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milice do la chétienté, dit-il, refuse son épée à la cause du droit, la carrière est ouverte a toutes les usurpations et les sultans peuvent préparer leur entrée à Sainte-Sophie.
Un afflux de sang colora subitement le mâle visage du grand-maître. Il bondit de son siège avec la légèreté d'un jeune homme et, saisissant l'ambassadeur par le bras, il le conduisit vers une fenêtre d'où l'œil embrassait, au delà d'un enchevêtrement de terrasses, de dômes et de toitures, une partie de la double enceinte, du chemin de ronde et plusieurs étages de créneaux, récemment restaurés par les ingénieurs du Roi de France.
— Voyez-vous, dit-il, cette vieille tour dont la teinte foncée tranche sur l'éclat des murailles neuves ? On l'appelle la Tour-Maudite : c'était, dit-on, la Monnaie de l'empereur Tibère et, d'après le récit des Orientaux, les trente deniers qui payèrent la trahison de Judas y ont été frappés. La malédiction du ciel ne s'est pas arrêtée à ce monceau de pierres ; elle pèse sur toute la cité, sur ce fantôme de royauté dont elle abrite les derniers courtisans, sur ces nations divisées, jalouses, hostiles qui ne songent qu'à défendre et à grossir leurs privilèges, sur ces églises rivales qui se disputent de maigres bénéfices, sur ces marines ennemies dont les équipages ne se rencontrent que pour se défier ; sur ces ordres même,
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créés pour la garde du saint Tombeau, qui, malgré les efforts de quelques serviteurs obstinés de la règle, dévient de plus en plus de leur mission divine et renouvellent, à leur manière, la trahison de Judas.
Sept ans sont écoulés, depuis que l'élection du chapitre général m*a porté aux suprêmes honneurs du Magistère. Je Tavoue sans fausse honte : quand cette faveur inespérée m'a été dévolue, quand j'ai vu réunis autour de moi les huit Piliers des nations, m'offrant, avec les marques d'un respect et d'une soumission absolue, le commandement des forces de terre et de mer de la religion, je n'ai pu échapper à un sentiment d'orgueil ; il me semblait que je serais de taille à continuer les traditions héroïques de tant d'illustres prédécesseurs ; je n'en trouvais pas, dans cette longue histoire, dont les exploits fussent au dessus de ma volonté ; je rêvais peut-être, que saisje ? de ramener dans Jérusalem l'héritier de Godefroy et de réparer, à la tète de la première chevalerie du monde, tant de néfastes journées qui ont renouvelé en Palestine la désolation annoncée par les prophètes. Hélas ! combien l'exercice du pouvoir a dissipé vite ces rêveries !...
Vous parlez de la Chrétienté : qui, mieux que vous, officier d'une cour latine au milieu de Grecs schismatiques, connaît Tinanité de ce mot sublime ?
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La < chrétienté » est une belle parole qui fait noble figure dans les épîtres du palais de Latran et dans les homélies des prêcheurs; mais sur quel point de la terre, en Occident comme en Orient, reconnaîtrezvous qu'elle traduise une réalité? Est-ce au siège des Apôtres, où les gens de guerre d'un prince chrétien font vivre dans une perpétuelle angoisse, dans une alarme de tous les instants, le chef même de l'Eglise? Est-ce dans le royaume de France, où les seigneurs, les communes, les hérétiques entretiennent des luttes sans fin ? Est-ce dans le chaos tur-
bulent des Allemagnes, où tant de chàteaux-forts, perchés au bord des grands fleuves, sont devenus des aires de rapine et où les seigneurs aiment mieux faire la guerre aux marchands bien vêtus et lourdement chargés qu'aux Tartares et aux Turcs ? Est-ce en Angleterre, où le roi est prisonnier de ses barons et où toutes les forces du pays se dépensent en batailles civiles? Est-ce en Italie où les Génois, les vénitiens, les Pisans n'arment plus de galères que les uns contre les autres et ne prennent la route de l'Orient que pour y dévaster leurs propres conquêtes? Partout, à Milan comme à Turin, en Sicile comme en Toscane, en Ecosse comme en Danemarck, en Aragon comme en Castille, je vois des puissances déchaînées pour l'acquisition des biens temporels ; nulle part, cette pensée d'union et de concorde^ cette
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volonté d*eirorts communs sans laquelle la résistance est impossible contre les sultans ; le temps n'est plus où la Toix d'un saint Ermite faisait taire les haines, apaisait les divisions, réconciliait les princes, inspirait Toubli, l'abn^ation des intérêts de ce monde et jetait les peuples, unis dans une sorte d*élan miraculeux, sur les chemins delà Terre-Promise. Alors, peut-être, il y a eu vraiment une chrétienté, une chrétienté en armes, militante et souffrante, capable de comprendre et de suivre un mot d'ordre unique. Mais ces jours prodigieux, que nous connaissons par les récits de nos pères, ne se sont pas renouvelés, les martyrs de la guerre sainte n'ont pas laissé de successeurs...
L'envoyé comprit que la cause était perdue et n'insista pas.
— Je rapporterai fidèlement à mon maître, dit-il, la réponse de Votre Grandeur ; il en éprouvera une profonde affliction; mais la protection divine, sur laquelle il n'a cessé de compter, et la puissance de son droit, supérieure à toutes les déceptions, lui permettront de supporter cette nouvelle épreuve, comme bien d'autres, sans découragement et sans faiblesse. La reconstitution d'un Empire d'Orient non schismatique, dans la plénitude de son autorité, de son unité et de sa force, est si nécessaire à la sécurité du monde chrétien que les divergences d*opimoQ
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sur un sijget aussi essentiel finiront par s'effacer, et le jour viendra où toutes les communautés d'Asie attachées à la foi du Christ vivant redemanderont à un nouveau Constantin la protection^ la paix et la justice que la rivalité de seigneurs turbulents est incapable de leur assurer. On comprendra que la splendeur de la majesté impériale, miroir terrestre de la Sainte Trinité, peut seule foudroyer des ennemis redoutables, trop habitués à profiter de nos divisions. Cette conviction inébranlable entretient le feu sacré dans l'âme de notre auguste empereur et le courage de nos soldats. C'est elle qui le soutiendra dans son pèlerinage à travers les cours de l'Occident. Les armées des Croisés ont trop souffert de la per- Mie des Grecs pour que l'installation d'une dynastie grecque à Constantinople ne réveille pas l'indifférence des peuples d'Europe. Un jour viendra, je l'espère, où l'empereur Baudouin, rappelé de son exil, avec l'appui de toutes les maisons royales où il compte des parents et des alliés, avec le concours des hauts et puissants seigneurs de sa famille, vaincra les dernières hésitations et ralliera, sous le symbole du salut, les peuples qui le méconnaissent ou qui l'ignorent.
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Le grand-maître gardait le silence, suivai^t sa pensée intérieure et ne prêtant qu'une oreille distraite aux développements de la rhétorique byzantine, n se disposait à marquer la fin de Taudience par quelques paroles de courtoisie, quand Philippe de Courtenay, qui, après avoir terminé sa dernière période, manifestait un embarras visible, se rapprocha du chevalier, et, baissant le ton :
— Ma mission auprès de Votre Grandeur, dit-il, n'est pas encore terminée, et je suis contraint,par la volonté de mon maître, de vous dérober encore quelques instants. Après les demandes que je viens de vous adresser et que des circonstances plus favorables vous permettront sans doute d'envisager ultérieurement sous un meilleur aspect, j'ai mandat de vous faire des offres particulières. Il s'agit d'armés de deux espèces, spirituelles et temporelles, contre les puissances de l'enfer et contre celles de la terre'; d'après ce que je vois et ce que j'entends depuis mon débarquement en Syrie, les unes vous sont aussi utiles que les autres.
Vous n*ignorez pas avec quelle piété et quelle sollicitude l'auguste empereur, en digne héritier de Constantin et de sainte Hélène, s'est attaché à recueillir, durant tout son règne, les restes vénérables des apôtres, des martyrs, des confesseurs de la foi, oubliés dans des sanctuaires rustiques ou dérobés au sacrilège dans des, chapelles profanées. Avant l'usurpation, il se plaisait, avec une munificence vrainaent impériale, à gratifier de ces précieuses parcelles les souverains, les prélats, les seigneurs qu'il voulait honorer. Lors de la prise de Oonstantinople, des serviteurs affidés du palais, guidés par une inspiration du Saint-Esprit, ont eu le temps de préserver du contact des schismatiques et de mettre en lieu sûr quelques reliquaires du plus grand prix, aussi remarquables par l'illustration des ossements sacrés qu'ils renferment que par la richesse de la matière et la beauté du travail. Ce sont des châsses d'or et d'argent, incrustées d'émaux, avec les figures des sj^nts, des quatre animaux, ciselées en relief et des lettres grecques finement gravées ; elles contiennent, avec les attestatoires et les bulles de plusieurs Papes et Patriarches, présentant toutes les marques d'une rigoureuse authenticité, des reliques honorées d'un culte spécial par l'église d'Orient. Il y a une partie du bras droit de saint Georges de Cappadoce, patron des chevaliers; un pied de saint
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Nicéphore, patriarche de Gonstantinople^ qui fut persécuté pour sa fidélité à la religion des images. Il y a deux côtes de saint Alexandre, archevêque de Jérusalem ; plusieurs phalanges de saint Babylas, évoque d'Antioche, martyrisé sous l'empereur Dioclétien ; des fragments importants du corps de saint Basile de Gésarée , l'intrépide adversaire de l'hérésie d'Arius, d'autres encore dont je ne puis en ce moment vous énumérer les noms et, pardessus tout, deux reliques incomparables, qui faisaient l'orgueil de l'oratoire impérial et que les plus grands princes, les plus hauts dignitaires de l'Eglise romaine, de passage à Constantinople, ont toujours contemplées d'un œil d'envie : la première est une pièce large comme la main du sayon de poil de chameau que portait au désert le grand Précurseur, le patron même de votre chevalerie, quand il baptisait les Juifs dans les eaux du Jourdain ; elle est enveloppée dans une magnifique étoffé brochée d'or, semée de médaillons, de fleurs et d'oiseaux et renfermée dans un coffret d'ivoire sur lequel un sculpteur d'Orient du plus grand mérite a figuré en relief, entre deux galeries de rinceaux finement découpés, des antilopes et des autruches qui se poursuivent. La seconde n'est rien moins qu'une portion suffisamment volumineuse de l'éponge imbibée de fiel et de vinaigre, qui, plantée au bout d'une lance, a touché, sur le Calvaire, les plaies
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sacrées du Sauveur. Cette relique sans prix est contenue dans un vase de cristal de roche gravé, entouré d'un bandeau d'or fin, serti de perles et d'émeraudes. C'est une merveille qui mériterait à elle seule l'édification d'un sanctuaire comme la chapelle de la Sainte-Couronne, bâtie par le roi de France pour abriter les autres reliques de la Passion. 11 a fallu les calamités qui accablent notre maison pour décider l'auguste empereur à se séparer de ces trésors ; mais les charges sont très lourdes ; nombre de seigneurs et de princes, attachés à la cour de Constantinople par les liens du sang ou par de longs services, se trouvent, depuis la suppression violente de leurs dignités et de leurs emplois, réduits à un état voisin de la pauvreté, et donneraient au monde un spectacle humiliant, si les largesses impériales n'adoucissaient pas les rigueurs de leur exil ; d'autre part, l'entretien des navires, la solde des troupes de terre qui ont été ramenées à Nègrepont, les frais des diverses ambassades chargées de poursuivre la restauration de l'Empire auprès des cours d'Occident imposent des sacrifices journaliers infiniment supérieurs à nos ressources. Dans son dévouement à la cause sacrée qu'il représente et aux devoirs de l'héritage paternel, dans sa reconnaissance envers les loyaux serviteurs qui ont répandu leur sang pour lui et qui brûlent de le répandre encore, l'empereur
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Baudouin s*6st résigné à une dure nécessité ; il avait emporté avec lui, comme une protection contre les embûches du démon, quelques reliques intimes, plus étroitement liées à la fortune de la dynastie ; mais j*ai été contraint, par ses ordres exprès, d'engager la plus grande part de cet inestimable trésor, pour lui permettre de faire honneur à des échéances prèssantés. Ces reliquaires se trouvent aujourd'hui entre les mains d'un grand marchand juif qui en opérera la dispersion, si les bezants qu'il a déboursés ne lui sont pas restitués au terme convenu. L'auguste empereur est dans l'impuissance absolue de le satisfaire, il ne peut compter sur la patience d'un créancier impitoyable, trop heureux, comme tous les hommes de sa race, de détenir entre ses mains des objets entourés de la vénération du monde chrétien. Sa Sérénité a pensé que nulle église orientale, plus que celle de l'Hôpital, n'était qualifiée pour recueillir ces restes . sacrés ; ils sont désirés, nous le savons de source certaine, par beaucoup de cours et de cathédrales ; le prince d'Antioche, le duc d'Athènes, le patriarche de Venise, celui de Tyr, l'archevêque de Nicosie, ont fait des. démarches secrètes pour en enrichir leurs trésors ; mais il serait digne de votre sainte chevalerie, sentinelle de la chrétienté en Orient, de prendre en^ garde les ossements de ces protecteurs célestes et d'associer à la défense de vos
murailles, avec saint Jean-Baptiste et saint Georges, tant de puissances invincibles de la cour du Paradis. Le trésor du Magistère ne serait point appauvri par le rachat de ces illustres captifs.
