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La conquête de l'Algérie jusqu'à la prise de Constantine

Les premiers habitants de l’Algérie. — Les Carthaginois. — Les Romains. — Les Vandales. — Les Grecs. — Conquête des Arabes. ■ — Les Berbères. — Domination romaine (de 146 av. J.-C. à 429 ap. J.-C.). — Domination vandale (429-525). - — Domination grecque (525-647). — Domination arabe (647-1070). — Domination berbère (1070-1492). — L’Ocljeac. — Histoire d’Alger avant 1830.

Aussi loin que remontent les souvenirs historiques, la vaste contrée qui s’étend, au nord de l’Afrique, de la Méditerranée au Sahara et de l’Egypte à l’Atlantique, fut habitée par une race que les anciens ont désignée sous différents noms, et dont les descendants se sont perpétués jusqu’à nos jours : ce sont les Berbères ou Barbares, d’où est venu le nom à' États Barbaresques, tous de la même famille, qu’ils se nomment Amazigh ou Ohillah comme au Maroc, Kabyles comme en Algérie, à Tunis et à Tripoli, Tibbous ou Touaregs comme dans le Sahara.

La langue qu’ils parlent encore aujourd’hui a de grandes affinités avec l'ancien égyptien, et l’alphabet tout spécial dont ils se servaient déjà au temps de la domination carthaginoise est demeuré en usage chez les Touaregs. On peut donc à juste titre les qualifier d’autochtones, c’est-àdire de nés sur le sol, qu’ils possèdent de toute antiquité.

Il est même peu d’exemples de races qui se soient ainsi continuées et perpétuées avec autant d’énergie et de vitalité, à travers les vicissitudes politiques et malgré des conquêtes répétées.

Les Carthaginois avaient, paraît-il, soigneusement recueilli les traditions et l’histoire de ces populations africaines; mais, quand les Romains s’emparèrent de Carthage, ils détruisirent systématiquement tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de rivaux abhorrés. Cette haine irréfléchie nous a fait perdre des documents bien précieux. Nous n’avons plus aujourd’hui que des renseignement de seconde et de troisième main sur l’histoire primitive des Africains du nord.

Salluste, qui avait pu consulter encore les sources carthaginoises et eut à sa disposition des données assez précises, est, dans tous les écrivains de l’antiquité, celui qui semble avoir le mieux connu cette vieille civilisation africaine. D’après l’éminent auteur de la Guerre contre Jugurtha, il y eut d’abord trois peuples, inégalement répartis sur une triple zone, d’un bout à l’autre de la plage méditerranéenne : c’étaient en première ligne les Libyens ; derrière eux, à l’intérieur, les Gétules ; beaucoup plus loin et au delà du Sahara, les nègres, auxquels on appliquait encore le nom d’Ethiopiens. Puis survint une invasion de Perses, de Mèdes et d’Arméniens, noms auxquels il ne faut pas attacher une trop grande importance, mais qui désignent des peuples d’origine japhétique. Ces nouveaux venus arrivèrent par mer, refoulèrent brusquement les Libyens ou se mêlèrent à eux.

C’est l’invasion dont les monuments égyptiens ont confirmé l’authenticité : elle eut lieu sous les règnes de Séti Ier et de Rhamsès II, pendant la XIXe dynastie, et menaça gravement la sécurité de l’Egypte. De ces nouveaux venus, les uns, les Maures, issus du mélange des Japhétiques avec les indigènes, se fixèrent dans le Maroc actuel ; les autres,

les Numides, se fondirent avec les G-étules, et occupèrent les pays que de nos jours on nomme Algérie et Tunisie; d’autres enfin, les Libyens, les Maces et les Maxyes, s’établirent dans la Tripolitaine. Un siècle environ après l’arrivée des tribus japhétiques, un nouveau peuple envahisseur, les Cananéens, chassés de Palestine, se fixaient

Fig. 1. — Monument mégalithique en Kabylie.

dans la Zeugitane et l’Afrique proprement dite, c’est-àdire en Tunisie, et s’y mélangeaient avec les populations déjà établies.

