chapitre XVII
se ralentit; de verticale qu'elle était, elle devint légèrement oblique. Cardounet toucha enfin le sol sans éprouver aucune secousse. Soudain, il fut entouré par des hommes qui lui donnèrent les plus grandes marques de respect et s'empressèrent de remmener vers H'Lassa. Le naufragé de Pair se rassura et se laissa tranquillement conduire. Les hommes qui l'emmenaient étaient des lamas (prêtres) retirés en ce lieu pour se mortifier, jeûner et prier. Ils avaient vu un oiseau gigantesque traverser le ciel, puis une masse se détacher et tomber d'une hauteur prodigieuse au milieu d eux. Bouddha manifestait sa puisisance, il expédiait un de ses messagers célestes ! Il y avait miracle, miracle sans pareil, qui allait réjouir les âmes pieuses et confondre les impies. Nul doute n'était possible; on avait vu et bien vu; les témoins ne manquaient pas. Certainement les lamas ne songèrent pas à tirer parti de ce merveilleux événement pour influencer le peuple, car le fait leur paraissait aussi surnaturel qu'au plus ignare des Thibétains. Au Thibet, Bouddha est adoré comme dieu suprême, et son représentant sur la terre est le dalaUlama (grand prêtre), chef du pouvoir spirituel. Entouré de la pompe et de la magnificence asiatiquçs, il réside dans un palais appelé ^Bouddha-Lha (bonheur de la sagesse), bâti dans la forteresse de Potolah, à i kilomètre au nord de H'Lassa. Une femme ne peut passer la nuit là où il séjourne. Il reçoit les adorations des fidèles assis sur un trône, ou plutôt, un autel richement
décore. Quand il meurt, l'esprit de Bouddha est censé déterminer comment et quand il reprendra son enveloppe mortelle complètement rajeunie; mais le gouvernement chinois, qui sait combien ces résurrections exercent une influence politique et religieuse sur les populations thibétaines-et mongoles, se charge ordinairement.. de suppléer Tesprit de Bouddha.
Voici comment on remplace le dalaî-lama mort : des prières, des jeûnes sont ordooaé&'Daos H'Lassa, toutes les mains agitent des chapdets, les parfums sont répandus avec profusion et le pèlerinage à Bouddha-Lha est incessant. Les familles qui croient posséder l'enfant appelé à succéder au dalaï-lama en avertissent les autorités chinoises et le yan-xj/ang (régent temporel), afin que Ton constate s'il a les qualités nécessaires. Aussitôt qu'on a découvert trois enfants portant sur eux les signes de la résurrection de la divinité, on les conduit à H'Lassa, on prévient les principaux lamas des Étals où règne le bouddhisme; ceux-ci se constituent en assemblée électorale, passent six jours dans Bouddha-Lha, prient, jeûnent, se mortifient. Enfin le septième jour on dépose dans une boîte d'or des fiches sur lesquelles sont inscrits les noms des enfants ; on la secoue et le lama le plus âgé tire une fiche. L'enfant dont le nom sort est proclamé dalaï-lama. On le pare de riches atours, on le promène solennellement dans toutes les rues, et les fidèles se prosternent. Les deux autres concurrents sont rendus à leurs parents.