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CHAPITRE Vil LE PLUS LOURD QUE L'AIR

Les deux systèmes. — Par une coïncidence en apparence assez curieuse, juste au moment où le ballon dirigeable, après tant de tentatives infnictueuses, triomphe enfin, nous voyons les partisans d'une toute autre solution du problème de la locomotion aérienne redoubler d'activité et crier plus haut que jamais que le ballon dirigeable est un leurre, que l'avenir est d'un tout autre côté !

Comment expliquer ce phénomène, et qu'est-ce que cette exclusive prédiction peut avoir de vrai ?

L'idée de se promener dans l'air a son origine dans la tentation d'imiter les oiseaux. C'est donc ens'adjoignant des ailes artificielles que l'on a essayé tout d'abord de s'enlever du sol, il y a fort longtemps. Puis, ne pouvant pas y parvenir, on a cherché autre chose : le hasard ou l'imagination ont fait naître le cerf-volant à une époque déjà très ancienne, en Chine, pense-t-on. Puis on a imaginé des plans inclinés, des rames de toutes formes et toutes natures, comme nous l'avons sommairement indiqué au début de cette étude (').

Un beau jour, le ballon a surgi. Mais, dès qu'on a essayé de le diriger, on a piteusement échoué. Les gens réfléchis ont vite compris que, pour arriver à vaincre la résistance de l'air avec une masse aussi considérable que celle qui équilibrait le poids de l'homme et des acces-

I. Nous ne pouvons omettre de signaler parmi eux les projets d'appareils d'aviation très curieux de Léonard de Vinci, et nous renvoyons pour les -détails àrouvrage historique si documenté de Lecornu.

soires, il fallait un moteur très puissant. Ce moteur, à ce moment, n'existait pas ; le ballon dirigeable semblait donc irréalisable.

On se remit alors à chercher à établir des machines volantes de systèmes variés, mais ayant toutes pour caractéristique l'absence de ballon.

Peu à peu les théories se précisèrent et Ton aboutit à ces deux grandes écoles qui se disputent aujourd'hui la conquête de l'espace par des moyens nettement différents : le plus léger que Pair et le plus lourd que Pair.

Les partisans du premier système déclarent qu'avant de songer à se mouvoir dans l'air, il faut pouvoir s'y tenir, c'est-à-dire s'équilibrer en compensant le poids de tout l'appareil à l'aide d'un ballon qu'on s'efforcera ensuite de propulser.

Leurs adversaires prétendent au contraire qu'il est al)surde de vouloir se mouvoir avec un objet aussi embarrassant que cette énorme poche de gaz et qu'on doit pouvoir obtenir cet équilibre dans l'air par des moyens mécaniques.

Tous les instruments d'aviation essayés jusqu'ici peuvent se classer en trois catégories : les orthoptères, les hélicoptères et les aéroplanes.

Orthoptères. — Les orthoptères (') ont la prétention d'imiter directement les oiseaux : leurs organes essentiels consistent dans un système d'ailes battantes, avec lesquelles on cherche à augmenter la résistance de l'air dans les mouvements que l'on pourrait appeler utiles pour soutenir et propulser, et par contre à la diminuer dans les mouvements inverses.

Les premières tentatives ont été faites avec des ailes

I. On emploie parfois d'une façon impropre le terme d' « aviateur » pour désigner ces appareils, mais les techniciens entendent sous cette dénomination la personne qui fait marcher un appareil d'aviation. Toute machine volante sans ballon est un appareil d' c aviation ».

Fig. 8i et 82. — Pholographies instantanées de vol d'oiseaux. A A.* Exemples de vol plané.

en plumes, puis des ailes artificielles attachées au bras de l'homme. Mais ces expériences dénotaient une naïveté extrême, le calcul ou même la simple comparaison le montrent facilement : si Ton mesure la surface des ailes d'un oiseau volant bien, et qu'on la compare à son poids, on voit que, pour un homme d'un poids moyen, il faudrait, pour rester dans la même proportion, des ailes de plus de i6 m'.

En outre, il faudrait que ces ailes pussent être mues avec une grande force et une grande vitesse. Or l'homme en est absolument incapable.

La nature, concentrant toutes ses faveurs sur son cerveau, a doté l'homme d'une force musculaire beaucoup moins grande que celle des animaux. D'après les calculs faits ces dernières années et confirmés par les remarquables études de M. Marey appuyées sur l'observation cinématographique des mouvements de l'oiseau, les volatiles dépenseraient en moyenne, pour se soutenir en l'air et avancer, 24 kgm. par seconde et par kilogramme de poids, au début de l'essor, et seulement 4 kgm. en plein vol. Pour voler, dans les mêmes conditions, un homme vigoureux devrait, en prenant pour base un poids moyen de 75 kg., déployer 3oo kgm. par seconde une fois lancé et I 800 au départ ! Or un homme bien constitué ne peut, sans grande fatigue, dépenser plus de 10 kgm. à la seconde; dans les travaux et mouvements qui lui sont usuels, il arrive à peu près à la moitié.

On voit donc que l'on est loin de pouvoir prétendre résoudre le problème par la simple force musculaire et qu'il est indispensable de chercher la solution dans l'emploi de moyens mécaniques.

Maismême avec eux les difficultés sont grandes encore.

On a d'abord, dans les temps les plus reculés, essayé de constituer des ailes par la juxtaposition de nombreuses plumes sans se rendre compte de leur disproportion avec les dimensions et le poids de l'homme.

Fig. 83. — Orthoptère Roux. Le lancement.

Fig. 8/4. — OrUio]»lère Houa: au vol.

Puis on a essayé de les remplacer par des surfaces planes ou courbes construites le plus légèrement possible ; mais ces surfaces n'ont généralement répondu que très mal aux conditions à rechercher.

Ce n'est que depuis peu de temps que, se rendant compte de la nature compliquée du mouvement de Taile de l'oiseau pendant le vol, on a essayé d'y parvenir par des moyens artificiels. Les expériences de M. Marey dues à la photographie instantanée et celles qui leur ont succédé ont en effet démontré que l'aile de l'oiseau n'exécute nullement, comme on l'a cru longtemps naïvement, un simple battement de haut en bas, mais bien un mouvement de battement oblique combiné de rotation, rappelant assez le travail de l'hélice. On comprend alors à quelles difficultés mécaniques on se heurterait pour arriver à l'imitation parfaite de pareils mouvements avec des ailes articulées !

En résumé, on n'est jusqu'ici arrivé, avec les oiseaux artificiels, absolument à rien de positif, ni même à rien qui puisse légitimer un espoir sérieux.

Toutefois nous signalerons au moins Torthoptère/îottc qui est un des types les plus nets de ce genre, et l'appareil que Ader a construit et expérimenté en 1897 et qui semble être ce qui a été fait de plus intéressant et de plus sérieux dans cette voie (').

Les partisans les plus convaincus de ce système en sont toujours arrivés peu à peu à se dire que, pour imiter l'oiseau, il n'est peut-être pas indispensable de faire absolument comme lui : pour avancer dans l'eau, on se sert d'organes comme l'hélice bien différents des nageoires des poissons; pour les véhicules, on a obtenu d'excellents résultats en imaginant la roue pour remplacer les pattes des animaux ; il est donc logique de s'écarter de l'imita-

I . Les ailes de l'appareil Ader ne sont pas, à proprement parler, des ailes battantes : ce sont des organes articulés, rigides, qui imitent dans la mesure du possible les mouvements de l'aile de la rainette.

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