Assurément ces indications sont fort vagues ; ni l’ethnographie ni la chronologie sérieuse ne peuvent s’en contenter. Un grand fait semble pourtant se dégager, celui de l’existence d’une race indigène, qui aurait formé comme

le fonds commun sur lequel seraient venus se superposer divers peuples conquérants ; mais cette race indigène aurait conservé son autonomie, ses usages, sa langue même, et, bien que conquise, aurait fini par s’assimiler ses vainqueurs. C’est sans doute cette race qui a couvert de monuments mégalithiques, dont quelques-uns se sont conservés jusqu’à nos jours, le sol qu’elle occupait. Hérodote, au cinquième siècle avant notre ère, a donné l’énumération et décrit les mœurs de ces diverses peuplades, mais il ne parle pas de celles qui habitent la région de l’Atlas, l’Algérie et le Maroc actuel.

C’est encore Salluste qui paraît les avoir le mieux connues. Il établit une distinction, qui dure encore aujourd’hui, entre les sédentaires et les nomades ; les premières ont occupé le littoral et les nombreuses vallées qui descendent des montagnes ; les secondes se sont fixées, ou plutôt ont campé sur les plateaux et dans le désert. Plusieurs des traits de sa description s’appliquent encore, à l’heure actuelle, aux possesseurs du sol : « C’est une race dure, » dit-il, cc et exercée aux fatigues. Ils couchent sur la terre et s’entassent dans des mapalia, espèces de tentes allongées faites d’un tissu grossier, et dont le toit cintré ressemble à la carène renversée d’un vaisseau. Leur manière de combattre confondait la tactique romaine. Ils se précipitaient sur l’ennemi d’une manière tumultueuse ; c’était une attaque de brigands plutôt qu’un combat régulier.

« Dès qu’ils apprenaient que les Romains devaient se porter sur un point, ils détruisaient les fourrages, empoisonnaient les vivres, et emmenaient au loin les bestiaux, les femmes, les enfants, les vieillards ; puis les hommes valides, se portant sur le gros de l’armée, la harcelaient sans cesse, tantôt en attaquant l’avant-garde, tantôt en se précipitant sur les derniers rangs.

« Ils ne livraient jamais de bataille rangée, mais ne laissaient pas non plus de repos aux Romains ; la nuit, dé-

robant leur marche par des routes détournées, ils attaquaient à l’improviste les soldats qui erraient dans la campagne, ils les dépouillaient de leurs armes, les massacraient, ou les faisaient prisonniers, et, ayant qu’aucun secours arrivât du camp romain, ils se retiraient sur les hauteurs voisines. »

Cette perpétuité dans les coutumes est importante à constater, parce qu’elle démontre que les peuplades africaines n’ont jamais adopté franchement la civilisation des nations qui les ont successivement conquises. Ailleurs, la conquête étrangère a souvent amené d’heureuses révolutions ; dans l’Afrique septentrionale, les indigènes sont restés réfractaires au progrès. Jamais ils n’ont été capables de se fondre en un corps de nation ni de repousser l’invasion extérieure, mais ils ont opposé à leurs conquérants la plus redoutable des résistances, celle de la force d’inertie. Tels ils étaient à l’origine de leur histoire, tels ils se maintiendront à travers les siècles et jusqu’à nos jours.

Les premiers de ce's conquérants qui laissèrent une trace durable dans l’histoire de l’Afrique septentrionale furent les Phéniciens ou plutôt les Carthaginois. A une époque inconnue, mais qu’on peut fixer approximativement au onzième siècle avant notre ère , Byrsa avait été bâtie par Zoruf et Karchédon. Ce n’était qu’une humble bourgade, trop heureuse d’acheter par un tribut la paix avec ses remuants voisins. En 888, la Tyrienne Elissa, sœur de Pygmalion et veuve de Sichée , vint la renouveler ou plutôt la fonder de nouveau, mais en lui conservant le nom de l’un de ses premiers fondateurs, Karchédon. Elissa était accompagnée par les nombreuses victimes de la tyrannie de Pygmalion.

