‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 24 sur 30 · et en · texte numérisé non relu

et en

profondes où serait enga^ii,('e la responsabilité de la puissance coloniale elle-même? La question est délicate, mais à voir les choses de près, il ne semble pas que les Allemands soient à l'abri de tout reproche. La colonisation d'un pa3's neuf comprend plusieurs opérations très distinctes. 11 y a d'abord. la période préparatoire : voyages d'exploration et prise de possession militaire et diplomatique. Ici, les Allemands ont fait leuis preuves : ils ont toujours eu ce qu'ils voulaient et ont mené leurs campagnes avec beaucoup de dextérité. Viennent ensuite les grands travaux de premier établissement, puis les rapports avec les indigènes, ou si l'on peut ainsi parler, l'utilisation des forces sociales de la région. Lorsque le terrain est ainsi prépar(% l'heure est venue poui' le colon de diriger ses plantations, et pour le commerçant d'installer ses comptoirs. Or, si les Allemands font d'excellents planteurs et des commerçants hors ligne, ils ont négligé complètement les deux opérations préliminaires. Ils plantent des cacaoyers au milieu de populations hostiles, sans savoir s'ils pourront tj-ansporlor leurs rt'coltes à la cote, ni les embarquer à bord de leurs vaisseaux. Les Belges ont procédé tout autrement au Congo. Ils ne sont partis en avant qu'après avoir assuré leurs derrières et ménagé leurs débouchés, et les Portugais eux-mêmes, qu'on critique souvent avec beaucoup d'injustice, ont consacré leurs premiers ell'orts à la construction de leurs chemins de fer. Chez les Allemands, au contraire, après la ans d'occupation, le Cameroun et le Togo n'ont pas un

kilomètj'o de rail et l'Est ne possède qu'un petit Iroiiron mal plac(' et inutile. Seul, le Sud-Ouest présente une ligne de pénétration dont l'importance stratégique et politique n'est pas douteuse, mais dont la valeui- commerciale est insignifiante. Enlîn, aucun port n'est sérieusement aménagé. Il y a eu là une série de graves erreurs qui pèsent aujourd'hui sur la situation économique des colonies allemandes.

Une autre faute doit être signalée, d'un caractère tout différent. L'Allemand a la main lourde, et a médiocrement réussi auprès des populations qu'il était appelé à diriger. Il a certainement une part de responsabilité dans les révoltes qui ont ensanglanté le Sud-Ouest, le Cameroun et l'Est et dans l'esprit de méfiance et d'hostilité que lui témoignent les indigènes. Sans doute, il faut faire la part de l'inexpérience d'un personnel improvisé que rien n'avait préparé à ses difficiles fonctions ; mais il est impossible de ne pas rappeler ici les sinistres exploits des plus hauts représentants de l'autorité allemande sur les rivages d'Afrique, Les Peters et les Leist ont pu être d'héroïques explorateurs, mais assurément, ils n'avaient pas les qualités requises pour inspirer confiance aux indigènes, les attirer et établir avec eux des relations d'amitié et d'intérêt. Or, il n'y a pas là une simple question de morale chrélienne. Sans doute, dans les pays tempérés où s'acclimate l'Européen, on a vu souvtnit les conquérants opprimer et dépouiller la race indigène, la refouler au loin ou même l'anéantir. Telles furent, dans toute l'Ame-

l'ique, en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Cap, les conséquences de l'invasion blanche. C'est assuri'ment un crime contre rhunianit(', mais il peut n'avoir pas de conséquences fâcheuses au peint de vue politique ou ('conomique. Dans les pays tropicaux, au contraire, où l'Européen est impuissant à supplanter les indigènes, il est bien forcé de vivre avec eux, car il en a besoin pour mettre le sol en valeur, etpoui- établir les courants commerciaux dont il compte profiter. 11 doit donc, avant tout, se concilier les races inférieures qu'il prétend appeler à la civilisation^ et s'il est obligé de se faire ci'aindre pour être respecté, sonroloest essentiellement celui d'un éducateur, d'un arbitre, d'un protecteur. Les Allemands ont- ils ainsi compris leur mission? Nous laissons à leurs tj-ibunaux le soin de nous répondie '.

