L AVENIR DE L AFRIQUE DU SUD
Résumé de l'expansion européenne dans l'AlVique équatoriale et dans l'Afrique du Sud. L'Angleterre. L'Allemagne. L'Angleterre, inquiète des progrès de l'Allemagne, cherche à se rapprocher de sa rivale. Attitude de la presse et du gouvernement anglais. Comment les ouvertures anglaises sont accueillies en Allemagne. L'Allemagne hésite entre la France et l'Angleterre. Ses ouvertures ayant été repoussées à Paris, elle accepte les propositions anglaises. Attitude de la presse allemande. — Accords secrets de 1898. Leurs stipulations relatives aux possessions portugaises et aux chemins de fer de pénétration. Situation très avantageuse de l'Allemagne. Espérances qu'elle est en droit de concevoir au Congo et dans l'Afrique du Sud. Répartition des races dans l'Afrique du Sud. Conséquences de la guerre actuelle. Importance du rôle réservé à l'Allemagne en Afrique. Conclusion.
Nous avons passé en revue les différentes puissances qui, à l'heure actuelle, se partagent l'Afrique du Sud depuis le Cap jusqu'à l'Equateur : nous les avons vues à l'œuvre. Le moment est venu de nous rf'sumer et de conclure.
Nous n'avons pas cru devoir consacrer des pages spéciales à l'histoire des colonies anglaises et à l'expansion progressive de l'Angleterre en Ahique. Ces faits sont si connus, et depuis quelques an-
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nées ont fait l'objet de tant de publications de tout genre, qu'il nous a paru impossible d'y revenir sans tomber dans des redites fatigantes et inutiles. Au surplus, si grande est aujourd'hui l'influence de rAiigleterro dans celte partie du monde que son nom intervient à chaque page de ce livre, et que, par la force des choses, sa politique a dû clairement apparaître aux yeux du lecteur.
On a vu que l'Angleterre avait commence par le Cap la conquête de l'Afrique. Installée depuis le début du siècle sur les rivages de l'Océan austral, elle ne considéra pendant longtemps ce territoire arraché à la Hollande que comme une station navale de premier ordre, un point de relâche indispensable entre la Métropole et les Indes. Puis, peu à peu, l'accroissement de la population, l'extension des intérêts commerciaux, et ce besoin d'expansion qui, en Angleterre comme ailleurs, est propre aux nations coloniales l'a poussée à reculer ses frontières. Pendant que ses sujets hollandais, incapables de se plier au joug des conquérants, se repliaient à l'intérieur, l'Angleterre s'étendait en longueur, et finit par réclamer la possession des côtes, depuis le cap Frio, sur l'Océan Atlantique, jusqu'à Delagoa-bay sur l'Océan Indien. A l'ouest sa domination était plutôt nominale, mais elle s'établit fortement dans l'est, et la colonie du Natal en est encore aujourd'hui un ti-moignage irrécusable.
Solidement ancrée sur le rivage, l'Angleterre entama sa marche vers les hauls plateaux, où l'or et le diamant ne tardèrent pas à l'attirer d'une façon
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irrésistible. D'un premier ('lan elle parvint jusqu'au Transvaal. Un sanglant désastre la força à lâcher prise, mais les territoires voisins lui ofïrirent vers le nord une issue dont elle profila sur l'heure, et l'inondation britannique se repandit avec impétuosité.
Sans s'arrêter aux obstacles qui s'opposaient à sa marche, l'Angleterre préféra les tourner, et se contenta au Transvaal d'un droit de suzeraineté mal drfini, qui, à la première occasion, pourrait lui fournir tous les prétextes possibles de reprendre la querelle. Puis s'élançant en avant, elle s'ouvrit un passage à travers les possessions des Portugais : elle les écrasa, leur arracha tout ce qui ('tait à sa convenance et arriva enfin aux bords du Tanganyka, au centre de l'Afrique, à mille lieues du Cap.
En même temps, installée en Egypte, grùce à la faiblesse de l'Europe, et à l'inexcusable négligence de la France, l'Angleterre réclama pour elle-même la succession des anciens Khédives. En quelques années, le Nil devint anglais, depuis la mer Méditerran('e jusqu'au lac Victoria. Alors l'orgueil britannique ne connut plus de bornes. Encore un «(Tort, et du Cap au Caire un immense empire africain portera aux nues la grandeur de la race anglosaxonne. Le chemin de fer qui suit pas à pas les colonnes militaires assurera sa domination et sa prépondérance aux yeux des indigènes comme à ceux des gouvernements d'Europe. Au jour prochain de l'inauguration de cette ligne sans livale, la reine Victoria pourra, à son titre d'Ini-
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prratrice dos Indes, joindre celui d'Impératrice d'Afrique.
Mais voilà qu'un rival imprévu se dresse à l'horizon. Un peuple nouveau se révèle, puissant parle nombre et la force matérielle, plus redoutable encore par son infatigable labeur, sa discipline morale, sa persévérance que rien n'arrête, et les qualités éminentes de ses princes et de ses hommes d'Etat. Resserrée dans des limites trop étroites pour sa population grandissante, l'Allemagne, depuis 30 ans, avait débordé sur le monde. Des centaines de milliers d'émigrants s'étaient dispersés dans toutes les directions ; ses vaisseaux étaient apparus sur les mers les plus lointaines, les produits de son industrie avaient envahi tous les marchés. L'Afrique l'attira. Abandonner ce pays eut été renoncer à une part importante de son influence politique et commerciale ; elle n'y pouvait songer, et n'hésita pas à réclamer son lot, bien plus, à imposer sa présence.