Karchédon, ou pour lui donner son nom usuel, Carthage, devint promptement comme une Tyr nouvelle, qui se dressa en face de l’ancienne et la dépassa bientôt en puissance. Autour d’elle se groupèrent des villes déjà fon-

dées, Leptis Magna, Sabrata, Tacape, Thapsus, Leptis Minor et Hadrumete, au sud-est; à l’ouest, U tique, Hippone, et toutes les villes dont le nom commence par rus, c’est-à-dire cap, Eusibis, Euscinara, Eusicadda, Eussaddis, etc.; dans l’intérieur des terres, Auzia, Sitifis, Cirta, Capsa, Tisdrus, Zama et Theveste. Ces dernières villes servaient d’entrepôt au commerce des Phéniciens avec les Touaregs du Sahara ou les nègres du Soudan.

Les Carthaginois se mélangèrent promptement avec les indigènes, et de ces unions sortit une race nouvelle, les Libyphéniciens, qui conservèrent de leur origine phénicienne l’activité et l’esprit d’aventure, mais durent à leur sang africain une ténacité et une persévérance à toute épreuve. Aussi devinrent-ils promptement le peuple le mieux doué pour le commerce , et Carthage atteignit un degré inouï de prospérité.

Nous n’avons point à faire ici l’histoire de la domination carthaginoise en Afrique. Il nous suffira de rappeler que notre Algérie actuelle dépendait alors de Carthage, et que l’emplacement de la plupart de ses grandes villes avait déjà été choisi et déterminé par ces industrieux Phéniciens. Icosium, la moderne Alger, n’était encore qu’une simple bourgade, mais loi (Cherchell), Cirta (Constantine) , Sitifis (Sétif), étaient d’importantes cités.

La civilisation carthaginoise a laissé de profondes empreintes dans le pays, et. si la nationalité africaine avait dû quelque jour se constituer, c’étaient ces habiles, ces énergiques et intelligents négociants phéniciens qui auraient le mieux réussi à fondre en une grande nation, grâce au commerce, à l’industrie, et aussi à l’empire de 1 habitude , ces peuplades sans liens et sans traditions.

La domination romaine fut moins longue, mais plus énergique.

Les Eomains eurent à triompher non seulement des Carthaginois, mais aussi des Numides, commandés par

leur roi Jugurtha. Cet énergique défenseur des droits et de l’indépendance des indigènes laissa en Afrique un impérissable souvenir. Un de ses parents, Juba, crut un instant qu’il rendrait au royaume numidique son ancien éclat, mais il fut battu à Thapsus, chassé de sa capitale et obligé de se donner la mort. Un autre Numide, Tacfarinas,

Fig. 2, — Ancien port romain à Cherchell.

essaya de reconstituer l’indépendance nationale : il remporta quelques succès, mais se fit battre et tuer dans un camp retranché près d’Auzia (Aumale). C’étaient comme les dernières convulsions d’une nationalité expirante.

Maîtres par l’universel épuisement (146 av. J.-C.), les Romains adoptèrent la politique de Carthage, favorisant au gré de leurs besoins les chefs indigènes et les neutralisant les uns par les autres. Bien qu ils parussent se contenter du noble rôle de protecteurs, ils augmentaient

leur pouvoir, étendaient leur domination , et comprimaient toute velléité d’insurrection en enserrant le pays dans le réseau d’une administration habile. Eome, en effet, s’efforça de faire oublier la conquête par des bienfaits : elle civilisa non seulement le littoral et le Tell, mais franchit l’Atlas et atteignit le Sahara.

On trouve a chaque instant dans notre colonie les traces de l’occupation romaine. Un savant éminent, Léon Renier,

Fig. 3. — Médaille du roi Juba.

a composé un livre rien qu’avec les inscriptions qu’il y a recueillies.

Des ruines imposantes , des édifices encore debout attestent la splendeur du pays, tant qu’il fut administré Par les proconsuls. Sans doute quelques-uns de ces hauts fonctionnaires abusaient parfois de leurs pouvoirs, et de temps à autre éclataient des insurrections, comme celle de Firmus, qui osa tenir la campagne contre l’empereur l'héodose ; mais ce n’étaient là que des exceptions, et si la Mauritanie Césarienne et Sitifienne (tel était alors le

nom de notre Algérie) avait perdu son indépendance, au moins avait- elle gagné un prodigieux développement de prospérité matérielle. La carte de l’ancienne Afrique nous montre le pays couvert de routes qui le sillonnent dans tous les sens. Sétif, Cirta, Lambessa, Hippone, étaient autant de riches carrefours où se croisaient les communications : dix routes passaient à Sétif, six à Cirta et à Hippone, cinq à Lambessa.

