‹ La conquête de l'Algérie jusqu'à la prise de ConstantineChapitre 2 sur 4 · DBS RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET L’ALGÉRIE AYANT L’EXPÉDITION DE · texte numérisé non relu

DBS RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET L’ALGÉRIE AYANT L’EXPÉDITION DE

Premières relations entre la France et l’Odjeac. — Les chevaliers de Malte au siège d’Alger en 1541. — Projet d’occupation de l’Algérie par Charles IX. — L’Odjeac et Henri IY. — L’Odjeac et Louis XIII.

— Beaufort contre les Algériens. — Le double bombardement d’Alger par Duquesne. — Bombardement d’Alger par d'Estrées. — Les pirateries pendant le dix-huitième siècle. — La France et l’Odjeac de 1789 à 1815. — Le dey Hussein. — Les griefs de la France.

— Insulte au consul Deval. — Affaire de la Provence.

Les relations entre la France et l’Odjeac algérien furent d’abord excellentes. On sait que nos rois furent les premiers des souverains de l’Europe qui non seulement entretinrent avec les Turcs des rapports diplomatiques, mais encore signèrent avec eux une véritable alliance offensive et défensive.

Les corsaires d’Alger, qui se considéraient alors comme les vassaux de Constantinople, se montrèrent constamment nos alliés. Dès 1520, ils concédaient aux négociants provençaux le privilège exclusif de la pêche du corail, ainsi que l’exportation annuelle des grains, cuirs, laines, cires et autres productions du pays. En 1661, deux armateurs marseillais, Lynche et Didier, fondaient un comptoir entre la Calle et le cap Dosa : c’était le Bastion de France , le premier de nos établissements à la côte d’Afrique. En 1564, Petremol, agent du roi de France en Turquie, demandait la création d’un consulat à Alger ; cette demande n’était pas accueillie, bien que le titulaire, un certain Berthollet

eût déjà été désigné. En 1579, nouvelle tentative, qui échoua encore. En 1581, nous étions plus heureux, et le consulat de France à Alger était enfin créé. Les Trinitaires de Marseille en achetaient la propriété, et un certain Boineau en devenait le premier titulaire.

Depuis ce moment jusqu’à 1830, les relations diplomatiques entre la France et la régence d’Alger ne furent jamais interrompues, sauf en temps de guerre.

Ce qui peut-être inspira aux Algériens, plus encore que l’alliance turque, un profond respect de la France, ce fut le courage déployé par quelques-uns de nos compatriotes, lors de la fameuse expédition dirigée par Charles- Quint contre Alger.

On sait que cet empereur avait réuni contre l’Odjeac des forces imposantes : 15 navires de guerre et 451 bâtiments de transport, montés par 12,330 marins et 23,000 soldats. Une centaine de chevaliers de Rhodes, récemment installés à Malte, et parmi eux Savignac de Balaguer, le porte-drapeau de l’ordre, et Durand de Villegagnon, le futur historien de l’expédition, faisaient partie de l 'armada. Le débarquement s’effectua sans résistance (23 octobre 1541), et les Impériaux s’emparèrent de toutes les positions qui dominaient la ville.

Alger semblait condamnée. La tempête la sauva.

Des pluies torrentielles tombèrent tout à coup sur l’armée chrétienne, qui n’avait pas encore reçu son matériel de campement, et des vents impétueux empêchèrent la flotte d’approcher du rivage. Les Algériens profitèrent de la lassitude et du découragement des chrétiens pour tenter une sortie générale. Tout plia sous leur choc impétueux : ils surprirent et égorgèrent les postes avancés et arrivèrent jusqu’au camp.

Au milieu de la panique générale, les chevaliers de Malte firent face à l’ennemi, se groupèrent autour de, leur étendard, porté par le brave Savignac de Balaguer

ne tardèrent pas à disperser les assaillants, et, prenant à leur tour l’offensive, marchèrent sur la porte de Bab- Azoun. Leur charge fut tellement vigoureuse que l’aga Hassan, effrayé de leur audace, fit fermer la porte, abandonnant les fuyards au feu des chevaliers, qui en firent un grand massacre. S’ils avaient été soutenus, la ville aurait pu être prise; mais le plus grand désordre régnait dans l’armée chrétienne, et l’empereur ne se doutait seulement pas qu’une poignée de braves étaient aux portes d’Alger.

Abandonnés de tous, écrasés par les projectiles qui tombaient sur eux du haut des murs, les chevaliers de Malte se décidèrent à reculer jusqu’au défilé de Cantarat-el-Afran pour y soutenir une nouvelle attaque des Algériens. C’est à ce moment que Savignac de Balaguer, furieux de voir qu’il fallait retourner en arrière, planta sa dague dans la porte Bab-Azoun, en criant aux assiégés : « Mous reviendrons la chercher ! »

Dans les nouvelles positions occupées par les chevaliers s engagea un terrible combat, dont les indigènes conservèrent longtemps le souvenir; Yillegagnon s’y distingua par sa froide valeur. Réunis en un seul groupe qui barrait comme une muraille l’entrée du défilé, et résolus à mourir pour sauver l’armée, les chevaliers firent subir à l’ennemi des pertes effroyables. On raconte que Yillegagnon arracha de son cheval un Algérien qui venait de le frapper de sa lance, et, quoique blessé, trouva la force de le clouer à terre avec sa dague. Les ennemis, étonnés de cette résistance, se réfugièrent alors sur les hauteurs voisines et décimèrent sans pérd ces héroïques défenseurs de la bannière chrétienne. Près de la moitié d’entre eux, 38 sur 96, et parmi eux Yillegagnon, gisaient à terre, morts ou hors de combat, lorsque enfin l’empereur chargea en personne pour les dégager. Ils avaient peut-être sauvé l’ar-

niée; ils avaient certainement sauvé l’honneur du drapeau (25 octobre 1541).

Les chevaliers étaient allés au combat couverts de leurs cuirasses, mais portant au-dessus de ces cuirasses des soubrevestes de soie cramoisie, ornées de la croix blanche. Les Algériens se souvinrent longtemps de ces hommes rouges qu’ils n’avaient pu entamer. Le bruit se répandit parmi eux qu’ Alger ne tomberait que sous les coups de guerriers vêtus de rouge, et si on en croit la tradition, les pantalons garance et les retroussis écarlates de nos soldats, en 1830, justifièrent cette prédiction. Tous les historiens du temps s’accordent à exalter le courage de ces chevaliers, dont le plus grand nombre appartenait à la langue de France. Ce sont eux encore auxquels l’empereur confia le périlleux honneur de former l’arrière-garde et de couvrir la retraite. Pendant quatre jours, en effet, ils réussirent à contenir la poursuite, et empêchèrent le massacre des traînards.

La blessure reçue par Yillegagnon le priva de l’honneur de prendre part à ces quatre jours de combats acharnés : on avait dû l’emporter du champ de bataille et l’embarquer tout de suite. Il fut assez heureux pour échapper à l’effroyable tempête qui engloutit la plupart des survivants de ce désastre, mais sa blessure se rouvrit pendant la traversée, et il fut forcé de s’arrêter à Rome pour y achever sa guérison. C’est dans cette ville qu’il profita de ses loisirs forcés pour composer en latin la relation de l’expédition d’Alger, qui est restée le plus précieux des documents qu’on puisse citer sur la désastreuse entreprise de Charles- Quint.

Est-ce à la profonde impression produite sur l’esprit des Algériens par la valeur des Français, est-ce à la bonne réputation dont jouissaient nos souverains daqs

tout le monde oriental, est-ce à d’autres motifs restés inconnus? toujours est-il que, dès le milieu du seizième siècle, l’Algérie faillit devenir colonie française.

Les Algériens avaient été fort menacés par les Turcs après la bataille de Lépante. Ils pensèrent à se donner à la France et écrivirent dans ce sens à Charles IX. On doit regretter de ne plus avoir l’acte authentique par lequel le pays s’offrait de lui-même à la domination française. Ce serait un titre séculaire et un précédent historique; mais on a conservé une lettre de Charles IX à l’évêque d’Acqs, son ambassadeur à Constantinople, en date du 11 mai 1572, laissant entrevoir que cette décision fut provoquée par un mouvement de la population indigène, disposée à secouer le joug des Turcs.

