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pénétrants lui donnaient Tapparence d^one de cos figures de sainteté peintes au chœur des églises, ne laissait pas que d'être fort imposant. La salle de justice n'était pas très vaste ; elle semblait même de proportions modestes, lorsque, par extraordinaire, aux grands jours de séance épiscopale, Taffluence des officiers^ des vassaux, des gens de la suite avait peine à y trouver place. Mais presque vide, comme elle se trouvait en ce moment, ses hautes murailles nues, ses lambris et ses sièges de chêne, les poutrelles saillantes de son plafond projetant de larges ombres, le silence solennel qui y régnait prêtait à la mise en scène un caractère de grandeur saisissant. Les premiers mots de la prévenue furent prononcés d'une voix entrecoupée et presque sifflante, avec cette constriction de la gorge que produit une émotion intense. Mais cet embarras ne dura guère. Par sa longue familiarité avec les maîtres de la Force, Alisen, très heureusement douée, avait acquis une facilité d'élocution supérieure à celle de sqs pareilles ; le sentiment de son innocence la soutenait ; et puis, ayant passé brusquement de la compagnie brutale de ses gardiens à une société plus relevée qui prenait la peine de l'écouter et d'attendrie ses raisons, elle se sentait progressivement délivrée du poids d'un horrible cauchemar; ce fut donc bientôt avec une assurance parfaite et un accent de sincérité

animé par la chaleur d'une irritation contenue qu'elle présenta l'exposé des faits.

Elle raconta, sans une parole inutile, comment sa famille, attachée depuis plus d'un siècle aux anciens seigneurs du lieu et récompensée de son dévouement par leur confiance héréditaire, ne s'était pas crue dégagée de ses obligations de reconnaissance et de fidélité quand l'heure du malheur était venue pour ses maîtres ; elle ne dissimula pas la douleur profonde qu'elle avait éprouvée des disgrâces de Raymond, de sa condamnation mystérieuse, de la destruction de son château, les larmes qu'elle avait répandues sur la mort présumée de cet enfant nourri de son lait, recommandé à sa tendresse par la voix d'une mère mourante et Tinefiable ravissement qu'elle avait ressenti, au verger de Bellecombe, en reconnaissant, après quinze ans de deuil, cet absent si longtemps pleuré.

Ce n'était pas, comme l'inventait le misérable dénonciateur, un rendez-vous prémédité de conspiration qui les avait rapprochés, au milieu des ruines, pour parler ensemble d'un passé irréparable : c'était la volonté du Dieu de miséricorde qui avait permis qu'avant de partir pour la Terre-Sainte et sur les débris même de son ancienne seigneurie le chevalier réconcilié pût entendre une voix fidèle, un dernier écho du foyer détruit.

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— Yoili en vérité, dit-elle, s'animant de plus en plus au bruit même de ses paroles, de beaux prédicateurs d^hérésie, des fauteurs de sédition redoutables et des adversaires dignes de Mre trembler TApôtre de Rome sur son siège ! Un pauvre chevalier qui ne possède plus rien au monde, pas même le manteau qu*il porte et le pain qu'il mange ; qui est mort deux fois : mort il y a quinze ans, quand, pour avoir exercé les œuvres de charité en fiiveur de fugitifs, il a été enfermé dans ce Mur de Toulouse où la terre entière l'avait oublié, où il était, en effet, si bien rayé du nombre des vivants que son patrimoine a été dépecé, sa maison réduite en poussière, sa famille anéantie et que tous ses anciens serviteurs sont aujourd'hui enterrés, dispersés aux quatre vents du ciel ou traîtres à sa mémoire ; mort, il y a huit jours, lorsqu'il a fait le dernier sacrifice de sa personne, renonçant à prendre femme, à continuer sa race, à posséder aucun bien en propre, faisant abnégation définitive de sa volonté pour se mettre, corps et âme, à la discrétion d'un maître I Puis, une pauvre femme à cheveux gris, qui n'a plus de mari, qui n'est pas certaine du lieu où l'on déposera ses os et qui passe sa vie à soigner sa maison, à bercer un petit enfant et à lui chanter des ritournelles pour l'endormir ! Il a fallu avoir le diable dans le cœur, pour incriminer une conversation fortuite et former.

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sur quelques paroles saisies au vol et mal interprétées, le tissu de mensonges dont on a noirci ce parchemin. Je yeux que n^a langue se sèche dans ma bouche, si en allant promener Tenfant au milieu des broussailles de Bellecombe, j'avais la moindre espérance d'y rencontrer le fils de mes maîtres. Je mentirais si je disais que je ne pensais pas à lui ; je Ta! trop aimé, lui et tous les siens, pour ne pas évoquer son souvenir quand je revois les lieux où j'ai vécu auprès d'eux pendant ma jeunesse et quand je traverse l'emplacement de la Force changée en prairie; j'avais été entraînée de ce côté par le passage d'une noce dont la musique égayait l'enfant, et, comme je n'avais nulle envie de suivre le cortège jusqu'au logis de l'épousée, tandis que mon petit Guilhem, exalté par le bruit des instruments, serait allé au bout du monde, je suis entrée au vieux verger pour y ramasser quelques fleurs. Je m'attendais si peu à y voir paraître En Ramon qu'au son de sa voix j'ai failli perdre connaissance, croyant avoir devant moi un fantôme. S'il eût été nuit, je serais morte de frayeur.

En Ramon m'a raconté son histoire; je lui ai dit la mienne. Il me serait difficile de vous répéter toutes les paroles que nous avons prononcées. Que pouvaient dire, après un éloignement de tant d'années, deux personnes qui ont subi le contre-coup

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d'une même catastrophe ? Nous avons parlé du passé, des morts, du bonheur disparu, de tout ce qui nous intéressait Tun et l'autre. Nous avons fait ce que font, dit-on, les mourants, qui revoient , en quelques minutes, le tableau entier de leur existence. Tout cela ne touchait en rien à la sécurité de l'Eglise ou du prince. Si l'espion qui nous écoutait avait eu rintelligence plus ouverte ou la mémoire plus fidèle, il aurait rapporté de moi certains propos qui n'étaient guère à la gloire des hérétiques et qui me feraient lapider par eux s'ils m'entendaient.

J'ai prononcé peut-être, sous l'obsession de mes souvenirs et, en présence d'une victime de tant de rigueurs, quelques paroles qui étaient au-dessus de ma condition ; je me suis permis, sur les événements du temps, des réflexions sans doute déplacées dans la bouche d'une simple villageoise à qui les lumières manquent pour juger les hommes et les faits ; mais je déclare, par cette image du Sauveur dont j'adore les saintes plaies, par l'àme de mon père et de ma mère, par tout ce que j'aime et j^ respecte en ce monde que, dans aucune occasion, ni hier ni jamais, ma pensée n'a été de soustraire, moi, les miens ou autre personne vivante, à l'union de la foi catholique, et de répudier les croyances, les consolations et les espérances que mes parents m'ont transmises et que j'ai transmises à mes enfants...

Alisen se tut ; deux sillons de larmes coulaient le long de ses joues ; Témotion avait adouci la rigidité de son visage ; ses yeux voilés, attachés sur les regards du juge, ne la faisaient plus ressembler à la sybille, mais plutôt à Tune des saintes femmes que les artistes représentent, abîmées de douleur, à l'entour du Saint-Sépulcre.

Dom Albéric, qui avait lu, avec une application scrupuleuse, les parchemins arrachés d'autorité à la mauvaise volonté du bailli et du notaire, donna quelques ordres à voix basse au chancelier qui se mit en disposition d'écrire et fit sortir immédiatement un vaJet ; puis, s'adressant avec bonté à la prévenue :

— Femme, dit-il, ne pleurez pas ; vos épreuves seront bientôt terminées ; j'ai seulement encore une question à vous faire. A quelle cause attribuez-vous la dénonciation, d'ailleurs unique, portée contre vous ?

Alisen se recueillit, comme éprouvant une grande hésitation : Que puis-je savoir, dit-elle, de la pensée des méchants?

— Vous connaissez-vous des ennemis ?

Alisen secoua la tête : Nous n'avons fait de mal à personne ; le village est plein de nouveaux venus qui n'ont point à se plaindre de nous. Peut-être a-t-on voulu simplement gagner le marc d'argent. Il

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se peut aussi, igontart-elle avec quelque timidité, que le bon ordre de notre tenure nous ait attiré des envieux. Mon gendre est un grand travailleur qui soigne sa terre conune pas un ; ses efforts ont été récompensés par d^assez belles récoltes ; le plaisir de nous nuire et l'espoir de nous remplacer peut avoir sufS à inspirer le mensonge. Je me souviens aussi, poursuivit-elle, après un instant de silence, que ma fille, qui est encore jolie, s'est plainte une fois des propos du notaire et qu'elle l'évite comme la peste.

Le chancelier écrivait toujours ; le valet rentra, apportant un réchaud plein de braise, qu'il déposa sur la table, il en approcha un bâton de cire ; une odeur de résine parfumée se répandit dans toute la salle, tandis que des spirales de fumée blanche montaient, en se déroulant, vers le plafond. Le chancelier tira de son aumônière un sceau d'argent qui représentait l'image du Bon Pasteur portant une brebis dans ses bras, fendit d'un coup de ciseau la cédule de parchemin où il venait de tracer quelques lignes et, ayant fait verser par son valet, sur l'extrémité de cette lanière, une goutte de cire brûlante, il y imprima l'image sacrée.

— Femme, reprit Dom Albéric, vous pouvez rentrer dans votre maison ; la procédure entamée contre vous est annulée : veillez seulement sur

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votre langue ; la piété envers les morts ne doit pas être offensante pour les vivants, et il faut être miséricordieux, même à l'égard de l'injustice.

n lui remit, en même temps, pour la préserver, elle et sa famille, contre toute tentative de persécution ultérieure, les lettres de sauvegarde qui venaient d'être expédiées par le chancelier. Il y était dit que frère Albéric de Papiriis, de l'ordre de Saint- Benoît, humble prieur de la maison d'Acquasilente, au diocèse de Pérouse, et commissaire du Saint- Siège apostolique aux parties de Toulousain et d'Albigeois, en vertu des pouvoirs à lui conférés, mettait sous la protection de l'apôtre saint Pierre et de l'Eglise romaine, la Adèle servante du Christ Alisen Durand, du lieu de Saint-Geniès, en Tarchidiaconé de Saint-Loup et diocèse de Toulouse, injustement enveloppée dans des poursuites pour cause d'hérésie et arrêtée sur dénonciation calomnieuse, avec mandement à tous Evêques, Offlciaux, Abbés,, Prieurs, Chapelains et autres ecclésiastiques séculiers et réguliers de lui prêter aide et assistance et la garantir de toutes recherches à raison des faits à elle imputés et défense à tous justiciers d'y contrevenir sous peine d'excommunication.

— Quant à vous, vénérable frère, dit en souriant le commissaire apostolique en se tournant versRaymond , vous n'avez pas besoin de sauvegarde ; les privilé-

ges do la religion de saint Jean vous suffisent ; les sergents de la Temporalité n'iront pas vous tourmenter en Terre-Sainte. Seulement, je vous retiens en ma compagnie, nous ferons route ensemble pour rentrer à Toulouse.