Il est vrai que toutes les parties de ce vaste domaine n’avaient pas accepté avec le même empressement le patronage de la métropole. Les stations militaires étaient impuissantes à contenir les haines nationales. On ne domptait les tribus que par la force ; on les transplantait ensuite dans des lieux éloignés, mais à la première occasion elles revenaient, altérées de vengeance, en massacrant tout sur leur passage. Ainsi sans doute s’explique , par la perpétuité des antipathies nationales, la facilité avec laquelle s’écroula en Afrique la domination romaine, bien que plusieurs fois séculaire.

Appelés par un traître, le comte Boniface, et conduits par un barbare de génie, G en série, les Yandales s’emparent de toute l’Afrique du nord, et fondent à Carthage un redoutable empire, qui dura plus d’un siècle (429-545). Les Vandales ont acquis une réputation de férocité qui paraît d’ailleurs méritée. Dans leur haine aveugle des Romains, et dans leur zèle intempérant de néophytes ariens, ils prirent plaisir à saccager tout ce qui rappelait à la fois l’autorité impériale et l’orthodoxie catholique; leur nom est resté comme un stigmate flétrissant pour tous les ennemis des beaux-arts et de la civilisation.

Pourtant, une fois établis en Afrique, ils se laissèrent gagner aux douceurs de la paix. Ils concoururent à la culture des terres et à l’exploitation de diverses industries ;

ils exécutèrent de grands travaux hydrauliques, soit pour

l’arrosement des terres, soit pour la culture de leuis j'ai-

dins. Ils montrèrent même qu’ils ne manquaient pas d’aptitude pour les arts et la poésie. Un de leurs rois, Thrasamond , était savant et lettré ; leur dernier souverain , G-elimer, ne se consola de ses malheurs qu’en les chantant. Il est vrai que, de tout ce que les Vandales ont écrit, rien n’a été conservé ; leurs monuments ont disparu. A peine s’il reste quelques médailles et quelques mots dans la langue pour appuyer, d’une preuve matérielle, le témoignage des historiens. La domination vandale en Afrique ne fut donc qu’un sanglant épisode, et s’il a laissé tant de souvenirs, c’est à cause de l’immensité du désastre et de l’imprévu de cette invasion.

Bélisaire, l’heureux général de l’empereur d’Orient Justinien, substitua, non sans résistance la domination gréco-byzantine à la tyrannie vandale (545), mais la décadence avait commencé et ne devait plus s’arrêter.

Les nouveaux maîtres de l’Afrique eurent, en effet, à compter avec des ennemis autrement redoutables que les Vandales : c’étaient les nomades, qui, sortis de leurs montagnes et de leurs déserts, s’étaient emparés des riches domaines jadis cultivés par les colons romains, et ruinaient avec leurs troupeaux les campagnes qui naguère assuraient la subsistance de l’Italie.

En vain les successeurs de Bélisaire, Salomon, Sergius, Artabane, Jean Troglita, essaient-ils de les refouler. Les nomades, toujours battus, reviennent toujours à la charge, et peu a peu le vide se fait autour d’eux. Des 690 évêchés qui existaient du temps des Romains, depuis Tingis jusqu’à Tripoli, il n’en reste plus que 217 à l’époque de Bélisaire; tous les autres ont été ruinés.

"V eis la fin du règne de Justinien, un voyageur marchait des jours entiers sans rencontrer personne. Les guerres incessantes, le climat, les divisions intestines avaient fait leur œuvre de dévastation. La rapacité du fisc achevait la ruine du pays. Un des empereurs, Anastase, ne s’avisa-

Ruines romaines à Lanïbessa. Le prœtorium.

t-il pas d’imposer le droit de respirer l’air? Ut quisquejoro hausto aere pendent.

Près d’un siècle s’écoule dans cet état d’oppression et de dépérissement. Les empereurs se succèdent à Constantinople, mais ils ne songent à leurs provinces africaines que pour les exploiter. Aussi la population européenne y diminue-t-elle constamment. Procope assure que, dans l’espace de vingt années, depuis la conquête de Bélisaire, la population diminua de 5 millions d’habitants.

