‹ La conquête de l'Algérie jusqu'à la prise de ConstantineChapitre 4 sur 4 · PREMIÈRES ANNÉES D’OCCUPATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES D’OCCUPATION

L’Algérie après la conquête. — Ignorance et hésitation de la France. — Les fautes commises. — Marche sur Blidah. — Première occupation de Bône et d’Oran. — Bourmont remplacé par Clauzel. — Expédition de Medeah. — Tâtonnements et revirements. Résul¬

tats obtenus.

Lorsque fut décidée l’expédition d’Alger, personne en France ne connaissait l’Algérie. On savait vaguement qu’il existait des Turcs dominateurs, des Arabes ou des Maures dominés : hors de là, rien, rien que des préjugés ou même de fausses notions. Situation intérieure et ressources du sol , mœurs , constitution sociale, caractère des populations gouvernées, on ignorait tout. On ne savait même pas les relations qui unissaient entre elles les diverses provinces dont se composait la régence. Aussi que de fautes n’avions-nous pas à commettre, et que de fautes n’avons-nous pas commises !

Sous la domination de l’Odjeac, le sol algérien se divisait en quatre provinces ou beyliks, Alger au nord, C'onstantine à l’est, Oran à l’ouest, Tittery au centre. Le dernier seul ne portait pas le nom de sa capitale, Medeah. Aucune de ces quatre villes n’était reliée à sa voisine par des voies de communication régulières. Il n’y avait ni ponts ni routes. Depuis longtemps, les broussailles ou les arbres avaient recouvert les derniers vestiges des voies romaines. A l’exception des villes et de quelques points stratégiques, la domination turque

n’avait été acceptée que théoriquement par les habitants de la campagne. Certains cantons, dans les montagnes de la Kabylie par exemple, et dans presque tous les

Fig. 31. — Pasteur kabyle.

oasis du Sahara, étaient tout à fait indépendants. Mais nous ignorions ces détails, et, de bonne foi, l’état* major du corps expéditionnaire s’imaginait que la prise d’Alger entraînait la conquête de la régence entière. Ces illusions ne tardèrent pas à se dissiper.

La véritable population nationale se divisait en deux races principales, les Arabes et les Ivabjles.

Les Arabes occupaient l’espace compris entre la nier et les montagnes d’un côté, les montagnes et le grand désert de l’autre, c’est-à-dire deux des trois régions algériennes, le Tell et le Sahara. Pasteurs, nomades et guerriers, vivant à cheval ou sous la tente , soumis aux Turcs qui les avaient vaincus , et même leur payant tribut, mais restant en dehors de toute autre condition de gouvernement, les Arabes étaient divisés en un grand nombre de tribus, groupées autour de chefs héréditaires. La tribu se subdivisait à son tour en donairs, ou petits groupes de familles inséparables. Chaque tribu formait une sorte de petit État souverain, et ne se rattachait aux autres que par la communauté d’origine, de langue et de religion.

Quant aux Kabyles, ils occupaient la région montagneuse. C’étaient les plus anciens possesseurs du pays, ceux dont les Romains désignaient les ancêtres sous le nom de Numides. Agriculteurs, industriels et sédentaires, ils se bâtissaient des villages, ou dachours. Chaque dachour formait une sorte de république indépendante, administrée par un conseil électif ou djemâa. Robustes, fiers, défiants, très courageux, les Kabyles ne s’étaient jamais complètement soumis ni aux Arabes ni aux Turcs. C’était entre eux et leurs oppresseurs une haine inexpiable, la haine du vaincu contre le vainqueur, qui se perpétue à travers les générations.

Turcs, Arabes et Kabyles étaient donc jaloux les uns des autres, mais un même sentiment, le fanatisme religieux, les unissait contre l’Européen. Aussi les trois races allaient-elles, toutes ensemble ou séparément, lutter contre les infidèles, qui osaient disputer l’Afrique aux sectateurs de Mahomet.

La guerre dans laquelle nous nous trouvions engagés

présentait des difficultés dont nous ne nous doutions même pas : éducation des soldats et des officiers, tactique, hygiène, équipement, tout devait être modifié ou approprié aux circonstances. Ce n’était pas une victoire, ce n’était pas la prise de telle ou telle ville qui pouvait assurer notre domination; c’était une lutte quotidienne, sans cesse renouvelée. Parfois même, c’était l’extermination des vaincus. Or, sur ce point, notre ignorance était absolue ; premier et grave motif d’insuccès, que nous devions signaler ici.