Ce document est peu connu ; nous le citerons à cause de son importance et de sa rareté :

« Mr d’Acqs, c’est pour vous avertir comme ayant ceulx d’Alger deslibéré d’envoyer par devers moy me prier les prendre et recevoir en protection et les deffendre de toute oppression, mesmement des entreprinses que les Espaignolz veulent faire sur eulx et leur pays, ie me suis résolu y entendre, m’ayant semblé ne debvoir négliger ceste occasion, quand ce ne seroit que pour empescher lesdits Espaignolz s’en faire maistres, comme ils feroient facilement, estans les villes et places despourveues de vivres et hors de moyen d’en recouvrer à cause de la grande inimitié des janissaires et Maures , et très mal garnies de munitions de guerre pour se pouvoir deffendre de cest orage, s’ilz ne sont assistez par moy... Au moyen de quoy, ie suis résolu embrasser ceulx dudict Alger et les recevoir en ma protection, estant asseuré que ce sera chose aussy agréable au Grand Seigneur, comme il m’en aura très grande obligation; et qu’en ceste considération, il sera très aise que mon

frère le duc d’Anjou en soit et demeure roy, en lui payant le tribut accoustumé, et duquel il demeurera content. Ce que ie vous prie moyenner et lui proposer dextrement... Et si mon entreprinse réussit ainsi que i’espere qu’elle fera si ceulx dudict pays continuent en ceste opinion qu’ilz m’ont mandée, estant asseuré que ledit Grand Seigneur sera beaucoup plus ayse que ledit pays soit entre les mains de mondit frère, luy en faisant telle reconnoissance, que s’il estoit occupé par lesdits Espaignolz, lesquels sans difficulté s’en saisiront si je n’y metz pas la main. »

Notre ambassadeur à Constantinople était un homme froid et avisé qui se rendit compte de tous les dangers de cette politique d’aventure, et supplia son maître de ne rien entreprendre contre Alger avant d’avoir obtenu l’assentiment du sultan.

Sa lettre est fort curieuse (31 juillet 1572); en voici quelques extraits : « le ne voy pas qu’il y ait de quoy rire avecques eulx, et ne me puys persuader qu’ilz sceussent trouver ce desseing la bas, puisqu’il est question de s’en emparer et de le tenir avant d’en avoir prins adviz de celluy à qui le fonds appartient... le ne me sens pas assez hardy pour leur faire avaller cette tiriaque sans leur desguiser les ingrediens , dont il ne faut doubter que ie n’en souffre par dessus la mesure de mes forces et de ma patience... S’il eust plu à Y. M. m’advertir de ceste entreprinse de bonne heure, i’eusse mis peine de faire que vous y eussiez esté recherché, sans monstrer que vous en feissiez desseing de vous en saisir et le forcer; mais à ceste heure que vous commencez par l’execution, il est bien malaisé que ie m’y sceusse conduire si dextrement que ie n’y demeure encloué. Dieu me soit en aide par sa bonté. »

Notre représentant avait grand’peur de voir l’alliance turco-française rompue par cette équipée ; au moins essaya-

t-il d’en tirer tout le parti possible, et, comme il considérait déjà l’occupation comme un fait accompli, il écrivit, par le même courrier, au duc d’Anjou pour lui donner quelques conseils dictés par sa connaissance des affaires orientales :

« Surtout ie vous supplie très humblement vous garder de la perfidie des Maures, et commander qu’il ne soit faict

Fig. 10. — Le duc d’Anjou (Henri III), auquel il fut offert d’être roi d’Alger.

aucun desplaisir aux Turcs ny en leurs mosquées et religion, ny en leurs personnes et biens ; monstrant que tout ce qui se fait de vostre part ne tient qu’au bien et profict du Grand Seigneur, protestant de luy rendre son pays apres que la guerre qu’il a contre le roy d Espagne sera finie... Ce langage se doit tenir aux Turcs qui sont par delà, et mesme au vice-roy qui y est a présent, afin qu’il n’ayt

occasion d’en faire de grandes exclamations par deçà, qui toutes tomberoient sur moi. »

Malgré ses défiances et ses craintes, justifiées d’ailleurs par les procédés des Turcs à l’égard des diplomates dont ils croyaient avoir à se plaindre, l’évêque d’Acqs s’acquitta de sa délicate mission. Il annonça au sultan que le duc d’Anjou désirait vivement s’établir à Alger, mais il eut soin de présenter cette occupation comme projetée et nullement comme accomplie. Il ne reçut qu’une réponse dilatoire : ce le pense bien, » écrit-il, c< qu’ils n’ont garde de mordre en ceste grappe, combien que de ce costé la ne soit iamais venu par deçà un seul escu en trésor de ce prince, et que le vice-roy qui est ordinairement commis en la garde du pays face entièrement son proffit de tout le revenu d’iceluy : qui me faict croire que ce n’est pas grand chose, et que la domination des Maures et des deserts de Libye est aussi differente des belles et fertiles plaines de Flandres comme les pays esbignez l’un de l’autre. Par ainsy, il est a craindre que ceux qui tournent les desseings de mondit seigneur de ce costé la ne lui fassent prendre la paille pour le grain. »

Quelques jours plus tard, le 20 août 1571, l’évêque était admis à une seconde audience du sultan, mais n’obtenait que de vagues promesses. Il s’empressait de les transmettre à Charles IX, et faisait en même temps parvenir au duc d’Anjou l’expression de son dévouement. Il finissait sa lettre en lui proposant de travailler à le faire élire roi de Pologne. « le pense, » écrivait-il, « que ceste entreprise se trouveroit sans comparaison plus seure, et plus grande et plus riche que celle d’Alger, où il n’y a que des mutins et mal contans, suiets a révoltés ordinaires. »

Il est probable que Charles IX, en songeant à établir son frère à Alger, cherchait surtout à se débarrasser de lui. L’offre inattendue du trône de Pologne fut bien accueillie par les deux princes. On sait que le duc d’Anjou fut en

effet élu roi de Pologne avant de devenir notre Henri III. L’occupation d’Alger fut donc abandonnée. L’évêque d’Acqs en fut enchanté, non seulement parce qu’il redoutait pour lui les effets de la colère turque, mais aussi parce ques sincèrement, il ne croyait pas à l’utilité pour la France de s’établir sur une côte inhospitalière et dans un pays mal connu.

Si pourtant Alger nous eût appartenu dès le seizième

Fig. 11. — Combat de galères au xvii0 siècle.

siècle, il se peut que notre histoire nationale eût été singulièrement modifiée. Au lieu de tourner notre activité

vers le continent, où nous n’avons récolté que des déceptions, nous serions devenus un peuple de marins et de colons. L’Afrique du nord serait sans doute française à l’heure actuelle, et la grande œuvre de civilisation que nous poursuivons en ce moment aurait été avancée de trois siècles. Charles IX n’avait donc pas été mal inspiré en songeant à s’établir à Alger, et il est à regretter que les prudents conseils de notre ambassadeur à Constantinople aient été suivis trop à la lettre.

Les Algériens nous surent très mauvais gré d’avoit ainsi été dédaignés. Malgré les traités et les ordres impératifs du sultan, ils maltraitèrent à diverses reprises nos négociants, coururent sus à nos navires dans la Méditerranée, et remplirent leurs bagnes d’esclaves français. Notre consul, Boineau, protesta ; mais il fut jeté en prison (1584), et la France, alors déchirée par la guerre civile, ne sut ou ne put tirer vengeance de cet outrage.

Un nouveau consul, de Yias, fut plus heureux. Les déprédations des Algériens continuaient : ils prétendaient qu’en couvrant de notre pavillon certains navires étrangers nous les frustrions de leur bien, et, sous ce prétexte, ils pillaient tous les navires qu’ils rencontraient, même ceux qui étaient notoirement français. Le consul se plaignit de cette infraction aux traités. Henri IY, qui régnait alors, ordonna à ses galères d’user de représailles envers la marine algérienne pendant que son ambassadeur demanderait à Constantinople la répression immédiate de ces hostilités. Le sultan reconnut la justesse de ces réclamations, et ordonna la restitution des navires capturés et le paiement d’une forte indemnité. Héder-Pacha, qui gouvernait alors Alger, voulut continuer ses courses contre les navires français, mais le lacet fit justice de sa désobéissance, et il fut étranglé en 1604. En même temps un haut fonctionnaire de la Porte se rendait à Alger pour ordonner la reconstruction du Bastion de France et la restitution de tous les esclaves français. Il annonçait ainsi que, dorénavant, le roi de France était autorisé à se faire justice luimême en cas de nouvelles contraventions de la part des corsaires algériens.