* La conquête de l'Afrique par l'Europe a de bien tristes pag-es à son actif, et je ne crois pas que parmi toutes les nations civilisées, il y en ait une seule dont la conscience puisse être tout à fait en repos : trop souvent, l'Européen débarqué en Afrique perd toute notion du bien et du mal. 11 est malheureusement à craindre que l'Allema.i^ne n'occupe ici une place fâcheuse. Nous ne voulons certainement pas en faire retomber la responsabilité sur le pays, qui plusieurs fois a dénoncé le scandale, ni sur le gouvernement qui l'a réprimé, mais il faut au moins reconnaître que l'Allemagne a été bien mal servie par ses représentants. C'est ainsi, par exemple, qu'au Togo et au Cameroun, l'esclavage a fleuri avec la complicité et l'appui des Allemands et h leur profit. Lors de l'entrée de nos troupes à Abomey, nous avons trouvé, parmi les papiers du roi Béhan/in, une quittance de l'airenl Richter, de la maison Wolber et Brohm, aux termes de laijuelle ce dernier reconnaissait avoir reçu une troupe d'esclaves en échantre d'un lot de fusils Winchester d'une valeur de 4(l0 livres sterling. La mi-me maison Wollier et Brohm a reconnu également avoir reçu de l'Etat du Congo ii20 par esclave fourni à la C'» du chemin de fer. Le voyageur allemand Krause a confirmé ces faits et d'autres sem-

Nous ne voudrions pas cependant terminer sur une note aussi grave cet exposé de la situation actuelle de l'Afrique allemande. S'il y a eu des fautes

blables : « De Salaga, dit-il, les esclaves sont conduits h Toîio, et je vois les mêmes individus qui emmènent cette marchandise humaine, revenir avec de l'eati-de-vie, de la poudre et des fusils. » [Kreitzzeitung, février 91). On a bien dit que ces esclaves étaient des travailleurs libres ! mais, rHambnrger Echo a publié en 91 une lettre convaincante du médecin chargé par les recruteurs d'esclaves de procéder à l'inspection médicale des indigènes expédiés au Congo. « Le spectacle qui s'offrit à mes yeux, dit-il, devrait remplir de pitié tout cœur humain. Dans un réduit de 25 mètres de long sur 6 de large, se trouvaient entass(''S 201 hommes et 80 femmes. C.liacun de ces infortunés avait le cou enserré dans un cercle de fer, par lequel il était attaché à ses voisins... L'envoi se fait aux frais de la maison hambourgeoise Wolber et Brohra, qui m'a recommandé de me montrer extrêmement difficile, la maison entendant ne livrer que de la marcliandise de première qualité. » On conçoit que ces faits, une fois connus, aient provoqué une vive éiiiotion en Allemagne. Le D'" Kayser, chef de la section coloniale, les a vigoureusement flétris à la tribune du Reichstag, mais l'effet n'en était pas moins produit. Au reste, de pareils faits n'ont rien d'étonnant pour qui connaît les principes hautement alfichés de certains explorateurs allemands, et non des moins illustres. « Nous n'allons pas en Afrique pour faire des grimaces philanthropiques, dit l'un d'eux avec une cynique franchise, La race blanche doit supplanter la race noire, et la façon la plus pratique d'arriver à ce résultat, c'est l'extermination des nègres : ies peuplades noires n'ont aucun droit à l'existence. » Le livre que Peters a consacré au récit de son voyage est rempli d'aphorismes du jnême genre, qu'on peut rapprocher également de cette déclaration de Fritsch : « La chasse aux nègres est un sport très agréable, » On juge des excès effroyables auxquels ont pu se livrer de pareils individus envoyés en pleine Afrique avec des pou\oirs illimités. Le scandale fut tel que le gouvernement dut plusieurs Ibis intervenir sous la pression de l'opinion publique révoltée. Au Cameroun, l'assesseur Wehlau avait fait tuer toutes les femmes d'un village : puis il ht conduire les hommes au pied d'un mât de pavillon, surmonté des couleurs impériales, les scalpa vivants et les laissa mourir de faim. Pendant ce temps, le gouverneur Leist s'amusait à fouetter à mort toutes les femmes qui lui tombaient entre les mains, après s'être livré sur elles à d'abo-