Hugues Revel écoutait ces propositions avec un mélange de surprise et de pitié, sans pouvoir détacher ses yeux du collier et des broderies de l'ambassadeur qui semblait personnifier, dans son élégance féminine, dans ses parures recherchées, dans l'abondance fleurie de son langage, dans Tinconsciente bassesse de ses flatteries intéressées, la décadence même de cet empire latin d'Orient, fantôme de grandeur sans consistance, sans réalité, tout d.'extérieur, de décoration, de formules, création éphémère, née d'un coup de main de chevaliers, sous l'impulsion des marchands de Venise, parodie frivole et parfois grotesque de ce qui avait été, pendant des siècles, la première puissance du monde. Et, de fait, le contraste était singulièrement frappant, de ces théories majestueuses sur le rétablissement de l'autorité romaine, sur la reconstitution de l'unité politique et religieuse, sur les glorieuses et sereines perspectives de la paix impériale, à ce pitoyable marché de reliquaires, si vainement déguisé sous des paroles pompeuses.
Ce fut sur un ton de gravité presque solennelle que le grand maître répondit :
Je professe, comme tous mes frères, une profonde vénération pour les ossements des saints : je crois que leurs restes visibles, entourés du respect, de l'amour des peuples, peuvent valoir des armées ; je n'ai point oublié les prodiges de la sainte Lance et le changement que la protection de ces auxiliaires surnaturels a parfois apporté dans les affaires humaines; mais nous ne sommes plus au siècle de Godefroy ; l'avarice et l'ambition envahissent de jour en jour l'àme des hommes. En d'autres temps, sur des propositions pareilles aux vôtres, j'aurais assemblé le chapitre général et, à la seule énumération des illustres captifs dont vous me demandez le rachat, il se serait produit, entre les chevaliers de toutes les langues, une véritable émulation de sacrifices ; il n'y a pas de bailli, pas de maître prierai, pas de précepteur qui n'eût abandonné d'enthousiasme la plus belle part de ses redevances pour assurer à réglise du Magistère la possession des trésors que vous m'offrez. Nos chapitres [généraux n'obéissent plus à ces mouvements. A l'heure présente, où nous en sommes venus à discuter si le siège de l'ordre, déjà transféré de Jérusalem à Margat et à Saint- Jean d'Acre, peut être maintenu avec dignité et sécurité sur le littoral de la Palestine et si nous ne serons pas contraints à le réléguer dans quelque île, sur la route de l'Occident ; quand nos charges de
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guerre sont immenses, quand les tributs de Syrie ne rentrent pas, quand les cultures de nos casaux, ravagées ou menacées par l'ennemi, deviennent improductives, quand la contribution des commande* ries de France, d'Allemagne, d'Italie, arrivent avec des retards et des réductions lamentables, la proposition de consacrer une notable portion de notre épargne à enrichir le trésor de notre église me ferait passer pour un visionnaire et rallierait à peine les suffl*ages de nos chapelains. Je trahirais votre confiance et ma sincérité si je vous laissais entrevoir, même sous la forme d'une hypothèse, le succès d'une démarche que je crois condamnée d'avance, entièrement inutile et que je ne ferai pas. Les prêtres les plus pieux, les plus fervents de notre Ordre m'ont demandé eux-mêmes s'il ne conviendrait pas d'embarquer sur nos galères les reliquaires de nos églises afin de les préserver de profanations possibles; c'est vous dire quelle hospitalité précaire obtiendraient chez nous vos divins émigrés.
- Je vous ai parlé, reprit l'ambassadeur sans se déconcerter, d'armes spirituelles et temporelles. Puisque les premières ne peuvent vous agréer, peutêtre les autres trouveront-elles chez vous un meilleur accueil. Vous avez eu sans doute coi^naissance, lors de votre passage à Constantinople, des travaux exécutés au palais par l'Empereur Baudouin et ses
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prédécesseurs ; ces travaux ont eu pour effet la démolition de certains corps de logis, d'une ampleur inutile et d*un entretien dispendieux ; les plombs qui recouvraient ces bâtiments, édifiés avec un très grand luxe, ont été soigneusement recueillis, et, grâce à un concours d'événements où il est difficile de ne pas reconnaître la main de la divine Providence, ils ont pu être soustraits à la rapacité des maîtres actuels de Constantinople, embarqués secrètement sur des bateaux de charge et conduits^ sans mésaventure, dans un petit port de File de Nègrepont dont je vous livrerai le nom si le marché vous convient. Mon auguste maître a pensé que la défense des nombreuses forteresses de l'Hôpital en Syrie devait avoir entamé vos approvisionnements et que vous apprécieriez l'avantage de trouver, à portée de votre marine, un matériel de cette valeur.
Le grand maître eut quelque peine à réprimer un sourire devant l'humilité finale de cette négociation, dont la série descendante, du projet de relever l'empire latin, aboutissait à une office de fournitures ; tout en faisant observer que la Religion possédait dans ses arsenaux de fortes réserves de balles de fronde en métal et que le sol rocailleux de la Terre- Sainte permettait d'alimenter pour longtemps tous les pierriers et tous les mangonneaux de la chrétienté, trop heureux de pouvoir mettre fin à la çon-
férence par quelques bonnes paroles, il promit d'aviser le Commandeur de la mer ; un navire de charge, à la première occasion, aurait ordre de toucher au point désigné de la côte d'Europe pour y embarquer les plombs disponibles. Cette assurance fut reçue avec les effusions de la plus exquise courtoisie.
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Hugues reconduisit l'ambassadeur jusqu'au bord du degré ; comme il traversait le vestibule pour rentrer dans la chambre d^audience, l'huissier de service, qui s'était discrètement e&cé pour laisser passer les deux nobles personnages, signala au grand maître un homme barbu, couvert de poussière, vêtu du costume des marchands arméniens, qui gisait, dans une attitude abandonnée, sur un des massifs de pierre garnissant l'encoignure des grandes baies ; l'inconnu avait la tête baissée, le menton touchantlâ poitrine, et semblait sommeiller profondément.
Cet homme, dit le servant, s'est annoncé aux gardiens de la porte comme chargé d'un important message pour votre Grandeur par frère Aymar de la Roche ; il était accablé de fatigue, je lui ai commandé d'attendre la sortie du seigneur de Byzance ; à peine sur ce banc, il s'est endormi.
Au nom d'Aymar de la Roche^qui commandait, depuis plusieurs années, Timportante place du Krak,
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dernière sentinelle du royaume chrétien vers TOrient sur la frontière des états musulmans de Gélésyrie, le grand maître tressaillit et, sans souci du cérémonial ordinaire, s'avança pour réveiller lui-même le messager. Il n'en eut pas la peine ; le bruit des voix avait suffi à dissiper la torpeur passagère du voyageur abattu par l'insomnie. L'Arménien s'était levé et, ôtant son bonnet de fourrure, s'inclinait profondément.
— Maître, dit-il, je sollicite en toute humilité le pardon de Votre Grandeur; la faiblesse de ce misérable corps a vaincu ma volonté; j'avais juré au frère Aymar de ne pas fermer l'œil sans m'ôtre acquitté de ma mission; au dernier moment, après trois nuits de veille, je viens de trahir ma promesse.
Tandis qu'il parlait, Hugues le considérait avec surprise, frappé de l'intonation d'une voix connue et retrouvant, sous le déguisement oriental et la barbe inculte du faux arménien, les traits d'un ancien compagnon d'armes. Ainsi la disgrâce était complète; les vêtements d'un brocanteur asiatique, en plein royaume de Jérusalem, oSï^aient déjà meilleure sauvegarde que l'habit de l'Hôpital.
Les deux chevaliers pénétrèrent dans la salle où flottait encore un vague parfum laissé derrière lui par l'ambassadeur impérial, unique et frivole témoignage de cette longue audience.
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A la place même où le noble byzantin venait d'exposer tant de vaines rêveries, l'envoyé du Krak des chevaliers, Tœil allumé de fièvre, la voix brève, saccadée, coupée d'oppressions fréquentes, dépeignait, avec l'éloquence du cœur, les angoisses de ses frères d'armes :
Je suis le neuvième messager que le commandant a fitit partir, depuis six mois, pour révéler à Votre Grandeur l'état de la place et l'impérieuse nécessité de votre assistance. Aucun n'est revenu, n y en a quatre dont nous avons retrouvé les tètes, clouées sur des poteaux, les unes à l'entrée du pont, les autres au pied de la tour carrée ou sous les fenêtres même du Magistère; le cadavre du cinquième, accroché aux branches d'un figuier, sur la route d'Héliopolis, a été recu^lji par nous dans une sortie ; quant aux trois autres, nous n'en avons point de nouvelles et, n'ayant reçu de Votre Grandeur ni secours, ni message, nous ne doutons pas qu'ils n'aient mal fini. Les premiers étaient partis sous leur habit de guerre ; les autres, sous un déguisement ; cette précaution ayant été impuissante à procurer le succès de leur mission, le châtelain a pensé que les dépêches dont ils étaient chargés avaient causé leur perte ; elles sont sans profit pour l'ennemi, grâce 'au chifiire secret; mais, surprises dans les vêtements de voyageurs isolés, elles ont suffi, sans
doute, à les désigner à là mort. C'est pour m'éviter pareille aventure que frère Aymar de la Roche n'a voulu me donner ni lettre, ni sceau, ni signe de reconnaissance quelconque; il m'a choisi, malgré mon âge, parce que je suis encore le plus valide des anciens défenseurs du Krak qui ont servi sous votre commandement ; il a pensé que, malgré les dix-sept ans écoulés depuis le départ de Votre Grandeur, Elle aurait conservé quelque souvenir de mon yisage et de ma voix et n'éprouverait aucun doute sur l'authenticité de ma mission.
— Il a beaucoup neigé sur nos fronts, répondit le grand maître, depuis le temps où nous faisions ensemble de si belles courses dans les terres du Soudan de Hamah, dans la plaine de la Bochée et jusqu'à l'entrée du désert de Palmyre ; mais. Dieu merci, quoique tout ait beaucoup changé en nous et autour de nous, je n'ai pas la mémoire assez affaiblie pour ne pas reconnaître, même sous la plus étrange mascarade, frère Roger d'Avallon. Moi aussi, je vous ai envoyé, depuis six mois, nombre de cavaliers fidèles pour vous porter des paroles d'espérance, vous exhorter à tenir ferme, vous assurer de notre sollicitude : je vois qu'ils ont eu, comme les vôtres, la maladresse de se laisser prendre. Mais n'en parlons plus, puisque vous êtes là et occupons-nous d'affaires sérieuses.
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Hugues Revel, longtemps avant d'atteindre anxhonneurs du Magistère, avait, en effet, commandé pendant cinq ans Tincomparable forteresse du Krak, et les Jours écoulés dans cette vie sans pareille, au milieu des émotions d'une activité saine et forte, encadrée par un des plus beaux sites de la terre, tenaient dans ses souvenirs une place privilégiée. Que de fois, depuis ses grandeurs, dans cette majestueuse et turbulente prison de Saint-Jean d'Acre, où tant de Journées se consumaient vides et énervantes, en réceptions d'ambassadeurs, en audiences de légats, en conférences d'affîtires, en réprimandes inutiles à des commandeurs mécontents ou à des fermiers inexacts, en discussions humiliantes avec des marchands de Veniseoudes armateurs de Gènes, n'awtil pas regretté l'époque où, sans autre maître que le devoir, libre comme un souverain, dans la double enceinte de l'ancien château des Kurdes, transformé depuis la conquête, par les meilleurs ingénieurs militaires de l'Occident, en une place forte de premier ordre, entouré d'une garnison nombreuse et dévouée, il voyait, du haut de sa tour, le soleil se lever sur les dunes de la Palmyrène, glacer de reflets étincelants le miroir du lac de Homs et le ruban d'argent de l'Oronte, illuminer tour à tour, dans un horizon immense, les châteaux de garde et les postes secondaires établis sur tous les sommets, à la lisière
du comté de Tripoli, nuancer de pourpre et d'azur les montagnes des Ansariéh,les noires frondaisons du Liban et de TAnti-Liban, dominées de croupes neigeuses et s'abîmer enfin, dans toute sa gloire, au fond de la vallée Sabbatique, derrière la nappe bleue de la Méditerranée I Qui aurait prévu alors, en contemplant ces nobles murailles, si merveilleusement appareillées, cet avant-corps imposant, ce large fossé plein d'eau, ces courtines flanquées de tourelles, ces beaux escaliers de pierre reliant entre eux les divers paliers du chemin de ronde, cesparapets crénelés, à merlons percés de meurtrières, posés sur des hourds de maçonnerie, ces enceintes étalées se commandant les unes les autres, ces tours massives, à la base noyée dans un glacis formé d'assises d'une régularité irréprochable, ces magasins spacieux, ces greniers, ces écuries, cette admirable salle voûtée dont les nervures aboutissaient à un bloc central de plus de douze pieds de large, ces neuf plateformes, dominant tout le pays et montrant, de loin, aux chrétiens et aux infidèles, la bannière rouge à croix blanche, fixée au sommet d'un mât de pavillon, qui aurait prévu que tant de science, tant d'effort, tant de largesses accumulées s'étaient dépensés en vain ?