C’était un vrai triomphe pour la France, mais il ne fut pas de longue durée.

Les Algériens étaient alors fort redoutables. Depuis qu’un corsaire flamand, Simon Danser, leur avait appris à substituer à leurs galères des vaisseaux pontés et à voile,

leur marine était devenue formidable. Ils s’intitulaient fièrement les « rois de la mer », et s’indignaient de voir le drapeau français couvrir des navires qu’ils considéraient comme leur proie. Aussi, à maintes reprises, se jetèrent-ils

Fig. 12. — Saint Vincent de Paul (d’après Edelinck).

sur nos vaisseaux, qu’ils capturaieut malgré les traités, et dont ils enfermaient les équipages dans leurs bagnes. Ce fut en 1605 que saint Vincent de Paul, allant de Marseille à Narbonne, fut pris par des corsaires qui guettaient les barques revenant de la foire de Beaucaire. Que si nos

négociants usaient de représailles, comme le firent les Marseillais, ils s’en prenaient à nos consuls, et ne leur rendaient la liberté qu’après leur avoir imposé une forte rançon.

Il fallait à tout prix sortir de cet état, qui n’était ni celui de paix ni celui de guerre. Une démonstration énergique était, en quelque sorte, imposée à la France; mais nous n’avions alors ni marine ni amiral , et nous nous débattions péniblement contre les difficultés intérieures. Ainsi s’explique la longanimité de nos souverains à l’égard de ces pirates.

En 1616, il y eut une première négociation, qui n’aboutit qu’à un échange de prisonniers. En 1618, nouvelle négociation, conduite par le baron d’Allemagne, mais' elle fut interrompue par des massacres réciproques. Les Algériens jettent à la mer un équipage marseillais, et ceuxci se vengent en massacrant un envoyé d’Alger qui se trouvait dans leur ville, ainsi que quarante Turcs de sa suite. En 1626, troisième tentative : le capitaine Sanson Xapollon, chargé de la négociation, se rend à Alger où on lui fait de belles promesses, à condition qu’il rendra les esclaves algériens qui ramaient sur nos galères. Xapollon réussit à les racheter, revient à Alger en 1628, et signe enfin un traité définitif le 19 septembre de la même année.

Le Bastion de France devait être rebâti et la pêche du corail reprendre son cours. En retour, la France s’engageait à payer 26,000 doubles, 16,000 pour la milice et 10,000 pour le trésor de la Kasbah. Le traité portait , en outre, que les navires de la compagnie pouvaient naviguer librement le long des côtes d’Afrique qui dépendaient de la régence, et que, loin d’être jamais inquiétés par les corsaires algériens, ils seraient reçus dans les ports en cas de mauvais temps et traités en alliés.

Ce traité ne fut jamais exécuté. Les « rois de la mer j>

ne voulaient plus reconnaître ni amis ni ennemis : la mer était leur domaine , et ce n’était pas à la Méditerranée qu’ils bornaient leurs déprédations, ils commençaient à s’aventurer dans l’Océan. On a calculé que de 1G18 à 1634 ils avaient pris 80 navires français , dont 52 appartenant aux:

ports de l’Océan ; leur valeur totale s’élevait à 4,752,600 livres tournois, et ils étaient montés par 1,331 matelots? qui rejoignirent dans les bagnes d’Alger les 2,000 captifs français qui y étaient déjà renfermés. Il est vrai que les vaisseaux français, quand ils étaient en force, usaient de représailles, et que les Marseillais surtout se signalaient par leur impitoyable rigueur ; mais toute sécurité avait disparu.

En 1629 et 1633 , Leroux d’Infreville et Henri de Seguiran, chargés par le cardinal de Richelieu d’inspecter les côtes de l’Océan et de la Méditerranée , lui adressèrent des rapports qui constatent cette décadence et cette faiblesse. Les descentes des pirates algériens en Provence étaient si nombreuses, que les habitants de la côte avaient imaginé des signaux de jour et de nuit pour se prévenir mutuellement de leurs attaques et tâcher de s’en garantir ; la terreur inspirée par les pirates était si générale, que chaque maison était transformée en une sorte de forteresse. D’ailleurs les pirateries étaient encouragées par un odieux trafic. Des chrétiens résidant à Alger y achetaient à vil prix les marchandises volées par les pirates, puis, les expédiant de nouveau en Europe, les y vendaient au-dessous de leur valeur, gagnant encore à ce honteux négoce. Richelieu résolut de mettre un terme à ces brigandages ; mais, obligé de faire face à d’immenses embarras à l’intérieur et à l’extérieur, il ne put donner aux mesures qu’il prit toute l’étendue nécessaire. Cependant il garnit de galères les côtes de la Méditerranée et entama des négociations avec les chevaliers de Malte pour faire de leur île une possession française.

En 1636, l’occasion lui parut favorable pour contraindre les Algériens à modifier des conventions « qui ne paraissaient plus dignes du roi de France ». L’archevêque de Bordeaux, Henri de Sourdis, chef des conseils du roi en l’armée navale, venait de passer de l’Océan dans la Méditerranée avec des forces imposantes. Il devait, après avoir repris aux Espagnols les îles d’Hyères et de Lérins, « ranger la côte de Barbarie, depuis Tunis jusqu’à Alger, et demander à ceux desdites villes les esclaves français qu’ils détiennent au préjudice des traités de paix qu’ils ont faits avec le roi, en offrant de rendre les Turcs qui sont à Marseille , en faute de quoi la guerre leur sera déclarée, tous les hommes et vaisseaux desdites villes pris ou brûlés ; même on s’efforcera de brûler ceux qui sont

dans le port d’Alger, sans néanmoins s’engager trop ». La nécessité de tenir la mer contre les Espagnols empêcha Sourdis cc d’aller à Alger, comme il l’écrivait lui-même, pour leur faire connaître le pavillon de France par la bouche de ses canons ». Mais il détacha une escadre com-

Fig. 14. — Galériens. (Même source que la gravure précédente.)

mandée par le capitaine Simon le Page, commandant du Bastion de France, chargé de négocier la paix, et par l’amiral de- Mantis, ou Mantin.

On voulait procéder d’abord pacifiquement.

Cependant, par une contradiction fâcheuse, au moment où les bâtiments français se présentaient sous pavillon parlementaire, quelques navires algériens furent capturés.

Cette maladresse faillit coûter la vie à notre consul Pion, et à l’agent de la compagnie du Bastion à Alger, Mussey- Saul , qu’on voulait brûler vif. Mantin et le Page s’étant retirés sans avoir cherché à employer la force , les Algériens n’en devinrent que plus hardis et plus insolents. Ils firent marcher des troupes contre le Bastion, qui fut détruit une seconde fois ; 317 Français qui s’y trouvaient furent réduits en servitude ; seul, le gouverneur parvint à gagner Tabarka.

Bichelieu ne pouvait laisser impunis de tels actes. En 1640, une nouvelle escadre, commandée par de Montigny, fut envoyée contre Alger. Du Coquiel, gentilhomme ordinaire de la suite du roi, était chargé de la partie diplomatique. Il réussit, le 7 juillet, à signer un traité, peu glorieux, en vertu duquel le Bastion de France était, il est vrai, relevé ; mais les esclaves français ne recouvraient qu’en partie la liberté, et les Algériens conservaient le droit de visite sur nos bâtiments, sous prétexte de s’assurer de leur nationalité. Richelieu fut tenté de désavouer du Coquiel ; mais comme ce dernier s’était empressé de relever le Bastion de France, le cardinal craignit de compromettre ce naissant établissement. Il aurait certes mieux fait de céder au premier mouvement et de rompre avec les Algériens, car ce traité, malgré ses stipulations onéreuses, ne fut jamais exécuté.

Les actes de piraterie continuèrent ; nos pêcheries de corail furent bouleversées et nos agents massacrés. Les bagnes d’Alger furent, comme par le passé, remplis d’esclaves français, dont les gémissements excitèrent une telle émotion, que les pères de la Trinité furent obligés de faire, dans tout le pays, des quêtes pour les racheter. Un pasteur protestant de la Rochelle, Maistrezat, adressa aussi de fréquents appels à la charité pour retirer des bagnes ceux de ses coreligionnaires qui étaient abandonnés par les pères de la Mission. On n’a, pour se rendre compte des humiliations quotidiennes, des vexations et des outrages

subis par la France, qu’à parcourir la très intéressante Histoire de Barbarie, publiée en 1649 par le P. Dan. Certes mieux aurait valu une répression énergique, car les Algériens, enhardis par l’impunité, s’habituèrent à ne plus voir dans les Français des alliés, mais une sorte de bétail humain qu’il était facile d’acquérir et dont on était assuré de se défaire à bon compte.