Presque partout l'Angleterre lui barrait le chemin, soit par des droits acquis, soit par des prétentions rivales. Sans s'émouvoir, l'Allemagne passa outre. Tout autour de l'Empire britannique elle s'installa en sentinelle vigilante. Dans le sud elle choisit une position stratégique avantageuse, à portée des Etats boërs ; dans lest, elle s installa solidement en face de l'ile de Zanzibar, et s'étendit jusqu'aux lacs. En même temps elle poussa vigoureusement les Belges en avant, car elle voyait en eux, non sans raison, des alliés conscients ou inconscients, En tous cas, ce qu'ils prendraient serait acquis en moins par les Anglais, et le jour où
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leur succession serait ouverte, rAllemagne, héritière naturelle de la métropole, aurait toute facilité pour réclamer ses colonies.
Très rapidement des résultats importants furent obtenus. L'est africain allemand et l'Etat du Congo se rejoignirent au centre de l'Afrique, coupant en deux les possessions anglaises, et dans le sud les Allemands apparurent sur le Zambèze. Ainsi l'Allemagne se tenait en armes d'une part aux portes du Soudan égyptien ; et de l'autre dans le voisinage des Républiques boërs.
L'Angleterre s'inquiéta. Très vive était sa colère, mais l'Allemagne lui faisait peur, et elle n'osait pas rompre ouvertement avec cette formidable puissance. Dans le sud-ouest au Cameroun, et dans l'est africain, elle se replia en bon ordre. Elle se laissa évincer du Congo en 1881-, et dix ans plus tard, elle n'hésita pas, devant l'opposition de l'Allemagne, à renoncer aux avantages qu'elle avait obtenus de l'Etat indépendant dans la région des Lacs. Enlin, en 1895, elle se garda de relever une véritable provocation de l'empereur Guillaume lors de son célèbre télégramme au président Krûger,
C'est qu'en effet, chez les Anglais, la prudence vient toujours à son heure balancer les écarts de l'orgueil. Pour cette nation essentiellement pratique les blessures d'amour-propre ne comptent pas, et lorsqu'elle y voit son intérêt, lien n'égale la philosophie sereine avec laquelle elle collectionne les plus cuisantes avanies. Elle épanche sa mauvaise humeur dans la presse ; elle manifeste
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bruyamment et ne ménage pas les gros mots, mais elle ne bouge pas.
Le procédé est prudent, mais il a ses dangers, car « pendant que les chiens aboient, la caravane passe ». L'Angleterre ne tarda pas à en avoir conscience, et elle comprit que du moment où l'empereur Guillaume se souciait fort peu des menaces du Times qui s'épuisait en pure perte à le qualifier de grand ennemi héréditaire, c'est que le système ne valait rien ; il fallait trouver autre chose.
On en vint donc à penser que puisqu'il fallait désormais compter avec l'Allemagne comme puissance coloniale, mieux valait l'avoir pour soi que contre soi. Ce serait, il est vrai, renoncer au « splendide isolement » qui pendant longtemps avait chatouillé si délicieusement toutes les fibres de l'amour-propre national, mais la situation était assez sérieuse pour légitimer ce sacrifice.
Le Cabinet de Saint-James se décida donc à changer d'attitude, et la presse le suivit avec cette discipline admirable que les Anglais savent mettre au service de leur politique extérieure. Du jour au lendemain l'Angleterre ne vit plus dans l'Empereur que le petit-fils respecté de leur reine, et dans le peuple allemand qu'une branche puissante de la grande famille anglo-saxonne. On ferma avec affectation les yeux sur le passé pour prodiguer à rAllemagne les plus aimables avances. On ne ménagea ni les politesses ni l'encens et ce fut dans tout le l{oyaume-Uni un concert de louanges et de flatteries. L'alliance anglo-allemande appa-
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rut aux imaginations attendries des hommes d'Etat et des journalistes d'Outre-Manche comme le déhut d'une ère de félicité universelle '. Le Times donna le signal et le récit qu'il lit du voyage à Jierlin de M. Cecil Rhodes, mérite d'être conservé comme une des premières manifestations de cette hrusque volte-face. « Le vrai succès de M. Cecil Rhodes, dit-il, vient de ce que l'empereur d'Allemagne a, au plus haut degré, le don héréditaire dans sa maison, déjuger les politiques et les hommes sur leur mérite. Il y a à peine quatre ans, l'Empereur était en Europe le plus redoutable défenseur de l'obscurantisme au Transvaal. 3Iais il a eu assez de largeur dans les idées pour reconnaître qu'il mettait son argent sur le mauvais cheval. Le souverain de l'Allemagne unifiée, et l'homme d'Etat qui a tant fait pour runification de l'Afrique du sud ont de grands points de ressemblance. Tous deux sont des exemples remarquables de l'alliance d'un sens pratique aiguisé avec une tendance idéaliste qui confine au romantisme^. » M. Chamberlain est allé plus loin encore
1 Dans les pages qui vont suivre nous avons été heureux de pouvoir nous inspirer des excellentes études que publie périodif[uempnt le Bulletin du comité de l'Afrique française, et notamment de celles parues sous une si.^nature justement appréciée de tous ceux qui s'occupent de questions africaines; celle de M. Robert de Caix. Depuis plus de deux ans la politique allemande et an,:ilaise y est suivie au jour le jour, avec une attention scrupuleuse et éclairée de très l'réquentes citations empruntées aux principaux ori^anes des deux pays. Nous signalons tout particulièrement les articles de M. de Caix parus en décembre ISU'J et janvier 11)00.