Le rapport de Roger d'Avallon fut navrant. Matériellement, la place n'avait pas souffert ; sauf deux
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tentatives infractaeuses dirigées, Tune par Saladin en personne, après la chute de Jérusalem, l'autre par son frère, lors de la croisade de Philippe-Auguste, Tennemi ne s'était point hasardé à mener un train de siège sur les flancs de ce monticule dont les escarpements semblaient défier toutes les attaques; aucune machine n'avait entamé la surface lisse des murailles, aucun projectile altéré la finesse des profils ou faussé les vives arêtes des entablements et des consoles. Il y avait une ironie douloureuse dans le contraste de cet édifice parfait, véritable joyau d'architecture guerrière qui paraissait sortir des mains de l'ouvrier, avec l'état précaire de la garnison. Au dehors, tout respirait la puissance, la sécurité, la richesse : au dedans, régnaient l'abattement et le désespoir. Les grands travaux défensifs, où se trouvaient combinés, avec une rare intelligence, les traditions des ingénieurs byzantins et les conceptions nouvelles des constructeurs d'Occident, n'étaient pas de vieille date. Simple tour de garde à l'origine, élevée par un gouverneur de Damas qui y avait installé une garnison de Kurdes, conquise par les Francs, une trentaine d'années environ après la première croisade, la forteresse s'était métamorphosée entre les mains des comtes de Tripoli, et c'est surtout depuis la donation de Raymond I«' aux hospitaliers que le Krak des chevaliers, agrandi et renqu-
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velé avec une méthode et une science raffinées, avait acquis Timportance légendaire dont les écrivains arabes rendent témoignage. La place avait été bâtie de façon à pouvoir abriter toute une armée : cela s'était vu en effet, lors de l'expédition tentée contre Hamah, quand les hospitaliers avaient concentré dans la noble enceinte toutes leurs forces de Syrie et de Chypre et que la milice du Temple' avec son maître Armand de Périgord, Jean d'Ybelin et cent chevaliers cypriotes, Gauthier de Brienne et quatre-vingts chevaliers du royaume de Jérusalem, en avaient fait la base de leurs opérations ; depuis l'aggravation des affaires de la Palestine, l'effectif se trouvait réduit dans des proportions périlleuses; plus de deux mille hommes auraient été nécessaires pour occuper seulement, en cas d'attaque sérieuse, les principaux postes de défense et poser un cordon clairsemé de combattants derrière les parapets, sans même garder aucune réserve et sans avoir de forces disponibles pour les sorties; or, c'est à peine si Aymar de la Roche avait sous ses ordres douze cents hommes, tant chevaliers que troupes soudoyées ; les vides faits par le fer de l'ennemi ne se comblaient pas ; les chevaux morts n'étaient pas remplacés ; le châtelain voyait avec rage sa petite armée fondre 6ntre ses mains, sans essuyer de désastre, mais çonstaihmeni harcelé et tenu en échec. Les appro*
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visionnements de vivres accumulés dans les inaga* sins par une sage prévoyance permettaient de Uaùr encore longtemps; des courses périlleuses dans la Bochée procuraient quelques fourrages pour les chevaux et, en grossissant la voix, on finissait par arracher certaines redevances en nature aux tenanciers des environs et à quelques musulmans tributaires ; mais la rente de quatre mille écus d*or due par rémir de Hamah n'était pas rentrée, pas plus que les huit cents écus du prince de Bouktys et, depuis six mois, malgré des sommations fréquentes, on n*avaitva arriver ni ungraindebléniungraind'orgedelaterre des Assassins ; le Vieux de la Montagne était en retard de plus de deux mille écus d'or. Mais le pire de tout, c'était de se voir bloqué dans une citadelle hors ligne, dont les coureurs mahométans raillaient tous les jours l'inutile magnificence, c'était l'ignorance de ce qui se passait dans le reste de la chrétienté ; plus de communications avec Tripoli, avec Antioche, avec Tortose ; la navigation de TOronte interceptée, les routes de terre et les passages de montagne fermés ; les gens des Ansariéh et les Ismaéliens aux aguets, surveillant la moindre imprudence et opposant à tous les reproches, à toutes les menaces, une arrogance déjà sûre d'impunité.
— Des épreuves si prolongées, une attente si pénible, poursuivit Roger d'Avallon, ne pouvaient man-
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quer d'afl&iblir les cœurs et d'entraîner quelques défaillances. Sous le coup des mauvaises nouvelles propagées à dessein par les musulmans du voisinage, des rumeurs sinistres que Tennemi, habile à saisir tous ses avantages, ne cesse de mettre en circulation annonçant la chute des meilleures places du royaume, tantôt Margat, tantôt Montréal, tantôt le Château Pèlerin, les esprits se laissent de plus en plus aller à la crédulité ; il n'y a pas d'invraisemblance néfaste qui puisse désormais les étonner; on annoncerait l'abandon de Tripoli, de Tyr, de JaflÈi, de Saint-Jean d'Acre, l'embarquement du dernier hospitalier sur la dernière galère, que dis-je ? l'anéantissement total de notre sainte chevalerie, que ces énormités seraient accueillies sans hésitation, tant une sorte de foi malsaine à quelque invincible fatalité corrompt et désarme les intelligences ; nous avons eu un petit nombre de désertions ; il y a peu de jours, un cavalier de Damas s'étant présenté, porteur d'une fausse lettre rédigée en langue franque par quelque renégat, qui nous ordonnait, au nom du roi de Jérusalem, de livrer la place, il a fallu, pour calmer l'émotion générale, faire jurer par le chapelain, sur le livre de l'Evangile, en présence de tous les frères, que jamais la chancellerie du royaume n'avait usé de termes semblables et que le prétendu message était un piège giXMBier inyenté pour nous surprendre. Une partie
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tient de prononcer sur notre sort. Pour cette fois, les chevaliers ont courbé la tête ; mais le châtelain m'a donné mission d'exposer à Votre Grandeur qu'il était à bout de forces, qu'il soutenait en lui-même, chaque jour, une lutte terrible et que, si un mois s'écoulait encore sans aucune assistance, il ne répondait plus de rien.
Le grand maître écoutait avec avidité le récit de l'envoyé dont le mâle visage, sillonné de rides , s'allumait, par moments, de rougeurs subites. Tout ce qu'il venait d'entendre, il l'avait pressenti cent fois, dans ses longues nuits sans sommeil, quand, derrière le vitrage de sa chambre haute, les yeux rivés sur le port, sur l'étoile solitaire du phare, sur la tour des signaux, il sondait obstinément les ténèbres, comme pour en évoquer l'apparition d'une flotte invisible. Il savait bien que le Krak tenait encore : la chute d'une pareille forteresse aurait eu trop de retentissement dans le monde oriental pour demeurer longtemps ignorée à Saint-Jean d'Acre; il avait aussi une trop longue expérience des choses de la guerre pour ne pas reconnaître la fidélité du tableau que lui retraçait Roger d'Avàllon ; tout cela était vrai, rigoureusement exact, inéluctable: l'épuisement progressif de la garnison, l'affadissement des uns, l'emportement des autres, les ferments d'indiscipline, lés arrière - pensées de trahison qui ger-«
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maient peut-être dans quelque âme basse et ces ré« Yoltes misérables de la chair qui s'irrite à la fin d*ètre domptée, sans dédommagement spirituel et sans espérance. A tout cela il avait songé, il songeait sans cesse. Les désastres immédiats, la dévastatioii du Garmel, du Thabor, le rasement de Nazareth ne lui avaient pas fait oublier un instant toutes ces hardies sentinelles de l'Ordre, éparpillées comme des enfants perdus, dans des citadelles de montagne. Q en venait à maudire le luxe des bâtiments et deâ ouvrages défensifs accumulés par ses prédécesseurs au col des Ânsariéh. Pourquoi le Krak n'était-il pas demeuré, comme au temps des Kurdes, un simple réduit, un de ces postes secondaires que l'on occupe, que Ton abandonne sans conséquence, selon les né^ cessités de la guerre ? On commanderait à Aymar de la Roche de profiter d'un instant favorable pour se jeter avec tout son monde dans le Liban et l'on sauverait au moins la vie d'un certain nombre de braves gens qui ne manqueraient pas d'occasions d'employer ailleurs leur vaillance. Mais quelle honte sur le Magistère, quel fracas en Occident, s'il fallait que l'Hôpital avouât son impuissance à garder l'onéreux dépôt des comtes de Tripoli I Quel triomphe pour les sultans ! Quel accroissement de la conquête sarrazine l Livrer â Bybars, au prix de légers sacrifices, peut^tre sans coup férir, la meilleure des places
d'armes, une base d'opérations sans pareille qui lui servirait peut-être à jeter à la mer les derniers chrétiens î Ah ! ce n'est pas tout que de semer l'or sans compter, d'appeler les premiers maîtres d'œuvres du monde, de tracer des plans magnifiques, de choisir defe matériaux irréprochables, de remuer les terres, d'entasser les moellons, d'éblouir les regards par le spectacle imposant de la solidité, ^i ces amoncellements de pierres doivent être des coi*ps sans âmes, si ces longs parapets demeurent vides, s'il n'y a pas de poitrines d'hommes derrière les merlons, si les archères désertes ne sont que des percées ouvertes sur le ciel bleu. Et ce qui se passait au Krak était l'histoire de tant d'autre villes fortifiées, prodiguées, depuis la croisade, sur toutes les positions militaires de la Syrie. Hugues récapitulait dans sa pensée, tout en prêtant l'oreille aux développements de l'émissaire, les diverses places de l'ordre qui étaient, en ce moment même, le théâtre d'égales souffrances et l'objet d'inquiétudes identiques: Margat, sur la lisière des principautés de Tripoli et d'Antioche, la terreur du Soudan d'Alep et du Vieux de la Montfl^ne, château imprenable, toujours gardé, toujours approvisionné pour cinq ans, Maraclée, sur la côte de Phénicie, Brahim, Raphanieh, Montferrand, la magnifique forteresse de Selefke, sans compter les maisons fortes des villes. Et il en était de même dans
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les possessions de la Milice rivale, chez les Templiers de Tortose , de Chastel-Blanc , de Ghâteau- Pélerin, de Beaufort, de même dans les manoirâ de la noblesse franque, de jour en jour isolés, cernés, séparés les uns des autres, coupés de leurs communications mais dressant encore, au dessus du flot de la conquête arabe, Torgueil inutile de leurs donjons massife et de leurs murailles crénelées
Ce fut avec un eflfort visible et un léger tremblement dans la voix que le maître de l'Hôpital, longtemps absorbé dans ses réflexions, combattu entre les exigences impérieuses de sa sincérité et ses obligations de chef suprême, se décida à rompre le silence et répondit à Roger d'Avallon, immobile devant lui, buvant ses paroles, les yeux dans ses yeux :
— Vous direz à mon fidèle, à mon vénérable ami Aymar de la Roche que, depuis le jour où les événements ont rompu les communications entre nous, je n'ai pas eu d'autre souci que de les rétablir ; ma pensée ne s'est pas éloigiiée de lui un seul instant ; avant de vous entendre, j'avais compris, j'avais deviné les prodiges de constance, d'énergie, de sagacité, d'adresse qu'il est contraint de renouveler incessamment, dans la situation glorieuse et difficile où il est placé. Si j'avais la liberté de mes mouvements, si je pouvais disposer à mon gré de toutes les forces chré-
tiennes qui se gaspillent, en opérations mal ordonnées, en tentatives décousues ou contradictoires, il n*y a pas d'entreprise que j'eusse plus à cœur que de vous dégager, de renvoyer en Occident les serviteurs fatigués ou invalides, de combler les vides faits par la mort et de vous procurer, en un mot, toutes les assistances que vous réclamez. Mais la guerre, — de vieux combattants tels que vous le savent bien, — a de cruelles alternatives; nous passons par une série d'épreuves terribles; aux abords même de Saint- Jean d'Acre, vous avez pu contempler, de vos propres yeux, les traces sanglantes du passage de l'ennemi. La Palestine subit en ce moment une tempête aussi redoutable qu'au temps du roi Richard. Pour nettoyer le pays jusqu'au Krak, il me faudrait dix fois plus d'hommes et de chevaux que je n'en possède en ce moment. La conservation d'Acre est trop essentielle, trop étroitement liée aux intérêts de la Terre-Sainte en Orient et en Occident, trop indispensable à l'exécution de nos projets ultérieurs et à nos relations maritimes, pour qu'il me soit possible de la sacrifier à mes désirs les plus chers. La seule chose à faire est de tenir ferme et de gagner du temps ; voilà toutes mes instructions ; au milieu de nos épreuves, je bénis le ciel d'avoir mis le sort de notre meilleure place d'armes aux mains d'un si loyal chevalier; il n'a qu'à demeurer semblable à
lui-même et à suivre ses propres inspirations. Je n'ai jamais douté qu'il ne repoussât avec dégoût la proposition de capituler ; une place de l'assiette, de l'importance, de la force du Krafc n'est pas de celles d'où l'on peut sortir vivant avec honneur. Le jour où les chevaliers la quittero»t, ils n'y rentreront plus. Les plus grands capitaines des infidèles, Saladin lui-même, dans toute sa puissance et nombre d'émirs de marque n'ont paru au pied de vos rochers et de vos murailles que pour donner au monde le spectacle humiliant de leur déconvenue. Je ne m'arrête donc pas à une hypothèse que le nom et le caractère de votre chef suflisent à démentir. Un danger plus sérieux, sachant ce que vous valez, ce sont les batailles inutiles ; c'est là ma préoccupation quotidienne, le tourment de mes veilles ; je sens combien il est rude pour de braves gens tels que vous, de subir, du haut de vos murs, les bravades et les railleries des mécréants ; mais le sang des défenseurs du Krak est trop précieux pour que vous soyez en droit d'en faire largesse ; le devoir n'est pas de donner de beaux coups d'épée en perdant beaucoup de monde et de compromettre l'avenir du pays pour se faire honneur. La Providence a permis, sans doute, en punition de nos fautes, les revers qui nous accablent ; mais ses rigueurs ne sauraient être éternelles. L'instrument impur qu'elle a choisi pour exécuter
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momentanément les décrets de sa colère finirait par démentir sa justice. Dieu ne peut vouloir qu*un rebelle, un meurtrier, l'assassin de son maître, le détenteur d'une autorité usurpée, triomphe à jamais du monde chrétien ; il se forme, là-bas, au delà des merSj un gros nuage qui viendra éclater sur la Terre- Sainte.