Cette situation déplorable devait se prolonger jusqu’au règne de Louis XIY. Les Algériens ne respectaient plus aucun pavillon et croisaient sur toutes nos côtes. En vain le commandeur Paul, les chevaliers d’Hocquincourt et de Tourville, envoyés à leur poursuite, réussirent à les ramener à Alger : ils n’osaient pas attaquer la ville, et à peine avaient-ils pris le large que les pirates recommençaient à écumer la mer.

En 1662, le roi se décida à frapper un coup décisif. Il voulait tout d’abord fonder un établissement en Afrique. « Ce que je désirerois le plus, » écrivait-il, le 19 mars 1662, au duc de Beaufort, « ce seroit que vous pussiez prendre quelque poste fixe en Afrique, soit qu’il fût fortifié, soit qu’il fût dans une assiette à le pouvoir être facilement. »

Beaufort n’avait pas réussi du premier coup, mais en 1663 il refoulait la flotte algérienne dans ses ports. L’année suivante, il débarquait avec 6,000 hommes d’infanterie à Gigeri, près d’Alger, et s’emparait de la ville (23 juillet). Aussitôt le roi, pour assurer les conséquences de cette victoire, commandait des travaux de fortification. Déjà même il demandait qu’on étudiât les moyens d’apprivoiser les Maures et de leur faire accepter l’occupation française comme une protection. Mais pendant une absence de Beaufort, qui était parti pour continuer la chasse aux corsaires, les indigènes s’enhardirent à attaquer leurs vainqueurs ; ils s’approchèrent du camp mal défendu, et prirent rapidement de tels avantages qu’un assaut irrésistible semblait imminent.

Les Français se troublèrent. Gadagne, qui les commandait, eut beau leur promettre des renforts, déjà partis de France : les officiers eux-mêmes, entraînés par les soldats, imposèrent au général l’évacuation. On se rembarqua en désordre dans la nuit du 29 au 30 octobre, laissant aux Algériens presque tout le matériel et le canon. Pour comble de malheur, un des vaisseaux qui ramenaient les fugitifs, la Lune, périt en vue de la Provence, corps et troupes, avec environ 1,200 hommes.

A cette nouvelle, Louis XIV défend à Beaufort de rentrer à Toulon ; il lui envoie un supplément de vaisseaux et de vivres pour tenir la mer, et lui ordonne d’agir de telle sorte ce que les Algériens ne se vantent plus de l’échec de Gigeri ».

Beaufort, en effet, parcourt en vainqueur la Méditerranée pendant toute l’année 1665. En juin, il s’empare de trois vaisseaux algériens en vue de la Goulette et brûle le reste de l’escadre ; en août, il s’empare de nouveaux vaisseaux sous les forteresses de Cherchell. Le chef de l’Odjeac se nommait alors Ali, homme d’esprit et de mérite. 11 comprit le danger auquel il s’exposait en bravant la colère de la France, se hâta de conclure un traité de paix (17 mai 1666), et le fit observer avec la plus grande exactitude, mais il fut assassiné. Sous ses successeurs, tous ennemis déclarés de la France, les déprédations continuèrent.

Ce fut alors que s’illustra Porcon de la Barbinais. C’était un officier malouin, prisonnier des Algériens, et qui fut envoyé par le dey à Louis XIV pour lui proposer des conditions de paix. Il avait promis de revenir, si son ambassade ne réussissait pas, et il savait à l’avance que ces conditions étaient inacceptables. Il va à Saint-Malo, met ordre à ses affaires, puis revient à Alger. Le dey fit trancher la tête à ce nouveau Régulus.

Louis XIV, alors occupé par les grandes guerres de dé-

volution et de Hollande, méprisa longtemps ces attaques, qui ne laissaient pas d'être gênantes, et ces insultes, qu’il affectait de ne pas connaître. Le danger existait pourtant,

Fig. 15. — Cavalier maure. (Eau-forte du xvn" siècle).

et c’est une vraie page d’histoire que ce fragment de l’oraison funèbre du duc de Beaufort, parMascaron : « Quand je me souviens qu’il n’arrivoit point de vaisseau dans nos ports qui ne nous apprît la perte de vingt autres ; quand je songe qu’il n’y a voit personne qui ne pleurât ou un

parent massacré, un ami esclave, ou une famille ruinée ; quand je me rappelle l’insolente hardiesse avec laquelle ils faisoient des descentes presque à la portée de notre canon, où ils enlevoient tout ce que le hasard leur faisoit rencontrer de personnes et de butin ; que les promenades même sur mer n’étoient pas sûres; qu’on craignoit toujours que, de derrière les rochers, il n’en sortît quelque pirate ; quand je me représente les cachots d’Alger ou de Tunis remplis d’esclaves chrétiens... mon imagination me rend ces temps malheureux si présents, que je ne puis m’empêcher de m’écrier : Usque quo, Domine, improperabil inimicus ? »

N’était-ce pas en 1678 que Regnard était enlevé par les pirates entre Civita-Vecchia et Toulon? Sans doute il n’a pas mis ses aventures à la scène, mais il les a racontées, avec quelques embellissements, dans son aimable nouvelle intitulée la Provençale.

Aussi bien le dey ne se contenta bientôt plus de ces insultes répétées. En 1682, Baba-Hassan prenait contre la France une attitude décidément hostile. On raconte même qu’il fit venir notre consul, et, lui montrant la flotte prête à appareiller : « La paix avec ton pays est rompue, » lui dit-il. « Malheur à ton maître! dans quelques jours, ces vaisseaux auront anéanti sa marine et son commerce. »

Cette insolente provocation détermina l’envoi d’une grande expédition, dont le commandement fut confié au vieux du Quesne. Elle se composait de 11 vaisseaux de guerre, de 15 galères, de 2 brûlots, de quelques tartanes et de 5 galiotes à bombes. C’est pour la première fois que paraissait ce nouvel engin de destruction, inventé par Renau d’Éliçagaray. Ces galiotes étaient des bâtiments de la force des vaisseaux de 50 canons, mais elles avaient un fond plat et étaient renforcées de puissants madriers pour résister au recul du mortier. Elles portaient chacune 2 mortiers placés en avant du grand mât sur une plate-forme de

bois, supportée par des couches de madriers et de câbles, et 8 canons à l’arrière.

La flotte parut devant Alger à la fin d’août 1682. Les

Fig. 16. — Abraham du Quesne.

vaisseaux, empêchés par la grosse mer, ne firent d’abord que peu de mal à la ville, et même une des galiotes à bombes laissa tomber son projectile à bord. Du Quesne, hardiment, ordonna aux vaisseaux de se rapprocher des forts, et le feu, mieux dirigé, recommença avec plus de justesse

et de vivacité. Le 4 septembre, après une nuit de bombardement, dont il avait été facile de suivre les dégâts- dans la ville et dans le port, les Algériens députèrent à du Quesne un vicaire apostolique, le P. le Yacher, qui remplissait alors les fonctions de consul de France ; l’amiral refusa de le recevoir et fit continuer le bombardement. Le 5, des envoyés du dey se présentèrent, mais ils ne voulurent pas livrer les esclaves français qui remplissaient les bagnes, et du Quesne, inflexible, ordonna de ne pas interrompre le feu. Son obstination allait avoir raison de la résistance algérienne, lorsque le mauvais temps se déclara. L’amiral, qui redoutait les tempêtes de l’équinoxe et avait d’ailleurs rempli sa mission, puisque la ville était à moitié détruite, rentra à Toulon.

Ce n’était qu’un demi-succès. Bossuet, dans son oraison funèbre de Marie-Thérèse, célèbre pourtant cette revanche passagère dans le style des prophètes. L’effet de ce coup foudroyant dura peu. Quelques semaines après le départ de du Quesne, les Algériens, qui se vantaient d’être assez riches pour rebâtir une vilie nouvelle, avaient déjà repris la mer et recommencé leurs incursions.