^ Times, avril ISU'.).
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et au lendemain du voyage de Tempereur à Londres, il prononçait à Leicester ce discours extraordinaire qui fit scandale en Europe, si blasé qu'on y soit sur sa rare intempérance de langage. Après avoir proclamé bien haut l'alliance de TAngleterre et des Etats-Unis, il ajoutait ' : « Mais il y a encore autre chose, et le plus cher désir de tout homme d'Etat anglais est que nous ne restions pas toujours isolés en Europe. Du jour où cette idée a germé, il a paru évident à tout le monde que notre allié naturel était le grand empire allemand {applaudissements prolongés)... Nous avons eu nos différends avec l'Allemagne, nous avons eu nos querelles et nos disputes, mais toutes ces difficultés ont, sous la sage administration de lord Salisbury, été successivement écartées, si bien que je n'aperçois aujourd'hui aucun point noir d'où puisse surgir une rivalité d'intérêts entre les Allemands et nous... Au fond, le caractère de la race teutonique diffère très peu du caractère de la race anglo-saxonne et les mêmes sentiments qui nous unissent en une étroite sympathie aux Etats-Unis, peuvent aussi être invoqués pour engendrer une sympathie plus étroite encore et une alliance avec l'empire d'Allemagne. Que voyons-nous en effet? Nous vo5'ons que notre système de justice, que notre littérature, que le fond de notre langue sont les mêmes. Et si l'union entre l'Angleterre et l'Amérique est un puissant facteur de paix, une nouvelle triple alliance entre la race teutonique et
1 Times, avril 1899.
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les deux grandes branches delà race anglo-saxonne sera d'une influence encore plus puissante sur l'avenir da inonde {Bruyantes acclamalions) ». — Et le Standard, paraphrasant le discours de son héros, faisait ressortir le caractère moralisateur et vraiment chrétien de cette ligue de la vérité et de la justice contre les races inférieures. « Aux nations anglo-saxonnes est réservé le précieux héritage de la civilisation, du progrès et de la liberté ; et défendre ces causes contre les ennemis qui peuvent les attaquer dans l'une ou l'autre hémisphère peut être la plus haute tâche qui leur soit confiée. Lorsque l'heure viendra, elles seront prêtes à s'associer pour la défense de l'Evangile, de l'ordre et de la loi, que ce soit contre la fureur inquiète d'Etats en décadence, rendus venimeux par le cléricalisme et le militarisme {ceci est pour nous), ou contre l'énergie destructrice du monde encore demi-barbare {ceci pour les Boërs). Et il y a peu d'Anglais ou d'Américains qui ne se réjouiraient pas de voir l'Allemagne devenir leur alliée dans cette mission. »
Que répond l'Allemagne à cette affectuosité débordante? Va-t-elle ouvrir ses bras à la vertueuse Albion, ivre de bienveillance et toute vibrante d'amour, et commencer avec elle la grande croisade du droit et de la liberté contre l'obscurantisme des peuples vieillis ? — Assurément, il est toujours flatteur de se voir encensé, et les Allemands ne seraient pas hommes s'ils ne se sentaient secrètement flattt^s de se voir désirer avec tant d'ardeur. Mais comme en même temps ils ont la
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claire conscience qu'entre les nations les mariages d'intérêt sont les seuls durables et fructueux, ils prennent leurs précautions. Ils ont horreur des mauvais marchés, et ne veulent engager leur loi qu'à bon escient.
Or, où est leur intérêt?
M. de Bismarck recevant un jour un de nos ambassadeurs, dans son cabinet, causait avec lui des ambitions coloniales qui commençaient alors à se manifester un peu partout en Europe, et des conséquences qu'elles pourraient avoir sur les relations des diverses puissances. Pour appuyer son argumentation, il développa une mappemonde, et s'adressant à son interlocuteur : « Voyons un peu, lui dit-il, où sont de par le monde nos points de contact. Je ne parle pas, naturellement, de l'Europe, car nous ne parviendrions pas à nous entendre, mais tâchez d'oublier un instant le traité de Francfort, et promenons-nous ensemble autour du globe. » Là-dessus, le Chancelier parcourant successivement l'Afrique et l'Asie, l'Amérique et rOcéanie n'eut pas de peine à démontrer que nulle part la France et l'Allemagne ne se heurtaient, et qu'en maint endroit, au contraire, leur intérêt serait de marcher cote à côte pour tenir en échec des appétits excessifs et des convoitises dangereuses '.
' En septembre 18S4, M. de Bismarck écrivait à son ambassadeur à Paris « que si parmi les acquisitions allemandes sur les eûtes du Togo et du Cameroun il s'en trouvait qui pussent ne pas s'accorder avec les droits et la politique de la France son intention n'était pas de les maintenir ». On ne pouvait être plus courtois ni plus accommodant.
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Peut-être M. de Bismarck allait-il un peu loin, car dix. ans après les deux pays se trouvaient aux prises dans l'Afrique occidentale, mais il est juste d'ajouter que notre rivalité dans l'Adamaoua ne fut qu'un bref épisode de notre histoire coloniale, et qu'il fut vite réglé par une transaction acceptable. Partout ailleurs la France et l'Allemagne ne courent aucun risque de se gêner mutuellement, et dans les grandes questions internationales qui préoccupent la diplomatie, en Chine, par exemple, ou en Egypte, les deux nations se sont toujours trouvé d'accord.