Les gens do la châtellenie, consternés, demeuraient muets comme des chiens que leur maître vient de battre et courbaient la tête, laissant passer l'orage.

— Il faut une réparation à cette femme, dit sévèrement le moine au bailli, pour les dommages que vous lui avez causés. Je vous commande de lui payer immédiatement douze florins, dont décharge va vous être donnée pour le trésorier de Tévêché, sauf recours contre le dénonciateur.

— Puis-je me retirer ? demanda timidement Alisen, son petit rouleau de parchemin dans les doigts.

— Vous êtes libre.

Elle fit un signe de croix et baisa le sceau. L'audience finie, le commissaire apostolique s'était levé, ainsi que toute l'assistance. Alisen, encore tremblante, mais empressée d'aller mettre un terme aux angoisses de sa famille, se hâtait de gagner la porte.

— AdieUjEn Ramon,dit-elle; nous ne nous rencontrerons plus jamais en ce monde ; mais je suis heureuse d'avoir pu vous voir avant de mourir.

— Pauvre Alisen, répondit Thospitalier, ma dernière Yisite vous aura mis tous en grand souci ; mais vous devez être fière : le pape et le roi se sont faits vos défenseurs.

— Hélas, reprit-elle, le pape et le roi ont une grande puissance; par malheur^ ils sont loin de nous, tandis que les baillis et les sergents sont près.

On lui présenta les pièces d'or que le bailli, de plus en plus humble, venait d'apporter. Elle refusa de les prendre. Je n'ai pas besoin de son argent, dit-elle ; je le donne aux âmes du purgatoire.

Deux cavaliers du sénéchal avaient ordre de protéger sa retraite ; ils la suivirent à distance, tandis qu'elle se dirigeait, de son pas décidé, vers le Clôt du Loup; mais cette surveillance fut inutile; la scène qui venait de se passer et la présence d'une troupe royale enlevaient, pour le moment, à la bande avide et peureuse des justiciers de village toute velléité d'entreprise.

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— Beaa pri6ur,dit le Templier^en prenant congé du moine, au pied du perron, tandis que les chevaux du Sénéchal piaffaient sur la route, la tête tournée du côté d'Albigeois, je bénissais le ciel de l'heureuse fortune qui, après tant d'années, m'a fait passer quelques instants en votre compagnie; mais j'étais loin de m'attendre à la scène dont vous venez de me rendre témoin ; j'aurais donné beaucoup pour ne pas perdre cette joie ; le spectacle d'un acte de justice est un réconfort véritable, au milieu des mensonges et des tristesses de cette vie.

— Vous reconnaissez pourtant, répondit Dom Albéric avec son sourire calme, que les commissions scellées de l'anneau du pêcheur ne sont pas toujours inutiles...

— Oui, quand la confiance du Siège apostolique est tombée sur un homme de tête et de cœur, un théologien désintéressé et capable d'action tel que vous êtes, et quand le désir de montrer du zèle, de mena-

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ger les princes, d'acquérir des titres à quelque belle abbaye ou à quelque éyèché notable ne fausse pas la droiture naturelle et ne suggère point des capitulations de conscience ; quel concours de circonstances favorables ne faut-il pas pour que ce contrôle suprême, mais lointain et forcément rapide^ s'exerce avec compétence et efficacité ! Savez-vous bien que, dans le cas présent, il aurait suffi d'un quart d'heure de retard pour faire échapper les prisonniers à votre vigilance ? Sans le hasard tout imprévu qui a mis à votre service la cavalerie du Sénéchal, sans la présence d'esprit de Técuyer, votre fermier épiscopal, qui a la mine d'un fin renard, réussissait à vous cacher l'arrestation et allait terrer ses captifs dans quelque retraite sûre d'où ils ne seraient sortis qu'à beaux deniers comptants, à supposer quUl ne se fût pas trouvé, parmi les malandrins d'escorte, un homme assez résolu pour supprimer le délit en supprimant les victimes, et alors toute votre science, toute votre droiture, tout votre amour de la vérité et de la justice, renforcés des armes spirituelles que le Saint-Siège a mises entre vos mains, passaient inutilement à portée d'un acte abominable d'iniquité. Eh I sans doute, si l'œil du Pontife romain pouvait percer tous les voiles et pénétrer tous les mystères, bien des torts seraient redressés, bien des innocences reconnues... Mais que d'enquêteurs, que de com-

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missaires ne faudrâit-il pâs envoyer en ce malheureux pays pour déjouer toutes les trames, pour prévenir ou réprimer tous les méfaits de détail qui tombent drus comme grêle sur les vaincus, sur les humbles, sur les simples, sur les enviés !

— Précepteur de Vaour, vous avez trop raisonné avec les infidèles ; je crains que vous ne leur empruntiez leurs erreurs sur la puissance irrésistible du destin. Vous parlez de ce quart d'heure fortuit qui m'a permis d'empêcher un acte odieux. J'aime mieux croire que ce quart d'heure a été réglé par la Providence dont je me suis seulement trouvé l'indigne ministre, en considération, non de mes mérites, fort au-dessous de ma tâche, mais de mon désir sincère du bien et de l'investiture sacrée que j'ai reçue.

Odon de Montaut admirait la clarté sereine qui brillait dans les yeux du bénédictin ; il demeura un instant sans parole, captivé sous le charme de cette voix chaude et vibrante où se traduisait lapuissance de la pensée.

— Il a manqué pourtant, dit-il, un personnage au tableau et un complément à ma joie. A côté de ces misérables gens de justice que votre sentence a cloués à terre, j'aurais voulu voir le premier coupable, le principal complice, le dénonciateur...

— Ce n'est pas la faute de mes cavaliers, inter-

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rompit Philippe de Landreville, si cet agrément vous a été refusé; sur les indications de la bonne femme qui, à force d'être pressée de questions, avait fini par signaler un tenancier du pays connu sous le nom de TEspion, mon écuyer s'est mis en quête ; mais il avait affaire à un lièvre émérite à qui les cachettes ne manquent pas ; ce qu'il y a de plus piquant et ce qui est ressorti du témoignage de quelques habitants adroitement interrogés, c'est que ce pourvoyeur si zélé des tribunaux d'église, ce rabatteur d'hérétiques si ardent et si agile, a été, en son temps, une manière d'émissaire albigeois, un colporteur de livres réprouvés et même un orateur d'assemblées nocturnes dans les forêts;on raconte qu'il ne le cédait à personne,il y a quelques années,lorsque la cause de l'hérésie semblait reprendre faveur, à la suite de diverses manœuvres souterraines des «faydits», pour déclamer contre les violences et les vices du clergé, pour exalter le retour à la simplicité des temps primitifs, prophétiser l'avènement de l'égalité universelle et la communauté des biens. Il se vantait, en outre, en toute occasion, d'être un des familiers les plus intimes du Pape albigeois de Caraman et d'avoir rempli en son nom diverses missions de confiance. Si les massacres d'Avignonnet avaient été suivis d'une révolte générale, on l'aurait vu se ruer des premiers sur la dépouille des clercs comme aujour-

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d'hui sur celle des hérétiques. Il n*a jamais changé de métier.

— Ne pensons plus à ce misérable, répondit Dom Albéric; il n'est pas digne d'occuper la dernière minute de notre entretien. Si vous voulez garder un souvenir béni de cette rencontre, rappelez-vous plutôt la simplicité naïve et pieuse de cette pauvre paysanne qui, sans réflexion, obéissant à Télan spontané de son cœur, a donné les florins de la Temporalité aux âmes du purgatoire. Voilà de ces délicatesses imprévues qui consolent de bien des vilenies et un acte de foi plus méritoire à mes yeux que beaucoup de démonstrations tapageuses.

— Adieu, dit le Templier, il n'est si belle compagnie qui ne doive prendre fin. Quelque plaisir que j'éprouve à vous entendre, il faut que je reprenne la route de mes forêts et que j'aille me renfermer dans mon nid de pierre où, durant quinze jours, je vais méditer sur toutes les choses que nous avons dites ensemble. Nous ne nous reverrons probablement que dans la vallée de Josaphat ; si j'ai besoin de protection, ce qui est vraisemblable pour un vieux pèlerin de mon espèce, je me recommanderai de Votre Sérénité.

— La vie terrestre serait trop douce, répliqua gravement le moine, s'il était permis de la partager avec des amis d'élite et de la consumer en beaux en-

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tretiens sur tous les objets qui méritent d'ocQuper l'esprit ; elle nous attacherait trop fortement et nous empêcherait de songer à l'autre. Qui sait, d'ailleurs, si cette jouissance ne serait pas une forme de régoïsme, ou, tout au moins, une anticipation trop hâtive des joies futures, faites pour un monde où le mal n'existera plus ? Sur cette terre sanglante, où tant de passions funestes sont déchaînées, il y a quelque chose de mieux à faire que de raisonner, c'est d'agir. Aucun de nous ici ne s'appartient ; accomplissons chacun fidèlement la tâche que Dieu et nos maîtres nous commandent et reppsons-nous sur la Providence du soin de faire tourner à bien les œuvres diverses qui nous sont confiées.

— Savez-vous à quoi je songeais en vous écoutant? observa Philippe de Landreville qui, après avoir donné ses derniers ordres, s'apprêtait aussi à se mettre en route ; je pensais que, si les chanoines de Saint-Etienne étaient inspirés de l'Esprit de Dieu, ils ne vous laisseraient pas reprendre le chemin de votre couvent; il faudrait un évêque de votre caractère pour rétablir ce malheureux diocèse, accablé par tant de disgrâces, pour chasser tous ces loups qui dévorent le troupeau, tous ces renards qui rongent les vignes, et ramener la paix et l'union dans les consciences troublées ; j'aimerais mieux, pour le repos du comté de Toulouse, vous savoir près Forme

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de Saintes Garbes que sous vos châtaigniers om* briens

— Je n'ai pas l'étoffe d'un évêque, dit le bénédictin, au moins d'un évêque permanent; c^est à peine si je puis suffire à mon rôle d'évêque ambulatoire, coupé de longs repos et d'études apaisantes....

Le Commandeur de Vaour sourit : — Je vous aime trop, dit-il, pour vous souhaiter l'évêché de Toulouse ; vous auriez trop à y souffrir : entre les gens du comte, les consuls, le clergé, les inquisiteurs, les confréries et les hérétiques, votre pauvre âme subirait mille tourments. D'ailleurs, ce serait trop beau : la justice éclairant la force, le pouvoir de faire le bien uni à la volonté, c'est une merveille étrangère à notre temps.

Dom AlbériCjdont le visage s'était assombri, coupa brusquement la conversation.

— Vous oubliez, mes beaux seigneurs, dit-il, que le siège de Toulouse n'est pas vacant. Si vous voulez me quitter sur un souhait qui m'aille au cœur, souhaitez-moi de retrouver promptement, dans les manuscrits du prieuré de la Daurade où je vais passer quelques jours avant de rentrer en Italie, un texte que je recherche depuis six ans, sans parvenir à y remettre la main. C'est la plus grande joie que vous puissiez me désirer.