Louis XIY, irrité de leur audace, chargea du Quesne de conduire contre eux une nouvelle escadre et d’achever cette fois l’œuvre de destruction. Le 26 juin 1683, les galiotes s’embossaient devant la ville et ouvraient le feu. Les effets en furent si destructeurs, que les Algériens épouvantés envoyèrent à l’amiral le P. le Vacher, accompagné d’un Turc et d’un interprète. L’amiral, avant d’entamer aucune négociation, exigea la libération de tous les esclaves français, et demanda comme otages l’amiral Mezzomorto et le capitaine Ali. Ces conditions furent acceptées, et les négociations commencèrent. Le point en litige était le payement d’une forte indemnité de guerre. Mezzomorto engagea du Quesne à le laisser aller à terre, et lui promit qu’en une heure il en ferait plus que le dey en quinze

jouis. L amiral le crut et le rendit à la liberté : à peine Mezzomorto avait-il débarqué qu’il faisait assassiner le dey, prenait sa place, arborait le drapeau rouge sur tous les foits et annonçait a l’amiral que, s’il continuait à lancer des bombes, il ferait mettre des chrétiens à la bouche des canons.

Du Quesne prit cette mesure pour une fanfaronnade et ordonna aux galiotes de recommencer leur œuvre de destruction; mais les Algériens exaspérés, et, paraît-il, excités par un négociant anglais, enfoncent alors les portes du consulat de France, le pillent, s’emparent du P. le Vacher, le portent sur une chaise, car il était perclus de tous les membres , 1 attachent à la bouche d’un canon et y mettent le feu. Vingt-deux autres chrétiens périrent de la même façon. L’un d’entre eux se nommait Choiseul. Il était déjà attaché à la bouche du canon, quand il fut reconnu par un capitaine algérien qui jadis avait été son prisonnier et avait été fort bien traité par lui. Le capitaine se jette à son cou et demande sa grâce, attestant qu’il va mourir avec mi, si on ne le détache pas. Les Algériens ne l’écoutent meme pas, et le même coup de canon fait deux victimes au lieu d’une seule.

Une centaine de maisons avaient été détruites, quelques mosquées renversées, trois gros corsaires coulés dans le port, plusieurs centaines d Algériens tués. Personne encore ne songeait à se rendre, et la provision de bombes s’épuisait. Du Quesne envoya demander au dey s’il voulait traiter. Mezzomorto refusa, et la flotte française, qui n avait plus de munitions , fut obligée de rentrer à Toulon (25 octobre), ramenant, pour tout trophée, un grand nombre de captifs libérés.

L annee suivante, 1 amiral de Tourville se présenta encore devant Alger à la tête d’une nombreuse escadre, et annonça qu’il allait recommencer à bombarder la ville' si on n’acceptait pas la proposition du roi de France. Les

Algériens, malgré leur jactance, commençaient à comprendre que la France finirait par les vaincre, èt ils craignaient de sanglantes représailles. De plus , le dey Mezzomorto était en butte à diverses conspirations, et désirait, pour se maintenir au pouvoir, n’avoir pas à redouter une attaque étrangère. Cette fois, les négociations ne traînèrent pas en longueur, et, le 25 avril 1684, un nouveau traité était signé. Il portait en substance que les relations inter nationales se feraient librement et sans obstacle , que tous les eslaves français seraient rendus, que les navires français et algériens se respecteraient et s’entr’aideraient mutuellement, etc. En résumé, la France reprenait à Alger son ancienne prépondérance, au grand désespoir des Anglais, des Hollandais et même des Espagnols, qui avaient mis en jeu toutes sortes d’intrigues pour entraver les négociations.

Cette fois encore, la paix ne fut pas observée. Dès 1685, nos navires de commerce étaient de nouveau insultés et pillés. Les expéditions des pirates devinrent même si fréquentes, et les pertes qu’ils firent subir à notre commerce furent si considérables , que le ministre de la marine, en 1686, ordonna une chasse à outrance contre les navires algériens et promit une prime considérable pour chaque capture. Le dey riposta en jetant au bagne notre consul Piolle et en augmentant les fortifications d’Alger.

Le 29 juin 1688, l’amiral d’Estrées paraissait en rade d’Alger, et annonçait qu’il allait bombarder la ville et userait de représailles si les Algériens lançaient encore des chrétiens en guise de boulets. Pendant quinze jours, le feu des galiotes ne discontinua pas et fit des ravages affreux. Mais les assiégés résistèrent avec une énergie qu’on ne saurait s’empêcher d’admirer s’ils ne l’avaient souillée par d’odieux actes de cruauté. Ils attachèrent à la bouche de leurs canons un missionnaire, le P. Montmasson, le consul Piolle, et trente-huit autres Français. D’Estrées

riposta en ordonnant le massacre de dix-sept prisonniers turcs , dont les cadavres furent placés sur un radeau qu’on poussa dans le port. Il fut néanmoins obligé de rentrer à Toulon avec son escadre. Cette fois encore, la France n’avait réussi qu’à entasser des ruines.

De part et d’autre, on commençait à se lasser de cette guerre sans pitié et sans résultat. Les Algériens n’osaient plus sortir de leurs ports, mais le commerce français ne recouvrait pas sa sécurité. Mezzomorto, le héros de la résistance nationale, entama des négociations, que le gouvernement français continua avec plaisir. Le 26 juillet 1690, l’ambassadeur Mohammed-el-Emin-Cogea était reçu en audience solennelle et adressait à Louis XIV un discours emphatique, où, tout en le comparant à Alexandre et à Salomon , il le priait de reprendre avec les anciens alliés de la France les bonnes relations d’autrefois. Louis XIV répondit avec hauteur qu’il agréait les excuses des Algériens et oublierait volontiers ses griefs, à condition que le nouveau traité fût non pas un armistice , mais une paix définitive. Le traité fut, en effet, signé; il confirmait purement et simplement les stipulations déjà tant de fois promises et si souvent violées.

Pendant le dix-huitième siècle, aucun fait saillant ne mérite d’être signalé dans l’histoire de nos relations avec la régence. C’est toujours la même répétition de conventions, de traités, de renouvellements , de menaces et de déprédations. Il serait peu intéressant d’en suivre la fastidieuse énumération dans un aussi rapide résumé. Qu’il nous suffise de rappeler le traité conclu, le 16 janvier 1764, par le chevalier de Fabry , commandant l’escadre mouillée à Alger, avec le dey Ali-Aga. Tous les griefs passés devaient être oubliés. S’il survenait une rupture, tous les résidents français avaient trois mois pour mettre en ordre leurs affaires. Dans le cas de collision entre deux bâtiments , les coupables seraient punis, soit par le dey, soit par notre con-

sul, suivant leur nationalité, et, dans tous les cas, il ne serait fait aucun mal aux Français résidant dans les villes de la régence. Ces conventions n’avaient pas grande valeur ; elles servaient néanmoins d’expédients temporaires pour amortir les pirateries.

Fig. 18. — Les envoyés du dey devant Louis XIV. (Gravure du temps.)

Les pirateries continuèrent donc , malgré les progrès de la civilisation, pendant tout le dix-huitième siècle, moins violentes peut-être que jadis, mais tout aussi persistantes. On se souvient que Molière, quand il s’égare dans le champ de la fantaisie, met en scène des esclaves enlevés par des Turcs. Le Géronte des Fourberies de Scapin ne trouvait pas invraisemblable le voyage de son fils dans la fameuse

galère. Au dix-huitième siècle, le nom et la pensée des pirates algériens étaient encore familiers aux imaginations populaires, car des milliers de prisonniers continuaient à vivre et à souffrir dans les bagnes, sous le regard de consuls impuissants ou de religieux trop pauvres pour soulager toutes les misères.

En 1720, le P. Gomelin écrivait son Voyage pour la rédemption des captifs, où il racontait les touchantes aventures de MUe de Bourk, une enfant de neuf ans, prise sur mer en allant de Cette en Espagne, et le danger couru par une jeune Espagnole, Anne-Marie Fernandez. Il mentionnait également les marins, les soldats et les chevaliers de Malte victimes de la piraterie barbaresque. Ne trouvet-on pas, dans la liste des captifs qu’il racheta, jusqu’à un pêcheur des côtes de Terre-Neuve!