Cet état de choses était si évident qu'il ne put manquer d'attirer l'attention des esprits en France comme en Allemagne^ et peu à peu, on se prit à regretter que les cruautés de l'histoire aient séparé deux pays qui auraient eu tout avantage à s'entendre. Puis le jour vint où le Cabinet de Berlin crut pouvoir franchir le pas, et il n'est guère douteux que de 1896 à 1898, des ouvertures plus ou moins précises furent faites à la France. Il est certain également que notre diplomatie ne voulut ou n'osa pas profiter de l'occasion, et ce fut, nous n'hésitons pas à' le dire, une grave erreur. Sans doute la situation des deux parties n'était pas équivalente, car s'il est toujours facile au vainqueur d'oublier sa victoire, il est malaisé et cruel pour le vaincu d'arracher do son cœur le douloureux souvenir d'une blessure inetfaçable. Néanmoins, en présence de la gravité des intérêts engag('s, et des fâcheuses conséquences de notre abstention, n'eston pas en droit de regretter que sans rien abdi-
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quer de sa lidélité à la religion du passé, sans rien perdre de sa dignité et de sa réserve, la France n'ait pas prêté les mains non peut-être à une « entente cordiale » mais du moins à une action parallèle sur des points déterminés ?
A la suite de notre refus, l'Allemagne se retira sans dissimuler sa mauvaise humeur, et la presse d'outre-Rhin enregistra l'incident avec un dépit caractérisé. Un journal berlinois, dont les attaches officieuses ne sont un mystère pour personne, le commenta sous une forme brutale mais tristement instructive : « Les inepties de la politique française, dit-il, ont forcé l'Allemagne à abandonner l'idée de coopérer avec la France contre TAngleterre '. » Moins vives dans leurs termes mais tout aussi catégoriques, la Post de Berlin et la Gazette de Cologne nous accusaient nettement de n'avoir rien voulu faire en temps utile, de nous complaire en vaines criailleries, et d'avoir laissé par notre insouciance le champ libre à l'impérialisme britannique. « La responsabilité de cette situation, écrivait la Post il y a quelques mois, incombe bien moins à l'Allemagne qu'à la France qui n'a jamais voulu appuyer les initiatives émanées de Berlin. »
C'est alors que, rebutée de notre côté, l'Allemagne commença à prêter l'oreille aux suggestions venues de Londres, car après tout, ce pays n'était pas en mesure de tenter une aclion isolée, et, comme ledisaient les, Berlmer Neueste Nachrichten, « Il avait besoin d'avoir en Afrique un allié fort
' Berliner Neueslc Nachrichten, octobre 1898.
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et capable de l'aider. » Si la France boudait et refusait de venir à lui, force lui était de s'entendre avec l'Angleterre.
Le cabinet de Berlin résolut donc de profiter des bonnes dispositions que maniiestaient les Anglais, et, depuis deux années, des indices répétés sont venus affirmer que l'entente s'était établie entre les deux gouvernements. Ce fut d'abord l'arrivée à Berlin de M. Cecil Rhodes, venu pour conférer avec l'Empereur sur le raccordement des cbemins de fer rhodésiens et des lignes allemandes. Ce fut ensuite l'accord secret de 1898, qui, pendant de longs mois, défraya la curiosité de la diplomatie et de la presse, et dont les stipulations voient peu à peu le jour. Enfin, le voyage à Londres de l'Empereur Guillaume fut accueilli par les Anglais comme la consécration de l'alliance.
Mais, si l'Angleterre s'estime heureuse d'avoir conquis, sinon la bienveillance, du moins la neutralité de l'Allemagne, au moment où toutes ses forces sont concentrées au bout de l'Afrique, bien plus grande encore doit être la satisfaction de l'Allemagne, car elle a fait payer cher sa complaisance, et, s'il apparaît un jour que l'une des deux a fait un marché de dupes, ce ne sera pas elle assurément qui aura le mauvais rôle.
De tout ce qui se passe depuis deux ans, il semble bien résulter que l'Allemagne n'a pris, vis-à-vis de l'Angleterre, que des engagements négatifs et temporaires, mais qu'en échange elle a obtenu des avantages considérables ; enfin et surtout, elle a conservé sa liberté d'action pleine et entière et une
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indépendance d'allures hautaine dont les Anglais doivent frémir, mais qu'ils sont bien forcés d'accepter en silence.
C'est ainsi, par exemple, que toute la presse allemande s'est trouvée d'accord pour avertir l'Angleterre que jamais l'Allemagne ne ferait cause commune avec elle, qu'en aucune circonstance elle n'épouserait ses intérêts, moins encore ses querelles. Avec la plus insolente franchise, elle a hautement déclaré que le gouvernement impcTial avait agi « non pas du tout par amour pour l'Angleterre, mais par amour pour l'Allemagne, et parce qu'il estimait de son droit et de son devoir, conformément aux exigences d'un légitime égoïsme, de poursuivre une politique exclusivement allemande». c( C'est d'ailleurs, ajoute le même journal, une leçon que les Anglais nous ont sul'fisamment enseignée au cours de leur longue histoire. Cet égoïsme ordonne à l'Allemagne de garder les mains libres en vue de toutes les éventualités possibles, y compris celle d'une défaite de l'Angleterre dans quelque partie du monde. En prévision d'une telle occurrence, nous devons garder notre liberté, alin de décider, d'après les seuls intérêts allemands, si nous devons intervenir pour ou contre le vaincu, ou même nous abstenir de toute intervention,... Indiiférents à l'amour comme à la haine des Anglais, nous continuerons avec le plus grand sang-froid à nous en tenir à cette opinion '. »
