AVERTISSEMENT VII
prècrcle que nous avons été amené à y faire de nomhreux remaniements, et au lieu de considérer isolément les différents Etats politiques constitués aujourd'hui dans f Afrique centrale et dans l'Afrique du sud, nous avons cru être plus près de la vérité historique en n' ij voyant que des pièces du grand échiquier oii manœuvrent deux adversaires de force et dliabileté presque égales, r Angleterre et V Allemagne. Un prochain avenir nous dira si nous avons eu tort ou raison d'envisager sous cet aspect les destinées de l'équilibre africain.
Paris, mai 1900.
Proi^Tès de l'expansion européenne dans le monde auxix" siècle, 90US la pression des nécessités économiques. Rivalités commerciales et industrielles. C.omnient toutes les nations d'Europe ont été amenées à s'épandre hors de leurs l'rontières.
Théophile Gautier se plaignait un jour de l'invasion universelle des mœurs et des modes européennes. « C'est, disait-il, un spectacle douloureux pour le poète^ l'artiste et le philosophe de voir les formes et les couleurs disparaître du monde et runiformit(' la plus désespérante envahir l'univers sous je ne sais quel prétexte de progrès. Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c'est précisi'ment alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité... A quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l'heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et hordées de bourgeois respectahles? Alors un immense ennui s'emparera de l'univers, et le suicide décimera la population du globe, car le principal mobile de la vie sera éteint : la curiosité. » Et pour contribuer dans la mesure de ses forces à reculer le plus possible cette fâcheuse perspective, l'excellent voyageur arborait en Espagne réUîgant costume du majo andalou, tandis
qu'il se drapait en Orient dans les plis d'un ample burnous.
Le pauvre et grand artiste est mort à temps. S'il était venu au monde un demi-siècle plus tard, il n'eût jamais pu supporter la vie, car la seule idée de prendre un billet de chemin de fer pour Pékin ou pour le Cap de Bonne-Espérance TeLÏt lait en peu de jours mourir de consomption. Notre siècle, en effet, n'est guère propice aux amateurs de poésie et de mystère. La terre devient trop petite ; la vapeur et l'électricité pénètrent au fond des retraites les plus inaccessibles et les échos les plus sauvages sont déchirés par les sifflets des chemins de fer et des steamers. Tous les jours les hommes s'avancent plus avant dans les profondeurs vierges des forêts et des savanes ; ils encombrent leurs docks de produits inconnus, et les noms barbares de fleuves, de villages ou de peuplades, qui jadis restaient confinés dans les récits épiques de quelque voyageur intrépide, s'étalent aujourd'hui dans les colonnes des journaux financiers. On y discute les mérites respectifs des caoutchoucs du llaut- Cassaï ou du Bas-Kwango, les cours de l'ivoire dur du Congo ou de l'ivoire doux du Renguela, entre un article sur les charbons de New-Castle et le compte-rendu de l'assemblée du Creusot.
Il faut en prendre son parti. Le xix*^ siècle a clôturé l'ère des grandes découvertes géographiques. Le marchand a partout supplanté le poêle amoureux de la nature et de l'inconnu, et nos fils peuvent s'apprêter à traverser l'Afrique et l'Asie en slec- ()ing-car.
IN'lROnLCTlUN
Telle a élo la première conséquence de l'expansion prodigieuse de l'Europe, L'application de la vapeur à l'industrie lui ayant mis entre les mains une force incomparable elle a pu décupler sa puissance matérielle et morale, mais en même temps que les peuples voyaient croître leurs facultés productives et leurs richesses, leurs besoins grandissaient et devenaient de plus en plus impérieux. Ils eurent bientôt conscience de l'étroitesse des limites où jusque-là ils avaient vécu à l'aise, et réclamèrent pour leur industrie une plus grande quantité de matières premières et de plus larges débouchés.