Les Grecs ne possèdent bientôt plus que le pays compris entre la mer et les premières pentes de l’Atlas, et encore sont-ils obligés d’entourer leurs dernières cités d’imposantes fortifications, pour les défendre contre les attaques de plus en plus vives des nomades. L’affaissement dans lequel était tombée la cour de Constantinople ne lui permettra même pas de défendre ce débris de l’héritage impérial, lorsque se présentera, pour le lui disputer, un nouvel envahisseur, plein d’audace et d’énergie.

Ces nouveaux conquérants sont les Arabes.

On sait comment, en moins d’un siècle, les sectateurs de Mahomet se répandirent dans toutes les directions- et fondèrent un gigantesque empire. C’est en 647 qu’Abdallah arrive sous les murs de Tripoli, bat le patrice Grégoire et s’empare de la place. En 653, une nouvelle invasion amène les Arabes aux portes de Tunis ; mais le véritable conquérant de l’Afrique est Oukbah-ben-Nafi, qui défait en plusieurs rencontres les Grecs, s’empare en courant de de la îTumidie et de la Mauritanie, parvient jusqu’à l’Atlantique, et, poussant son cheval dans l’Océan, s’écrie en brandissant son cimeterre ; « Grand Dieu ! si je n’étais retenu par les flots, j’irais jusqu’aux royaumes inconnus de l’Occident, je prêcherais sur ma route l’unité de ton saint nom, et j’exterminerais les peuples qui adorent un autre Dieu que toi ! » Ses successeurs, Zohaïr-ben-Kaïss, Hassan le Gassanide, et Moussa-ben-Nosaïr, consolident

ces rapides conquêtes. Carthage est détruite de fond en comble, et une capitale tout arabe, Kaïrouan, devient le siège du gouvernement du Maghreb.

Les indigènes avaient accepté volontiers la domination arabe, parce qu’ils se croyaient ainsi délivrés des exactions byzantines. Ils se soumirent également sans peine à la religion de leurs vainqueurs, mais ne l’acceptèrent qu’avec des schismes et des hérésies qui bientôt allaient détruire l’unité musulmane. En effet, une fois converties à l’islamisme, les tribus africaines, qui jadis avaient fourni aux hérésiarques donatistes et circoncellions leurs partisans les plus déterminés, acceptèrent avec un égal entraînement les dissidences de leur nouveau culte, d’autant plus qu’elles leur fournissaient un prétexte pour essayer de recouvrer leur indépendance.

L’histoire de l’Afrique septentrionale n’est plus alors qu’une longue série de révoltes comprimées et sans cesse renaissantes. Elle se fractionne, comme le reste de l’empire arabe, en une multitude de petits Etats qui ne cherchent qu’à empiéter sur leurs territoires réciproques. La puissance politique des kaiifes est méconnue, et des dynasties purement africaines remplacent les anciens émirs du Maghreb. Deux de ces dynasties ont laissé un nom dans l’histoire : celle des Aglabites, qui eut son siège à Kaïrouan, et celle de? Edrisites, qui eut son siège à Fez.

C’est l’époque la plus brillante de la domination arabe. Les kaiifes protégeaient les sciences et les lettres. Ils avaient donné une grande impulsion à l’industrie, au commerce et même à la piraterie. Tout le bassin antérieur de la Méditerranée était alors sillonné par leurs légères galères ; ils insultaient impunément les côtes d’Italie ou de France. Quelques-uns d’entre eux s’établirent même en Provence et s’emparèrent des principaux passages des Alpes. Cette prospérité devait avoir un terme. Les Fatimites du Caire et les Ommiades de Cordoue se disputèrent l’Afrique comme

une proie, et des guerres interminables, qui durèrent plusieurs siècles, plongèrent de nouveau dans la désolation ce malheureux pays.

Un Africain, Youssef-ben-Taschefin, de la tribu des Zenaga, reconstitua et ramena à l’unité les éléments épars de la puissance musulmane. Encouragé par un marabout, il appelle les tribus berbères à l’indépendance (1070), s’empare de l’ancien royaume des Édrisites, pousse jusqu’à Tlemcen et Alger, fonde une capitale à Maroc, et ne s’arrête qu’aux frontières d’Égypte. Il passe même en Espagne et conquiert l’Andalousie. Youssef mourut en 1107 ; son souvenir est encore vivant en Afrique. La dynastie qu’il fonda s’appelle la dynastie des Almora vides, ou hommes de Dieu.