1 Gazette de Cologne, novembre 1899.
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Enfin, nulle part, les revers longtemps ininterrompus des Anglais au Transvaal n'ont été accueillis avec plus d'enthousiasme qu'en Allemagne, où les victoires des Boers furent saluées comme des victoires nationales \ Quant au fameux discours de Leicester/où M. Chamberlain proclama à grands fracas le triomphe de l'alliance anglo-allemande, il a soulevé, dans tous les pays d'outre- Rhin, une tempête de protestations et de sarcasmes, et on a recherché narquoisement où le ministre anglais trouvait trace des sympathies profondes qui unissaient la race teutonique à la race anglaise : « Interrogez 100 Allemands, disait à ce sujet la Gazette de Cologne, et demandez-leur quel est le peuple qu'ils détestent le plus au monde : 90 vous répondront l'Angleterre. » Enfin le gouvernement lui-même, en une circonstance mémorable, n'a pas hésité à rappeler, d'une façon presque brutale, au cabinet de Londres que, s'il tenait à conserver ses bonnes grâces, il devait commencer par les mériter. Tout le monde a encore présent à l'esprit le récent discours de M. de Bulow, énumérant, aux acclamations du Reichstag tout entier, les satisfactions qu'il avait obtenues de la Grande- Bretagne pour la saisie des navires allemands. 11 n'est pas ordinaire d'entendre un ministre des
1 Un de nos amis, qui se trouvait à Cologne au moment delà pi-emièrft défaite du général BuUer sur la Tugela, ne fut pas médiocrement surpris de voir une loule énorme stationner autour des bureaux des agences et saluer de ses acclamations ralflcliage dos dépèches. Dans le même sens on peut signaler les récents incidents survenus ù Dresde ù la nouvelle de la capitulation du général Cronje.
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allai res étrangères dire d'un gouvernement ami et allié : « Il nous a témoigné ses regrets de ce qui était arrivé et a promis de ne plus recommencer. »
Quant aux avantages matériels acquis par les Allemands, ils sont nombreux et importants. On ne les connaît pas encore très exactement. Cependant à la suite du voyage de l'Empereur à Londres, les portefeuilles des chancelleries ont livré quelquesuns de leurs secrets, et on a aujourd'hui des indications approximatives sur les accords intervenus entre le gouvernement impérial d'une part, le cabinet de Londres et la Ghartered C^ de l'autre.
Les stipulations arrêtées depuis 1898 ont trait aux questions suivantes :
1° Le partage des lies Samoa, dans l'Océanie ;
2° Le partage du territoire neutre de Salaga ;
3° L'abandon éventuel consenti par l'Allemagne de ses droits d'exterritorialité à Zanzibar;
4° Le passage à travers l'Est atricain allemand du chemin de fer et du télégraphe transafricain ;
5° La création de voies ferrées allant à travers le sud- ouest allemand de la Rhodésie à l'Atlantique.
Nous passerons rapidement sur les trois premiers articles. Ce qui se passe aux Samoa, dont l'Allemagne parait s'être adjugé la meilleure part, est en dehors de notre sujet. L'allaire de Salaga est de minime importance et a déjà été signalée en son temps, et quant à l'abandon consenti par l'Allemagne de ses droits consulaires à Zanzibar, on conviendraqu'iln'y a là qu'une question d'amourpropre assez peu captivante.
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Bien plus sérieuses sont les conventions relatives aux chemins de fer.
Dans l'Esté d'abord, il semble que M, C. Rhodes ait échoué dans les efforts prodigués par lui depuis six ans pour faire passer librement son Transafi'icain, soit à travers le territoire congolais, soit à travers le territoire allemand. On se rappelle que, dès 1894, l'Angleterre avait obtenu de l'Etat du Congo la cession d'une bande de terrain entre les lacs TanganyUa et Albert Edouard, le long de la frontière allemande. L'opposition de l'Allemagne avait forcé l'Angleterre à renoncer à l'exécution de ce traité. Battue de ce côté, elle avait depuis lors cherché à profiter des bonnes dispositions du cabinet de Berlin tantôt pour le faire revenir sur son veto primitif, tantôt pour être autorisée à construire le chemin de fer sur territoire allemand. On dit même qu'en échange de son agrément, elle avait été jusqu'à lui offrir Walfisch-bay. Mais l'Allemagne ne voulut jamais rien entendre, et bien que M. C. Rhodes lui-même soit allé à Berlin pour convaincre l'Empereur, la réponse ne varia jamais : « Entre le Tanganyka et le lac Albert Edouard, le Transafricain sera allemand ou il ne sera pas. L'Allemagne n'a aucune raison de favoriser chez elle les entreprises anglaises, et elle ne les autorisera que si elle y voit son avantage. » M. C, Rhodes fut bien forcé de s'inclineret d'accepter une combinaison d'après laquelle le tronçon du Transafricain qui joindra les deux lacs sera construit, exploité et contrôlé par l'Allemagne. En outre, cette voie transversale n'ayant en ce moment
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qu'un médiocre intérêt pour rAllomagne, celle-ci a stipulé qu'elle ne s'en occuperait qu'après avoir terminé sa propre ligne de pénétration de l'océan aux lacs. Des conditions analogues ont été imposées à M. Cecil Rhodes en ce qui concerne le télégraphe. Les fils placés sur territoire allemand seront administrés par l'Allemagne. Tout cela, assurément, ne ressemble pas à ce qu'on eût souhaité en Angleterre,
Dans le Sud-Ouest, des avantages très caractéris' tiques ont été obtenus par l'Allemagne et trahissent clairement les vues lointaines qu'elle a dans ces parages. La Chartercd s'est engagée à ce que la voie ferrée prévue entre la Rhodésie et l'Atlantique traverse les possessions allemandes. Elle s'interdit par conséquent de relier directement son réseau au domaine portugais. En outre, ce chemin de fer devra aboutir en un point de la côte situé au sud du 14'^ parallèle, c'est-à-dire du parallèle de Mossamédès. Cette dernière condition a une importance considérable. H en ressort évidemment que l'Allemagne se considère comme l'héritière présomptive de la partie méridionale de l'Angola où le climat et le sol lui sont favorables. Cela est si vrai qu'un projet immédiatement lancé en Allemagne tend à faire partir le chemin de fer de pénétration de la baie des Tigres, admirable rade naturelle appartenant aujourd'hui au Portugal, pour de là se diriger vers la Rhodésie à travers le Damaraland.