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Le commissaire apostolique avait commandé à son chancelier de dresser un procès-verbal régulier de l'audience tenue en la maison de la Temporalité et de relever ensuite, avec le plus grand soin, dans le cahier de notes informes qui servait de livre d*écrou au châtelain épiscopal, tous les détails susceptibles de fournir quelques matériaux utiles au rapport gé-^ néral sur Tensemble de la mission. Le chancelier était un clerc instruit et consciencieux qui devait beaucoup à son maître et qui, professant pour lui la plus sincère admiration, faisait des efforts constants pour s'identifier à sa pensée et pour le seconder, dans ses immenses travaux, avec tout le zèle et le scrupule dont il se sentait capable. Aussi la besogne fut-elle un peu longue, le chancelier étudiant les petites lignes incorrectes griflfonnées à la hâte sur ces cahiers de papier soyeux liés par de mauvaises cordelettes, avec l'attention qu'il aurait mise à dépouiller le manuscrit original d'un Père de TEglise ;

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poar un homme moins familier avec les mystères des petites cours s6igneuriales,ces notes minutieuses, ces mentions à peine intelligibles n'auraient pas offert plus d'intérêt que le livre de raison d'un régisseur subalterne ; mais l'expérience de la mission, si féconde en enseignements de tout genre et les conseils du légat dont le principe était de ne pas négliger le détail le plus minutieux, quand il pouvait en espérer quelque lumière pour l'instruction de la grande cause morale confiée à sa justice, avaient développé chez son secrétaire une pénétration peu commune ; la sagacité de son esprit toujours en éveil ne se rebutait pas d'une foule d'indications mesquines et de répétitions en apparence oiseuses, mais dont l'ensemble n'était pas à dédaigner.

Mieux que beaucoup de phrases, ces mots sans suite, tracés par des mains différentes, avec des encres variées, révélaient l'étrange état social créé dans le comté de Toulouse par le régime de délation et d'exploitation fiscale établi depuis la croisade. Rien n'était plus éloigné de la théologie, du dogme, de la foi chrétienne, que ce vulgaire mémento d'un comptable juridictionnel, intéressé à faire beaucoup de prises et uniquement préoccupé d'en tirer le plus grand parti possible. Les docteurs de l'orthodoxie militante, les Pères des conciles, les rédacteurs de bulles, les sauveurs de la foi auraieiït été fort surpris

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et humiliés des résultats imprévus de leurs conceptions et du travestissement singulier qu'elles subissaient, dans ces consciences bornées, dominées par l'amour du lucre. Les incidents de ce drame monotone étaient mesquins, comme les réalités de la vie commune dans le théâtre limité où il se déroulait ; mais quelles clarté» ne jetaient-ils pas sur le grand mécompte de la guerre sainte ! C'était bien la peine, en vérité, d'avoir répandu le sang le plus généreux, brûlé Minerve, Lavaur et Montségur, attenté à la légitimité des héritages, adopté l'épouvante comme un moyen de salut et la mort comme un remède héroïque, pour surexciter, sous une nouvelle forme, chez des Justiciers de vingtième ordre et des paysans madrés, ces étemels instincts de ruse, d'avarice, d'envie, de haine que les satiriques des siècles payons caractérisaient déjà en traits immortels! Quelle misère I Ici, une fermière dénonçait son voisin comme ayant commerce avec les hérétiques et réclamait, en dédommagement de sa peine, quelquesunes des oies de la métairie suspecte, les plus belles du pays ; là, un serviteur, chassé peut-être pour inconduite, accusait son maître de lui avoir fait porter des paquets chez un marchand de Lombardie ; ailleurs, un parent, frustré d'un héritage longtemps ^péré, faisait troubler les derniers moments d'une mourante en appelant la Justice à son agonie, sous

prétexte d'anciennes fréquentations avec des Parfaits ; et toujours, derrière chaque dénonciation, un motif sordide, un bénéfice à recueillir, une injure à venger, un ressentiment personnel à satisfaire ; toujours le prix du sang demandé, avec une naïveté cynique, les poursuites signalées comme de bonnes aflBsdres, toujours la convoitise de quelque bien temporel, si minime fût-il, expliquant l'ardeur contre les mauvaises doctrines.

Tandis que le chancelier réunissait les éléments de cette douloureuse enquête, Dom Albéric se faisait raconter avec détails, par le nouveau frère de l'Hôpital, les circonstances de sa condamnation, rhistoire de sa captivité et la disposition qui avait été faite de ses biens. Raymond exposait les faits sobrement, sans amertume, avec ce détachement supérieur qui est la conséquence des chagrins irréparables et qui prête à la parole de Thomme, quand il est sincère, un charme si pénétrant.

Quelques instants après, le légat montait sur sa mule et Raymond, enfourchant un cheval de main que les gens de la suite avaient dû mettre à sa disposition, prenait place à côté de lui.

Ils descendirent ensemble , un peu en avant de l'escorte des familiers, une rampe assez raide d*où l'œil embrasse un vaste horizon, assez peu dissemblable, sauf les premiers plans, de l'horizon de Saint-

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Génies; la campagne, rafraîchie par les fortes ondées de la veille, était éblouissante et, au loin, derrière les clochers de la ville, à demi noyés dans une buée lumineuse, derrière les massifs de collines bleues, étincelaient sur le ciel les neiges du Montvallier, trônant, dans sa majesté solitaire, entre les glaciers du Carlitte et les arêtes dentelées des Monts Maudits.

Le commissaire apostolique demeurait silencieux et recueilli. Rasmaond, qui n'était pas remonté à cheval depuis quinze ans, savourait le plaisir de se laisser bercer par sa monture et promenait un regard attendri sur ces paysages familiers à son enfance, qu'il ne devait plus revoir.

En passant au-dessus des bois de Maldenier qui dominent le vallon du Rieucros, il se retourna, d'instinct , vers la droite et, de Tœil , envoya un salut d'adieu aux pentes de Bellecombe dont les buissons fleuris semblaient boire les rayons du soleil. Dom Albéric surprit ce regard et en devina le sens.

— Si je vous ai bien compris, dit-il, vous avez une ferme volonté de tenir le serment que vous venez de prêter devant le Prieur de l'Hôpital ; ce n'est pas moi, légat du Pontife romain, qui songerais à vous détourner d'une aussi sainte résolution. Plût à Dieu que la chevalerie d'Europe n'eût pas oublié le chemin de l'Orient et que notre génération ne gaspillât pas en querelles domestiques, en véritables

lattes de Camille, un sang digne ,de couler pour de plus nobles causes ! La chrétienté n'en serait pas réduite au point où nous la voyons et le SaintrSiège n'aurait pas à s'épuiser en appels incessants pour arracher les communautés catholiques de Syrie aux dangers terribles qui les menacent. Vous serez à votre place, en ce pays de Palestine, où vos pères ont combattu, où les comtes de Toulouse, vos suzerains, ont laissé, en d'autres siècles, tant de témoignages éclatants de leur vaillance et de leur piété. Je vous félicite de passer la mer et de garder votre épée pour les seuls combats qui conviennent à un chevalier chrétien. Mais, si la religion du serment vous y oblige et si les désirs de votre cœur vous y portent, il ne s'ensuit pas que le mal commis à votre détriment soit irréparable. L'accomplissement volou'taire d'un grand devoir n'implique pas l'acceptation d'une sentence inique. Par le récit que vous m'avez fait| par diverses circonstances que vous ignorez et qui me sont connues, par mille indices relevés au cours de ma mission, je reconnais que votre condamnation ne fut pas conforme aux règles de la justice. Je plains vos juges plus que je ne les accuse; ils étaient de bonne foi; ils ont cru, en vous frappant , servir la bonne doctrine et, par le sacrifice d'un seigneur coupable ou indifférent, épargner à $es terres une contagion dangereuse; ils étaient^

comme nous tous, des hommes faillibles, entourés d'ailleurs d'embûches et de surprises ; ils n'ont pas su démêler les mobiles secrets qui dirigeaient vos dénonciateurs; l'ennemi qu'ils combattent, l'esprit du mal, s'était tant de fois dissimulé sous des dehors hypocrites, qu'ils en étaient venus à une défiance, à une suspicion préventive difficiles à ébranler. Peutêtre, sous l'impression de la révolte d'orgueil qu'excitait en vous le sentiment de votre innocence méconnue, n'avez-vous pas fait vous-même tout ce qu'il fallait pour les détromper, et, en vous renfermant dans une dénégation hautaine, sans vous humilier à donner des preuves, avez-vous contribué à raffermir le tribunal dans son erreur; mais aujourd'hui que les effets de votre condamnation sont épuisés, aujourd'hui que des faits postérieurs, mettant en pleine lumière les passions intéressées de vos ennemis, donnent à vos déclarations une autorité toute nouvelle, aujourd'hui qu'il est possible de recueillir des témoignages certains pour constater la méprise dont vous avez été victime, rien n'empêche d'obtenir la révision de votre procès. Les sentences des juges d'Eglise, comme celles de toutes les autres Cours de Justice, sont naturellement fondées sur la bonne foi présumée des dépositions ; il est toujours permis de prouver que cette présomption a été fausse et la sagesse des règles canoniques a trop hautement pro-

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clamé la légitimité du droit d'appel pour qu'un tribunal, mieux éclairé, ne soit pas disposé, en tout temps , à réformer un jugement dont rinfirmité peut lui être démontrée. Je suis prêt à m'employer à cette démonstration avec toute la force de ma volonté et avec le peu d'autorité que prête à mes humbles avis la faveur du Siège apostolique. Quelque tardive que puisse être la cassation de votre sentence, il n'est pourtant pas indifférent, pour l'honneur de votre nom, pour l'intérêt de vos proches, que les incapacités, résultant de votre condamnation, soient entièrement effacées et que, tout en servant les pauvres du Christ en Terre-Sainte, selon la belle formule de votre profession, vous soyez remis en état de disposer des biens que vous teniez de vos pères. J'aurais plus de confiance en l'emploi que vous en feriez, instruit, comme vous l'êtes, par vos longues, et douloureuses épreuves, que dans la gestion d'intermédiaires avides, agents de l'Evêque et du Comte, qui cherchent uniquement les moyens d'augmenter leur fortune et qui exploitent la crédulité des docteurs et des juges, en constituant, maille par maille, avec les dépouilles des anciens seigneurs dépossédés, le patrimoine de leurs propres enfants, les seigneurs de l'avenir....