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Le grand maître quitta son siège et, s'approchant d'un coflTre richement sculpté dont la clef d'argent ne le quittait jamais, il en retira une feuille de vélin d'où pendait, à des lacs de soie, un sceau de cire couleur d'ambre, chargé d'un écu armorié.
— Je neveux pas, dit-il, que vous en croyiez à mes seules déclarations. Vous rapporterez à frère Aymar de la Roche les paroles que vous allez entendre.
Je puis bien vous assurer,, écrivait Gilles le Brun, connétable de France, que, sans la nécessité d'ordonner les affaires de ce royaume qui ont été grandes et difficiles, Monseigneur le Roi serait déjà depuis longtemps retourné par delà, ainsi qu'il n'a cessé d'en faire dessein depuis son retour. Toutes les fois qu'il recevait méchantes nouvelles d'outre-mer et qu'il en discourait avec les gens de son conseil, il marquait la volonté de recommencer le pèlerinage en Terre-Sainte, disant : Si j'avais écouté l'avis du comte de Jaffa, du maréchal Guillaume de Beaumont,
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du sire de Chatenai, du bon Sénéchal de Champagne et de quelques autres prud'hommes qui me voulaient j garder par delà, telles disgrâces ne fbssent arrivées, i non par le mérite de ma personne, mais par la ^ dignité de mon état royal qui aurait, avec l'aide de Dieu, maintenu tout le monde en son devoir.
Monseigneur a été longtemps détourné de son dessein par l'obligation où il se trouvait de remettre paix et droiture en ce royaume de France, fort contristé et déréglé pendant l'absence du maître. At^ourd'hui, tous différends sont heureusement terminés avec les rois d'Aragon et d'Angleterre, les mauvaises querelles qui étaient avec eux pour le fait des marches se trouvant apaisées par un bon accord. En ce qui touche le roi d'Angleterre, son amitié avec Monseigneur est devenue si étroite qu'il a sollicite
son arbitrage auprès des barons et, sans son assis-
tance, serait en imminent péril de perdre sa couronne. Monseigneur a fiaiit écrire en ces derniers \ temps de belles ordonnances pour diminuer les guerres entre voisins, conserver les franchises des bonnes villes dont la richesse met le pays en assurance et les barons en respect, et rétablir le règne de la justice: Par la nomination de bons officiers et de réformateurs savants et loyaux qu'il envoie faire enquêtes dans les plus lointaines parties du royaume, par la sévère discipline imposée aux sénéchaux,
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baillis, prévôts, trésoriers et autres oflBlciers de sa couronne, par la confection de beaux règlements pour les métiers de sa bonne ville de Paris, il a pourvu au bien de ses sujets, tant des riches hommes que des pauvres. Ayant mis ainsi sa conscience en tranquillité et rempli son office, avec le conseil des meilleurs et plus savants personnages, il s'estime libre de renouveler rentreprise de Terre-Sainte et je vous réponds qu'il n'y manquera pas. Ce n'est point pour se borner à prescrire des processions, à conârmer les anciennes prohibitions contre les blasphémateurs, à réprimer l'indécence des vêtements et des festins que Monseigneur a tenu à Paris cette solennelle assemblée d'évôques, d'abbés et de clercs où ont été exposés les malheurs du royaume de Jérusalem. En interdisant les tournois pour deux ans, dans toutes les terres de son obéissance, et en défendant toute sorte de jeux, hors le tir de l'arc et de l'arbalète, Monseigneur a Mt clairement entendre qu'il comptait demander à ses chevaliers et bourgeois autre chose que des prières et qu'il se préparait à un grand effort. Le pape Urbain a offert, comme bien vous savez, la couronne de Sicile au comte de Provence et l'a fait sénateur de Rome ; il se peut que pli^sieurs de ses conseillers et aussi la dame comtesse, fort désireuse, si l'on dit vrai, d'égaler ses soeurs en dignité, songent à détourner vers
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ritalie Tentreprise que médite Monseigneur. Mais, quelque amitié qu'il porte à son frère, le roi Louis connaît trop les maux de la Terre-Sainte et le péril où elle est de se perdre totalement, si elle n'est bientôt secourue d'hommes et de deniers, pour différer son retour et pour dissiper, dans des luttes entre chrétiens, les ressources amassées contre les ennemis de la vraie foî.' C'est ce dont je vous ai voulu avertir en toute diligence, afin que vous réconfortiez le courage de vos frèi*es et supportiez avec plus de patience, dans l'attente d'un prompt salut, les maux qu'il plaît à la volonté de Dieu devons départir. Les choses de France ne sont plus en l'état précaire où elles se trouvaient lors de l'entreprise deDamiette; l'autorité du roi n'y souffi^ plus de contradiction, et, ^a grâce du ciel aidant, nous avons tout lieu d'espérer que vous verrez entrer force navires dans le port d'Acre, avec belle armée de chevaliers et de sergents. Ces navires ne seront, comme ceux des Vénitiens et des Génois, pour dévaster les terres chrétiennes, mais pour remettre le royaume de Jérusalem en paix et honneur.
Je vous ai livré, continua le grand maître, en déposant la lettre dans le coffre et en faisant tourner la clef d*argent au milieu de la plaque délicatement ouvragée qui le fermait, le secret de ines apparentes lenteurs et de ma conflancei Vous' pîoxivez annoùceP
hardiment à frère Aymar de la Roche, mais à lui seul, que le jour n'est pas loin où les maux de la Terre-Sainte vont être réparés. Comprenez-vous maintenant pourquoi je refuse, avec une obstination qui me fait souvent accuser de dureté ou d'indifférence, toutes les entreprises partielles, toutes les chevauchées meurtrières et vaines qui ne me sont pas imposées par une nécessité inévitable et qui dégarniraient la métropole de l'Ordre sans apporter de changement effectif à l'état des choses ? Nos ressources de Syrie sont absolument insuffisantes. Les seigneurs de la conquête franque ont apporté d'Occident le funeste bagage de leurs travers, de leur vanité, de leur esprit querelleur, de leurs préoccupations personnelles d'agrandissement; en présence même d'un ennemi puissant et impitoyable, ils ne savent pas oublier ou contenir leurs haines privées, leurs rivalités de familles, leurs prétentions orgueilleuses; la nouvelle des pires désastres de la chrétienté ne les ferait pas renoncer à leurs défis, à leurs gages de bataille, aux embûches qu'ils se tendent. Si je voulais écouter toutes les demandes d'assistance privée qui me sont faites, pour des motifs où ni la religion ni le maintien du royaume ne sont intéressés, je n'aurais plus en Acre un seul chevalier. Je crois, Dieu me pardonne, qu'en plus d'une occasion ils se rencontreraient associés à d'étranges compagnon»
d*armes et seraient exposés à faire campagne avec les cavaliers des Emirs ; car les trois quarts de nos barons installés en Terre-Sainte pour l'honneur de la vraie foi, ne se font pas faute d'appeler les Sarrazins à l'aide, quand il s'agit de se disputer un lambeau d'héritage i> d'autre part, les malheureuses inimitiés qui se sont élevées, sous l'inspiration de satan, entre notre sainte Chevalerie, les frères du Temple et les Teutons de Sainte-Marie font du voisinage de ces forces chrétiennes,créées pour une même fin et animées, à l'origine, d'un égal esprit de piété, de charité et de dévouement, une cause perpétuelle d'inquiétude : Je ne parle pas des prétendants qui passent leur vie à mendier, à travers les cours, le relèvement de leurs trônes, s'accusant, se dénonçant, s'incriminant les uns les autres et qui m'assiègent de leurs sollicitations. Chacun d'eux tient dans ses mains le bien de la chrétienté ; chacun se croit prédestiné à ramener la victoire, à rétablir la paix, la sécurité, la discipline, à rendre à ce pays dévasté le repos avec la richesse ; mais le premier service qu'ils demandent pour réaliser toutes ces merveilles, c'est de les aider à combattre d'autres chrétiens, à brûler des châteaux, à piller des villes, à égorger des populations inoffensives. La haute vertu du roi de France fait seule exception, au milieu de ce déchainomont d'dmbition et d'avaricoi Le roi Louis
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n'est pas un homme de ce siècle ; il a gardé toute la foi, toute la candeur, toute la droiture de nos pères ; le serment qu'il a prêté de reprendre leur ouvrage n'est pas, dans sa bouche, une de ces vaines promesses comme en donnent, chaque jour, tant de princes d'Occident ; il s'estime obligé en conscience à remplir son office royal pour les chrétiens de Syrie comme pour ceux de France ; il ne se croit pas quitte envers la Terre-Sainte en achetant des reliques et en abritant sous un magnifique sanctuaire la couronne du Sauveur. C'est sur lui qu'il faut compter ; c'est lui qu'il faut attendre; c'est à sa venue que nous devons réserver toutes nos forces, toutes nos volontés, tout le sang de nos veines ; c'est à son retour triomphant et réparateur que vous songerez quand vous sentirez l'impatience vous ronger le cœur, derrière les murs de votre impénétrable forteresse et que vos épées danseront d'eUes-mêmes dans leurs fourreaux. L'honneur de la religion, le salut de la Terre-Sainte n'est pas à Saint -Jean d'Acre, ni à Tripoli, ni à Nicosie, ni à Byzance, ni même à Rome ; il est à Yincennes .
Etrange puissance que le prestige d'un grand homme I Au fond du comté de Toulouse, dans un pays tout meurtri des violences de la croisade et de l'hérésie, découragé et démoralisé par l'abus de la force, par la délation, par les convoitises sordides, lo
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nom du roi Louis IX avait suffi à réveilla et à soutenir le sentiment de la justice, en inspirant une initiative généreuse; dans le magistère de Saint- Jean d'Acre, au milieu d'une décadence générale des plus grandes institutions du passé, devant les témoignages effrayants de la déÊdte, ce nom, jeté par un vieux soldat désillusionné à l'envoyé d'une garnison aux abois, était encore un talisman merveilleux pour ranimer les courages et ressusciter l'espérance.
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Lorsque Raymond de Saint-Geniès fit son entrée dans le port d'Acre, à bord du bateau dont l'arrivée inspirait les commentaires pessimistes de maître Benezet et de son compagnon, et qu'il embrassa du regard l'imposant panorama de la dernière métropole chrétienne de Terre- Sainte, frappé du caractère de grandeur de ses édifices, de ses fortifications, de ses étages superposés de créneaux, il était loin de pressentir que cette magnificence extérieure, suprême témoignage d'un passé déjà lointain, dissimulait à peine une décadence irrémédiable. Il ne soupçonnait pas non plus, quand un de ses compagnons de route lui fit admirer, au-dessus des toitures plates et des terrasses du quartier de la Marine, la fière silliouette du château de Saint-Jean, les cruelles confidences qui s'échangeaient dans la chambre d'audience du grand maître. Unité obscure, perdue dans la foule des passagers, impressionné par le tableau changeant qui s'était déroulé devant ses yeux au cours d'une navigation heureuse et relati-
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vement rapide, la première navigatioa sérieuse de sa vie, ^ car auparavant il ne connaissait la mer que par quelques voyages de très court rayon sur les côtes de Catalogne et de Ligurie , — ne pouvant voir des choses, dans ce changement perpétuel de scène, que l'apparence extérieure et le décor, sans en pénétrer le sens intime et sans deviner la réalité sous le masque, il subissait simplement Tinfluence attrayante de la nouveauté et de Tinconnu. Pour celui qui Tabordait du côté de la mer et qui n'avait pas l'aspect désolant des démolitions, des dévastations volontaires multipliées depuis quelque temps, du côté de terre«ferme, pour mieux démasquer les approches de l'ennemi, Acre gardait encore une physionomie grandiose et la beauté de ses remparts, complétés et restaurés avec ampleur et noblesse par les ingénieurs du roi de France, prêtait singulièrement à l'illusion. Du reste, à peine débarqué sur le quai de l'Arsenal où un petit groupe d'hospitaliers, dès le premier signal d'arrivage, était venu recevoir les recrues d'Occident et leur apporter les ordres du grand maître, Raymond fut immédiatement absorbé par les détails de service d'une vie réglée dont tous les moments avaient leurs devoirs axes et précis. Il dut prendre possession de son gîte, de ses effets d'équipement et d'armement, préparés sous la direction du drapier de l'hôpital, et dont quelques-uns, impO'
ses par les nécessités particulières de la guerre et du climat d'Orient, étaient nouveaux pour lui, notamment ce grand couvre-nuque d'étoflfe légère, indispensable aux longues chevaucliées sous le soleil de Syrie, addition qui modifiait d'une façon si étrange l'aspect des armures franques. Les nouveaux venus eurent également à recevoir les chevaux qui leur étaient destinés, vigoureuses bêtes de sang arabe, gardant encore des traces honorables de leur noblesse native, mais singulièrement fatiguées et amaigries par une nourriture parcimonieuse. Au milieu de ces occupations matérielles, coupées de courses, d'allées et venues, de questions et d'informations, Raymond n'avait guère le loisir de se reconnaître et d'écouter sa pensée. Ce n'est qu'au moment de l'office qu'il retrouva un peu de liberté et de recueillement intérieur.