Voilà ce que l'on sait plus ou moins officiellement et ce que l'on peut déduire des laits connus>
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mais les deux parties ne s'en sont pas tenu là. Déjà nous avons eu roccasion, en parlant des possessions portugaises, de traiter la question du Mozambique, dont selon toute vraisemblance le sort a été réglé entre Londres et Berlin. Il n'est pas besoin d'y revenir. Remarquons seulement que la divulgation des accords relatifs à l'Angola n'est pas de nature à rassurer les Portugais sur l'avenir de leurs colonies orientales. Les événements survenus depuis six mois rendent de plus en plus probable la réalisation de nos prévisions, et tout permet de croire que l'Allemagne, reculant jusqu'au Zambèze les frontières de l'Est africain, laissera les Anglais s'installer à Delagoa-bay.
Telles sont les conséquences des négociations intervenues depuis deux ans entre les cabinets de Londres et de Berlin pour déterminer au mieux de leurs intérêts leurs spbères d'influence en Afrique. 11 faut reconnaître, tout en faisant la part de la très médiocre valeur morale qu'ont des combinaisons uniquement basées sur la spoliation des Etats faibles, que l'Allemagne a joué son rôle avec une babileté consommée. Elle a prolité des vues de l'Angleterre sur les Républiques boërs pour lui vendre sa neutralité le plus cher possible, et sans s'associer à la politique britannique, elle a saisi toutes les occasions de travailler à ses propres affaires.
Si en effet on résume les résultats qu'elle a obtenus, on aboutit aux conclusions suivantes :
L'Allemagne a forcé l'Angleterre à accepter sa co-[)rédominance dans l'Afrique du Sud. Elle a
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gardé pour elles toutes les régions occidentales saines et tenipi'i-ées, et s'est réservé tous les débouchés sur l'Atlantique. — Dans le nord, elle s'est établie en travers de la grande voie transafricaine : elle a coupé les communications anglaises et exigé sa part dans la mise en valeur de la Rhodésie septentrionale et du pays des Lacs.
Dans l'Est enfin, il est plus que probable qu'elle s'est étendue jusqu'au Zambèze, peut-être même jusqu'à Beira, ne laissant aux Anglais que la porte d'entrée de Delagoa-bay.
Ce sont là des avantages incontestables dont les Allemands pourront profiter pour acquérir une situation privilégiée dans toute une moitié de l'Afrique. Il semble aujourd'hui que les Anglais commencent à s'apercevoir qu'ils se sont laissé jouer et que le désir d'avoir les mains libres au Cap les a entraînés un peu loin. Du moins peut-on le supposer en voyant une certaine aigreur se manifester dans la presse anglaise. Le Times a tout récemment daigné remarquer que la France n'avait pas le monopole des articles virulents et des dessins irrévérencieux, et que l'Allemagne l'avait largement distancée dans cette voie. Les derniers incidents de Dresde où les Anglais ont été pourchassés et insultés dans les rues lui ont fourni le texte d'amcrcs récriminations.
Faut-il voir là des symptômes d'un prochain revirement? Les Anglais, grisés par les succès de lord Uoberls, songent-ils à abandonner des alliés incommodes et trop exigeants? Peut-être, mais il est très douteux que les colères de la presse
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britannique et les volte-faces des hommes d'Etat du Royaume-Uni changent quoi que ce soit aux destinées de l'Allemagne. Elle est trop puissante en Europe,, elle est trop fortement installée en Afrique pour ne pas peser un jour d'un poids irrésistible sur la marche des événements.
Il est un axiome qu'on entend répéter couramment dans le monde, c'est que l'Angleterre ne pourra se maintenir indéfiniment en Asie, qu'aux Indes et en Chine elle devra se replier devant la Russie. En prévision de cette occurrence, elle doit chercher en Afrique des compensations gigantesques où la Russie ne puisse la joindre. L'Asie aux Russes, l'Afrique aux Anglais, telle est la solution qui parait probable sinon imminente.
