chapitre II
Bayonne. Il se rendit ensuite sur la place de la Comédie et se mêla, en marchant flegmatiquement, aux promeneurs qui encombrent toujours le large trottoir du café de Bordeaux, sorte de Tortoni au petit pied, où se réunissent à certaines heures les étrangers, les négociants, les boursiers, etc. Tout à coup l'Américain s'entendit appeler. La voix partait d'un fiacre.
« M. Will Tooke!
— M. de Kisseloff! »
Les compliments d'usage furent échangés et les mains s'étreignirent chaleureusement.
t Et M. Marcel Valdy? demanda le Russe.
— Il n'est pas encore arrivé, répondit Will Tooke.
— Pourvu qu'il ne lui soit rien survenu de fâcheux, dit M. de Kisseloff.
— Bah! j'ai retenu une chambre pour vous et une autre pour lui. Par une sorte d'intuition qui m'est familière, je savais que vous arriveriez. »
Le Russe et l'Américain se rendirent à l'hôtel. M. Will Tooke remarqua que M. de Kisseloff avait amené un domestique, mais un domestique assez laid et comme on en voit rarement.
a Que prétendez-vous faire de ce magot > demanda-t-il.
— Ce magot sera présenté à M. Valdy, et j'espère qu'il nous sera d'une grande utilité s'il lui permet de nous accompagner. •
Sans présenter de nouvelles objections, l'Américain salua Dernghuiz (c'est ainsi que se nom-
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mait le serviteur de M. de KisselofF), et lui assura qu'il était enchanté de faire sa connaissance. Dernghuiz ne répondit pas un seul mot, et pour cause. Il parlait un dialecte compris seulement par son maître.
Dernghuiz était un échantillon des mieux réussis de cette famille mixte qui habite les plateaux et les déserts de l'Asie centrale, et qui paraît formée du mélange de la race indo-germanique avec la race mongolique. Un corps d'apparence frêle supportait une tête un peu grosse ; le nez était assez épaté; les lèvres, d'une épaisseur moyenne, se trouvaient entourées d'une barbe rare et floconneuse. Les yeux petits et vifs dénotaient une hardiesse à toute épreuve et une intelligence déliée. Ce serviteur d'un nouveau genre et à peine civilisé, était pourtant tout dévoué à son maître et lui obéissait au moindre geste, au moindre signe. Entre eux, il s'était établi une sorte de « langage muet » qui économisait les paroles et les prévenait quelquefois. On pouvait comparer le Tatar à ce fidèle Grimaud popularisé par le talent d'Alexandre Dumas, dans les Mousquetaires de la Reine^ et qui n'ouvrait la bouche que pour placer de loin en loin quelques rares monosyllabes. La reconnaissance liait Dernghuiz à M. de KisselofF; celui-ci lui avait sauvé la vie lors d'une expédition dirigée contre quelques turbulentes tribus du plateau de Pamir. Au lieu de le traiter en rebelle, il s'était employé par ses soins et ses bons traitements à se l'attacher.