En 1732, un Suisse au service de la France, le chevalier d’Arreger, était pris sur un navire français et réduit en esclavage. Sa captivité dura cinq ans. Il fut d’abord assez doucement traité, puis soumis aux travaux les plus rudes. Il a raconté ses infortunes dans un touchant récit, véritable page d’histoire , dont nous donnerons quelques extraits :

« On nous occupa à traîner une grande charrette chargée de gros quartiers de pierre , à laquelle une douzaine de chrétiens, enchaînés comme nous deux à deux et placés devant nous, étaient aussi attelés; j’y trouvai bonne compagnie, si l’on peut appeler de ce nom ceux avec qui on est en esclavage. Il y avait quantité d’officiers et de soldats espagnols et irlandais, dont plusieurs étaient de familles distinguées. Jeunes et vieux, nous eûmes bientôt fait connaissance, et nous nous consolions mutuellement. J’étais d’abord assez charmé de pouvoir sortir de ma prison, où depuis six mois je n’avais vu le ciel que par une petite ouverture; mais je ne pouvais m’accoutumer au métier qu’on me forçait de faire... On nous occupait à charger le sel que les vaisseaux anglais et français apportaient, à

décharger le blé des vaisseaux algériens , à tirer de la mer le sable nécessaire pour lester les vaisseaux lorsqu’ils devaient aller en course, à transporter dans les magasins le plomb et le fer que les Suédois et les Hollandais apportaient aux Algériens pour faire la guerre aux chrétiens. Enfin, on nous occupait à toute espèce de travaux, sans considérer que nous n’étions point faits à cela , et qu’enchaînés deux à deux nous ne pouvions travailler qu’avec beaucoup de peine...

cc Notre travail devenait encore plus pénible par l’ardeur du soleil de l’Afrique à laquelle nous étions exposés toute la journée, sans pouvoir nous bouger de la place où l’on nous mettait. Nous ne pouvions la quitter qu’à midi, pour prendre, chacun suivant ses moyens, quelque nourriture ; encore n’osait-on pas se nourrir convenablement, dans la crainte de passer pour riche , et de rendre , par cette opinion qu’on aurait de nous, notre rachat plus difficile.

« Nous étions si serrés dans notre prison, que les uns avaient été contraints de suspendre aux planchers des espèces de bois de lit , à la matelote , et les autres de placer leurs lits au-dessus des lits des premiers. Chacun attachait sa chaîne à son lit , en lui donnant autant de largeur qu’il fallait pour pouvoir se retourner... Nos peines ne finissaient pas avec le jour; c’était pendant la nuit que les chrétiens se tourmentaient les uns les autres. Nous trouvant ainsi pêle-mêle, il fallait soutenir l’indépendance d’un chacun. J’étais ordinairement couché à huit heures, et, quand j’étais une fois endormi, toutes ces querelles, tous ces tintamarres ne m’éveillaient guère; les fatigues que j’avais supportées le jour et la tristesse que m’inspirait ma situation me procuraient les plus belles nuits que j’aie jamais eues de ma vie. »

Ce simple fragment des mémoires d’un soldat ne justifie-t-il pas, si elle avait besoin de l’être, la punition de

tant d’outrages accumulés depuis trois siècles, et n’est-il pas vrai qu’en interdisant à tout jamais le retour de semblables scènes la France a bien servi la cause de la civilisation et de l’humanité ?

La révolution de 1789 n’apporta aucun changement dans les relations de la France et de l’Algérie.

Les traités de paix et d’amitié furent renouvelés en 1791 et en 1793 ; mais, lors de l’expédition d’Égypte, le sultan ayant fait appel à tous les musulmans au nom de l’islam menacé, les corsaires algériens se jetèrent sur nos vaisseaux et ruinèrent notre commerce dans la Méditerranée. Une fois encore, notre malheureux établissement de la Calle fut renversé de fond en comble, nos nationaux et notre consul jetés dans les bagnes. Lorsque la Turquie, en 1800, signa la paix avec la France, elle força les corsaires à cesser leurs incursions. Le 30 septembre, un nouveau traité fut signé avec les Algériens ; il confirmait les précédents, c’est-à-dire nous restituait les concessions d’Afrique, ainsi que les effets et les marchandises saisis. Le chargé d’affaires de la république française, Dubois- Tain ville, le renouvela même avec plus de développements le 17 décembre 1801 , mais il ne fut pas mieux observé que les précédents.

Les pirateries se renouvelèrent et devinrent même si fréquentes, que le premier consul Bonaparte se crut obligé d’adresser une lettre menaçante au dey Moustafa (1803) :

« Je vous écris cette lettre directement, parce que je sais qu’il y a de vos ministres qui vous trompent, qui vous portent à vous conduire d’une manière qui pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette lettre vous sera remise en mains propres par un adjudant de mon palais. Elle a pour but de vous demander réparation prompte, et telle que j’ai droit de l’attendre des sentiments que vous avez toujours montrés pour moi... »

Suivait l’énumération des griefs. « Je vous prie de vous

méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France, vous ne pouvez en avoir de plus grands; et si je désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence qui vient d’être rétablie et qui seule peut vous maintenir dans le rang et la position où vous êtes ; car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi seraient punis. Que si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible ; il faut que vous fassiez respecter le pavillon français , celui de la république italienne, qui m’a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les outrages qui m’ont été faits. »

Le dey répondit une lettre pleine de déférence et d’obséquiosité, car les musulmans s’inclinaient volontiers devant le héros des Pyramides et d’Aboukir, le « sultan de feu, y> comme ils l’avaient surnommé, et lui donna satisfaction sur tous les points. Il finissait en lui annonçant le rétablissement de la compagnie de la Calle et ajoutait : « Vous dites qu’il y a des hommes qui me don-' lient des conseils pour nous brouiller : notre amitié est solide et ancienne, et ceux qui chercheraient à nous brouiller n’y réussiraient pas... Si à l’avenir il survient quelque discussion entre nous, écrivez-moi directement, et tout s'arrangera à l’amiable. »

Tant que les flottes françaises se montrèrent dans la Méditerranée et que Bonaparte fut en mesure d’appuyer ses paroles par des actes, les Algériens restèrent fidèles au traité; mais quand la journée de Trafalgar eut anéanti notre marine militaire , et lorsque le pavillon anglais eut remplacé le nôtre dans tous les ports de la Mediterranée, les Algériens n’obéirent plus qu’à ce qu’ils croyaient être leur intérêt. Dès 1806, ils avaient admis sur les marchés dont nous avions le monopole la concurrence des Maltais et des Espagnols. En 1807, ils vendirent à l’Angleterre

nos concessions africaines et rompirent ouvertement. Ils recommencèrent même leurs pirateries, et de nouveau des esclaves français peuplèrent les bagnes algériens.

Une de leurs plus illustres victimes fut le grand astronome Arago. En avril 1807, obligé de quitter précipitamment l’île de Majorque, où il mesurait l’arc du parallèle compris entre le mont G-alatzo et Iviça , il se rendit à Alger sur une barque de pêcheurs. Accueilli par notre consul, Dubois-Tain ville, il s’embarqua pour Marseille, et fut pris en mer par un corsaire espagnol. Le dey protesta contre cette insulte faite à son pavillon , et obtint qu’on rendrait la liberté à l’équipage. Jeté par la tempête à Bougie, et fort maltraité par les indigènes qui le dépouillent et le pillent, il n’est sauvé que par un marabout, qui le prend sous sa protection et le conduit à Alger, couvert du burnous des Arabes. Il y est fort mal reçu par le dey, qui le fait inscrire sur la liste des esclaves et l’envoie servir à bord des corsaires de la régence en qualité d’interprète. Arago ne recouvra sa liberté que sur les instances du consul de Suède, et ne put rentrer en France qu’en juillet 1809.

On peut ne pas aimer Napoléon, mais il faut lui rendre cette justice qu’il s’efforça en toute circonstance de maintenir la dignité nationale. Irrité par ces misérables attaques, il forma le projet de se venger, et, bien que réduit à l’inaction par le manque de vaisseaux, il prépara une expédition contre Alger. Un des meilleurs officiers de la marine impériale, le capitaine Boutin, fut chargé par lui d’explorer le littoral algérien et d’y chercher un port de débarquement. Il accomplit sa mission avec une scrupuleuse habileté, et, d’un doigt prophétique, indiqua la plage de Sidi-Ferruch, où devaient débarquer les Français vingt-trois ans plus tard. Il indiqua même dans son rapport le nombre des troupes et des vaisseaux à employer, et l’itinéraire à suivre dans la marche contre Alger. Ce fut l’empire, par conséquent , qui prépara la conquête de

1830, et il ne serait que juste de remettre en lumière le nom du capitaine Boutin.

Au congrès de Tienne, en 1815, il fut un moment question de former une ligue contre les corsaires. L’Angleterre s’y opposa, parce qu’elle craignait que cette répression ne rendît à la France son ancienne influence; mais l’élan était donné, et les nouvelles insultes des Algériens allaient enfin déchaîner l’orage qui depuis trois siècles menaçait la ville coupable.