Un autre Berbère, Abou-Abdallah-Mohammed, fondateur d’une secte dite des Almohades ou Unitaires, ne tarda pas à se soulever contre les Almoravides. Son successeur Abd-el-Moumen réussit à se substituer à l’Almoravide Taschefin-ben-Ali, et la nouvelle dynastie régna sur toute l’Afrique, moins l’Égypte et une partie de l’Espagne, de 1130 à 1273.

Quand, à leur tour, tombèrent les Almohades, commença une période confuse dont les éléments n’ont pas encore été déterminés. Un certain nombre de familles indigènes se succèdent et se renversent. C’est une énumération fastidieuse de crimes sans éclat et de révolutions sans grandeur. Quelques-unes de ces familles, les Beni-Meritin au Maroc, les Beni-Zian à Tlemcen, jettent pourtant un certain éclat ; mais le besoin d’une domination stable se faisait partout vivement sentir, surtout dans le Maghreb-el-Aousat , la future régence d’Alger, morcelée en une foule de petits États, et sans cesse envahie par les souverains de Tunis ou du Maroc. Les indigènes étaient tout disposés à se grouper autour d’un pouvoir fort et unique, car ils étaient las de ces perpétuels changements.

L'affaiblissement de la puissance arabe en Espagne et la conquête de Grenade par les rois catholiques hâtèrent et produisirent cette révolution.

Les Maures , chassés de Grenade et mal accueillis en Afrique, s’étaient pourtant établis en assez grand nombre dans quelques villes du littoral, Cherchell, Oran, Bougie, Alger. Pleins de haine pour leurs vainqueurs, ils devinrent les plus implacables ennemis de cette Espagne dont ils avaient été chassés. Ils demandèrent à la piraterie les ressources qui commençaient à leur manquer, et bientôt, leur audace et leur nombre croissant avec le succès , devinrent assez dangereux pour attirer contre eux les flottes espagnoles.

Comme ces expéditions n’apportaient au mal qu’un remède passager, les Espagnols se décidèrent à occuper quelques villes africaines. En 1497, Melilla, en 1505, Mers-el- Kebir, en 1509, Oran, en 1510, Bougie, furent prises et fortifiées. Aussitôt Mostaganem, Tenez, Alger, Tunis même, firent leur soumission et demandèrent à être reconnues vassales de l’Espagne. Il semblait que. la piraterie fût frappée à mort : elle n’en était malheureusement qu’à son coup d’essai.

En effet, vers cette époque parurent deux aventuriers, Aroudj et Kaïr-Eddin , connus en Europe sous le nom des frères Barber ousse. On a prétendu qu’ils étaient originaires de Sicile, ou de Lesbos : c’étaient de vrais musulmans, animés d’une haine implacable contre les chrétiens. Une multitude de bandits, attachés à leur fortune, formaient sur leur flotte une redoutable armée. Comme ce n’était pas assez pour eux de courir la mer, ils voulurent s’emparer de points sûrs le long de la côte, pour en faire à la fois des refuges et des magasins de ravitaillement. Us échouaient une première fois devant Bougie, mais en 1514 ils s’emparaient de Djidjelli, en 1516, de Cherchell et d’Alger, puis bientôt de Tenez et de Tlemcen.

Maîtres de ces villes importantes et sachant se rallier les tribus d’alentour dans le prestige de leurs succès, les deux

frères, Aroudj surtout, se considérèrent non plus comme des pirates, mais comme de vrais souverains, ainsi qu’on

au roi Ferdinand le Catholique et à la reine Isabelle. ( Bas-relief du xvi° siècle. )

en a vu surgir à maintes reprises dans le monde musulman. Ils chassèrent les Arabes de leurs emplois, dont ils investirent leurs officiers les plus dévoués, et déclarèrent solennellement que les membres de la milice auraient seuls le droit d y prétendre à l’avenir. Ils refusèrent même aux fils des miliciens nés dans le pays d’y arriver, voulant que ce corps ne fut composé que de Turcs et de renégats étrangers.

