frissonner au vent, par dessus les têtes, les pennons d'azur semés de fleurs de lis d'or. La tenue correcte, l'allure martiale, l'équipement soigné des cavaliers du sénéchal, droits sur leurs arçons, montant de fortes bêtes élégamment harnachées, formait un contraste pittoresque avec la piètre apparence des gens à pied.
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— Oh ! oh ! continua le Templier, la capture est d'importance ! Quel coup de filet ! un noble, une paysanne, un clerc à écritoire qui doit être quelque affreux notaire criminel et une poignée de malandrins, accoutrés comme de beaux diables, qui ont sans doute gagné cinq ou six fois leur place en enfer avant d'être élevés à la dignité de sergents.
— C'est le personnel de la justice épiscopale dans la Temporalité, observa ironiquement Philippe de Landreville.
Dom Albéric contemplait les arrivants avec une extrême attention.
— Il me semble, poursuivit Odon de Montaut, que je reconnais la tournure du noble. Je ne saurais mettre un nom sur le personnage ; mais, ou je me trompe fort ou je crois l'avoir rencontré déjà, il y a bien des années, à la cour du comte Raymond, peutêtre lors de cette grande promotion de chevaliers qui fut, pour tout le pays, l'occasion de fêtes si retentissantes, le dernier triomphe de la lignée de Saint- Gilles.
En approchant de la maison forte, Yvain de Vernon, le jeune écuyer, qui marchait à quelques pas en avant de l'escorte, les yeux brillants, le visage animé d'une flamme généreuse, mit son cheval au galop. Le lieutenant du sénéchal descendit à sa rencontre, pendant que Dom Albéric faisait appeler sou
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chancelier pour lui donner quelques instructions.
Peu d'instants après, le cortège pénétrait sous la vieille porte couronnée de mâchicoulis, les cavaliers mettaient pied à terre, le notaire criminel, ses prisonniers et son escorte étaient introduits dans une salle du rez-de-chaussée.
Lorsque le moine, à la suite d'une rapide conférence avec le clerc pénétrant et discret qui remplissait auprès de lui l'office de secrétaire depuis le commencement de sa légation, entraîna Odon de Montant vers l'escalier, une altercation assez vive venait de s'élever dans les corridors où le lieutenant du sénéchal se trouvait aux prises avec le notaire criminel.
Les mots d'usurpation de pouvoirs, d'entreprise, d'attentat, de sacrilège, d'interruption illégale des actes de justice, d'appel à Rome, se détachaient au milieu du fracas d'expressions sonores que les voûtes se renvoyaient.
L'apparition du bénédictin qui s'avançait, avec la dignité froide et suprême d'un préteur de province romaine en tournée, ayant à ses côtés le vieux chevalier d'Orient, paré de la croix du Temple, arrêta net la faconde exubérante du tabellion à qui maître Opportun, rouge et confus au delà de tout ce qu'on peut dire, lançait vainement, dès l'origine du débat, des regardis désespérés,
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Philippe de Landreville prit la parole : — Vénérable frère, dit-il, voici un prétendu notaire criminel de la soi-disant Temporalité, qui déclare appeler au Siège apostolique de son arrestation et de celle de ses prétendus sergents, surpris au cours de leurs maléfices. Vous êtes Celui qui lie et qui délie ; je vous en fais remise.
Dom Albéric répondit simplement : — Je suis prêt à entendre la cause ; puis, se retournant vers maître Opportun :
— Vous pouvez faire conduire tous les comparants dans la chambre de justice ; mon chancelier a mes ordres ; exécutez tout ce qu'il vous commandera.
Pendant les préparatifs de Taudience, les trois amis demeurèrent seuls.
