Chapitre II
MM. Will Tooke et de KisselofF attendirent vainement Marcel Valdy pendant une bonne partie de la journée. Ils dînèrent cependant copieusement, et afin de s'égayer un peu, ils résolurent de passer la soirée au théâtre. Ils se levaient de table lorsqu'une voiture arriva avec un fracas épouvantable et s'arrêta devant Thôtel de Bayonne.
« Cest lui 1 » dit l'Américain.
Le Russe se précipita au-devant de la portière, mais il recula brusquement. Dans, la voiture on parlait et il ne distinguait pas la voix de Valdy. Un juron énergique et une exclamation goguenarde furent prononcés parce que la portière ne s'ouvrait pas assez facilement. Marcel était mieux élevé que les nouveaux arrivés. Enfin ceux-ci descendirent en pestant et maugréant contre le cocher qui ne venait point abaisser le marchepied.
« Eh! dites donc là-bas, perroquet de fiacre, c'est pour être payé deux fois que vous vous dérangez si souvent?
— Prends donc des gants, Pickerreek, pour parler à Môssieu, c'est un ambassadeur au numéro. »
Pickerreek ! Ce nom était une révélation ! Iwan de KisselofF se rappela la conversation tenue avec Dambielle dans la soirée du i«' septembre précédent. Pickerreek ! Cardounet ! ces deux noms lui annonçaient la présence de Valdy. En effet, l'un des deux marins s'écria :
« Ouvrez Pœil au bossoir, monsieur Marcel ; ce
gueux de cocher veut la mort du pauvre monde, il n'a pas abaissé le marchepied.
— Pardieu ! dit rAméricain) je savais bien que M. Valdy viendrait. Mes prévisions ne me trompent jamais. »
Marcel Valdy s'excusa d'arriver à une heure indue et donna pour prétexte que ses deux bons amis, Pickerreek et Cardounet, l'avaient retardé.
« Votre chambre est prête, dit M. Will Tooke.
— Allons-y, » répondit Valdy.
Les six hommes s'installèrent dans la chambre, et Valdy déplia une mappemonde à projection stéréographique, sur laquelle il piqua quelques épingles.
« Vous persistez toujours à tenter Paventure avec moi ? demanda- t-il.
— Oui^ répondirent fermement Will Tooke et de KisselofF.
— Je vais immédiatement soumettre mes projets à votre appréciation. Nous avons quarante jours pour faire le tour du monde ; c'est une moyenne de deux cent cinquante lieues par jour à parcourir, comme vous le voyez. Une misère !
car il n'est point rare qu'une locomotive atteigne une vitesse de cent kilomètres à l'heure, soit vingtcinq lieues ordinaires. Mais la locomotive ne roule que sur terre ; puis, elle est souvent retardée par des rampes, des sinuosités, des courbes qu'elle ne saurait franchir rapidement sans amener une catastrophe : déraillement ou explosion. Avec mon système, rien ne nous arrête. Les montagnes.