commises, il 5- a eu aussi de belles œuvres et les causes qui ont entravé son développement peuvent aisément disparaître. Tôt ou tard, les chemins de 1er seront faits et porteront la vie de tous côtés ; tôt ou tard, les ports seront creusés, les indiii,-ènes soumis ou reconciliés, et les Allemands recueilleront le fruit de leurs peines. En attendant, il faut bien constater que les résultats obtenus jusqu'ici sont minimes. En 1898, les Allemands n'ont exporté dans leurs colonies que pour 17 millions 1/2 de francs', et n'y ont acheté que

minables outrages. Tous deux furent poursuivis et condamnés à la deslitution. Dans l'Est, le D"" Peters, haut commissaire impérial, fut dénoncé au Reichstag par M. Bebel, comme coupable d'atrocités analogues. 11 s'était créé un harem de femmes noires sur lesquelles il exerçait d'ignobles violences, et qu'il faisait mourir dans les tourments les plus barbares au moindre soupçon d'infidélité. Il fut également arrêté, r(^voqué et privé de tous ses droits. Dans la même région, M. Schroeder, directeur d'une des plus importantes C'*^ de plantation, convaincu de meurtres et de cruautés sans nombre fut condamné ii 15 ans de prison. Enfin, tout récemment, dans le Sud-Ouest, un officier, malheureusement porteur d'un des plus beaux noms d'Europe, vient d'être condamné par un conseil de guerre pour avoir assassiné des nègres avec des raffinements invraisemblables. Pour 4 ou 5 faits publiquement ri'primés, combien en reste-il d'inconnus et d'impunis? On conçoit toutes les haines qui s'accumulent dans le cœur des vaincus, et comme ils doivent être peu disposés à entrer en relations d'amitié ou d'aflaires avec ceux qui viennent leur apporter les bienfaits de la civilisation,

' Encore faut-il remarquer qu'une bonne partie des exportationr de l'Allemag'ne aux colonies sont des matériaux de construction pour travaux publics aciietés par le gouvernement colonial. La part du commerce privé qui est le véritable critérium de la j)rospérité d'une colonie doit être diminuée d'autant. En outre, la valeur morale du commerce privé allemand est souvent très médiocre. Les spiritueux y occupent une place énorme (3 à 4 millions) sans parler du tabac, de la poudre et des armes. Ilamlioiirg contribue pour une très large part à empoisonner l'Afrique par les plus abominables mixtures.

DES POSSESSIONS ALLEMANDES oUl

pour J) millions 1/2 de marchandises. Ce total de 23 millions est bien insignifiant, comparé au mouvement gigantesque du commerce allemand qui dépasse 11 milliards S et les "» ou GOO commerçants, planteurs ou industriels qui sont allés chercher fortune dans les possessions de l'Empire ne font pas grande figure auprès des 50 millions d'Allemands répandus aujourd'hui dans la mère-patrie, surtout si l'on songe que de 1883 à 1900, plus d'un million d'émigrants ont quitt(' les ports de l'Allemagne -.

M. Windthorst a donné jadis au Reicbstag des détails stupéliants sur ce comnaerce. « La caisse de 12 bouteilles, disait-il, revient, au Cameroun, à 2 marcks 40 (3 fr.), dont 0 marck 80 pour le liquide, et le reste pour les frais d'emballage et de transport. » On juge de la qualité d'un alcool qui coûte un peu moins di> 9 centimes la bouteille, verre non compris. Si les calculs de M. Windthorst sont exacts, les Allemands importeraient donc annuellement de 15 à 16 millions de bouteilles d'alcool dans leurs colonies, c'est-à-dire de quoi intoxiquer des tribus entières. On conçoit que le pasteur Stœckerait pu s'écrier, en parlant des maisons de Hambourg, enrichies par ce trafic : « A côté des missions religieuses, il y a des missions diaboliques ! »

1 Ce total est évidemment peu de choses en soi, mais il acquiert de l'importance si on le compare aij mouvement commercial total des colonies allemandes (53 millions 1/2 de francs). 11 fait ressortir à 43 0/0 la part de l'Allemagne, ce qui est considérable, car il faut tenir compte des conditions dilficiles où se trouvait l'Allemagne pour lutter avec ses concurrents. Une grande partie du Cameroun dépend étroitement du Niger ; tout l'Est africain dépend de Zanzibar et le Sud-Ouest, de l'Antileterre, gi-àce au port de W'allisch-bay. L'Angleterre avait donc sur l'Allemagne des avantages dont elle a su profiter. C'est aux Allemands à se défendre en créant des chemins de fer et en creusant des ports. En attendant, l'Angleterre et ses colonies prélèvent près de 40 0/0 du commerce des colonies allemandes. Les Indes et Zanzibar figurent dans ce chiffre pour près des trois quarts. Les maisons indoues pullulent dans l'Est africain, et tout le petit commerce est entre leurs mains.