— Mon jeune Yvain ne s'est pas trompé ; il a le flair pour dépister ces odieux renards de justices seigneuriales, disait le lieutenant du sénéchal ; autant que je l'ai pu comprendre à travers le fouillis de paroles que votre seul regard vient d'interrompre comme une pierre jetée au milieu d'une troupe de grenouilles, il s'agit bel et bien d'un de ces enlèvements fort peu réguliers que se permettent les officiers inférieurs de temporalités ecclésiastiques sur les dénonciations de compères qui les valent. On a ourdi, paraît-il, contre cette pauvre femme, bellemère d'un tenancier du comte, installé dans une
terro d'assise, une plainte en recel et fréquentation d'tiérétique, parce qu'elle a donné asile, pendant ce même orage qui nous a réduits nous-mêmes à chercher refuge dans le manoir épiscopal, à un ancien seigneur du pays, flls de ses maîtres bien-aimés, qu'une circonstance fortuite avait ramené dans la contrée, et avec qui elle aurait, dit-on, échangé quelques propos peu mesurés sur les faits de la croisade et sur la confiscation des terres. Vous allez voir cette femme ; elle est , naturellement , très exaltée et encore hors d'elle-même, sous Timpression de l'épouvante que lui a causée le procédé de ces malandrins ; mais elle porte la candeur sur le visage et ses regards ont une expression de franchise indignée qui est bien le commentaire le plus éloquent de ses paroles.
— Savez-vous le nom du noble ? demanda le commissaire apostolique.
— Il vient de me le dire à l'instant : Raymond de Saint-Geniès, récemment réconcilié avec l'Eglise, frère de l'Hôpital de Jérusalem depuis quelques jours, désigné pour le prochain départ de Terre Sainte.
— Ces brigands n'ont pas reculé devant la qualité d'Hospitalier ?
— C'est l'observation que je lui ai faite : il m'a expliqué, en peu de mots, que, la mine de ces aventuriers lui permettant de tout craindre, et pour lui-
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même et pour les braves gens chez qui le hasard l'avait conduit, — il y avait une jeune femme fort jolie, un petit enfant, un homme très honnête et très brave, mais peu adroit, qu'il ne voulait pas laisser à la merci de ces ribauds, avec le dépit d'un mauvais coup manqué, — il s'est obstiné à taire son nom et sa qualité jusqu'à comparution devant un juge. La Providence Ta bien servi, puisque, au lieu d'un magistrat subalterne, elle le met en présence d'un délégué du Siège apostolique.
— Raymond de Saint-Qeniès î murmura Odon de Montant. Que vous disais-je ? Mes souvenirs ne me trompaient pas; c'est lui-même que* j'ai vu recevoir l'accolade du comte Raymond dans cette fameuse réception de chevaliers dont je vous parlais tout à l'heure : qu'il est changé et vieilli I II est vrai qu'alors je n'avais pas non plus la moustache blanche ; nous avons fait, l'un et l'autre, bien du chemin, depuis cette date lointaine.
Le chancelier du légat se présenta : — Seigneur commissaire, dit- il, l'affaire est instruite et me paraît aussi claire que le jour; les dépositions recueillies dans mon enquête sommaire concordent absolument.
Il donna quelques explications à voix basse au commissaire apostolique, lui montra un petit rouleau de parchemain que Dom Albéric parcourut des
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— B6aax sogneim, (fit alors lé mtsnB^ R ne noos r^ste pins qu'à emrer sol âéaoce. Gomme' mabl» qualiflés da ps^s, je Tcna retiens poor m» sse»-
Us pénétrèf«it aoBfitùt c&msIadiambred&jiB&e oà totit le monde les attsuiait^ j n ^Ê nçH *^ BoitR Opportun qui donnait^ par son BantieiLr les Barques d^one soamîssûHi et d^une c om po a ctifln. iafcasor parables. Le notaire erimînel p«yai«c»rt fiirt déprimée
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L^âudience commença par la lecture du bref de Latran qui établissait les titres officiels du commissaire et qui débutait par la formule célèbre : Alexandre évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les fidèles du Christ, salut et bénédiction.
Alisen tremblait un peu, quand elle dut ouvrir la bouclie pour répondre au commissaire apostolique. Les violentes secousses qu'elle venait de subir, cette longue course à pied, entre des sergents et des hommes de guerre, Finquiétude que lui inspirait le sort de sa fille, Thumiliation qui lui avait fait monter le rouge au visage durant cette marche douloureuse, chaque fois qu'un bûcheron ou un travailleur des champs s'était arrêté pour la voir passer, enfin ce bouillonnement de colère intime que produit, dans les natures honnêtes, le contre-sens de l'iniquité triomphante, paralysaient sensiblement cette droite et simple intelligence. Quelle que fût, d'ailleurs, la bienveillance empreinte sur les traits du Juge suprême, ce moine noir siégeant au banc seigneurial où son front d'ivoire, ses yeux limpides et