Depuis 1818, régnait à Alger le dey Hussein. Ce n’était pas un homme ordinaire. Né à Yourla, petite ville de l’Asie Mineure, vers 1767, fils d’un officier d’artillerie qui lui fit donner une excellente éducation, il partit de bonne heure pour Constantinople, s’y enrôla dans le corps des topchis ou canonniers, et, par son aptitude, son zèle à remplir tous les devoirs du service, ne tarda pas à se faire aimer de ses chefs et à obtenir un grade élevé. Mais il était opiniâtre et irascible. Ayant un jour violé la discipline, il ne voulut pas subir la peine qu il a\ait méritée, partit secrètement pour Alger et s’enrôla dans l’Odjeac.

Comme les membres del’Odjeac, une fois qu’ils avaient rempli leurs obligations militaires, pouvaient vaquer à d’autres occupations, Hussein, afin de se créer une position indépendante, s’improvisa négociant. Il réussit au delà de toute attente, et sut déployer une aptitude spéciale pour l’administration et le maniement des affaires. Le dey Omar l’appela aux fonctions de secrétaire de la régence , et lui confia la direction des domaines de l’Etat. Ali-Kodja , son successeur, témoigna une égale bienveillance à Hussein. A la mort d’Ali-Kodja, en 1818, Hussein fut proclamé son héritier. Il refusa d’abord cet honneur, mais les instances de la milice le décidèrent à accepter. Comme il le racontait plus tard, dans un voyage qu’il fit à Paris après la conquête, « il y allait de ma tête,

car ceux dont le suffrage était tombé sur moi m’auraient tenu compte du mépris que je semblais faire de leur vote, et les prétendants , sur lesquels je l’aurais emporté, m’auraient considéré comme leur ennemi personnel. Force me fut d’accepter. »

Ce souverain malgré lui ne connaissait que trop les hommes auxquels il devait son élection. Quelques jours après son avènement, il faillit devenir leur victime. Sorti de son palais pour inspecter des travaux de fortification, il fut entouré et menacé par les soldats turcs, qui n’avaient pas contre lui de sérieux griefs, mais espéraient trouver dans l’élection d’un autre dey de nouveaux profits. Hussein se le tint pour dit : il s’enferma dans son palais, la fameuse Ivasbah , et n’en sortit que douze ans plus tard, lorsque nos soldats entrèrent victorieux à Alger.

Pendant les douze années de son règne, Hussein se fit remarquer par sa justice et par sa fermeté. L’Orient tout entier était alors agité par des réformateurs, qui semblaient vouloir initier leur pays à la civilisation européenne. Hussein éprouvait pour ces réformateurs une vive et sincère admiration : il aurait voulu faire en Algérie ce que H sultan Mahmoud à Constantinople et Méhémet- Ali en Lgypte s efforçaient de réaliser, et peut-être y serait-il parvenu sans ses imprudences et ses torts vis-àvis de la France.

Notre représentant à Alger n’inspirait à Hussein qu’une médiocre sympathie. Le consul Deval était né dans le Levant. Il connaissait la langue et les usages turcs, car il avait exercé pendant plusieurs années les fonctions de drogman à Péra, mais il avait contracté dans l’exercice de ces fonctions l’habitude de ces formes souples et obséquieuses que les autorités musulmanes exigent toujours des agents inférieurs. Deval, en un mot, ne représentait pas la France avec assez de dignité, de raideur si l’on préfère, car il faut etre raide avec les Orientaux, sinon

ils prennent la longanimité pour de la faiblesse et les concessions pour des actes de lâcheté. C’est . ce qui arriva à notre consul : il ne fut pas assez cassant et fit trop de concessions.

Depuis trois siècles, la France possédait non loin de Bône une certaine étendue de territoire, désignée sous le nom de concessions d'Afrique, dont la possession, moyennant un léger tribut de 17,000 francs, nous avait été confirmée, en 1518 et 1692, par les sultans Sélim et Achmet. Ce territoire procurait des bénéfices assez considérables à ceux de nos négociants qui exploitaient les bancs de corail de cette partie du littoral africain.

Le dey consentit à nous le restituer en 1817, mais à condition que la redevance annuelle serait portée de 17,000 à 60,000 francs ; Deval eut la faiblesse d’y consentir. Deux ans après, en 1819, Hussein déclara qu’il fallait opter entre la cessation immédiate de notre privilège ou une redevance de 200,000 francs. Au lieu de refuser, Deval se soumit à cette nouvelle exigence. Ce fut en pure perte. Hussein, en 1826, accordait à toutes les nations ce droit de pêche qui nous était réservé, et, par une singulière contradiction, prétendait nous forcer à lui donner encore la redevance de 200,000 francs. Cette fois, l’affaire resta pendante ; elle ne devait être tranchée que par la conquête.

cc A ces sujets de plainte venait se joindre la violation incessante des traités : recherches violentes dans la demeure de nos agents consulaires ; droits exigés de nos négociants en dehors ou au delà des tarifs ; visite de nos bâtiments en pleine mer ; navires français attaqués et pillés par des sujets de la régence. Bien plus, la restauration, en 1825, ayant accordé sa protection au pavillon romain, le dey reconnut ce protectorat, prit l’engagement officiel de le respecter, et, dix-huit mois plus tard, malgré cette promesse, il laissait arrêter par ses corsaires deux bâtiments romains, dont il prononçait la confiscation et autorisait la vente,

puis, celle-ci opérée, Hussein en partageait le prix avec les capteurs. »

L’affaire la plus grave était relative à une certaine créance Bacri- Busnach.

En voici l’origine : deux négociants algériens, Bacri et Busnach, avaient fait à la France, sous le directoire et le consulat, d’importantes fournitures de grains; ils n’avaient jamais été payés, et réclamaient un règlement de comptes. En 1814, quand nos relations furent rétablies, le gouvernement algérien insista pour la liquidation de cette créance, dont il portait le chiffre à 14 millions. Une transaction fut proposée, et approuvée par le roi de France et le dey, qui régla définitivement la créance à 7 millions, payés par douzièmes à partir du 1er mars 1820. Il est vrai qu’un des articles de cet acte réservait les droits des Français créanciers de Bacri et Busnach, et stipulait qu’une somme égale au montant des réclamations faites contre ces derniers serait déposée et gardée jusqu’à ce que les tribunaux compétents eussent prononcé. Ces réclamations montaient à 2,500,000 francs, qui furent versés à la caisse des dépôts et consignations, et les 4,500,000 francs restants furent payés aux négociants algériens. Hussein réclama contre ce dépôt, se plaignit de la lenteur de nos tribunaux à prononcer sur les oppositions dont était frappée la somme déposée, et finit par demander qu’on la lui remît. Ces prétentions étaient inadmissibles : elles furent écartées. De là des récriminations sans fin.

Hussein était surtout fort irrité contre Deval, auquel il imputait, non sans fondement, la réduction du capital et les retards subis par la liquidation de la créance ; il demanda son rappel. La France, par un sentiment de fausse dignité, crut devoir maintenir son agent. Hussein, froissé de ce procédé, écrivit directement à Charles X pour en appeler à sa justice.

La réponse à cette lettre n’était pas encore arrivée à

Alger lorsque, le 27 avril 1827, Deval s’étant présenté avec les autres consuls à l’audience du dey pour le complimenter, d’après l’usage, à l’occasion des fêtes du Beïram, une discussion fort aigre s’éleva entre le dey et lui, à propos de la saisie et de la vente de deux bâtiments romains.

Fig. 19. — M. Deval, consul de France, insulté par le dey Hussein.

« Comment ! » lui dit le dey, cc tu viens encore me tourmenter pour une affaire qui ne regarde pas la France, quand ton roi ne daigne pas répondre à une lettre que je lui écris pour une affaire qui m’est personnelle ? » Deval répliqua aussitôt par quelques paroles dédaigneuses, dont le sens était que le roi de France ne répondait pas à un homme tel que lui. Hussein ne voyait jamais notre consul sans

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éprouver une vive irritation. Il saisit avec empressement l’occasion de décharger une colère longtemps contenue, sauta à bas de son divan, fit un pas vers Deval, et le frappa au visage d’un coup d’éventail en lui ordonnant de sortir sur-le-champ.