S'assurer des unes, conquérir les autres devint une question vitale pour les nations comme pour les gouvernements. Aux querelles politiques succédèrent alors les rivalités économiques, et derrière les ambitions coloniales se cachèrent les inéluctables nécessités de la lutte pour la vie. Celte vérité devint chaque jour plus évidente que la force d'un Etat se mesure uniquement à sa puissance financière industrielle et commerciale. Aussi le marchand est-il devenu le roi du monde. Tandis qu'autrefois les nations chrétiennes apparaissaient aux peuples primitifs sous l'apparence d'un conquistador bardé de fer qui marchait l'épée d'une main et l'Evangile de l'autre, c'est le marchand aujourd'hui qui est le pionnier de la civilisation. 11 se glisse en avant. Il précède le missionnaire et le soldat. Notre époque utilitaire ne tire plus gloire que du nombre, de la hardiesse et de la richesse de ses trafiquants. Le plus fier apôtre du droit divin, l'empereur Guillaume II, ne reculait pas en une circonstance
mémorable devant ces paroles qui eussent sinj^^ulièrement étonné ses « inouLliables ancêtres », dont il aime tant à rappeler la mémoire : « Que tous nos marchands sachent, là-bas, que le Michel allemand a fermement piaulé sur le sol son bouclier orné de l'aigle impériale, afin de les couvrir de sa protection ' 1 )) Toutes les compétitions territoriales, toutes les querelles de chancelleries ne sont au fond que des rivalités de marchands. C'est une compagnie commerciale, la Chartered, qui a failli, il 3^ a trois ans, mettre le feu aux poudres dans l'Afrique australe. C'est une autre compagnie commerciale, la compagnie du Niger qui, plus récemment, a brouillé les caries entre la France et l'Angleterre. C'est, dit-on, un sj-ndicat commercial qui a provoqué la guerre de Cuba. Enlin la guerre inique, qui à l'heure actuelle met aux prises une poignée de braves gens avec toules les forces de l'empire britannique, n'a pourcause, n'eu déplaise aux pharisiens de Londres, que les appétits éhontés d'une bande de financiers et de gens d'affaires. M. Cecil Illiodes lui-même vient de le reconnaître avec une cynique franchise. « Celte guerre est juste, a-t-il dit, car elle a pour objet de protéger le drapeau britannique qui repn'senle aujourd'hui le [)lus grand actif commercial du monde entier -. » Parlout le marchand est au pre-
' Discours prononc»^ jiar remju'reur à l'occasion du départ pour la Chine de la flol.te iuipériale sous le commandement du prince Henri (déc : 1897).
- Discours prononcé à Kimberley par M. V.. Rhodes à l'occasion de la délivrance de la ville par l'armée de secours (mars lUOU).
INTRODUCTION b
micr rang; les gouvernements sont ses serviteurs et les soldats se font tuer pour remplir ses caisses. Que cette concurrence universelle et ces convoitises mercantiles ne contribuent pas à embellir notre société moderne, nous le reconnaissons bien volontiers^ et il n'est pas douteux que le monde était plus heureux aux siècles passés, lorsque les hommes se contentaient de cultiver tranquillement les champs et les jardins de leurs pères, sans s'inquiéter de ce qui se passait sous des cieux étrangers : mais les regrets stériles sont ici hors de saison. Mieux vaut tâcher de voir la vérité en face, et la situation telle qu'elle est. Or, s'il est une vérit(' à laquelle chaque heure qui s'écoule donne une évidence plus incontestable» c'est qu'au siècle prochain le monde appartiendra à cinq ou six races qui auront su y implanter leur génie, leur langue et leurs institutions. Celles qui ne se trouveront pas à point nommé pour participer au partage iront rejoindre, sur les tablettes de riiistoire, les nations mortes et les peuples déchus. Libre aux sophistes de nier cette vérité. A travers tous les obstacles, elle se fait jour dans l'obscure conscience des foules et, bon gré mal gré, dicte leur conduite aux gouvernants. Yoilà pourquoi, en dépit des violences des partis, la France a reconstitué son domaine d'outre-mer ; voilà d'où est né, en Angleterre et en Ami'rique, cet impérialisme insatiable qui devient un danger pressant pour le reste de l'humanité ; voilà pourquoi la llussie a franchi les steppes asiatiques et assiège la Chine. Enlin, voilà pourquoi l'Allemagne, la dernière venue des grandes nations, met depuis vingt ans une
hâte si fiévreuse à s'annexer un empire africain.