En pénétrant, avec tous ses frères d'armes, dans l'église de Saint-Jean, devenue le principal sanctuaire de l'Ordre depuis la chute de Jérusalem et de Margat, il fut frappé de l'impression de grandeur, de puissance et de piété qui se dégageait du vénérable édifice.
Il y avait deux vastes églises superposées, portées sur des piliers magnifiques, dont les chapiteaux s'épanouissaient comme des corolles de lotus, décorés de sculptures sobres et nerveuses : l'église basse, où
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Ton pénétrait de la rue en descendant deux ou trois marches, était incessamment encombrée de la foule des pèlerins, qui, malgré la désertion des princes, débarquaient encore à chaque arrivage ; on voyait à la principale clef de voûte une grande tête du Précurseur, taillée largement, d'un style sévère, entourée d'un nimbe d'or et dardant ses yeux fixes sur l'assistance. De beaux escaliers de pierre conduisaient à réglise supérieure, réservée aux chevaliers. C'est là que Raymond dut prendre place, à son rang, sur les bancs de chêne alignés. A voir l'ordre, la régularité, la pompe du noir cortège qui s'écoulait en silence le long des arceaux, rien n'eût trahi les symptômes de cette décadence dont le sentiment déchirait rame du grand maître. Le respect littéral de la règle, la persistance de la discipline, l'observation des formes extérieures établies avec tant de sagesse et une si profonde connaissance du cœur humain par les fondateurs survivaient à toutes les disgrâces et donnaient à cette réunion de moines soldats, arrivés en Terre-Sainte de tous les points de l'Europe, un aspect majestueux. La lumière, filtrée par des verrières d'une gamme douce, presque monochrome, ornées de rinceaux, atteignait à peine les nervures de la voûte, révélées de loin en loin, au milieu de la pénombre, par quelques touches d'or discret; aux accoudoirs des galeries hautes pendaient de riches
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tapis d'orient, dont les laines, savamment assorties, figuraient des plantes et des animaux exotiques; dans Taxe de la nef, entre des lampes brillamment éclairées, on distinguait, attachées à un câble de soie, les clefs de l'Hôpital de Jérusalem, symboles de regret et d'espérance toujours présents aux regards des membres de l'Ordre, comme le souvenir de la ville perdue devait l'être à leur pensée. Les bannières des grands maîtres, blasonnées de leurs armes, où se reconnaissaient maintes familles féodales de France., de Provence, d'Aquitaine, d'Aragon, ombrageaient rentrée des chapelles latérales. Sur les murs étaient plaquées des images de sainteté, des provenances les plus diverses, offrandes de princes ou de pèlerins illustres, legs des chevaliers de grande naissance ou trophées des guerres heureuses; les traditions immuables de l'art byzantin, les fantaisies de l'imagination arabe, les élégances du plus pur style gothique français s'y trouvaient rapprochées, prêtant mille formes différentes aux interprétations de la même idée : de tous côtés se répétait, en basrelief, dans des médaillons richement encadrés, la figure de l'Agneau mystique portant la bannière de la Religion, marquée d'une croix.
Le grand maître, impassible et raide sous son imposant costugie, siégeait au premier rang, dans une chaire en bois sculpté au-dessus de laquelle s'arron-
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dissait un dais aux lignes rigides. Derrière étaient groupés les grands dignitaires qu'on désignait sous le nom de Piliers de Tordre et qui représentaient, au centre de la puissance hospitalière, les diverses na« tiens chrétiennes, ayant chacun ses attributions traditionnelles dans cette cour sans pareille: le Grand Hospitalier, Pilier de France, le Maréchal, Pilier d'Auvergne, le Grand commandeur, Pilier de Provence, l'Amiral, Pilier d'Italie, le Grand conservateur. Pilier d'Aragon, le Grand chancelier. Pilier de Gastille, le Grand Bailli, Pilier d'Allemagne, le Turcopolier, Pilier d'Angleterre. Tous ces personnages portaient le vêtement de chœur avec la croix blanche, et c'était un contraste saisissant que de remarquer, sous l'uniformité des costumes, à peine distingués par quelques insignes, la variété des types de l'Occident, depuis l'Italien au teint mat et au nez romain et l'Espagnol croisé d'Arabe jusqu'aux yeux bleus et à la barbe blonde du Franc, de l'Anglais et de l'Allemand,
Lorsque les chants s'élevèrent et que toutes ces voix mâles et sonores lancèrent vers les voûtes les versets de prose latine, symbole sensible de l'unité de foi qui avait rassemblé tant d'hommes d'armes, de langue et d'origine diverses, la grande poésie des textes sacrés prêtant sa noblesse à cette harmonie guerrière, Raymond se sentit remué jusqu'au fond
de l'âme, C'était là pensée des immortels fondateurs de rOrdre qui semblait flotter dans le vaste édifice, se renouvelant et se perpétuant, pour ainsi dire, par rimmuable tradition du rituel et survivant encore, malgré tant de révolutions et de disgrâces, comme les armoiries, comme les bannières, comme les costumes, à rimpitoyable action du temps. Jamais les récits enthousiastes des vieux croisés, des compagnons de Raymond de Saint-Gilles et de Godefroy, dont la légende s'était fidèlement conservée dans les familles de chevalerie, n'avaient parlé avec tant d'éloquence â l'imagination de l'ancien chevalier de Raymond VIT. Cette mise en scène pompeuse, ces belles cérémonies étaient une véritable évocation des temps héroïques, de cet âge d'or des guerres saintes, où le dévouement, l'abnégation, le sacrifice consumaient et purifiaient réellement les cœurs, où la folie de la souffrance, de l'expiation, de la mort pour le Christ et pour les pauvres du Christ inspiraient un si généreux détachement de la puissance, de la richesse, du plaisir, de tous les biens de la terre, où il y avait accord intime et profond entre les formules de la prière et les sentiments de ceux qui l'exhalaient, en y mettant toute leur âme et toute leur foi.
372 LA CONQUETB D*ALBIGBOIS
Raymond éprouva comme le réveil brutal d'une vision, lorsqu'après avoir descendu les degrés de pierre de l'Eglise haute et traversé, avec la foule des chevaliers, le vestibule aux piliers massifs, il se retrouva brusquement en plein soleil, sous une lumière crue, au milieu d'une population bruyante et affairée où tous les types de l'Occident et de l'Orient semblaient s'être donné rendez-vous. Malgré la décadence terrible dont témoignaient tous les Francs de Syrie, la capitale du royaume de Jérusalem, toujours encombrée de pèlerins populaires et servant d'asile à des milliers de fugitifs refoulés par les Mameloucks de toutes les baronnies avoisinantes, gardait Taspect d'une grande ville. Le commerce y dépérissait ; les comptoirs opulents disparaissaient les uns après les autres; les maisons les plus considérées suspendaient leurs paiements et les riches marchands arabes de Mossoul, de Damas, d'Alexandrie cessaient d'alimenter les entrepôts vénitiens, pisans, génois, marseillais, barcelonnais qui, depuis tant d'années,
initiaient l'Europe aux splendeurs et aux raffinements de la civilisation orientale ; mais le trafic extérieur, les petites industries, l'agitation des rues, le fourmillement des aventuriers et des intrigants, de toute espèce ne paraissaient pas ralentis. Comme il arrive aux époques de grands désastres publics, récroulement des fortunes sérieuses avait donné lieu à des déclassements imprévus, à des gains rapides, avait fait surgir, du milieu de la tourbe des brocanteurs entreprenants et peu scrupuleux, nombre de seigneurs improvisés qui étaient comme grisés de leur importance et qui vidaient, avec une prodigalité grossière, leur escarcelle démesurément grossie par la détresse générale. Les ébats de ce personnel mêlé, qui attirait naturellement autour de lui tout un contingent de complaisants intéressés, de baladins et d'aventurières, donnaient à la cité une physionomie de carnaval perpétuel qui contrastait, de la façon la plus étrange, avec la gravité des événements.
Chargé, avec quelques chevaliers^ d'accompagner un convoi de projectiles au Colombier de l'Hôpital, situé au bord de la mer, à l'extrémité du faubourg de Montmusard, Raymond eut l'occasion, en traversant presque toute la ville, dans le sens de sa longueur, d'observer ce spectacle extraordinaire et d'en remarquer les contradictions.
374 LA coNQuâTB d'albigeois
Le Ciolombier de l'Hôpital était un vaste logis, voisin de rétablissement des Chevaliers de Saint-Lazare et surmonté d'une haute tour qui servait de poste d'observation et où les hospitaliers, à l'exemple des Arabes, entretenaient des pigeons voyageurs pour le service de correspondance avec les citadelles éloignées de l'Ordre ; depuis quelque temps, ces courriers ailés, auxquels les archers musulmans faisaient une rude guerre, arrivaient rarement à destination; mais les bâtiments du Colombier constituaient une défense importante du quartier de Montmusard, et l'on y accumulait, en vue d'un assaut, devenu de jour en jour plus probable, des approvisionnements militaires pour la défense de la partie de l'enceinte comprise entre la Porte Saint-Antoine, la Bouverie du Temple et les Lazaristes. Raymond ne connaissait aucun de ses compagnons de corvée et n'eat pas [de conversation avec eux; il considérait, en passant, ces maisons élevées, percées de rares ouvertures et réunies, de loin en loin, par de puissantes arcades en maçonnerie, jetées comme des ponts audessus des rues et découpant de grandes ombres sur le sol éblouissant de soleil ; ces boutiques enfoncées, noires comme des fours éteints, sous les auvents, tendus d'étoffes chatoyantes, qui en protégeaient l'entrée; ces ruelles montantes, étroites, irrégulières, où apparaissaient des femmes drapées, des
LA CONQUÊTE D^ALBIQEOIS 375
en&nts demi-nus, des vieillards à longue barbe, assis, les jambes croisées, les yeux perdus dans une vague contemplation. Les fourgons furent déchargés en silence; puis, la besogne accomplie, avant de rentrer à la Maison de l'Hôpital, les chevaliers s'assirent à l'ombre, sur un banc de pierre qui faisait face au carrefour de la Madeleine.
— Enfin, dit l'un d'eux, un Italien au teint blafard, aux cheveux noirs , à la figure efféminée, je compte bien avoir fait ici ma dernière corvée.
— Vos provisions sont-elles scellées ? demanda son voisin avec une imperceptible nuance d'ironie.
— Elles ne l'étaient pas encore hier soir; mais la décision paraît irrévocable. Le Grand-Maître, la dernière fois que je l'ai vu pour lui rappeler ma requête, m'a répondu presque en colère : — Je ne comprends pas les hésitations du Chapitre ; je voudrais avoir dix commanderies à vous donner pour vous faire partir.
— On n'est pas plus flatteur; et qu'avez-vous répondu à ce gracieux compliment ?
— Oh ! je n'ai point perdu la tête, je me suis incliné profondément et j'ai dit : — Maître, que Votre Sérénité m'en donne seulement cinq et dans une heure je serai en mer. Il a détourné la tête et s'en est allé.
— Vous voilà donc au comble de vos vœux ?
376 LA OONQUÂTE D*ALBIOEOIS
— Je ne vous cache pas que le service de Terre- Sainte ne m'a jamais charmé. Je partage de tout point Topinion de Tempereur Frédéric : Si Notre- Seigneur avait connu le royaume de Naples, il n'eût pas choisi les rochers stériles de la Judée pour y prendre âgure humaine.
— Votre Commanderie a*t-elle de lourdes charges ? -- Elle en a et elle n*en a pas ; il existe bien une
malheureuse bulle de fondation qui oblige à entretenir rhospitalitè pour les pèlerins, et les bourçeois de la ville voisine, gens tracassiers et remuants, ont fort inquiété mon prédécesseur à ce sujet; mais cette bulle est ancienne, en partie effacée, et de grands docteurs que j*ai consultés m'ont enseigné un moyen fort simple de couper court à ces ennuis; ils ont trouvé une formule très convenable, exactement de la même longueur, qui remplacera d'une manière avantageuse la clause gênante ; il suffit d'un notaire sachant son métier pour opérer la substitution ; et alors je défie toutes les cours apostoliques, impériales et royales de me faire dépenser un denier au profit des pèlerins.