Raymond sourit faiblement : J'ai eu le temps de méditer, dit-il, au3; Enmurés de Toulouse; j'ai beau-

coup réfléchi et beaucoup appris, en quelques heures, sous mes anciens figuiers de Bellecombe; je vous assure que, ni là-bas, ni là-haut, la révision de mon procès et la restitution de mes biens n'a tenu la moindre place dans mes méditations. De tous les événements qui pourraient encore accidenter mon reste de vie sur la terre, celui-là est bien le dernier qui me passionnerait. D'abord, je ne crois pas à la possibilité de la révision ; vous la voyez facile, probable, certaine, parce qu'elle vous paraît juste, parce que vous savez que je n'ai été ni un mécréant, ni un malfaiteur, ni un parjure, ni un instigateur^ ni un complice de crimes. Lié par le devoir féodal au seigneur dont je tenais ma terre, j'ai été enveloppé dans sa mauvaise fortune, je suis tombé sous les coups qui Pont abattu, sans aveuglement et sans espoir de revanche. Vous, savant de cloître, pur esprit, dédaigneux et ignorant des choses du monde, homme d'étude, nourri de la plus forte doctrine des Pères, uniquement soucieux de lumière, de vérité, d'indulgence, vous signeriez des deux mains l'annulation de ma sentence ; mais trop d'intérêts se trouvent désormais liés au maintien de cette iniquité, qui révolte la sainteté de votre conscience. Les morts qui ressusciteraient sur la terre auraient bien des chances d'être gênants,mêmepour cçux qui les ont pleures; mais Hssetrouveraientenco-

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re plus gênés eux-mêmes et afflreusement dépaysés au milieu des changements survenus depuis leur disparition. La révolution terrible qui m'a frappé n*est pas de celles qu*on répare avec un arrêt de cassation.Quand vous me feriez expédier par la Curie les plus belles lettres du monde, me rendriez-vous le passé détruit, le cœur brisé, la famille éteinte ou déchirée par des divisions pires que la mort, étoufferiez- vous les haines, les rancunes, les ii\justices dontje suis l'objet ?

11 a été fait un mal irréparable à ce pays. Je ne sais s'il s'en relèvera jamais. Tout le monde a failli : les héritiers légitimes, par Tinsouciance et le dérèglement de leur vie payenne, par l'abandon et l'oubli de Dieu, du devoir, par l'abus du plaisir, de la richesse, de la force, par une curiosité malsaine de toutes le^ nouveautés et une indifférence criminelle pour le bien et pour le mal ; les prédicateurs de réformes, les apôtres des nouveaux évangiles, par le trouble qu'ils ont jeté dans les âmes,* le néant qu'ils ont mis à la place des vieilles croyances, le charlatanisme qui s'est sitôt mêlé à leur propagande et les violences qui l'ont déshonorée ; les princes, par l'avidité inconséquente avec laquelle ils ont cherché à tirer profit de cette crise douloureuse dans l'intérêt de leur ambition, celui-ci espérant agrandir ses états au détriment du voisin, cet ^utre diminuer ses

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charges, cet autre encore se dégager de redevances onéreuses ou s'en attribuer d'illégitimes ; les premiers légats du pontife romain, par leur rigidité implacable, leur immolation volontaire de tout sentiment humain et Tabdication de leur conscience devant la théologie. Ceux qui étaient sincères, — je crois qu'il s'en est rencontré plus d'un, au moins dans les origines, — n'ont eu qu'un objet en vue, la destruction de l'hérésie, le rétablissement de l'unité. Dans toutes ces prédications de Yaudois, de Manichéens, de pauvres de Lyon, de sectateurs duDiable, d'apôtres, de sorciers, d'enchanteurs, de comédiens, ils ont cru reconnaître une lèpre mortelle qui allait gangrener la génération et qu'il fallait cautériser, anéantir à tout prix, par le fer et par le feu ; ils n'ont pas songé à se demander quels ouvriers ils emploieraient à cette œuvre de terrible sauvetage, où ils trouveraient des mains assez pures pour appliquer ces remèdes que les anges même d'un Dieu de. colère auraient frémi de toucher; ils n'ont pas su deviner quels alliages sordides, quelles passions inavouables, quelles convoitises, quelle haine, quel esprit de vengeance souillerait cette entreprise de réparation. Eux, les austères, les chastes, les sobres, les indigents yolontaires, ils ont déchaîné sur ces malheureuses terres, dominés qu'ils étaient par la tyrannie de leur pensée, toutes les puissan-

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ces, tous les appétits, toutes les ardeurs du mal.

Si ces fléaux doivent avoir un terme, si la colère divine s'apaise, si des jours de paix, de sécurité, de travail sont réserves aux habitants de ce lamentable comté de Toulouse, appauvri jusqu'à la dernière maille, épuisé jusqu'à la dernière goutte de sang, si un ordre nouveau que nous ne saurions prévoir ni définir a été préparé, dans les décrets de la Providence, pour &ire oublier tant de douleurs et de catastrophes, ce n'est ni vous ni moi qui le verrons. J'ignore si les petits enfants pendus aujourd'hui à la mamelle de leurs mères auront ce spectacle de consolation : quant à moi, je me sens trop vieux pour l'espérer, trop découragé, trop irrémédiablement meurtri pour en faire l'objet d'un désir.

Il n'y a pas longtemps que les portes de ma prison se sont ouvertes pour moi, après tant d'heures de concentration solitaire ; les rapides échappées que j'ai pu avoir sur le monde extérieur ne sont pas de nature à me le faire regretter. Ce n'est point la restitution de mon état de chevalier qui m'empêcherait d'être dépaysé au milieu des figures nouvelles, des fortunes improvisées, de toute cette société imprévue dont les sentiments, le langage, la manière d'être m'étonnent et me blessent. Acteur et témoin d'un passé vaincu, je n'ai plus de place au milieu des hommes du jour. Le seul acte de sage^^e des ju-

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ges qui m'ont fait tant de mal, qui ont consommé la ruine de ma maison et précipité la fin de ma race c'est de m'envoyer en Terre Sainte. Là, du moins , j'emploierai à une œuvre glorieu se les dernières ar^ deurs de mon courage ; là, j'aurai chance de terminer ma vie comme il convient à un noble et à un chrétien ; là, je ne courrai pas le risque de rencontrer devant la pointe de mon épée la poitrine d'un homme né du même sang, parlant la même langue, adorant le même Dieu ; là, je me retrouverai, comme mes aïeux, un véritable soldat du Christ, combattant pour les fidèles, pour les pauvres, pour les pèlerins, justifiant ce beau nom d'hospitalier qui a jeté tant d'éclat en Orient, en défendant cette bannière autour de laquelle se groupent encore, malgré trop de disgrâces et de mécomptes, les derniers défenseurs de ces royaumes, de ces principautés, de ces comtés de Terre-Sainte arrosés du sang de la plus généreuse chevalerie. Voilà, vénérable frère, la résurrection que j'attends, sans préjudice de l'autre ; l'espoir d'échanger quelques beaux coups d'épée avec les diables noirs de Syrie est désormais la seule passion qui puisse réveiller au fond de mon cœur un suprême élan de jeunesse. Croyez-moi, cette fin est plus digne que de chicaner avec les gens de justice et de barbotter dans l'écritoire des scribes pour disputer les lambeau2j; d'uu héritage désert,

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Raymond se taisait ; le moiae le considérait aveo une expression de tristesse infinie; il semblait écouter ces voix intérieures qui entretiennent les méditatifs et qui expliquent leurs longs silences.

On n'entendait que le mouvement rhythmé des montures, gravissant d'une allure égale la dernière pente du chemin. Recueillis en eux-mêmes, pleins de ce vague émoi qu'éveille l'imminence d'un adieu éternel entre passagers rapprochés par les hasards de la vie et secoués un instant par une étincelle d'émotion commune, les deux voyageurs suivaient chacun leur pensée.

— Les contrastes de cette vie mortelle sont bien étranges, dit enfin le bénédictin d'Acquasilente ; Mes pairs font brûler les vôtres ; les vôtres assassinent les miens ; et, dans les profondeurs intimes de nos deux consciences, il y a plus d'harmonie entre nous que je n'en ai jamais rencontré. Aux yeux des spectateurs grossiers des agitations de ce monde, nous devons être, vous le faydit, moi, le soldat de l'Eglise, deux ennemis animés d'une haine inexpiable. Et pourtant, nous avons une manière identique de sentir, de juger les hommes et les choses, de haïr la violence^ l'injustice, la cupidité, l'hypocrisie. Grand Dieu! quand déchirerez-vous le voile qui obscurcit nos faibles entendements, quand dissiperez-vous ces vapeurs trompeuses qui déroutent notre

LA CONQUETE D^ALBlâËÔiS

vue, quand ferez- vous justice de ces vaines conventions qui empêchent tant d'àmes droites de se reconnaître, d'unir leurs efforts, de nouer la Sainte Ligue du Bien et du Vrai ?

Os étaient arrivés aux portes de la ville ; ils se quittèrent, les yeux humides ; l'un allant poursuivre auprès des pontifes et des princes la solution d'un insoluble problème, l'autre allant chercher l'oubli et le repos au-delà des mers.

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2tô LA CONQUÊTE D^ALBIGEÔtâ

Le flot déferle, avec sa fureur habituelle, contre les récifs de la côte de Syrie ; des bouflées d'écume neigeuse s'élèvent en gerbes et retombent le long des falaises qui entourent la rade de Saint-Jean d'Acre, produisant ce fracas métallique et ce bruit de coups de marteau sourds et prolongés dont le retentissement attriste d'une plainte éternelle les ruines de Tyr et de Césarée. Des vagues hardies, rampant comme des couleuvres au pied du Château de Fer, semblent monter à l'assaut de ses fenêtres, éclaboussent de leurs étincelles la base des colonnettes de marbre et nettoient, en redescendant, de leurs nappes étalées, plus mordantes que les dents d'un râteau, ces murailles à peine séculaires, déjà rongées par les exhalaisons salines et par le souffle embrasé du désert.

A l'entrée de la passe, on volt danser au-dessus des lames un bateau franc qui porte à son mât le pavillon rouge à croix blanche de la Religion.

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Le pilote vient de dépasser l'église Saint- André, longeant le bas-fond périlleux qui, sur une longueur de trois milles, forme une sorte de barrage naturel couvrant le port d'Acre du côté de l'Occident ; il tient ses yeux obstinément attachés sur la côte, aân de saisir le moment où il verra paraître la Tour des Mouches pour virer brusquement à gauche dans l'étroit canal d'eau profonde qui fait communiquer la rade avec la grande mer ; puis, laissant derrière lui, juste au milieu de sa poupe, selon les préceptes des marins du Levant, la silhouette guerrière du château de Caypha, au pied du Carmel, et barrant sur la Tour, dont le nom rappelle, dit-on, le souvenir des hécatombes païennes, il essaie d'aborder le défilé sinueux où le remous des grandes ondes qui s'écrasent et rebondissent en poussière éblouissante sur les brisants, semble se faire un jeu de l'attirer, pour le refouler ensuite avec plus de violence.

Des marins provençaux, en train de réparer une chaloupe échouée sur la plage, non loin de la porte du pont et du quartier récemment ruiné des Génois, suivent de l'œil la manœuvre du maître et l'effort de l'équipage qui lutte énergiquement pour forcer l'entrée. Us ont suspendu leur travail et, laissant le goudron bouillonner sur le feu, ils observent, avec la curiosité infatigable des gens de mer, le spectacle,

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cent fois renouvelé et toujours poignant, de ce duel de l'homme contre la vague ; après trois ou quatre tentatives infructueuses, le bateau, profitant d'un courant du large, glisse comme une flèche et se dirige vers l'arsenal des galères.