Un second motif, non moins important que cette ignorance générale, fut la longue incertitude du gouvernement à propos des affaires algériennes, ainsi que les, hésitations , les contradictions même des hommes d’Etat qui se succédèrent en France depuis 1830. Le nouveau gouvernement, la dynastie d’Orléans, était, à vrai dire, fort embarrassé de sa conquête.

De toutes les puissances de l’Europe , celle qui avait salué avec le plus d’enthousiasme la révolution de 1830 était l’Angleterre; l’alliance anglaise s’imposait donc comme une nécessité au roi Louis-Philippe. Or l’Angleterre avait élevé de nombreuses objections contre l’expédition d’Alger. Elle avait même été sur le point de s’y opposer par la force des armes, et il était à craindre qu’elle ne fît de notre renonciation à Alger la condition de l’alliance.

D’un autre côté, il se forma de bonne heure, dans les chambres françaises, un parti anti-algérien qui refusait d’admettre que la conquête d’Alger pût être féconde en résultats. Les orateurs de ce parti étaient des hommes convaincus, qui ne manquaient ni de patriotisme ni de talent ; aussi leur opposition systématique fit-elle le plus grand tort à ceux qui sérieusement voulaient coloniser l’Algérie. On ne savait donc à quel parti s’arrêter : garder Alger et coloniser la régence, occuper seule

lement quelques ports et positions stratégiques, rendre le pays à ses anciens possesseurs , en faire un Etat vassal de la France, telles étaient les solutions proposées, et on ne se décidait pour aucune d’elles.

Après tous ces tâtonnements et malgré tous ces obstacles, ne faut-il vraiment pas rendre justice à ceux de nos compatriotes, soldats, administrateurs, prêtres ou colons qui eurent l’honneur de « réaliser en Algérie cette chose rare dans les annales humaines, une conquête faite au profit du pays conquis, auquel elle donne une administration protectrice et probe, au lieu d’être oppressive et pillarde; une justice équitable et morale, au lieu d’être vénale et corrompue; un gouvernement humain et civilisateur, au lieu d’être cruel et barbare. » (Nettement.) Yoyons-les donc à l’œuvre, ces ouvriers de la première heure, et assistons à leurs efforts, sans cacher leurs fautes , car ce n’est pas en dissimulant les erreurs commises qu’on en prévient le retour, c’est au contraire en les avouant au grand jour.

La première question à régler était celle de la transmission du gouvernement. D’ordinaire, afin d’éviter le désordre et de conserver la tradition et la suite des affaires , le conquérant d’un pays respecte l’administration existante ; il n’a qu’à se substituer d’abord au vaincu. C’est l’unique moyen de se ménager des ressources et de prévenir des froissements inévitables. Or ce principe fut complètement méconnu. Non seulement on ne daigna pas faire savoir aux anciens fonctionnaires de la régence s’ils étaient conservés ou destitués, mais on agit avec eux comme s’ils n’avaient jamais existé. Ce fut un grave tort. Ces fonctionnaires abandonnèrent leurs services sans en faire la remise régulière, et même ils emportèrent ou détruisirent registres et documents ; en sorte que tout fut à créer, et dans un pays inconnu où nous courions la chance de nous heurter à chaque pas contre des préjugés ou des usages.

Un antre tort fut d’accorder notre confiance aux intrigants qui surent nous flatter. On alla jusqu’à leur confier l’administration d’Alger ! Cette ville était autrefois administrée par les syndics ou amines de toutes les corporations, présidés par un magistrat spécial, le clieik el belad , ou chef de la ville. On les remplaça par une sorte de commission municipale, composée de Maures et surtout de Juifs. Or ces derniers, à tort ou à raison, étaient fort durement traités et peu estimés dans la régence. Notre arrivée releva leur courage et leurs prétentions. Us affectèrent vis-à-vis des musulmans des airs de supériorité très blessants ; à les entendre, ils étaient nos amis et nos intermédiaires obligés.