— Si vous êtes en quête d'un notaire habile et obligeant, interrompit, sur le ton le plus naturel, un troisième personnage, dont le visage bistré était animé par deux yeux de braise, je puis vous en indiquer un du plus grand mérite dont le savoir-faire a
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été mis à Tépreuve par plusieurs de mes amis. C'est le nommé Sans Esclabissat, de je ne sais plus quel village de Gascogne; il a son tablier au fond de Saphorie, du côté de Saint-Gilles ; c'est un homme merveilleux ; je ne pense pas qu'il y en ait au monde de plus expert pour faire dire au parchemin le contraire de ce qu'il dit et pour imaginer des inventions qui dérouteraient les premiers légistes de Bologne et de Padoue ; on m'a raconté de lui des traits vraiment inimitables; il n'a pas son pareil pour tirer parti du droit.
— Je pensais, dit un autre chevalier qui n'avait pas encore ouvert la bouche, que vous alliez nommer un gai compagnon de mon pays, maître Martin de Piscatoribus , qui a fréquemment instrumenté pour l'Hôpital. Je l'ai vu à l'œuvre, au chevet d'un riche pèlerin de Narbonne, qui se mourait, dans notre Maison des Infirmes, d'une fièvre maligne, gagnée sur la route de Jérusalem et qui avait fait demander un tabellion quelconque pour lui dicter ses dernières volontés ; un servant courut en toute hâte, dans le faubourg de Saint-Thomas-des-Jardins, quérir maître Martin ; ce fut une bien heureuse inspiration pour les intérêts de l'Ordre. J'avais entendu le pauvre moribond énumérer, de sa voix entrecoupée de hoquets, tout une kyrielle de parents, de cousins, de nièces, léguant à l'un une vigne, à l'autre
378 LÀ GONQUETB D'ALBIOEOIS
une oliyette, à celui-ci un ouvroir , à celui-là un atelier de foulon, un moulin sur la Robine, un étang salin, sans compter les dots pour marier les filles, les aumônes pour les suaires des pauvres^ les messes à Saint-Just, à Saint-Paul, à Fontfroide, un inventaire à n*en plus finir. Une fois cette longue énumèration terminée, le pauvre hère se laissa retomber sur son oreiller, tranquille et satisfait d'avoir si bien ordonné la répartition de son patrimoine. Maître Martin de Piscatoribus, la tète penchée sur une belle feuille de parchemin réglé, écrivait, écrivait, sans lever les yeux, comme un petit saint, n en était encore aux formules de la date, quand le malheureux Narbonnais rendit son âme au Seigneur ; d'un coup d'œil rapide^ en homme habitué à pareilles scènes, maître Martin eut bientôt jugé ce qui se passait et je l'entendis murmurer entre ses lèvres serrées : il n'était que temps ! Il acheva minutieusement sa rédaction, sans négliger aucune des précautions que les lois divines et humaines commandent pour la validité d'un acte aussi solennel ; ensuite il fit souscrire quatre témoins inconnus, très polis et encore plus mal vêtus, qu'il avait amenés avec lui et il termina, en dessinant, d'une main légère, un petit seing manuel fort élégamment tracé qui figurait, si je ne me trompe, les initiales de son nom combinées avec les defs de saint Pierre; j'eus la
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curiosité de regarder par-dessus son épaule, tandis qu'il confeetionnait ce dernier témoignage d'authenticité ; je retrouvai bien, traduite en latin d'éçolâtre, la liste des vignes, des ouvroirs et des olivettes; mais quant à cette fourmilière de parents à qui le pauvre sire était si heureux d'envoyer son héritage d'outre-mer, plus de traces. II n'était question que de l'hôpital de Saint-Jean-de- Jérusalem, de l'hôpital d'Acre, de l'hôpital d'Antiochef du prieuré de Saint- Gilles, de la commuderie d'Homps... un vrai chefd'œuvre de géographie hospitalière....
— Vous n'avez rien dit f objecta un vieux frère à moustache grise dont les joues caves s'étaient subitement colorées.
— J'avoue, poursuivit le narrateur, qu'au premier momait je restai comme pétrifié et je sentis le rouge me monter au visage ; j'allais ouvrir la bouche pour me récrier ; j'échangeai un regard avec le notaire ; ses yeux avaient une expression si parfaitement calme et en même temps si tranchante et si résolue que je me retournai d'instinct du côté du lit, comme pour invoquer une assistance impossible ; le pèlerin, d^i jaune comme cire, les lèvres entr'ouvertes, un grand nez romain dardant le plafond, n'avait aucune envie de réclamer. Je gardai le silence et je laissai partir le notaire avec sa séquelle.
— Il n'y avait rieu à dire, reprit griavement llta-
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380 Lk CONQUETE d'ALBIGEOIS
lien ; l'acte était parfait, puisque le notaire Tavait dressé selon les formes et que les témoins légaux venaient d'y mettre leur souscription. D'ailleurs, il eût été par trop malséant de voir un d'entre nous se poser en spoliateur de la Religion.
La conversation tomba, non sans un certain malaise. Raymond regardait la terre, tout à ses pensées^ quand des pas de chevaux, sonnant clair sur le pavé rocailleux» se iSrent entendre dans la direction de Saint-Denys. C'était le grand maître qui, accompagné de deux officiers de son conseil intime, allait visiter quelque poste. Hugues Revel semblait plus soucieux et plus préoccupé que de coutume, mais il gardait fière mine, sur son grand cheval fleur de pêcher. Les hospitaliers se levèrent et lui donnèrent le salut. Il le leur rendit de la main, sans prononcer un mot et passa. Cette apparition sévère, qui semblait l'évocation d'un autre âge, coupait court à l'entretien.
—Frère Hugues monte toujours bien, malgré ses années, observa l'un des chevaliers, tandis que la silhouette du grand maître, découpée sur le ciel bleu, disparaissait au tournant de la rue ; il a Pair d'un des douze pairs de Charlemagne...
— Oui, répliqua l'admirateur de maître Sans Esclabissat ; c'est un chevalier de la Table Ronde ; mais il eût mieux fait de naître au temps du roi
LA CONQUÊTE D'ALBiaEOIS
Arthur; car il n'a pas la moindre intelligence de notre siècle. Je sais pertinemment qu'il y a peu de jours on est venu lui offrir une occasion magnifique d'exterminer jusqu'au dernier homme un corps considérable de Templiers qui allait passer à bonne portée, revenant d'un château évacué du comté de Tripoli et qu'on s'offrait à faire tomber dans une embuscade sûre pour quelques misérables florins. Le triple niais a répondu par de grands airs d'indignation et a chassé honteusement l'émissaire sans vouloir l'entendre davantage. Que voulez-vous faire avec de pareils chefs ?
382 LA OONQUÂTB D'ALBIdEOIS
Les hospitaliers reprirent leur marche pour rentrer dans la Cité. Comme d'habitude, une animation extrême régnait dans la grande rue qui séparait les deux villes, ouvrant sa ligne droite de la porte Saint-Michel à la Tour Maudite et bordée, sur sa face méridionale, d'une foule de constructions pittoresques, la Porte Neuve, la Porte de THÔpital, les hautes murailles du château, dominées par un donjon trapu, la Tour du Sang ; 11 y avait des marchands de fruits, d'étoffes voyantes, d'armes grossièrement incrustées, mais d'un aspect riche et brillant ; des enfants très jeunes, à peu près nus, venaient solliciter la libéralité des passants en se trémoussant à leurs pieds et en prenant des postures d'un art pervers ; on voyait des hommes à peau bronzée, le corps entouré d'une écharpe de soie à rayures polychromes, jongler adroitement avec des sabres qu'ils faisaient tenir sur la pointe, tout en marchant dans un équilibre invraisemblable. Des cavaliers du désert, à rœil hardi, au bec d'aigle, drapés de haillons avec
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une insouciance héroïque, coudoyaient des Arméniens coiffés de fourrure, des gens de loi ou de fisc en robe longue, avec la petite écritoire d'ébène inscrustée d'argent et l'étui de cuir gaufré, arsenal redoutable, toujours suspendu à la ceinture ; des marchands d'Europe, de costumes variés, et de grandes filles nonchalantes, blanches et noires, richement vêtues^ contingent du Caucase, des îles ou de la Nubie, traînant leur oisiveté inquiète au milieu de Tafifluence incessamment renouvelée du premier port chrétien de Syrie.
Entre la Porte Notre-Dame et celle de THÔpital, la circulation se trouvait presque interrompue par un grand rassemblement ; le cercle des badauds s'était formé autour d'un groupe de femmes, vêtues avec une rare élégance, littéralement chargées de colliers, de bracelets et d'anneaux de jambe de métal étincelant, qui donnaient un spectacle extraordinaire; Elles avaient étendu sur le sol un tapis persan dont la trame figurait un fouillis de fleurs et sur lequel se dressait un échafaudage en bois léger formant un plan incliné; deux aimées, d'une souplesse remarquable, le corps entouré de gaze pailletée d'or, montaient et descendaient, le long de ce plan incliné, sur de grosses boules blanches qu'elles faisaient rouler à leur gré par un mouvement imperceptible â6 leurs pieds nus* Cet e2;eroico oriental, dont rett^«
pereur Frédéric II avait, le premier, aa grand scandale de ses censeurs, offert le spectacle à Tltalie, lors des fêtes données au comte Richard de Cornouailles, excitait au plus haut point Tenthousiasme de la foule et la tenait enchaînée dans une véritable admiration.
Ces femmes étaient réellement fort habiles ; elles avançaient sur leur sentier aérien, étroit et bran lant, avec une aisance, une grâce, une sécurité incomparables ; vu de près, leur visage fané et peint eût, sans doute, paru vulgaire ; mais à distance, avec cette mise en scène merveilleuse, ce cadre éclatant, elles produisaient l'impression d'une beauté sans défaut, détachant leur profil sculptural sur le ciel d'un bleu intense et profond comme l'émail égyptien. A les voir monter droites, cambrées, les lèvres entr'ouvertes par un sourire immobile, l'œil perdu dans la contemplation de l'espace, les pailletttes d'or frissonnant autour des épaules et le long des hanches, on eût dit qu'elles allaient disparaître dans une assomption ensoleillée, et, au retour, quand elles planaient sur l'assistance avec une expression dédaigneuse de Victoires, les plus froids se sentaient troublés.
Les hospitaliers n'avaient pas dédaigné de grossir le cercle et suivaient le spectacle avec intérêt;
mm ils u'étaiont f^ tellement absorbés par la vue
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d'un exercice alors familier dans les villes d*Orient, qu'ils fussent indifférents au va-et-vient des spectateurs et des spectatrices qui, de la porte Saint-Michel, du quartier du château, de Saint-Denys, de Saint- Roman, affluaient, attirés par la musique des aimées. Raymond ne fut pas médiocrement étonné de surprendre, au passage, des regards d'intelligence et même des marques de familiarité échangés entre quelques-uns de ses compagnons d'armes et certaines belles personnes, parées au delà de toute mesure, qui aventuraient, à travers les rangs pressés du public, leurs chevelures soyeuses, leurs éblouissantes robes de Damas et les cordons de pièces d'or étages autour de leur cou. Comme il se retournait, à l'appel d'un petit marchand arabe qui présentait, sur un plateau de cuivre gravé, des verroteries de mille couleurs sorties des fabriques d'Alep ou du Caire, il vit une main fort blanche, toute chargée d'anneaux d'or, se poser, sans plus de façons, sur l'épaule d'un chevalier de Saint-Jean qui s'était courbé pour exaluiner quelques étoffes persanes à grands ramages étalées au pied du contrefort de la porte par un colporteur barbu. Le chevalier se releva vivement et fit un salut discret»
— Donnez-moi donc, lui dit l'étrangère, brusquant la politesse, des nouvelles de jfrère Aimery de Montferrand ?
386 LA CONQUBTB D'ALBieSOIS
— > Taé,ma toute beUe^répondit rhospitalier,tué depuis unmois ; aplati comme une âgue contre une muraille, du côté de Maraclée, par un pierrier de Bybars.
— Le sot I exclama la questionneuse, cela ne pouvait arriver qu'à moi 1
Le ûrère éclata de rire : — Blanchefleur. vous êtes inimitable pour les oraisons funèbres ; je vous réserve la mienne.
Blanchefleur, qui était une femme de type grec très pur, mais dont le costume recherché, l'accent et le langage trahissaient une de ces complications de nationalités si fréquentes dans le personnel flottant des ports de Syrie, laissa tomber la plaisanterie.
— N'est-ce pas une infamie ? dit-elle. Voilà un beau sire qui m'a condamnée à passer six mois dans son casai de l'Anti-Liban, un pays perdu où l'on ne voyait que des sauvages habillés de poil de chèvre, de vieux chrétiens enragés qui faisaient des signes de croix en m'apercevant, où l'on courait le risque d'être enlevé toutes les nuits par les rôdeurs Kurdes, où l'on n'avait d'autre distraction que d'écouter les sonneries de la trompette et de regarder les sentinelles allant et venant sur les créneaux^ Puis, un beau jour, il part, sous prétexte d'un ordre du grand maître qui l'envoyait je ne sais où, du côté des îles ; il part, sans me payer la moitié de la somme qu'il m'avait promise, très solennellement propaise à Té-
poque de mon engagement ; il ne me donne plus signe de vie et il va bêtement se faire tuer sans avoir réglé ses comptes. Dire que je lui ai sacrifié la moitié d'un an et que, pour respecter le contrat, j'ai repoussé les avances d'un émir très généreux, des environs de Damas, qui m'avait fait faire des ofl&'es secrètes, quatre jours après mon arrivée !