Les calfats reprennent leur pinceau et le plongent dans le vase fumant ; tandis que la liqueur noire coule sur les flancs de la vieille carcasse éraillée et en remplit les gerçures, maître Bénézet raisonne avec son compagnon :

— Tout cela, dit-il, c'est peine perdue. Autant vaudrait mener notre coque de noix à l'abordage d'une galère. Ce n'est pas un bateau qu'il faudrait, c'est une flotte. Cinquante hommes, cent hommes de plus, que peuvent-ils faire quand toute la chevalerie des royaumes chrétiens ne suffirait pas pour débarrasser le pays de ces diables d'Egypte ?

— On dit pourtant, reprit l'autre, qu'il se fait làbas de grandes prédications pour nous envoyer du monde et que le bassin de la Croisade circule dans toutes les paroisses.

— Oh î des sermons, et des collectes et des quêtes, il y a beau temps qu'on en fait ; autant en emporte le vent. En dehors des Hospitaliers et des Templiers qui reçoivent, de ci de là, comme aujourd'hui, quelque maigre recrue, je ne vois pas que personne Bvompresse do répoudre aux appels des prêcheurs,

Là cônquéïe d'albigeois 29l

— Il faut être juste, maître Bénézet ; que veux-tu que Ton vienne faire dans une contrée où, depuis trente ans, tout marche de mal en pis, où les royaumes, les duchés, les comtés érigés à la suite de la grande guerre, croulent l'un après Tautre comme des châteaux de papier, où il ne se livre pas de bataille qui ne soit suivie de la perte de quelque province.? Nou^ ne vivons plus au temps des martyrs ; chacun cherche son profit, et quel profit espérer dans un malheureux pays qui semble frappé de la malédiction de Dieu, où Ton n'échappe à la peste que pour souffrir de la famine, où les campagnes sont dévastées, où Ton végète sous la menace perpétuelle d'un siège ? Il faut vraiment, comme on dit chez nous, avoir tué père et mère pour prendre la croix au siècle où nous sommes...

— Quelqu'un qui serait bien surpris, c'est notre oncle Àmbroise, des Martigues. Quand il parlait du port d'Acre, on eût dit qu'il rêvait du Paradis ; je ne sais combien de fois, à la veillée, dans notre cabane du bout du pont, lorsque je n'étais encore qu^un petit mousse, il nous a rebattu les oreilles des prodiges de cette ville incomparable , de l'affluence des navires qui s'y rencontraient, chargés de gens et de bêtes extraordinaires, des trésors d'Orient qu'on y voyait accumulés — un vrai rendez-vous des Rois Mages t — et les comptoirs des marchands

2Ô2 LA CONQUETE d'aLSIGEOIS

de Damas, de Mossoul^ d'Alexandrie, regorgeant d'étoffes précieuses, de perles, de joyaux, de pièces d'orfèvrerie, et les maisons de banque ou de négoce de Marseille, de Montpellier, d'Ancône, de Barcelone, sans parler des établissements de Venise, de Pise et de Gênes, formant, à eux seuls, de populeuses cités. Et l'auberge des Chevaliers de Saint-Jean, et le palais du Grand-Maître, et le château du Temple, avec ses quatre grands lions d'or posés en sentinelle aux quatre coins du donjon et brillant au soleil comme des bezants tout neufs, et les dix-neuf nations ayant chacune leurs quartiers et leurs églises ; tant de magnifiques bâtiments, enrichis des offrandes du pèlerinage d'Occident et portant les armoiries de tous les princes d'Outre-Mer ; Sainte-Croix, Saint-Etienne, Saint-Marc des Vénitiens, Saint- Pierre des Pisans, Saint-Martin le Breton, Saint- Laurent, Sainit-Georges, Sainte-Marie Provinciale, les trois nefs de Saint-André et les monastères sans nombre, Saint-Samuel, Josaphat, Bethléem, le Saint- Sépulcre, Sainte- Anne, Notre-Dame de Tyr... Quand il commençait d'égrener le chapelet, c'était à désespérer d'en voir la fin !...

— L'oncle Ambroise était fort jeune quand il vint en Syrie ; il y avait suivi un bon maître pourvu de quelque charge à la cour du comte de Tripoli ; il n'est rien de tel que la jeunesse pour embellir toutes cho-

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ses ; c'est en Acre qu'il a travaillé chez un patron provençal, actif, joyeux, aisé, en possession d'une fort belle fille qui est devenue ta tante. Quand il lui faisait la cour, qu'il s'évertuait à l'ouvrage, du matin au soir, afin de s'attirer la bienveillance du père et qu'il était récompensé de ses peines par un regard de deux grands yeux noirs plus doux que le velours, il était porté à s'émerveiller de tout ce qui l'entourait; le ciel, les arbres, les pavillons de navire lui semblaient s'être mis en liesse pour le fêter : il n'y a pas jusqu'au mugissement de la mer qu'il n'écoutât comme une musique délicieuse, sans aucun souci des pauvres hères que cette musique faisait danser plus que de raison. Je dois dire aussi quïl a quitté le pays à temps, pour en garder, là-bas, dans sa paisible et heureuse vieillesse, une impression enchantée et que nous sommes sur une terre où le temps a marché cent fois plus vite qu'ailleurs.

Quand je songe qu'il y a une soixantaine d'années ou peu s'en faut, à l'époque où les bourgeois de Brème et de Lubeck, incorporés dans l'armée du comte de Holstein, voulurent fonder un refuge pour les pauvres pèlerins des AUemagnes, ils s'accommodèrent de tous les débris de bateaux disloqués par la tempête! On m'a souvent raconté que le premier hôpital de Sainte-Marie des Teutons n'était alors qu'une série de cahutes misérables, fabriquées tant

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bien que mal avec des panneaux de gadères, des bordages rapiécés et de méchantes toiles de voile peintes à la diable en guise de verrières; qui se fût douté qu'un peu plus tard, le duc de Souabe s'en mêlant, et puis le Pape, et puis le roi Guy, ces baraques tremblant sous le vent de mer seraient remplacées par un palais, par un château-fort, par une église et qu'au lieu de pèlerins mal vêtus et rongés de fièvre, on en verrait sortir de beaux cavaliers sur de belles montures, avec les meilleures armes d'Occident, des équipements tout chamarrés d'armoiries et le train d'une armée de princes ? Au moment où se sont opérées ces transformations, je comprends que beaucoup de gens se soient laissé éblouir.

Je n'ai pas l'âge de maître Ambroise, je n'ai pu voir bien des merveilles qu'il racontait ; mais, sans remonter si loin, simplement à l'époque où le roi de France résidait en Acre, ce qui revient, si je ne me trompe, à un peu plus d'une dizaine d'années, je croyais, comme tout le monde, que les malheurs du royaume étaient finis et que la Terre Sainte avait trouvé un sauveur.

Si tu avais entendu, le jour où le roi Louis débarqua, revenant des prisons du Sultan d'Egypte, les chants des prêtres, des religieux et du peuple qui, en grandes processions, avec les croix, les cierges, les bannières déployées, étaient venus l'attendre à la

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descente de sa nef, rendant grâces à Dieu et saluant leur libérateur! Quelle joie! quel empressement, quelle affluence sur le port, sur les remparts, sur le mont Saint-Jean ! Le pauvre roi avait une mine fort défaite, ayant beaucoup souffert de la guerre, de la maladie et surtout de la captivité ; nombre des seigneurs qui l'accompagnaient et qui s'étaient rachetés à chers deniers des mains des Sarrazins, portaient encore des vêtements mal ordonnés, des cottes de couleur passée et des surcots que l'on eût dit taillés dans des couvertures ; mais, sous ces piètres accoutrements, ils gardaient si fière mine et leur vue inspirait tant de confiance que jamais conquérants et victorieux ne firent plus mémorable entrée ; et, vraiment, au bout de quelques jours que le roi Louis fut installé en son hôtel, on s'aperçut qu'il était venu un maître et qu'une volonté puissante dirigeait tous les mouvements des hommes. C'est alors que, dans l'espace de quelques mois, furent élevés ces beaux remparts, ces tours de pierre, ces ouvrages de défense où tant de grands maîtres d'œuvres semblent avoir rivalisé de génie. Durant le séjour du roi, il fut ouvré plus de moellons et remué plus de terre qu'en cinquante ans. Et que d'ambassades, arrivant de tous les points du pays pour connaître les desseins du roi de France I Un jour, c'étaient les envoyés de l'empereur Frédéric, dépêchés du fond de l'Aile-

magne, avec des lettres de leur maître ; un jour, des émirs du Soudan de Damas, venus, comme on racontait, pour solliciter quelque alliance contre le soudan d^Egypte ; j*ai même vu passer, dans ce temps-là, en équipage extraordinaire, les messagers du Vieux de la Montagne, ce chef des Assassins, qui a fait poignarder tant de princes infidèles et dont les commandements sont obéis comme les ordres d'un dieu; on me fit remarquer dans les rues un émir bien équipé qui était l'orateur de l'ambassade et les deux officiers qui le suivaient aux audiences royales, portant l'un, trois couteaux, l'autre, un suaire entortillé autour du bras. Tout terribles qu'ils voulussent paraître et qu'ils fussent en effet, ces Assassins offrirent au roi Louis des présents magnifiques, une girafe et un éléphant de cristal de roche, un jeu d'échecs aussi en cristal, incrusté d'ambre et d'or fin, des flacons d'eau de rose dont une seule goutte parfumait une salle entière et je ne sais combien d'autres merveilles qui défrayèrent les conversations pendant six mois.

Devant les grands changements qui se renouvelaient alors de tous côtés dans la conquête de Syrie, comment ne pas croire à la renaissance d'un Empire plus glorieux et plus durable que tous les autres empires du monde? Malheureusement, ce n'était qu'un rêve et le rêve n'a pas duré.

— Pour moi, reprit maître Bénézet, je n'ai pas eu

besoin d'un long séjour pour me guérir de mes illusions. J'arrivais du Ponant tout enthousiasmé par les veillées de Martigues. En apercevant du pont la ligne bleue des montagnes de Galilée, je croyais saluer les murailles du paradis ; avant d'entrer en rade, nous commençons à être secoués le long de la côte à en perdre haleine; à peine à terre, nous trouvons une ville bouleversée, les boutiques fermées, les chaînes tendues^ les guetteurs partout, l'arme au poing et le feu au visage. C'étaient les Vénitiens et les Génois qui s'étaient pris aux cheveux et se frappaient d'estoc et de taille, depuis le point du jour ; ils se disputaient la possession de l'église de Saint-Saba et plutôt que d'y renoncer, ils se seraient fait tuer jusqu'au dernier. Si c'est pour cela, pensai-je, que nous venons en Terre-Sainte, mieux valait rester au pays. Sans le maudit contrat qui me liait au patron, je me serais rembarqué le jour même. Voilà mes débuts en Orient; je ne les oublierai jamais, quoique, depuis, nous ayons vu d'autres aventures...