La France venait d’être souffletée sur la joue de son représentant. Un tel affront réclamait une punition éclatante. Notre consul reçut l’ordre de cesser tout rapport avec le dey, et quitta Alger le 11 juin 1827. Peu de jours après son départ, le bey de Constantine, un vassal d’Hussein, se précipitait sur nos concessions, ruinait nos établissements et détruisait le port de la Calle. En même temps le dey publiait contre la France une déclaration de guerre. Le sort en était jeté : la vieille alliance était rompue. La France, pour venger son injure, n’avait plus qu’à recourir à la force des armes.

L’affront subi par notre consul avait été vivement ressenti. Malgré l’opposition formidable qui existait contre le gouvernement d’alors, toutes les classes de la nation virent partir avec plaisir l’escadre destinée à venger l’insulte nationale.

Cette escadre, commandée par le capitaine Collet, comptait 13 bâtiments. Elle s’occupa d’abord de resserrer les corsaires dans le port d’Alger. Quelques-uns d’entre eux parvinrent néanmoins à se soustraire à la surveillance des croiseurs et causèrent de vives inquiétudes à notre commerce. Hussein essaya même de faire sortir toute sa flotte. Le 4 octobre 1827, tous les vaisseaux d’Alger présentèrent la bataille à nos marins. Collet l’accepta avec empressement, et ses habiles manœuvres ainsi que le courage des matelots lui valurent la victoire. Les corsaires furent obligés de rentrer à Alger, après avoir subi des pertes sérieuses.

Ce fait d’armes, tout glorieux qu’il était, n’avançait en rien nos affaires. Nos vaisseaux, en effet, ne pouvaient serrer

Alger d’assez près pour empêcher l’entrée ou la sortie de tous les petits navires composant la marine militaire ou marchande de cette place. De plus, sur cette côte sans abri, ils étaient obligés de se disperser à la moindre tempête, et ce n’était pas sans éprouver de fortes avaries.

Cette situation, en se prolongeant, risquait de devenir dangereuse. La France se voyait réduite à la nécessité d’un grand effort ou à l’humiliation de faire des excuses à un chef de pirates.

Le roi Charles X était d’avis d’une répression immédiate. Lorsqu’il ouvrit la session législative de 1828, il rappela nos griefs contre Alger et menaça le dey d’une punition éclatante ; mais l’opinion publique n’était pas encore suffisamment préparée, et les députés, afin de se rendre populaires, ne visaient qu’à l’économie. Aussi ne prêtèrent-ils qu’une attention distraite aux paroles du roi. Ce dernier ne renonça pas à son projet. Il fit même préparer au ministère de la guerre, par une commission spéciale, un plan d’attaque. Il réunit aussi des troupes dans le Midi, mais le système des hésitations prévalut encore, et on continua le blocus par mer, tout en entamant avec Hussein des négociations qui ne devaient pas aboutir. L’année 1828 se passa de la sorte sans événements marquants.

En 1829, Charles X revint encore sur la question algérienne en ouvrant la session législative, cc A l’égard des Barbaresques, » dit-il, « nous sommes informés que la régence et la population d’Alger sont fatiguées d’un blocus rigoureux, que notre marine a su tenir étroitement serré, malgré l’hiver; 10 bâtiments, dont

5 frégates, y sont consacrés, tandis que 25 autres sont destinés à escorter les expéditions de commerce. Nous avons lieu de croire, jusqu’à présent, que le blocus suffira pour obtenir les réparations exigées, sans qu’on ait besoin de recourir à d’autres moyens, qui, dans tous les cas, devraient être mûrement discutés. »

Les députés accueillirent cette ouverture avec une prudente réserve. Il était évident qu’ils ne voulaient pas s’engager. « Des sujets de plainte légitimes, » répondirentils au roi, ce ont armé contre Alger les forces de Votre Majesté ; nous nous reposons sur la vigueur des mesures qu’elle a prescrites pour protéger efficacement notre commerce et venger le pavillon français. » La guerre n’était donc pas décidée, et le roi seul paraissait y tenir. De graves événements survinrent qui la rendirent inévitable.

Le commandant de la croisière, Collet, avait été remplacé par la Bretonnière. Jusqu’alors notre escadre n’avait éprouvé aucun de ces sinistres si fréquents sur la côte africaine; mais, le 17 juin 1829, trois de nos chaloupes poussées à terre par la force des lames, ne purent reprendre la haute mer. Les quatre-vingts soldats ou matelots qui les montaient furent entourés par une foule d’Arabes et durent se battre en désespérés. Ils furent accablés par le nombre; à l’exception de quelques matelots qui se jetèrent à la nage et furent recueillis par les bateaux de l’escadre, tous les autres furent impitoyablement massacrés. Ce désastre découragea les équipages.

On commençait à se lasser d’un blocus dangereux et inutile. D’un autre côté, le gouvernement désirait en finir d’une façon ou de l’autre, car le blocus avait déjà coûté 20 millions et n’aboutissait à rien. Avant de jeter le pays dans les périls et dans les sacrifices d’une descente en Algérie, Charles X et ses ministres voulurent tenter un dernier effort de conciliation, et, en juillet 1829, chargèrent le capitaine la Bretonnière d’aller proposer au dey un accommodement, dont les conditions étaient fort modérées.

Le 30 juillet, le vaisseau la Provence et le brick Y Alerte vinrent mouiller en parlementaires sur la rade d’Alger. La Bretonnière et son état-major furent logés chez le ministre de la marine, qui leur annonça que le dey les recevrait le

lendemain en audience solennelle. Le 31 juillet, ils furent, en effet, conduits à la Kasbah, mais on eut soin de les faire passer devant les débris de nos trois chaloupes, que les Algériens considéraient comme les trophées d’une victoire.

Ce n’était que le prélude des mauvais traitements réservés aux parlementaires. La Bretonnière fit connaître au dey les satisfactions réclamées par la France. Après une discussion très animée, dans laquelle Hussein éleva des prétentions exorbitantes, une nouvelle entrevue fut fixée pour le surlendemain 2 août. Dans cette audience, la Bretonnière renouvela les propositions d’accommodement dont il était chargé, et déclara au dey qu’en cas de refus la France ferait respecter ses droits par la force des armes, cc J’ai aussi de la poudre et des canons, répond brusquement Hussein. « Nous ne pouvons nous entendre. Tu peux te retirer : le sauf-conduit qui a protégé ton arrivée protégera ton départ. »

Le lendemain 3 août, nos deux vaisseaux se disposèrent à quitter le port. Le brick V Alerte prit les devants et sortit sans être inquiété. La Provence suivait la même route, pavillon blanc à la corne, pavillon parlementaire au mât de misaine, et s’apprêtait à sortir de la baie en longeant les formidables batteries qui protégeaient , du côté de la haute mer, l’entrée d’Alger. A ce moment, un signal part de la Kasbah : aussitôt les batteries de la ville et du môle font feu, en prenant la Provence pour point de mire.

Il n’y avait plus à douter : c’était un lâche guet-apens. Pendant plus d’une demi-heure, les boulets criblèrent le vaisseau. Quelques projectiles lui causèrent même de graves avaries. Par bonheur, aucun homme de l’équipage ne fut atteint. Si l’on avait perdu un mât, le vaisseau sombrait. Les matelots demandaient à grands cris le combat. La Bretonnière eut la sagesse de résister à leurs instances et défendit d’ouvrir le feu. Il eut raison, car, en ripostant, il aurait donné plus d’énergie aux Algériens, et la canon-

nade aurait peut-être abattu la faible brise dont il avait besoin pour s’éloigner des batteries : en effet , il réussit à conduire son navire hors de portée.

Hussein comprit que cette odieuse violation du droit des gens produirait en Europe et dans le monde civilisé une déplorable impression. Il essaya d’en atténuer l’effet, en prétendant qu’on avait outrepassé ses ordres, et, pour donner plus de poids à ses excuses , destitua le commandant du môle et fit donner la bastonnade aux artilleurs. C’était une mauvaise défaite , et personne ne s’y trompa. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle insulte dépassait toute mesure.

Lorsque le gouvernement français dénonça cet acte à l’opinion publique, les journaux, à l’unanimité, et quelle que fût leur couleur, sommèrent le cabinet d’en tirer une éclatante vengeance. Le cabinet cherchait, depuis longtemps, à acquérir quelque popularité au moyen d’un grand succès militaire, et cet affront fait par le dey d’Alger offrait aux ministres une heureuse occasion de purger la merdes pirates barbaresques. Le roi, de son côté, devait favoriser une expédition qui relèverait le prestige de la couronne. Il n’hésita plus, et, le 7 février 1830, l’expédition fut résolue.

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