- Dont environ 10 000 seulement pour toute l'Afrique.

Les consuls anglais se sont emparés de ces chiffres pour en faire des gorges chaudes, et n'ont pas ménagé à leurs concurrents les plus acerbes plaisanteries '. Mais il serait en V(Tité absolument injuste de les suivre sur ce terrain, et d'après ces premiers résultats de condamner en bloc la politique allemande. Jl faudrait remarquer d'abord que ce domaine colonial ne coûte pas cher à ses possesseurs. Le budget de 180U ne prévoit pour l'empire qu'une dépense de 17 004 000 francs ^, ce qui n'est pas une

' L'un d'eux s'est amusé à rapprocher le nombre des colons allemands (5 ou 600) du nombre des membres de la Société coloniale allemande (30000). « Chaque colon, dit-il, a 40 ou 50 parrains, (l'est là un record que seules pourraient battre les Sociétés chrétiennes parla conversion des .Juifs. »

- Les budpets des colonies allemandes d'Afrique se présentent pour 1899 avec les chiffres suivants aux recettes comme aux dépenses :

Togo 1,005,100 francs.

Cameroun 2,141,500 —

Sud-Ouest 9,349.000 —

Est africain 10,020,000 —

Les recettes se décomposent de la manière suivante en francs :

Cameroun

Sud-Ouest

Est afiicain

Totaux

Impul» (liiecls

Douanes

Autres ivceltes loi'ales .

Subvention de rHm])ire.

Têlaux

Sur ce.-: totaux les dépenses militaires fijiurent pour 5,577,000 francs, et les travaux publics pour 7,t)26,000 Irancs (non comj)ris les dépenses afférentes au chemin de fer de Dar es Salam aux lacs qui seront, h; cas échéant, prélevées sur fonds d'emprunt).

bien lourde charge pour ses iinances. On peut doubler ou tripler cette somme pour faire face aux travaux publics indispensables ; elle n'en restera pas moins assez faible, car dans l'autre plateau de la balance l'Allemagne peut mettre les 10 à 12 millions de clients noirs qu'elle s'est acquis, et qu'il dépend d'elle de conserver pour le plus grand bien de son commerce et de son industrie ; elle peut y mettre encore 8 à 900 000 kil. carrés de terre vierges et fécondes, qui produisent ou produiront un jour ou l'autre du coton, du café, du riz, du tabac, du caoutchouc, du cacao, de l'huile de palme, etc., etc., tous produits tropicciux qui encombrent les docks de Hambourg. Sans doute le temps est encore éloigné où l'Afrique allemande pourra affranchir la mère patrie du tribut de 6 à 700 millions que, de ce chef, elle pa3^e annuellement à l'étranger, mais la colonisation est, on le sait, une œuvre de très longue haleine où l'on doit compter non par années mais par générations. Si l'on aA'ait dit aux spirituels contemporains de Voltaire que 140 ans après eux, les champs de neige du Canada représenteraient une valeur commerciale de 1300 millions et nourriraient une population blanche de 3 millions 1/2 d'habitants, ils auraient sûrement crié au rêve et à Timposture. De même les intraitables libéraux de 1830 et de la monarchie de juillet, qui voyaient dans l'Algérie le tombeau de notre fortune et la ruine de nos finances seraient fort étonnés de nos jours en constatant que notre colonie, si modeste soit-clle, échange 500 millions de produits avec le monde entier (dont les trois

quarts avec la France) et possède 300 000 habitants de race européenne.

Ici, comme ailleurs, il faut donc laisser au temps le soin de remplir son office et se garder de juger l'œuvre coloniale d'un peuple parce qu'il a perdu quelques années en fausses manœuvres, parce que des tribus se sont soulevées, ou que les débutants ont fait faillite. Ce sont des maux inhérents à toute entreprise humaine. Si la matière première est bonne et que la métropole soit de taille à défendre son patrimoine, l'avenir est assuré : peut-être les pages qui précèdent auront-elles montré que ces deux conditions sont réalisées pour l'Afrique allemande.

Page 1