298 LA CONQUÊTB D'ALBIGEOIS

On entendit quelques pas craquer sur le sable; un groupe de personnes, assez pauvrement vêtues, descendait d'une de ces ruelles abandonnées, qui bordaient le chemin de ronde intérieur de l'enceinte et qui, depuis les derniers désastres, servaient de refuge aux émigrants des comtés de Tripoli, de Jaffit, des baronnies d'Assur, de Caypha, de Montfort, et de tous les autres fiels ravagés par la cavalerie des Sultans. En tète marchait un vieillard à barbe grise, à Tœil fin, aux traits dévastés, le dos ployé par les ans, par la fatigue et par la tristesse ; il tenait un enfant de la main droite et, de la gauche, portait un paquet d'effets grossièrement ficelé ; derrière eux cheminaient péniblement une fillette amaigrie, une femme encore jeune, chargée d'un sac et un homme mûr, à mine farouche, qui semblait marcher avec effort en s'appuyant sur un bâton. Ils saluèrent d'un mot bref en passant et, de la même fillure lente et décQuragée, continuèrent leur pro-

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cession mélancolique vers les quais d'embarque^ment«

Les calfats les regardaient s'éloigner en silence, comme ils auraient fait d'un convoi funèbre.

— Nous nous plaignons de notre sort, observa maître Benezet, quand ils furent hors de portée ; mais il y a des gens plus malheureux que nous.

Tu vois ce petit vieux, tout cassé, tout blanchi, qui s'en va, clopinant, la lèvre pendante, déguenillé comme un mauvais acteur de mystère ? C'est un des plus grands maîtres d'œuvres et des plus excellents tailleurs d'images de notre temps. Pendant bien des années, on ne jurait que par maître Martin de Chinon ; quand il s'agissait de mettre à point une belle bâtisse, démonter un portail d'église ou de château, de faire tenir une voûte de chapitre sur des colonnettes minces comme un roseau et fortes comme le fer, c'est à maître Martin qu'on avait recours. Il n'y a pas de roi plus beau sur son trône et de baron plus fier sur son cheval de tournois que n'était cet homme sur son chantier, entouré de ses ouvriers, de ses manœuvres, de ses tâcherons, surveillant tout, commandant à tous comme un général d'armée, parlant avec les abbés, avec les princes, avec les grands maîtres, sachant se faire écouter et obéir aussi bien que s'il était né dans un palais. Je l'ai vu, quand le maître du Temple l'avait chargé de construire de

nouvelles tours dans l'enceinte du Château Pèlerin et qu'il dirigeait la mise en place d'énormes pierres, traînées à grand'peine par des attelages de six paires de bœufs ; il avait une si adroite manière d'organiser ses engins que lesmurailles s'élevaient sous ses yeux comme par enchantement et qu'avec son compas il semblait faire sortir les citadelles toutes taillées du flanc des montagnes. Et quand il lui plaisait de mettre la main à l'œuvre et de faire voler la pierre ou le marbre sous son ciseau, quelles belles fleurs, quels feuillages délicats, quelles bêtes étonnantes naissaient, à sa fantaisie, d'un bloc informe ! Tous les seigneurs du pays se faisaient un point d'honneur de l'employer. Il a semé des ouvrages de sa pensée ou de sa main depuis Jaf^ jusqu'à Tyr, jusqu'au château des Kurdes, jusqu'au Krak des chevaliers. C'est lui qui a remué les bezants à pleins boisseaux ; s'il eût été ménager de son bien, comme les Juifs ou les Lombards, il aurait pu s'acheter une principauté tout entière ou se bâtir, là-bas, du côté de la Loire, pour lui et les siens, le plus beau manoir de la chrétienté ; mais il était ^libéral et magnifique et dépensait sans compter; il croyait, comme bien d'autres, que le rêve ne finirait pas. Je l'ai entendu, un jour, -dans le port de Césarée où il fiiisait extraire de la mer, pour les utiliser ailleurs, de grosses pièces de marbre provenant des ruines

d'un temple payen, dire à un seigneur franc nouveau débarqué, qui le complimentait sur le renom de ses beaux ouvrages : Pour peu que cela dure, vous verrez une France de Syrie qui vaudra bien l'autre et le Jourdain fera concurrence à la Loire. Le pauvre hère serait bien surpris, si je lui rappelais aujourd'hui cette parole. J'avoue que le malheur ne l'a pas épargné et que ses prospérités ont eu tout à coup d'étranges revers.

Il avait marié sa fille, cette femme toute pâle qui le suivait, chargée d'un sac, à un jeune maître franc de grande espérance qui a été surpris et tué par les arabes sur quelque grand chemin de la principauté d'Antioehe où il avait été appelé pour des travaux. Les courses des sultans dans toute la contrée ont consommé sa ruine en détruisant les approvisionnements, fermant les chantiers et arrêtant les entreprises. La dévastation des alentours du Chàteau-Pélerin où il s'était édifié une fort belle habitation, pavée de marbres de couleur, avec des dragons qui faisaient jaillir l'eau par les naseaux, Ta contraint de se réfugier, dénué de tout, comme tant d'autres familles de la plaine, dans quelqu'une de nos misérables ruelles du port. Il y a été rejoint par son fils, cet homme de mauvaise mine qui fermait la marche, garçon incapable, gâté par la prospérité, qui, au lieu de travailler et d'étudier comme son père, ne songeait qu'à vivre

en émir, n'ayant plus rien de chrétien que le nom et qui fatigue aujourd'hui toute la Camille de son oisiveté hargneuse et de ses récriminations. Je vois que le vieux maitre, excédé, à bout de forces, a fini par rassembler ses hardes et qu'il va repasser la mer, avec tout son monde, sur le pont de quelque mauvais bateau où ceux qui les verront accroupis comme une troupe de mendiants, ne se douteront pas de toutes les belles idées sorties de sa tête et de tous les beaux ouvrages créés de sa main.

— Ce qu'il fait aujourd'hui, nous le ferons probablement demain ; et je crois fort que, d'ici à peu d'années, la France de Syrie n'existera plus que dans les souvenirs de quelques vieillards.

— J'avoue que, pendant longtemps, j'ai refusé de croire tous les récits épouvantables que l'on nous faisait de ces Egyptiens ; je me défiais de l'exagération des gens de terre qui n'ayant pas, comme nous, l'habitude déjouer avec la mort, sont portés à s'effrayer de rien ; je te confesserai même, entre nous, que certaines des leçons infligées à nos chevaliers ne m'avaient pas causé une impression trop désagréable. Je les voyais si légers, si vaniteux, si dépensiers, si affamés de plaisir et de parade, si jaloux les uns des autres, si peu ressemblants au portrait que nous avons entendu faire de leurs ancêtres, qu'un petit châtiment de leur orgueil ne me paraissait pas

inutile. Ce sera, me disais-je, un coup de fouet qui leur réveillera le sang et qui les préservera de perdre leur temps à se disputer entre eux, à jouer aux échecs et à regarder danser les sarrazines. Mais, cette année, quand j'ai vu que Ton commençait à démolir réglise Saint-Nicolas pour empêcher le sultan d'y loger son monde, que l'on abandonnait le grand cimetière où tant de citadins et de pèlerins ont leurs tombeaux, que Ton rasait la Tour des Moulins et puis, successivement, toutes les autres tours de garde disséminées dans la plaine, entre le chemin de Tyr et de Sablon ; quand j'ai vu saccager tous ces beaux jardins si fleuris, si bien soignés, où l'on ne laissait pas quatre pierres debout, toujours pour enlever des cachettes à l'ennemi et que, jusqu'à la butte du Touron, tristement surmontée de ses fourches patibulaires, il y aurait un sol pelé comme le crâne d'un vieux moine, je n'ai plus trouvé l'aventure plaisante et j'ai compris que les chevaliers ne seraient pas seuls à porter la peine de leur légèreté. Il ne s'agit point de défaites accidentelles, temporaires, qu'un jour amène et qu'un jour répare ; il ne convient plus de parler des vicissitudes de la guerre, quand la guerre est constamment malheureuse et que les désastres succèdent aux désastres sans interruption. C'est comme la perdition d'un vieux navire qui a fait son temps et queriennepourrait ramènera flot...

— Voilà une fatalité bien extraordinaire, qu'avec tant de forteresses, tant de châteaux, un si grand nombre de princes, de comtes, de barons, de chevaliers, ce malheureux royaume se trouve abîmé comme un vaisseau en détresse !

— Il y a dix fois fois plus de princes et de comtes qu'il ne faudrait pour le remettre à point. Je ne suis pas un grand clerc ; mais j'ai toujours pensé qu'une maison où tout le monde commande est une maison perdue. Nos gros marchands de Provence ont autrement d'esprit ; ils ne mettent qu'un patron sur chaque bateau.

Si, tout en devisant des choses du temps avec leur faconde méridionale, les deux obscurs ouvriers de mer avaient pu percer du regard Tépaisse muraille du Magistère, dont ils apercevaient les fenêtres supérieures, ouvertes sur la rade, comme des yeux toujours vigilants, ils auraient vu, à ce moment même, dans une des chambres de parade, tendue de tapis persans et décorée de trophées religieux et militaires, le Maître de THôpital en personne, occupé de prêter Toreille aux communications confidentielles d'un étranger.

— Vous n'ignorez pas, lui disait ce visiteur, qui avait la physionomie d'un Franc, mais d'un Franc un peu efiëminé par l'Orient et dont les vêtements, richement brodés d'or, exhalaient un parfum subtil, vous n'ignorez pas dans quelles circonstances exceptionnelles l'empereur a succombé : l'entrée du prince Michel à Constantinople n'a été qu'une surprise. Vous connaissez notre grande ville, ses habitudes de

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dissipation, de luxe, de noDchalance, son amour exagéré des agréments de la yie ; quand on a tu l'incendie allumé sur plusieurs points, quelques hommes déterminés commettant, de ci de là, des meurtres ingénieusement répartis pour impressionner le peuple, quand on a entendu les vociférations de cette tourbe indigène, vieille clientèle des Lascaris, dont il avait été si facile de réveiller le zèle par des distributions de bezants et de liqueurs, acclamer la restauration de l'Empire grec, tout le monde a perdu la tète, et, à la faveur d'une stupeur générale, la substitution de dynastie s'est opérée sans résistance ; la rapidité même de ce coup de main n'en saurait présager la durée. Le tendre visage du prince Jean aurait pu attendrir la multitude ; mais vous savez ce que le vainqueur a fait de la petite idole, après l'avoir utilisée pour arriver à ses ans; quand il a craint qu'on ne la prît trop au sérieux et que la restauration nominale de ses anciens maîtres ne devînt une réalité, il a eu recours aux grands moyens et s'est impudemment démasqué. En faisant crever les yeux au jeune Empereur au nom duquel il venait de remporter une si étonnante victoire, le serviteur infidèle s'est nécessairement aliéné tous ceux qui devaient leur élévation, leurs honneurs, leur fortune aux souverains de Nicée ; il a porté une atteinte redputable au sentte^pt djrna3tique développé pa^ les;