Ainsi se trouva constitué ce singulier gouvernement, qu on nomma YOdjeac, sorte de république militaire et religieuse, qui fut elevee contre la chrétienté, comme Rhodes et Malte le furent contre l’islam. Méprisant les anciens conquérants arabes et les indigènes berbères, et déterminés a maintenir leur supériorité d’origine, les membres de l’Odjeacne se recrutèrent quau dehors parmi leurs compatriotes oiientaux et eurent soin de n’admettre dans leurs rangs que des hommes éprouvés par leur courage. Égaux entre eux et n obéissant qu’a des chefs librement élus , ils formaient comme une classe à part dans la nation, ou plutôt ils constituaient la nation tout entière, car les indigènes étaient censés leur appartenir, et ils administraient le pays à leur guise.

Kaïr-Eddin et son frère, judicieux politiques autant qu’hommes d’action, comprirent néanmoins que, pour se maintenir dans les positions conquises, il leur fallait s’appuyer sur une force qui les assurât à la fois contre les indigènes et contre les chrétiens. La Turquie était alors à 1 apogée de sa puissance. Les deux frères firent hommage de leur conquête au sultan Sélim, qui s’empressa de consacrer par un firman d’investiture cette souveraineté inattendue, qui venait s’ajouter à celles qu’il devait à ses armes (1516). Telle est l’origine et la nature de la prétendue suzeraineté du sultan sur les ci-devant États Barbaresques.

Il n’entre pas dans notre sujet de raconter les luttes

dramatiques soutenues pas les frères Barberousse et leurs successeurs contre les Espagnols et les autres peuples chrétiens ; nous ne raconterons pas non plus les guerres continentales qui leur valurent assez rapidement tout le pays qui, depuis, porta le nom de « régence d’Alger » et correspond à peu près aux limites actuelles de notre colonie. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, s’amortit l’ardeur des conquêtes, mais les maîtres de l’Odjeac tournèrent alors vers la mer leur redoutable activité. Ils furent, à diverses reprises, les maîtres delà Méditerranée, dont ils infestaient les côtes, et, derrière les murailles de leurs forteresses, ils bravèrent les vengeances de l’Europe. Nous n’avons pas à refaire ici la curieuse histoire de ces pirateries et de ces répressions avortées. Qu’il nous suffise de rappeler que, malgré les traités, malgré les promesses et les menaces, les Algériens étaient encore fort dangereux en 1830 , lorsque la France se décida à venger des outrages accumulés en s’emparant du principal de leurs repaires , de leur capitale Alger.

Alger occupe le site de l’ancienne Icosium. Une inscription romaine, que l’on peut encore lire sur un pilier des arcades de la rue Bab-Azoun, porte le nom des Icosinati, ou habitants d’ Icosium.

D’après Solin, <c Hercule, passant en cet endroit, fut abandonné par vingt hommes de sa suite, qui y choisirent l’emplacement d’une ville, dont ils élevèrent les murailles; et afin que nul d’entre eux n’eût à se glorifier d’avoir imposé son nom particulier à la cité nouvelle, ils lui donnèrent une dénomination qui rappelait le nombre de ses fondateurs, car le mot grec etxoai se traduit en latin par le mot viginti, vingt. » Les auteurs latins , malgré l’illustration de cette origine , sont très avares de détails sur Icosium. Pline rapporte pourtant que l’empereur Yespasien lui accorda le droit latin. A la fin du cinquième siècle, Victor, évêque d’Icosium, est mentionné parmi les prélats

d’Afrique que le roi vandale Huneric envoya en exil à la suite du concile de Carthage , mais personne n’ignore que de simples bourgades jouissaient dn même privilège au temps de la primitive Église. Il ne faut donc pas voir dans ce fait une preuve de l’importance de la ville antique. Au rapport de Paul Diacre, Icosium tomba au pouvoir des Van-

Fig. 8. — Vue d’Alger (d’après une gravure du xvn° siècle).

dales, qui le démolirent. C’est la dernière mention de cette ville dans l’antiquité proprement dite.

Quatre cent cinquante ans s’écoulent sans que rien rappelle la petite cité africaine.