— Blanchefleur, conclut l'Hospitalier, en lui donnant une tape paternelle sur la joue, il ne faut jamais dédaigner les Emirs ; ils sont plus grands seigneurs et plus opulents que nous.
— Tout cela est fort bien, dit l'aventurière, qui ne consentait pas à se dérider , je n'en suis pas moins victime de ma confiance.
Puis elle s'en alla, de sa démarche de reine et se perdit dans la foule.
Comment I Aimery de Montferrand a été tué ? demanda, d'un ton pénétré, un chevalier du prieuré de Saint-Gilles qui avait entendu la conversation.
— Pas le moins du monde; il est en rade de Chypre à l'heure où nous sommes, et, dans quelques mois, il aura pris possession de sa commanderie au marquisat de Provence. Mais cette fée du diable aurait été capable de remuer ciel et terre pour le tourmenter. J'ai trouvé plus expéditif et plus avantageux pour lui de le tuer. C'est un service qu'on ne se refuse pas ^ûtre amis, à charge de revanche.
388 LÀ CONQUÊTE D^ALBIOEOIS
Raymond rentra au couvent sans rien voir et sans rien entendre, n était confondu ; cette simple course au Colombier de THôpital, succédant aux poétiques impressions de Téglise , valait pour lui tout un long voyage et lui avait ménagé, au hasard de conversations décousues, les plus étranges révélations sur les hommes et les choses qui Fentouraient.
LA CONQUÊTE B'ALBiaEOIS 389
C'était la mise en action, la traduction scénique, l'interprétation figurée de ce terrible bref du pape Grégoire IX qui arait fait tant de bruit en Syrie et en Occident et dont les ennemis des Hospitaliers, leurs rivaux du Temple et bien d'autres aimaient à leur jeter à la face les phrases amères, comme les plus cruels et les plus sanglants de tous les brocards.
« Vous faites des accords avec des femmes perdues que vous tenez dans vos cantonnements pour vivre dans l'incontinence ;
Vous vous appropriez des biens qui ne sont pas à vous ; il suffit de s'associer à votre confrérie en vous payant quelques deniers par an pour obtenir votre protection armée ;
Vous recevez dans vos maisons et dans vos domaines les brigands, les hérétiques, les meurtriers de pèlerins ;
Aux ennemis de Dieu et de l'Église vous ne craignez pas de fournir des armes et des chevaux contre les Latins en reconnaissance de terres données ;
Vous diminuez i'amnône traditionnelle des pauyres ; tous commettez le crime de faux pour altérer les testaments des gens qui meurent dans votre hôpital ;
Vous imposez à tous les prêtres qui ne sont pas membres de votre ordre ou chapelains à vos gages Tobligation d*une permission spéciale pour remplir rofBce de confesseurs ;
Vous vous rendez coupables de beaucoup d'autres énormltés qui offensent Dieu et scandalisent le peuple. >
Il y avait vingt-sept ans que le pontife nonagénaire, déjà remplacé par cinq successeurs, avait lancé, de son palais de Latran, si souvent menacé par les hommes d'armes de l'empire, ces paroles foudroyantes; Célestin, Innocent, Alexandre, Urbain, Clément s'étaient assis tour à tour sur la chaire de saint Pierre ; la grande maîtrise de l'Hôpital était passée de Bertrand de Comps à Pierre de Villebride, de Guillaume de GhâteauneufàHugues Revel; ily avait eu beaucoup de nonciatures, de chapitres généraux, de réformes, d'enquêtes, de pénitences publiques, de réparations éclatantes, d'admirables dévouements individuels, des richesses répandues, des torrents de sang versé; et, malgré les héros, malgré les martyrs, malgré les prophètes, malgré les anathèmes, toujours la bête humaine se retrouvait, faible
OU immonde, prête à se vautrer dans les mêmes souillures.
Tandis que le grand maître, le front soucieux, l'esprit fatigué de ses vaines audiences, des intrigues des princes, des méditations chaque jour recommencées, regagnait silencieusement son palais, au milieu des marques de respect de la foule et allait régler, dans la Chambre haute, les derniers détails d'une expédition imminente, .pour chercher à percer ou à reculer, s'il était possible, avec quelques forces fraîches, le cercle de fer et de feu qui étreignait la place, tandis qu'il achevait de combiner, dans sa pensée, les ordres suprêmes, destinés, selon toute apparence, à faire bientôt comparaître nombre d'âmes devant Dieu, voilà que le train de cette vie si peu chrétienne, de cette vie orientale, arabe, payenne, si rudement stigmatisée par le vieilUgolin, continuait de plus belle. A peine débarqué dans Saint-Jean d'Acre, à peine associé à l'existence de ses compagnons d'armes, Raymond reconnaissait, à côté de lui, sous ses yeux, en quelques minutes, les traits de cette douloureuse décadence qui, à Rome comme à Toulouse, à Saint-Gilles comme à Tripoli, coûtaient des larmes de sang aux hommes de bien ; en un instant, le nouvel hospitalier s'était heurté à toutes ces figures repoussantes ou sinistres dont les pèlerins d'outre-mer racontaient, là-bas, de si
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lamentables histoires ; tout y était, depuis ces flUes de Syrie ou d*Egypte, aux vêtements saturés deparfums, aux colliers de sequins, à la démarche déhanchée, aux regards provocateurs, ces petits esclaves inconscients de leur abjection, s'offrant comme uq bétail de plaisir, ces brigands hybrides, au nés busqué, au teint jaune, moitié arabes, moitié levantins, venant ourdir quelque conspiration de pillage ou préparer un guet-à-pens, jusqu'à Tusurier lombard en quête d'affaires, jusqu^à ces gens de loi à l'œil finaud^ toqjours prêts à tirer du fond de leur écritoire, ballottant à la ceinture, quelque invention perverse pour engendrer la ruine, le désespoir, le déshonneur. Ainsi donc tous ces fauves malfaisants que les poètes théologiens représentaient, dans leurs rimes mystiques, rôdant sans cesse autour du cœur de rhomme comme autant de loups affamés, la luxure, Tavarice, l'orgueil, le mensonge, la trahison n'étaient point exorcisés par la vertu de la Terre- Sainte.
Alors, Raymond fut saisi d'un accès d'inexprimable tristesse. Involontairement^ il récapitulait, au fond de sa pensée, tous les mécomptes, toutes les réalités humiliantes qui s'étaient imposés à lui depuis sa sortie des Enmurés.
Il avait franchi le seuil de sa prison avec extase, comme si la vue du monde extérieur,dumouvement,de
wMJL^j^jmmmi^ammm^mKm^mmmimmÊmimmmmmmmmmmmfmmmmmmmm
la vie était le premier de tous les biens. Il s'était senti au cœur des poussées de jeunesse, commeun élan de résurrection, en respirant la senteur des bois, en écoutant le bruit des feuillages, en plongeant ses yeux, fatigués de lumière indécise et de murailles nues, dans la profondeur des horizons. La variété des spectacles, Féclat des couleurs, la nouveauté d'une nature inconnue avaient endormi un instant rendolorissement du passé. Mais que cette illusion était courte et sous quel triste jour se montrait cette milice fameuse dont l'abnégation, les exploits, les vertus guerrières avaient autrefois rempli le monde ! Quelle était donc cette fatalité invincible qui se jouait des plus belles conceptions, des règles les mieux ordonnées, des fondations les plus saintes, des traditions des plus respectables, qui faisait sortir le mal du bien môme, qui démentait comme à plaisir les volontés et les espérances des sages et tournait en instrument d'iniquité leurs œuvres de prédilection ! Si j'étais manichéen, songeait le chevalier, ainsi que l'ont gratuitement supposé jadis mes juges de Toulouse, je croirais la lutte des deux principes bien près d'être finie, le Mal demeurant maître du monde- Comment l'optimisme élevé du Commissaire Apostolique expliquerait-il ce brutal démenti donné par les faits aux créations de sa pensée ?
394 LA OONQUiTE D*ALBIGEOIS
— Frère, dit en passant un hospitalier qui descendait de la tour du Magistère, si vous avez quelques dispositions à prendre, il vous reste juste le temps. Nous montons à cheval cette nuit, d'ordre du grand maître, et Dieu sait quand nous reviendrons.
L'officier s'éloigna précipitamment, allant porter des consignes.
— Enfin ! murmura Raymond, ce n^est pas trop tôt.
Raymond chevauche sur la route de Nazareth ; ils sont là, une poignée de chevaliers de toute origine, récemment débarqués et ramassés à la hâte par les exigences impérieuses d'une guerre qui ne laisse plus de répit. Cinq arrivent du prieuré de Toulouse, sept du prieuré de Saint-Gilles ; il y en a de la langue d'Auvergne et de la langue de France, plus quelques Aragonais et Castillans; ils ne s'étaient jamais vus ayant de se rencontrer au port d'Aigues- Mortes ou à Saint-Jean d'Acre. Plusieurs sont des condamnés pour la foi, des nobles sans terres, dont les baillis royaux ou épiscopaux régissent les biens et à qui la caravane des Lieux Saints a été imposée comme une pénitence suprême ; il y a des seigneurs prodigues, ruinés par le luxe croissant des tournois, des coûteuses parades de chevalerie, dévorés par les jongleurs et les baladines; ils ont inféodé à des conditions de plus en plus onéreuses tout ce qui leur restait de patrimoine héréditaire et laissé leur
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â96 LA CONQtJSTE D'aLBIGEOIS
dernier aignel d'or aux mains crochues des Lombards; en cherchant bien, on y trouverait même des criminels, meurtriers ou ravisseurs de haut parage que le privilège d*alliances illustres a préservés d'une expiation vulgaire et qui préfèrent le champ de bataille au supplice. Et puis, un tout petit nombre déjeunes enthousiastes dont l'imagination est en retard sur le siècle et qui, élevés en lisant des romans et des ballades, au fond de quelque province reculée, croient être encore au temps héroïque de Godefroy.
Cette troupe disparate, apportant d'Europe des souvenirs et des impressions si contradictoires et n'ayant rien de commun que d'être destinée à la mort, chemine en silence, flanquée d'archers orientaux soudoyés à grands frais pour servir d'escorte et couvrir les colonnes.
Il fait une nuit claire, une de ces belles nuits transparentes de la côte d'Asie qui semblent un prolongement de Jour à peine atténué et qui laissent distinguer, à la lueur des étoiles, les derniers plans de l'horizon. Dans le calme de la campagne endormie , on entend au loin la grande voix de la mer ; sur la droite^ s'étagent les croupes du Carmel, et, en face, au-dessus des contreforts de la vallée où l'Ouedel-Malek serpenté dans un lit de rochers, surgit l'imposante silhouette du Thabor. Au bruit régulier
des pas sur le sol ferme, entrecoupé de froissement* de buCfletteries et de chocs métalliques, chacun suit intérieurement ses pensées. Abandonné au bercement de son cheval de Syrie dont il flatte la crinière, Raymond respire avec délices les brises qui viennent de la plage; cet air salé le réveille et lui fait passer comme un frisson dans les veines; enfin, il est à cheval, en liberté, à la guerre, loin des vilenies, des trames odieuses, de? réalités plates et repoussantes ; il contemple de ses yeux cette terre consacrée dont la vue a fait palpiter le cœur à tant de générations. Encore quelques heures de marche et là, derrière ce repli de collines, vont apparaître les premières maisons de Nazareth. Quelle joie de reprendre aux Infidèles, aux brûleurs d'églises, aux briseurs d'images, la Cité sainte de l'Evangile, le sanctuaire de l'Annonciation, le toit de la Sainte Famille, le berceau de la Loi nouvelle î
Nazareth I quel est, au fond du dernier village de la chrétienté, le petit enfant qui n'a pas appris à épeler ce nom béni? Quelle est la pauvre maison d'Europe où ne se trouve pas représenté, en quelque image naïve, au-dessus du chevet, l'intérieur év8i,ngélique, l'établi du charpentier, l'artisan barbu, penché sur son rabot, la Vierge douce et pensive, Tenfant aux yeux bleus, aux cheveux blonds, le front entouré d'une auréole? Et, -dans cette âpre
solitude asiatique, où la terre est noire encore du campement des barbares, où les débris d'incendie bordent la route, où Ton s'attend , d'un instant à l'autre, à rencontrer l'ennemi, à côté d'hommes d'armes, d'aventuriers, de mercenaires, Raymond entend chanter dans son âme les inoubliables réminiscences du foyer.