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exploits des anciens Lascaris. L'expiation ne pouvait tarder de suivre le crime : elle a commencé. Il aurait fallu douter de la justice divine pour croire qu'un triomphe obtenu par la trahison serait éternel et que les sanglots de ces vieillards, de ces enfants, de ces femmes demi-nues, arrachés au sommeil par l'incendie et réfugiés à grand'peine sur les navires de l'Empereur, tandis que les cadavres de ses plus fidèles serviteurs jonchaient les rues, ne soulèveraient pas la colère du Tout-Puissant. A peine l'horrible attentat du jour de Noël eut-il été commis que, malgré la pompe de deux couronnements, malgré l'étalage de l'ancien luxe byzantin et toutes les amorces préparées à la vanité des Grecs, il s'est opéré un mouvement de réprobation contre le parjure ; Michel s'était hâté de rétablir sur son siège, à Sainte-Sophie, le patriarche des Grecs, afin de mettre son entreprise sous le couvert de la religion ; mais en apprenant que l'héritier des Lascaris venait d'être plongé dans les ténèbres par les mains d'un sicaire^ le patriarche Arsène, quoique schismatique, s'est rappelé l'exemple de saint Ambroise et a prononcé, contre l'instigateur du crime, une sentence d'excommunication. Voilà l'usurpateur privé par les hérétiques eux-mêmes du droit d'entrer dans leurs églises et de participer à aucun office. Sans la mollesse des gens de Constantiftople,

Michel, subitement dépourvu de toute autorité, serait déjà dépouillé des insignes impériaux; dans les montagnes des environs de Nicée, il a suffi de produire un pauvre enfant sorti Ton ne sait d'où et n'ayant de commun avec le prince Jean que d'être, comme lui, privé de la vue, pour soulever la fidélité des peuples et leur faire acclamer le petit infirme comme leur légitime souverain ; dans son entourage, en dépit de la souplesse ordinaire des courtisans, Michel a discerné un blâme silencieux tellement irritant pour son orgueil, qu'il en a perdu toute mesure, multipliant les accusations de lèse-majesté comme un Néron ou un Dioclétien, frappant sur les familles les plus illustres de l'ancienne cour ; il a été jusqu'à faire défigurer, par une affreuse mutilation, le visage d'un jeune noble, compagnon d'enfance du prince Jean, dont tout le crime était de laisser paraître sa douleur.

Depuis ce moment, on dirait que toutes les puissances de l'enfer ont pris possession de cette âme scélérate ; il n'y a pas de jour qui ne soit marqué par un acte de barbarie ou d'emportement; c'est la folie, prélude de la chute ; le grand chambellan Macrène, un des plus vaillants et des plus savants hommes de guerre de l'Empire, ayant eu le malheur de tomber dans une embuscade, avec le grand domestique Philès, après des prodiges de bravoure, Michel

a renvoyé pour le ravoir, plusieurs prisonniers, de haut rang qui se trouvaient entre les mains du prince d'Achaïe; lorsque le chambellan est arrivé, reconnaissant et confus d'une telle préférence, le soi-disant empereur lui a fait crever les yeux, en récompense de ses services et en dédommagement de sa captivité ; on dit que c'est la princesse Eulogie, cette furie déguisée en femme,qui lui a suggéré cette nouvelle atrocité, sous prétexte que Macrène s'était concerté avec Guillaume de Ville-Hardouin pour perdre le grand domestique, mort en prison des suites de ses blessures ; mais la cruauté ne suffit point à remplir une existence aussi criminelle ; malgré son âge, malgré les soucis de Tempire, malgré la présence d'une femme fidèle qui lui a déjà donné sept enfants, Michel a importuné de sa passion la veuve deVatace, demeurée sa prisonnière, et, comme la princesse Anne lui faisait entendre que, fille de l'empereur Frédéric, sœur du roi de Sicile, ancienne impératrice des Grecs, elle n'accepterait jamais que le rang d'épouse légitime, le soi-disant empereur n'a pas craint de préparer une instance en divorce, en invoquant des raisons d'état et en dictant à ses aflldés mille considérations hypocrites sur la nécessité de sauver l'empire et d'engager le roi Manfred dans ses intérêts par l'élévation de sa sœur au trône de Constantinople. Menacée d'une répudiation odieuse

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soutenue par l'amour de ses enfants, la princesse Théodora s'est traînée aux pieds du patriarche et lui a tenu un langage si émouvant que le vieil Arsène s'est résigné à se faire son défenseur, au milieu d'une cour servile et perverse et que le projet sacrilège a fini par être abandonné ; mais en renvoyant la noble prisonnière au roi de [Sicile, Michel n'a pas effacé l'impression produite par ses démarches et sa déconsidération s'en est augmentée. Ceux môme qui, trop aisément éblouis par le succès, trahissaient leurs premiers serments et commençaient à se rapprocher de lui se sont détournés avec dégoût.

Mais c'est surtout dans les faits de guerre que s'est révélée, en traits éclatants, la justice du Christ Sauveur. Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler des connaissances de l'usurpateur en art militaire et de la vanité qu'il en tire ; il passe pour avoir étudié à fond la science des anciens Grecs et pour posséder pleinement tout ce qui se rattache à la conduite des. armées, aux campements, aux passages de rivières, à la disposition des batailles. Se croyant supérieur à tous les chefs de l'empire, il a la prétention de substituer partout sa volonté à la leur et, du fond de son palais où il a réuni à grands frais les dessins des pays soumis à sa domination ou visés par ses convoitises, il prend un plaisir orgueilleux à dicter luimême la directiou et la durée des marches, à axer

LA CONQUÊTE fa^ALBIGEOIS 311

les heures de repos, à déterminer les points de rencontre, à prévoir, en un mot, et à régler les moindres incidents de ses campagnes, comme s'il lui était donné de lire aux livres de la Destinée. Il apprend bien des choses dans ses cartes ; mais elles ne lui disent pas tout et, malgré ses ingénieurs et ses géographes, les grands saints qui veillent sur les jours de notre auguste Empereur ont ménagé au schismatique des leçons d'une éloquence expressive. Il y a eu d'abord, dès le début, en plein courant de prospérités, un événement capital dont la portée n'a pas échappé sans doute à la pénétration de votre Grandeur. La Providence a permis que l'instrument même du crime, l'auteur de l'entreprise scélérate sur Constantinople et de toutes nos souffrances, le général invincible ou, pour mieux dire, le trop heureux aventurier Stratégopoulos, dont le coup de main a jeté notre souverain légitime sur les routes de l'exil et qui aura à répondre devant Dieu de tant de milliers d'âmes séparées du corps sans confession, de tant de ruines, dotant de pillages et d'incendies, donnât, le premier, par sa chute, un avertissement sévère à son maître. Je ne connais pas d'enseignement pareil à la disgrâce de ce tripmphateur'; un homme qui vient de restaurer de ses mains l'empire de Constantin et de Théodose, qui a rempli de son nom l'Europe et l'Asie, qui a vu, courbées de^

312 LA CO^QCETE d'aLBIGEOIS

Tant loi» les tètes barbues des patriarches et des évêques, dont les louanges ont été prèchées dans toutes les églises de Constantinople, se laissant prendre, comme un écolier, par un petit despote d*£pire, c*est là un de ces miracles nécessaires qa'aatorise parfois la Très-Sainte Trinité pour empêcher le monde de ployer sans espérance sons la victoire des impies. Ce n'était là qu'on prélude. Cette année, la faveur divine qui prépare, d'une façon visible, le rétablissement de notre pieux Empereur, s'est manifestée par des bénédictions autrement abondantes. La justice du ciel ayait voulu que le premier châtiment de l'usurpateur lui vînt d'un schismatique et d'un grec, comme pour mieux marquer le caractère débile de sa puissance; maintenant, c'est mieux encore : elle a suscité un concert béni entre personnages venus des points les plus opposés de la terre ; un ancien sultan d'Asie-Mineure, un roi Bulgare, un chef des Tartares de Scythie, voilà les vengeurs de notre querelle, les champions inconscients de notre cause ; les infidèles et les payens sont mis, sans le savoir, au service de la couronne légitime et de la vraie foi. Vous avez appris, — la nouvelle en a volé, sur l'aile des vents, jusqu'aux derniers confins de l'Asie, — les succès foudroyants de ces nouveaux Cyrus, de ces nouveaux Alexandres qui sont descendus, comme un torrent, par les gorges

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du Mont Hémus, ont inondé en quelques jours l'entière vallée de la Maritza, répandant à flots le sang des schismatiques et faisant flamber de si beaux feux de joie dans toutes les fermes ; le misérable Michel, serré de près, séparé de son escorte, a failli payer d'un seul coup tous les parjures, tous les sacrilèges, toutes les cruautés de sa vie. Poursuivi par le roi des Bulgares en personne, voyant ses derniers cavaliers tomber autour de lui sous les flèches des Tartares, il a été réduit à détaler comme un lièvre, presque seul, à se cacher honteusement sous des broussailles, à passer toute une nuit dans les retraites d'une montagne presque inaccessible ; un de ses fidèles a réussi à lui amener, au pied de cette muraille de roches battue par la mer, une méchante barque où il est parvenu à descendre, en s'accrochant des pieds et des mains, comme un prisonnier qui s'évade et voilà dans quel glorieux équipage le César, l'auguste, l'autocrate, l'héritier des très-puissants empereurs a fait sa rentrée dans sa capitale, tandis que le gros de Tescorte, plus attaché à la caisse qu'au souverain, se sauvait piteusement, avec les fourgons 'de bagages, dans le port d'Enos.

Qui ne reconnaîtrait, à une aussi humiliante catastrophe, les symptômes du réveil divin et l'annonce infaillible de la fin de nos épreuves? Que faut-il pour laire définitivement justice de ce vaincu^ de ce

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fuyard, pour achever ce cnminel abattu qui porte an front le stigmate des maudits ?

Le très pieux Empereur Baudouin , pénétré de reconnaissance envers le Très-Haut, trahirait son droit et son devoir, s'il ne ceignait pas immédiatement ses reins pour terminer l'œuvre si brillamment commencée. C'est dans cette pensée qu'il a bien voulu m'envoyer auprès de Votre Grandeur.