Sans doute celte vérité a trouvé devant elle plus d'un contradicteur. Dans tous les pays et en France plus qu'ailleurs, nombre d'esprits calmes et rassis ont voulu s'insurger contre celte loi qui fait de l'expansion au dehors une nécessité pour les peuples parvenus à un certain degré de richesse et de densité. Dans les salons ou dans les clubs, au Parlement ou dans les Sociétés savantes, les politiques profonds et subtils n'ont jamais manqué pour expliquer compendieusement que le sage ne court pas après la fortune, mais l'attend dans son lit ; que rien ne vaut le travail du laboureur qui retourne son sillon autour du clocher de son village, et que bien fous sont ceux qui sèment aux quatre vents les forces du pa3's au lieu de les concentrer sur le vieux sol national.
Ces citoyens éminents font souvent autoiité dans le monde, et nous nous inclinerions bien volontiers devant eux si, bon gré mal gré, leurs discours ne nous remettaient en mémoire certaine parole que Montesquieu a placée dans la bouche d'un Parisien de sa connaissance : « Ah 1 Monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan? » Les contempteurs modernes des idées coloniales nous paraissent être les héritiers directs de ces beaux esprits du xviu'' siècle. A leur exemple, ils pensent et agissent comme si le soleil avait été créé dans le seul but d'éclairer TT^urope en général et la France en parliculiei' ; le reste du monde ne coin[)te [)as et demeure [)longé dans les ténèbres.
INTKODCCTION /
Rien ne peut airaiLlir leur robuste assurance. Douilleitemcnt installés sur leurs sièges de législateurs, dans leurs fauteuils académiques ou leurs cabinets d'affaires, ils suivent avec sérénité les graves questions économiques, sociales et politiques qui se déroulent entre Paris et Saint- Cloud. Pour eux, les grandes conceptions d'un Montcalm ou d'un Dupleix, d'un Bugeaud ou d'un Brazza, demeurent lettre close, et ils se plaignent de ce qu'après avoir échappé au fardeau des Indes et du Canada nous ayons éprouvé le besoin de nous reconstituer un nouvel empire colonial en Asie et en Afrique. Que chacun reste chez soi, disent-ils, et le monde n'en ira que mieux.
C'est une bien fâcheuse infirmité de notre esprit national de voir les choses sous un angle aussi étroit ; nous lui devons une bonne partie de nos malheurs.
Beaucoup d'entre nous n'ont jamais voulu comprendre que de nos jours l'expansion d'une race hors de ses frontières est la condition première de sa durée, la forme moderne de la lutte pour la vie, et qu'en ces temps de concurrence universelle qui n'avance pas recule, et qui recule est submergé parle flot. Tant pis pour la nation qui se désintéresse de la bataille pour jouir d'une vie grasse et facile, et rentrer dans sa coquille; elle court au suicide, et son nom ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Supposons que depuis soixante-dix ans les divers gouvernements qui se sont succédé en France aient toujours suivi les conseils prudhom-
mesques dont nous parlions tout à riieure, et voyons où nous en serions. Sans doute, la France n'aurait pas retrouvé dans le monde la place qu'elle y a si longtemps occupt-e ; nous n'aurions pas revu les tem])s h('roïqucs où notre pays imposait à tous une prépondérance matt'rielle et morale que personne n'osait lui contester ; nos frontières auraient él(' aussi mutih'es, notre prestige resterait cruellement atteint ; en un mot, il y aurait toujours une difTérence sensible entre le règne de M. Loubet et ceux de Louis XIV et de Napoléon. Tout cela est incontestable, mais il n'est pas moins vrai que si, malgré les misères de l'heure présente, nous conservons au cœur l'espérance invincible d'un meilleur avenir, nous le devons pour beaucoup à cette jeune France que nos marins et nos soldats nous ont créée en Afrique et en x\sie. Peut-être n'en tirons-nous pas tout le bénéfice possible. Mais la faute n'est pas au j)rincipe ; elle est imputable aux hommes et surtout aux gouvernants. C'est dire qu'elle n'est pas irr('parable.