Cette solution, croyons-nous, est trop simple pour être juste. Si elle semble aujourd'hui obtenir la faveur de l'opinion, elle le doit à la force de l'habitude qui nous porte à ne voir sur la surface du globe que deux seules puissances coloniales : la Russie et l'Angleterre. On n'est pas encore fait en France à l'idée que l'Allemagne est autre chose que le pivot de l'équilibre européen, et que ce pays est doué d'une faculté d'expansion qui pour être moins apparente que celle des Slaves et des Anglo- Saxons n'en est pas moins considérable.
Que l'Angleterre soit un jour évincée de l'Asie, ce n'est pas impossible, mais qu'elle remplace son empire des Indes par un empire africain allant de l'Egypte au Cap et englobant la région des grands lacs, les bassins du Congo, du Zambèze et de l'Orange, ceci nous paraît une chimère irréalisable,
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car elle n'est pas seule au monde, et c'est peut-èlre ici le cas de rappeler cette parole que nous citions tout à l'heure : « L'Allemagne garde sa liberté d'action en vue de toutes les éventualités possibles, y compris celle d'une défaite de l'Angleterre dans quelque partie du monde. » Or, qui oserait prétendre que dans l'état actuel des choses en Europe et en Afrique, les éventualités attendues ne se réaliseront pas, que les chances feront défaut à qui sait les attendre patiemment ?
Et d'abord qu'y at-il de moins assuré que la carte politique de l'Europe? Quels contre-coups n'amènera pas la dislocation inévitable de la monarchie austro-hongroise ? N'est-on pas en droit de prévoir la constitution au centre de l'Europe d'un empire allemand de 70 à 80 millions d'habitants dont l'influence deviendra vite écrasante? Que pèseront en regard de cette masse formidable les petites combinaisons artificielles, et en première ligne la Jîelgique où toute une partie de la population a du sang- germain dans les veines? Et lorsque la Belgique aura été absorbée par son puissant voisin, le sort du Congo n'est-il pas clairement indiqué? Mais il y a autre chose encore.
Si l'expansion de l'Allemagne dans le Congo indépendant ne semble apparaître dans l'avenir que comme une cons('quence éloignée d'une condagration européenne, ou du moins d'une transformation radicale dans l'équilibre de la vieille Europe, toute autre est la question de l'Afrique australe. Nous n'avons nulle envie de préjuger de l'issue de la lutte sans merci, qui dans ces régions met aux
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prises les possesseurs du sol et des conqui'rants sans scrupule. Le Dieu des batailles garde jalousement son secret et rien ne permet de prévoir de quel côlc penchera la balance, car la guerre n'est pas circonscrite entre deux armées ; c'est une vraie lutte de races qui est commencée. On en a le sentiment à Londres où l'on répète sans cesse que l'enjeu de la partie est la prédominance de l'un ou l'autre peuple entre le Cap et k' Zambèze, mais on n'ajoute pas, peut-rtre parce qu'on n'ose pas se l'avouer, qu'une guerre de races ne se termine pas par la victoire d'un corps expéditionnaire. Libre à lord Roberls d'entrer pompeusement à Pretoria ; la question n'aura pas fait un pas, car le fossé qui depuis un siècle se creuse chaque jour davantage entre Anglais et Boërs, loin d'avoir été comblé se sera transformé en un fleuve de sang. Rien ne sera changé, et tant de deuils et de ruines accumulés avec une si criminelle folie, n'auront servi qu'à avancer ou reculer de quelques dizaines d'années l'ine'vitable solution de la crise. Ici quelques chiffres sont nécessaires '.
On compte à l'heure présente dans toute l'Afrique du Sud plus de 900 000 âmes de population blanche, dont .')20 000 Boers ou descendants des anciens possesseurs du sol, 2G0 000 anglais ou fils d'Anglais, et 120 000 «'trangers ou (ils d'étrangers. Parmi ces derniers, les sujets d'origine allemande ou hollandaise sont entrés grande majorité et tendent par
ï Consulter le très remarquable article publié dans la Revue des Deux Mondes du l^"" février 1900, par M. le D>" A. Kuyper.
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conséquent à faire cause commune avec les Boers. Quant aux autres, ils ne paraissent pas nourrir pour les Anglais une sympathie exagérée : on en a eu la preuve au début de la gaerre actuelle lorsqu'on a vu la plupart des uitlanders non anglais rallier les drapeaux du Transvaal. En défalquant de ces chiffres Félément vagabond attiré par les mines d'or, les garnisons et les fonctionnaires britanniques, on peut estimer que la population propriétaire du sol et iixée d'une manière stable au sud du Zambèze, afrikandèrisée , pour employer le néologisme à la mode, comprend environ 220 000 anglais contre 620 000 anti-anglais. La race qui réclame la prédominance et le pouvoir politique est donc au fond une simple minorité.
Ces faits et ces chiffres sont indiscutables, et les conséquences nécessaires ne se sont pas fait attendre. Déjà la colonie du Cap est autonome et quasi-indépendante, et depuis quelques années l'élément afrikander pur a réussi malgré une pression électorale inouïe à conquérir la majorité au Parlement '. Cette situation anormale et dangereuse pour l'influence anglaise ne fera que s'accroître, car l'écart numérique grandit rapidement entre les deux races en raison de la prodigieuse natalité des Boers où les familles de 15 enfants ne sont pas rares, et les Anglais ont certainement
' Tout le monde se rappelle qu'an début des hostilités, la majorité des députés a envoyé au piv'-sident Kriif^er une adresse de sympathie, et (pie le premier ministre lui-même, M. Sclireiner, s'est toujours refusé à emi)êcher l'introduction au Ti'ansvaal des armes et des munitions.