Dans son audience de congé, à Naples, sur la terrasse de sa petite maison de la Marine, où il passe de longues heures à regarder la mer, les yeux tournés vers l'Orient, l'Empereur m'a dit : — Je viens de visiter les cours ; tous les souverains sont pour moi ; je n'ai pas eu de peine à faire entendre au roi de France, au roi d'Aragon, au roi de Castille, au roi d'Angleterre , que leur cause est la mienne, que la chrétienté entière est intéressée au rétablissement de ma couronne et que les princes catholiques n'auront point de repos, tant que les Grecs perfides et schismatiques régneront à Constantinople. Unanimes sur ce point , prêts à mettre sur pied des forces de terre et de mer qui, par cette entreprise indispensable, prépareront le succès définitif de la grande croisade prêchée depuis si longtemps, au nom de l'Apôtre de Rome, dans toutes les églises d'Europe, ils ne sont retenus dans l'inaction que par une sorte de défiance réciproque j chacun redoute de partir le

premier pour une expédition lointaine, laissant derrière lui des voisins peu loyaux qui pourraient profiter de son éloignement pour tenter un coup de main sur ses états ; il faut une impulsion venue de Terre-Sainte pour lever tous les doutes et couper les derniers câbles qui retiennent les navires au rivage. Va trouver le maître de THôpital, le chef de ces chevaliers de Syrie, qui sont aussi des rois, et des rois plus puissants que les autres, affranchis de toutes les étroites préoccupations de famille, n'ayant ni caprices de femmes à subir, ni sœurs ou filles à marier, ni frères jaloux, ni fils impatients à doter d'apanages, à surveiller et à contenir. Le sultan Saladin répondait à ceux qui lui conseillaient d'attaquer un Grand-Maître : Que me sert de le combattre? Je ne puis le prendre et le tuer qu'il n'en renaisse à l'instant un autre, aussi vaillant, aussi ferme, aussi obéi. Le sultan avait raison. C'est à la chevalerie d'Orient, créée pour la garde du Saint- Sépulcre, qu'il appartient d'indiquer la route. Le jour où les galères de la Religion viendront montrer leur grande croix blanche dans le port de Constantinople, le règne de l'usurpation sera fini. Je répète les propres paroles de mon maître. En me chargeant d'offrir à Votre Grandeur l'hommage de son amitié et de son respect et de faire à l'Hôpital de Jérusalem la piroposition formelle d'un traité d'alliance, il m'Oi

commandé de vous apporter, en son nom, les promesses les plus magnifiques. Non-seulement, une fois rétabli sur le trône impérial, il aura pour premier souci de travailler à la délivrance de la Terre- Sainte et de rendre à TEmpire d'Orient ses anciennes frontières ; mais il n'y a pas de largesse que vous n'ayez le droit d'attendre de sa reconnaissance, soit que vous désiriez un établissement dans l'enceinte même de sa capitale, soit que vous préfériez la possession de quelques forts ou châteaux à votre convenance le long de la côte d'Europe, ou que vous jugiez avantageux, pour votre navigation d'outremer, d'occuper une des plus belles îles de -PAdriatique, aucune concession ne sera supérieure à vos mérites et à la bienveillance de l'Empereur. Il vous considère, à l'heure présente , comme l'arbitre de ses destinées, et, en même temps, par le prestige de la couronne de Gonstantinople , il veut assurer à votre vaillance l'appoint d'une force qui n'est point à dédaigner ; la Galilée, la Syrie, la Palestine ont été jadis des provinces de l'Empire d'Orient. Dieu me garde de révoquer en doute les droits du royaume de Jérusalem, créé par les barons chrétiens sur les remparts reconquis de la ville sainte. Cette souveraineté était légitime, puisque le Christ sauveur permit qu'elle fût fondée en son nom ; mais il a permis aussi, peut-être en punition de nos fautes,

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qu'elle soit à peu près détruite et la disparition de cette légitimité temporaire, objet de tant de contestations et d'entreprises, disputée par les princes de Chypre, d*Antioche, de Sicile, usurpée un instant par l'empereur d'Allemagne, rend son intégrité et sa plénitude à une légitimité antérieure, qui est celle des héritiers catholiques de Constantin, de Théodose et d'Arcadius.

L'ambassadeur se livra encore à de longs développements sur les avantages que devait procurer au inonde chrétien la reconstitution du véritable Empire d'Orient, dont on n'avait eu que l'ombre depuis l'invasion des Barbares et depuis le schisme de l'Eglise grecque et qui allait reprendre toute sa force et tout son prestige par là restauration de l'exilé. Aucune difficulté ne l'embarrassait : ni l'antipathie de la race hellénique à l'égard des croisés d'Occident, ni la persistance des vieilles clientèles princières, ni le voisinage inquiétant des Bulgares, des Mongols, des Tartares de la horde d'or, de toutes ces farouches bandes asiatiques dont les steppes ouraliennes gardaient la réserve inépuisable, ni les progrès effrayants des Mameloucks en Syrie ; il n'est pas une de ces terribles réalités, affirmées chaque jour par tant de catastrophes sanglantes, dont son imagination ne fît bon marché ; on eût dit qu'à la suite de son Empereur vagabond, dont les pèleri-

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nages fatiguaient inutilement tous les souverains de FEurope , Tarchange saint Michel en personne , brandissant Tépée flamboyante, allait rentrer dans Constantinople à la tête de ses légions d'anges et mettre toutes les forces du ciel et de la terre au service des Gourtenay.

Le maître de l'Hôpital écoutait sans mot dire, les yeux obstinément rivés sur les carreaux du dallage, comme s'il eût compté les lions passants et les aigles éployées, étirant leurs griffes, qui en décoraient les compartiments. Mais sa pensée ne s'inquiétait guère des contorsions de ces bêtes héraldiques. Involontairement, tout en prêtant l'oreille aux paroles abondantes et fleuries qui tombaient des lèvres de l'ambassadeur latin, Hugues Revel revoyait en esprit, à la même place, un autre visiteur illustre, tout aussi disert, tout aussi parfumé, tout aussi élégant, tout aussi paré d'étoffes soyeuses, de colliers, de bracelets, de bulles d'ambre, d'orfrois incrustés de pierreries, arrivé quelques jours auparavant de Constantinople pour lui porter les paroles d'amitié de l'Usurpateur. Et, chose étrange, ces deux hommes, qui plaidaient les deux causes opposées et se considéraient mutuellement, avec une égale conviction, comme des suppôts de Satan, mais qui poursuivaient un but identique, l'embauchage des forces de l'Hôpital au service de leurs maîtres, tenaient un

langage pareil, bien que totalement contradictoire. On eût dit qu'ils s'étaient donné le mot pour exposer leurs desseins. C'étaient les mêmes affirmations hasardées, les mêmes rêveries d'union, de paix définitive, d'autorité indiscutable, le même dédain ou, tout au moins, la même prétention des impossibilités matérielles, éclatantes comme le soleil, qui rangeaient leurs conceptions réciproques dans l'immense famille des chimères ; c'était aussi, particularité non moins remarquable, la même invocation au droit légitime; car Michel Paléologue, malgré les yeux crevés au prince Jean , avait aussi sa légitimité , comme héritier de grands serviteurs de l'Empire, de généraux victorieux, de ministres habiles, comme réunissant dans ses veines le sang de plusieurs dynasties impériales, les Ducas, les Comnène, les Ange, comme favori du peuple et de l'armée, acclamé dans sa capitale en restaurateur de la tradition grecque et sacré solennellement, sous les voûtes de Sainte-Sophie, par les mains du Patriarche. Il n'y avait entre les deux harangues qu'une difierence curieuse, c'est que l'ambassadeur du prince schismatique parlait beaucoup plus du Pape et faisait un étalage afiecté des dispositions bienveillantes de Latran. Il avait insisté, avec une intention visible, sur la grande pensée de l'empereur Michel, le projet de réunion des deux Eglises dont la séparation,

320 LA CONQUâTE D*ALBIGCOIS

depuis Michel Gérulaire, avait tant affaibli la chré^ tienté , causé de si grands maux en Orienf et si profondément affligé les âmes pieuses. Paléologue attendait beaucoup de succès des ambassadeurs envoyés au Pape qui ne se montrait pas moins soucieux d'attacher son nom au souvenir d'un aussi mémorable événement ; cette réunion devait avoir pour corollaire une série de mesures conciliatrices qui, à condition de laisser intact le principe de l'hérédité impériale dans la dynastie grecque, feraient une part très convenable, sous quelques réserves de formalisme purement honorifique, à cette brillante chevalerie d'Occident qui avait conquis des couronnes à la pointe de Tépée, en Morée, en Asie^ dans les iles, et dont le concours était indispensable pour la défense de la foi et l'affranchissement de la Terre- Sainte; il suffirait au prince d'Achaîe, au duc d'Athènes, au roi de Chypre, au prince d'Antioche de reconnaître la suprématie du trône byzantin pour voir leurs titres consacrés par la Bulle d'or, enregistrés aux archives de l'Empire et devenir les premiers lieutenants de l'Autocrate.

A ces ouvertures magnifiques, dont la conclusion était la demande d'un traité d'alliance offensive et défensive, le maître de l'Hôpital avait répondu en invoquant l'autorité de sa règle qui interdisait rigoureusement à l'Ordre toute immixtion dans les af-

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faîres politiques, règle consacrée par son ancienneté, par son origine, confirmée par diverses bulles du Saint-Siège et trop justifiée d'ailleurs, au temps de la guerre entre Jean de Brienne et Vatace, par les conséquences déplorables qu'avaient entraînées pour les chrétiens de Syrie les imprudentes dérogations de quelques grands maîtres.

Ce fut sur le même argument qu'appuya Hugues Revel, lorsque les flots d'éloquence de Philippe de Courtenay ayant enfin tari, son patient auditeur dut se résigner à rompre le silence et à faire connaître sa décision.

— Je professe, dit-il, un profond respect pour l'illustre maison de Courtenay ; les malheurs immérités de l'empereur Baudouin ne m'ont jamais laissé indifférent et je suis sensible, autant que je dois, pour moi et pour les frères de l'Hôpital, aux paroles gracieuses et bienveillantes que vous m'apportez de sa part. Je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de répondre à l'opinion beaucoup trop flatteuse que vous paraissez vous être faite de mon autorité ; mais je reconnais en cette opinion une grave méprise ; vous me parlez comme à un souverain temporel ; je ne suis que le serviteur des pauvres de Jérusalem ; je ne suis qu'un religieux placé pour un temps à la tête de son couvent ; un souverain ordinaire peut disposer de son épée d'après l'inspiration que lui envoie

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322 LA CONQUÊTE D*ALBIOEOIS

le SaintrEaprit ; il n*en doit compte qu*à Dieu; les forces de la religion, dont je me trouve en ce moment le très indigne dépositaire ont, par leur nature, par la vertu des vœux que nous avons faits, par la constitution même de notre chevalerie, une destination précise et rigoureuse dont il nous est impossible de nous écarter. Je suis loin de contester la valeur des remarques si profondes que vous avez faites sur l'utilité qu'aurait pour le monde chrétien et pour le royaume de Jérusalem le rétablissement de l'empereur catholique à Constantînople. Je désire aussi ardemment que vous que cet événement se réalise et que la capitale du grand Théodose soit le siège d'une puissance universellement obéie et acceptée dans tout l'Orient et cesse d'être le champ clos où les avarices rivales des Vénitiens et des Génois se rencontrent depuis tant d'années. Ma charge de maître de l'Hôpital m'impose des obligations plus limitées ; mon honneur et mon devoir est de garder intact le dépôt que j'ai reçu en arrivant au Magistère ; depuis les dernières disgrâces, depuis la venue des sultans d'Egypte, cette tâche est déjà assez lourde pour absorber tout ce que je puis avoir d'intelligence et de volonté. Si je tentais autre chose, je trahirais mes devoirs et le chapitre général me désavouerait.

L'envoj^é se leva découragé : — Si la première

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