Quelle pro&nationi quelle honte pour l'Europe chrétienne, pour les prêcheurs de croisades fratricides, pour les voleurs de fiefs, pour les chicaneur* de doctrine ! Le plus noble sang a coulé, des Pyrénées jusqu'aux Alpes ; les races chevaleresques sont épuisées ; les héritages glorieux passent aux usuriers, aux juifs, aux lombards; et Jérusalem est perdue, Bethléem est perdu; le Calvaire, la mer morte, le lac de Génésareth sont livrés aux Egyptiens, aux Turcomans, aux Mameloucks. Il y a xm an à peine, Nazareth, la ville du mystère initial dont l'anniversaire marque le premier jour de l'année pour tant de peuples d'Occident, avait encore une admirable cathédrale, formait la métropole d'une chrétienté populeuse. Bj'^bars est passé, un chef de bande, un soldat rebelle, un meurtrier, l'assassin de son prince ; il a porté le fer et le feu ; il a dévasté l'église, il a brùJé la ville.
Et, depuis, m» courses incessantes ont, de plu» en plus, nesserré le cercle dé fer qui étreint la capi-
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taie des Francs ; tous les sanctuaires du mont Thabor ont été mis en ruines, les grottes des Prophètes violées ; toutes les petites communautés chrétiennes ■qui , depuis Constantin , s'étaient librement développées autour de la montagne miraculeuse ont dû se réfugier dans l'enceinte devenue trop étroite de &aint-Jean-d'Acre, autour de laquelle des essaims de cavaliers, traînés du fond de la Nubie, ont l'insolence de montrer leurs faces d'ébène.
A mesure que la troupe s'avance et que la gorge se rétrécit, on distingue, à droite et à gauche, des espèces de taupinières noirâtres d'où s'élève encore, sous le souffle du vent de mer, un léger nuage de poussière qui ressemble à de la fumée ; ce sont les débris d'habitations abandonnées. Raymond connaît bien ces tristes témoignages de la guerre qui lui rappellent plus d'un quartier du pays natal. Orthodoxe ou infidèle, la flamme de l'incendie laisse derrière elle des horreurs égales. En passant auprès de Sefsa, où des lambeaux de murs décharnés détachent sur le ciel des silhouettes hideuses, les chevaux détournent la tête, en flairant avec épouvante. Raymond, qui veut rassurer sa monture en lui faisant affronter l'obstacle, pousse à un monceau d'objets informes d'où émergent quelques poutres carbonisées et d'où monte une odeur épouvantable ; il aperçoit, à demi enfouis dans les décombres, des troncs
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raccomis, ridés, tordus comme de vieilles racines d*arbres ; il se penche sur sa selle et il reconnaît de misérables haillons humains où tiennent encore des lambeaux de vêtements et de parures ; dans l'angle d'une construction de pierres calcinées et disjointes, une sorte de momie a été dressée par les vainqueurs en liesse et, sur ses bras tendus, un calice brille à la clarté de la lune : les Mameloucks ont voulu faire parodier à ce mort l'attitude de l'élévation.
Quelques cavaliers poussent des cris de dégoût et pressent leurs bêtes ; la troupe passe. Par un rapprochement involontaire, devant la dépouille de ce pauvre serviteur du Christ, martyrisé au nom du Coran, Raymond pense à cette tourbe de baillis, de greffiers, do notaires, de gens de justice et d'église qui, là-bas, de l'autre côté des mers, dénoncent, poursuivent, condamnent, brûlent, déterrent, ruinent, épuisent jusqu'à la dernière goutte ce qui restait de sève guerrière, tandis qu'au royaume de Jérusalem il ne se trouve pas même de bras pour recueillir les cendres des derniers apôtres et pour protéger les familles fidèles, réfugiées, sur la foi des Prophètes, aux lieux mêmes de la Transfiguration*
Que dirait le moine ombrien devant ce spectacle terrible, et le Templier et le lieutenant du Sénéchal royal,et tout ce qui,dans la conquête Albigeoise,garde encore un peu de droiture,d'intelligence et de cœur?
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Raymond est tiré de sa rêverie par un soudain changement d'allure; les chevaux de tête ont fait halte ; ceux qui les suivent, butant des naseaux contre leurs croupes, s'arrêtent aussi, et, de proche en proche, une immobilité inquiète fige la colonne entière; on regarde, on s'interroge; les éclaireurs d'avant-garde, repliés à grande vitesse, viennent de signaler l'ennemi. Et, en effet, sur la gauche, dans la direction de Tibériade, on perçoit une rumeur confuse de cavalerie. Cette rumeur approche sensiblement.
Un vieux commandeur d'Auvergne, qui a reçu les ordres du grand-maître, prend les dispositions de combat; les archers, rejetés sur les flancs, démasquent le front qui s'élargit. Chacun s'affermit sur sa selle, consolide sa lance sur l'étrier, vérifie d'instinct son équipement ; la troupe s'ébranle au trot. Au tournant d'un pli de terrain planté de quelques maigres buissons, la masse ennemie, animée d'un mouvement plus rapide, s'avance, pressée et débordante.
Le voisin immédiat de Raymond, un vétéran blanchi sous le soleil d'Orient, pousse un cri de rage :
— Ah ! les brigands ! c'est la revanche de Margat !
Raymond le regarde avec surprise, l'interroge de l'œil.
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403 LA COXQCÊTE D*ALBIOE0IS
— Vous êtes noureaueD Terre-Sainte, réplique le Tîeax SiOdat ; tous ne reconnaissez pas les maor teaux blancs.
RajmKxid n'a pas le temps de répondre : la troupe entière, enflammée par une fièvre subite, a pris le galop ; le sabot des petits chevaux arabes, crinière au vent^ fait trembler la terre ; les deux escadrons se heurtent, se confondent, se brisent; les masses d*armes, les lances, les épées résonnent sur les cottes, sur les hauberts, sur les écus. Hors de lui, inconscient, au milieu de cette tourmente d*hommes et de chevaux qui l'étourdit et l'aveugle, Raymond pousse et frappe devant lui ; ses voisins de rang ont roulé à terre ; il frappe toiyours, quand tin grand cavalier vêtu de mailles, dont les yeux flamboient derrière la grille d'acier, lui plonge son épée en pleine poitrine, en lui jetant cette apostrophe sanglante : € Johannite maudit, tu tiens ton lot ! »
Ce n'est pas un Mamelouck, c'est un Templier.
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La vieille cloche de Saint-Rémy vient d'appeler au Chapitre les Hospitaliers de Toulouse ; de tous côtés, par les galeries du cloître, les corridors, les escaliers en spirale, on les voit se rendre à la salle de l'assemblée, avec l'allure nonchalante de gens accomplissant une corvée que la répétition a rendue banale : on entre en séance ; un bourdonnement léger, dernier hommage aux prescriptions de la règle, trahit la prière initiale; diverses affaires courantes sont dépêchées ; on parle de coupes de bois, de bâtiments ruraux à réparer, de recteurs qui se plaignent du délabrement de leurs églises ou qui réclament, celui-ci une nappe d'autel, celui-là un calice, cet autre, un ornement convenable ; on dénonce le déplacement scandaleux d'une borne sur la lisière des possessions du Temple ou la dernière bataille des bouviers de l'Hôpital avec les pâtres de l'abbaye de Orandselve.
Les brebis de la grange de Saint-Jean-del-Tor se sont mêlées, par la négligence d'un enfant, avec
celles de Tabbaye de Boulbonne daus les terres vagues du plateau de Crieu ; quand les bergers des deux maisons ont voulu rallier leurs troupeaux, il s'est élevé une contestation sur le nombre et la qualité des bêtes ; les gens en sont venus aux mains ; les chiens se sont pris à la gorge; il y a eu lacération de vêtements, injures graves et, ce qui est encore pis, expressions calomnieuses à l'adresse de l'Hôpital. Plainte a été portée à l'official de Toulouse ; mais le juge du comte de Foix s'autorise de la suzeraineté de son maître sur le théâtre du conflit et du caractère laïque de quelques acteurs, valets à gages employés par le précepteur du Tor,pour entreprendre une information contradictoire.
A Toulouse, l'interminable querelle sur les droits paroissiaux entre l'église hospitalière de Saint- Rémy et l'église prieurale de la Dalbade, relevant de l'abbaye de Moissac, s'est avivée par un incident qui place les meilleurs canonistes dans le plus cruel embarras. Un malheureux muletier, atteint à la tempe par le sabot d'une de ses bêtes, est venu rendre l'àme dans l'étroite ruelle qui sépare la Terre privilégiée de l'Hôpital et le Dîmaire des Bénédictins. Les dépositions des témoins ne concordent pas sur la question essentielle de savoir de quel côté du ruisseau divisoire se trouvait exactement le moribond au moment de son dernier soupir. Les
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avocats de Saint-Benoît soutiennent que, le coup de -pied, cause unique et directe de la mort, ayant été donné sur le territoire de la Dalbade et la cause étant supérieure à l'effet, peu importe que le mourant, dans les convulsions de son agonie, soit allé glisser sur le sol de Saint-Jean. L'Hôpital objecte, au contraire, sur le témoignage d'assistants dignes de foi, que le blessé ayant invoqué, à voix intelligible, l'assistance de saint Jean-Baptiste, et manifesté ^insi, dans les limites où la faiblesse de son corps -et l'urgence du temps le permettaient, le désir de se donner à l'Ordre et d'en prendre la croix à l'article de la mort, son inhumation dans le cimetière -de Saint-Rémy est absolument légitime, conforme ^ux privilèges de l'Hôpital et rentre dans les cas prévus par la sentence arbitrale de 1160. Cette controverse est trop importante et touche de trop près aux prérogatives honorifiques et aux intérêts matériels de l'Ordre pour n'être pas suivie avec une sollicitude très attentive.
Il y a aussi des lettres d'outre-mer, des lettres semblables à celles que l'on reçoit, depuis longtemps, de la chancellerie de Saint-Jean-d'Acre et qui pressent l'envoi des hommes et des subsides. Et puis, des comptes de banquiers, de changeurs, de courtiers, d'agents de transports provençaux, génois, vénitiens, sollicitant le règlement de vieilles dettes
OU proposant des marchés nouveaux pour le nolisage d'embarcations, la fourniture d'armes, d'approvisionnements et de vivres. Et, au milieu de tout ce manège d'affaires, de ce firoissement de chartes scellées, de parchemins, de papiers cotonneux qui glissent entre les doigts du chancelier, passe une feuille de vélin où des noms sont tracés en deux colonnes; c*est le supplément des listes obituaires qui s'allongent à chaque arrivage. Les statuts veulent que les morts soient recommandés aux commémorations pieuses de la maison, et, au milieu de Tinattention générale, la voix monotone du lecteur épéle ce catalogue d'existences finies.
Raymond de Saint-Geniès figure à son rang dans le rôle funèbre. Lorsque son nom est prononcé, le procureur de l'Ordre, engagé dans une conversation intéressante avec son voisin, s'interrompt, relève la tête et s'accoude, visiblement préoccupé. Après l'épuisement du rouleau des morts, il demande la permission de présenter quelques observations au vénérable Chapitre ; les entretiens particuliers s'arrêtent et tous les yeux se tournent vers le défenseur émérite des droits de la maison.
. Le procureur se lève.
— La divine Providence, dit-il, n'a pas permis à notre frère Raymond de Saint^^Seniès de rendre à l'Hôpital de bien longs services ; mais peut-être lui
réservait-elle, après sa mort, Favantage de contribuer au bien de l'Ordre.
L'auditoire devient de plus en plus attentif. Alors l'orateur expose que des doutes sérieux se sont élevés sur la légalité du jugement prononcé contre le chevalier défunt. Il résulte des déclarations formelles d'un commissaire apostolique récemment accrédité dans le pays, que Raymond de Saint- Geniès, victime de dénonciations intéressées, eût été en droit de réclamer, avec des chances réelles de succès, la révision de son procès et la restitution de ses biens. Ce qu'il a refusé de faire, sans doute par amour du sacrifice et par exagération d'humilité chrétienne, l'Ordre, devenu son héritier naturel, ne saurait le négliger sans faillir à ses devoirs. En prévision, du malheureux événement qui vient de s'accomplir, la chancellerie du grand prieuré a dans les mains les éléments d'une instance régulière contre les détenteurs des biens confisqués. Cette réintégration, conforme au droit et à la morale, serait d'autant plus désirable que le domaine d'Esta-^ quebiau, acquis à la religion de Saint-Jean depuis près d'un siècle, se trouve précisément limitrophe des anciennes possessions du condamné et n'en est sépare que par un ruisseau. Ce dojD(iaine a paru, jusqu'à ce jour, manquer de la consistance nécessaire pour constituer une commanderie ; mais l'ac-
croissement qui résulterait de la réintégration poursuivie comprenant des bois, des prairies, des vignes, des terres labourables, susceptibles d'exploitation fructueuse, sans oublier le verger de Bellecombe, si bien exposé en plein soleil, en rehausserait singu- . lièrement la valeur et ferait le plus grand honneur à la chambre prieurale de Toulouse. Divers professeurs en droit, à qui la question a été soumise avec pièces à Tappui, ont déjà donné une opinion favorable et, bien que TOrdre ait affaire à forte partie^ puisque les détenteurs actuels du fief confisqué sont TEvôque et le Comte, on a tout lieu d'espérer qu'avec un peu d'adresse et de ténacité, il sera possible de restituer à la Religion de Saint Jean ce qui lui appartient de plein droit.
Sur cette flatteuse assurance, le Chapitre se sépara.