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(levant eux cette perspective peu rassurante de se trouver d'ici à quelques années dans la proportion de 1 contre 3 à 6.
C'est là au fond qu'est la véritable cause de la guerre actuelle. Les Anglais, désespérant d'avoir le nombre, ont voulu s'imposer par la force. Mais leurs victoires ou leurs défaites ne changeront rien à la répartition des races et à la fécondité de leurs adversaires. Aussi nous parait-il infiniment probable que, dans un délai plus ou moins rapproché mais certain, les Anglais auront perdu dans l'Afrique du Sud cette prédominance qui leur est si chère et qui leur aura vainement coûté des milliers de vies humaines et plusieurs milliards. Alors surgiront sous une forme ou sous une autre les Etats-Unis de l'Afrique du Sud, qui grouperont toutes les nationalités éparses entre le Zambèze et le Cap. Ce ne sera pas sans doute l'œuvre d'un jour, mais dans la vie des peuples les années ne comptent pas. Quant à l'élément anglais, il ne sera plus que ce qu'il est en réalité : c'est-à-dire une fraction importante de la grande famille blanche immigrée en Afrique. L'inlluence prédominante appartiendra à l'élément saxon représenté par les Boërs, les Allemands et les Hollandais.
C'est alors que l'Allemagne commencera à recueillir les fruits précieux de sa politique prévoyante. Solidement établie sur la côte de l'Atlantique et autour du Zambèze, elle profitera du voisinage d'une nation fortement constituée, hospitalière à ses propres enfants où pourra se déve-
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lopper à son aise son influence morale et économique. Elle comprendra ce qu'elle doit aux hommes d'Etat qui auront eu le courage de la lancer dans celte voie, et peut-être rendra-t-on pleine justice à ceux qui sans secousses et sans guerre surent ménager pareil avenir à leur patrie. Elle pourra juger si la grandeur d'un pays dépend uniquement des batailles et des conquêtes, triomphes de la force brutale qui coûtent plus qu'ils ne rapportent, et si ceux qui présidèrent à ses destinées ne furent pas mieux inspirés le jour où, abandonnant les travaux de la guerre pour les arts de la paix, ils s'appliquèrent à provoquer, à protéger et à canaliser les énergies individuelles au mieux des intérêts généraux du pays.
Cette science difficile fut à un haut degré celle de M. de Bismarck, sur la fin de sa carrière et de ceux qui après lui eurent la responsabilité des affaires de l'Allemagne. Empereur, chancelier et ministres n'eurent en effet qu'un but : la culture et l'expansion des forces vives de leur patrie : Ils ne négligèrent rien pour y parvenir. Pour nous, nous serions heureux que ce récit ait pu mettre en relief quelques-unes des qualités qu'ils prodiguèrent aU service de leurs peuples et dont l'histoire leur fera hommage : la perspicacité quileur fit découvrir les points faibles de leurs rivaux, et la persévérance avec laquelle, soit par la diplomatie, soit dans les affaires, ils poursuivirent la réalisation de leurs vues.
On a dit que l'art de gouverner était l'art de prévoir et de pourvoir. Rarement vérité aura reçu des
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faits une consécration plus éclatante. Du jour où pcnelu' sur la carte d'Afrique, prêtant rorcille aux vagues rumeurs qui lui parvenaient de ces lointains rivages, M. de iJismarck eut pris conscience des progrès ininterrompus de la race boër et de la force immense qui grandissait à l'extrémité du monde, il prévit que ce coin de terre ignori' aurait son heure et qu'il serait un jour le théâtre de grands événements. C'est alors qu'il donna à ses impressions une formule d'une concision saisissante qui dut faire sourire nombre de ses contemporains : « L'Afrique du Sud, dit-il, sera le tombeau de la puissance britannique. »
Aujourd'hui est arrivée la crise qu'avait prévue M. de Bismarck, et ce n'est pas lord Roberts qui la dénouera à coups de canon. Quoi qu'il fasse, il n'empêchera pas la race germano-boër de grandir en nombre et en force et d'absorber un jour la minorité anglaise. Nous ne parlons pas de la cruelle blessure reçue par l'empire britannique, de son prestige affaibli sinon détruit, du prodigieux ébranlement qui l'a secoué jusque dans ses fondements.
Il n'a pas été donné à M. de Bismarck de voir se réaliser sa prophétie, mais il eut le temps de préparer sa patrie à recevoir sa part dans l'héritage qu'il voyait poindre à l'horizon. Grâce à lui, l'Allemagne sera la première à recueillir les fruits de l'évolution qui se prépare en Afrique. Qu'elle attende et surveille les événements ; le jour approche où elle rayonnera sur des étendues immenses dans
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un milieu sympathique au développement de sa race, de sa langue, de son génie et de son commerce.
N'est-ce pas là tout ce qu'on demande à la politique coloniale ?
Fin
TABLE DES ]\[ATIÈRES
Avertissement v
Introduction • 1
Progrès de l'expansion européenne dans le monde au xixe siècle sous la pression des nécessités économiques. Rivalités commerciales et industrielles. Comment toutes les nations d'Europe ont été amenées à s'épandre hors de leurs frontières. ... i