Au surplus, il n'est pas besoin ici de bien longs discours. Rappelons seulement que rien n'est dangereux comme d'avoir plus d'esprit que tout le monde. Aussi, lorsqu'on voit toutes les nations civilis('es tant en Europe qu'en Anu-rique se précipiter sur les régions inorganis('cs ou vacantes pour les attirer dans leurorbite, il est permis de négliger les déclamations du philosophe sceptique et raisonneur qui vous dit qu'un vent de folie passe sur le monde. Il est, croyons-nous, plus
INTKO DICTION 9
simple el moins osr de croire que si tous ces peuples ditléreiits d'orij^diie, de sentiments, de qualilrs physiques ou morales se rencontrent sur un terrain commun, c'est qu'ils obtiissent à une impulsion irn'sislible, à une nécessité universelle, bien supérieure à toutes les passions comme à toutes les préférences des gouvernements ou des individus.
LA CONQUÊTE DE rAPllIQUE
CHA1>ITRE PREMIER
Expansion de l'Europe en Afrique au xix^ siècle. Conséquences générales de cette conquête. Conséquences économiques. Commerce de l'Afrique à différentes époques. (Conséquences politiques. Partage de l'Afrique entre les diverses puissances de l'Europe. Valeur et importance des possessions européennes. (Comment et pourquoi l'équilibre africain n'a pas encore reçu sa forme définitive. Modifications probables qui surviendront dans la répartition des siihères d'influence des grandes races européennes. Rivalité de la France et de l'Angleterre dans le nord, de i'.Vllemagne et de l'Angleterre au sud. Le Congo, les possessions portugaises et les races boers.
Dans la conquête du monde par l'Europe, la dernière place dans Tordre chronologique appartient à l'Afrique. Pen(Jant de longs siècles l'Afrique avait ôrWô tous les elTorts, et la vapeur fut seule capable <le tiiompher des obstacles que la nature avait senK's tout autour de ce redoutable continent, comme sur les voies naturelles qui donnent accès dans l'inl('riour. (]e n'est donc que depuis une soixantaine d'anni'es qu'on a entrepris l'explo-
12 LA CONQUÎriK DE l' AFRIQUE
ration nirlliodique et rappropriation du continent noir. Au début du siècle, les notions recueillies par les géographes en dehors des r<'gions côticres ne dilléraicnt pas essentiellement de celles que l'on possédait au temps d'Hérodote. L'imagination se donnait libre carrière^ et les cartes de l'époque nous oITienf maint exemple des plus invraisemblables fantaisies. Pendant longtemps les progrès furent très lents, car les explorateurs et les missionnaires n'étaient pas soutenus par l'opinion publique occupée ailleurs et que l'Afrique intéressait fort peu. Il fallut attendre le dernier quart de ce siècle et la transformation prodigieuse que les dt^cùuvertes scientifiques amenèrent dans la vie des peuples pour hâter ce mouvement. Mais alors il se précipita avec une intensité incroyable et en 2') ans l'Afrique fut reconnue et conquise. C'est ainsi que le grand continent mj'stérieux, qui pendant des siècles s'était défendu contre le missionnaire, le soldat et môme le négrier, s'est laissé de nos jours arracher ses secrets par le marchand.
Aujourd'hui le partage de l'Afrique est chose faite. (Chaque nation a son lot délimité sur la carte et s'emploie consciencieusement à rendre aux nègres leur dignili^ d'hommes, à mettre leur sol en valeur et à leur prêcher les avantages particuliers de ses marques de fabrique. Que sortira-t-il de ce vante mouvement d'expansion? Il n'est pas aisé' de le pr(^voir, mais il aura sûrement de profondes conséquences sur les destinées de l'Europe. L'I^uiope a voulu crt'er des débouclK's nouveaux à SLs marchands qui ne savent plus où écouler leurs