Dans la première moitié du dixième siècle, un chef berbère , Ziri , autorise son fils Bologghinn à fonder trois villes, Medeah, Milianah et Djezaïr-beni-Mezghanna. Cette dernière place est la moderne Alger. Le nom d’Al- Djezaïr, qui signifie les îles, et dont Alger n’est qu’une altération européenne, provient d’îlots qui s’étendaient

en avant du port , et que plus tard les Turcs réunirent à la terre ferme pour former un môle.

Le voyageur arabe Ibn-Haukal, qui visita Djezaïr quelques années seulement après la restauration de Bologghinn, la décrit en ces termes : « Djezaïr-beni-Mezghanna est bâtie sur un golfe et entourée d’une muraille. Elle renferme un grand nombre de bazars et quelques sources de bonne eau, près de la mer; c’est à ces sources que les habitants vont puiser l’eau qu’ils boivent. Dans les dépendances de cette ville se trouvent des campagnes très étendues, et des montagnes habitées par plusieurs tribus de Berbères. Les richesses principales des habitants se composent de troupeaux de bœufs et de moutons, qui paissent dans les campagnes. Dans la mer, en face de la ville, est une île où les habitants trouvent un abri sûr, quand ils sont menacés par les ennemis. »

La notice de Bekri, qui écrivait vers 1060 ou 1065, est curieuse par ses détails archéologiques : « Mers-al-Djezaïr, » dit-il, « appelée aussi Djezaïr-beni-Mezghanna, est grande et de construction antique. Elle renferme des monuments anciens et des voûtes solidement bâties, qui démontrent qu’à une époque reculée elle avait été la capitale d’un empire. On y remarque un théâtre, dont l’intérieur est pavé de petites pierres de diverses couleurs. La ville renferme plusieurs bazars et une mosquée. Elle possédait autrefois une vaste église , dont il ne reste qu’une muraille couverte de sculptures et d’images. Le port est bien abrité et possède une source d’eau douce. Il est très fréquenté par les marins d’Afrique, d’Espagne et d’autres pays. »

Au temps des guerres des Almohades et des Almoravides, le nom d’Al-Djezaïr est souvent mentionné par les chroniqueurs arabes et berbères, mais sans particularités notables. L’un d’entre eux, El-Alderi, après avoir admiré la situation de la ville, parle avec un certain

mépris de l’ignorance de ses habitants : « Cette ville , » écrit-il, ce est privée de la science comme un proscrit de sa famille. Il n’y reste plus aucun personnage qu’on puisse compter au nombre des savants, ni un individu qui ait la moindre instruction. En mettant le pied dans l’intérieur de cette cité, je demandai si l’on pouvait y rencontrer des gens éclairés ou des personnes dont l’érudition offrît quelque attrait; mais, comme dit le proverbe, j’avais l’air de chercher un cheval plein et des œufs de chameau. »

C’est au seizième siècle qu’ Alger prit subitement une grande importance. En 1510, les Espagnols, fatigués par les incursions des pirates, firent construire une grosse tour sur une des petites îles alors en avant du port. Us l’armèrent de pièces de gros calibre , qui pouvaient battre la ville, et la nommèrent le Penon d’Argel, c’est-à-dire le rocher d’Alger ; mais les frères Barberousse créent l’Odjeac et s’établissent à Alger. Aroudj repousse en 1516 la flotte de François de Vera. Kaïr-Eddin disperse les vaisseaux d’Hugues de Moncade (1518), et s’empare du Penon (1530); son lieutenant Hassan voit se briser devant les murs d’Alger l’imposante flotte de Charles-Quint (1541), et dès ce moment les pirates, maîtres incontestés de la place, en font le centre de leur puissance.

Del515àl83Q, soixante-seize pachas ou deys se succèdent à Alger; la plupart meurent assassinés, mais l’Odl'eae se maintient à travers ces révolutions incessantes , et Djezaïr reste la capitale d’un territoire qui, grandissant toujours, forme ce que l’Europe appelait la régence d’Alger. A diverses reprises , les peuples chrétiens essaient de réduire les pirates ; mais Alger, cinq fois bombardée, par du Quesne en 1682 et 1683, par d’Estrées en 1688, par les Espagnols en 1783, et par l’Anglais Exmouth en 1816, se relève toujours de ses ruines et reste pour l’Europe comme une menace et un défi, jusqu’à ce que la France, provoquée et poussée à bout, termine, en la brisant, l’histoire nationale d’Alger.

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