L’administration financière fut tout aussi mal dirigée que l’administration municipale. Toutes les perceptions s’arrêtèrent par suite de la désorganisation des services. L’octroi fut excepté, mais les membres de la commission municipale s’en partagèrent tranquillement les produits, et ce ne fut que quelques mois plus tard que le hasard découvrit cette fraude. Même gaspillage pour la douane. Aucune remise des biens domaniaux. Les objets en réserve dans les arsenaux et les magasins furent abandonnés pendant plusieurs jours à qui voulut s’en emparer, et les bâtiments de commerce, nolisés pour l’expédition, vinrent s’y approvisionner largement et gratuitement. Le croiraiton? L’hôtel des monnaies ne fut occupé que trois jours après notre arrivée, et il était vide. En résumé, ce fut un pillage éhonté. Aucune mesure ne fut prise pour assurer au nouveau pouvoir l’héritage de l’ancien.

La police elle-même fut désorganisée. Alger passait pour la ville du monde où la police était la mieux faite. Un certain d’Aubignosc fut chargé de la refondre. On lui donna un nombreux personnel et de beaux appointements ; malgré ces moyens de répression et le concours de l’autorité militaire, les vols, naguère presque inconnus, se multiplièrent

dans des proportions effrayantes, et les indigènes en furent plus souvent encore les victimes que les auteurs.

Certes, il était difficile de débuter plus mal, et notre prestige diminuait singulièrement aux yeux de ces populations impressionnables. De plus, l’armée française était mécontente. Bourmont avait demandé pour elle des récompenses méritées. Il avait présenté au roi une liste de promotions et de décorations, mais on l’invita à restreindre ses demandes. Lui seul fut récompensé : on le nomma maréchal de France. Si cette distinction lui était due, ses lieutenants et ses soldats en méritaient également, et ils ne cachèrent pas leur mécontentement.

Le gouvernement semblait prendre à tâche de joindre à cette ingratitude l’incurie la plus inexcusable. Aucune instruction ne fut envoyée au général en chef sur ce qu’il avait à faire pour utiliser sa conquête, et depuis le 9 juillet jusqu’au jour de la chute des Bourbons on ne lui adressa que deux dépêches : la première prescrivait l’envoi en France de 60 chameaux, qu’on voulait acclimater dans les landes de Bordeaux, la seconde recommandait la formation de collections de plantes et d’insectes pour le Muséum.

Abandonné à lui-même et obligé de régler nos premiers rapports avec des populations intelligentes, qui ne laisseraient échapper aucune conséquence d’une fausse démarche, Bourmont essaya de pourvoir de son mieux aux nécessités de cette position tout exceptionnelle. Comme depuis la prise d’Alger nos soldats n’avaient pas bougé de leurs cantonnements, les Algériens commençaient à croire que l’armée victorieuse était réduite à camper sous le canon de la capitale. Ils attaquèrent nos avant-postes et assassinèrent nos hommes isolés. Bourmont pensa qu’une excursion armée dans l’intérieur du pays réduirait ces premiers soulèvements et lui permettrait de connaître la disposition des esprits. Il annonça donc qu’il irait en personne jusqu’à Blidah, au pied de l’Atlas.

Depuis Alger jusqu’aux premières pentes des montagnes s’étend une immense plaine, la Metidja. Comme elle pré¬

sente une pente assez sensible du midi au nord, les eaux de l’Atlas, arrêtées par ce dos de pays, s’épanchaient en

larges mares; on peut, il est vrai, dessécher ces mares en profitant des cours d’eau qui traversent la plaine , Isser, Harrach, Mazafran. La Metidja, formée par les alluvions de tous ces fleuves, bien arrosée et chauffée par le soleil, est une région fertile. Bourmont pensa que des colons français seraient fort heureux de s’y établir ; mais il fallait auparavant reconnaître le pays, et c’est dans cette intention qu’il avait résolu cette promenade militaire'' à travers fa Metidja, avec Blidah pour objectif.

Le désappointement de nos hommes fut très vif quand ils se trouvèrent dans cette immense plaine, alors aride et desséchée, coupée de loin en loin par quelque maigre bouquet d’arbres. Ils s’attendaient à rencontrer les splendeurs d’une nature tropicale, et ne foulaient aux pieds que le sol du désert. La Metidja recélait pourtant d’inépuisables trésors. On le sait, aujourd’hui qu’elle est cultivée dans tous les sens, et que de vastes établissements agricoles ont remplacé la tente des nomades.

Un second mécompte fut l’attitude hostile des habitants. La colonne en marche ne rencontra nulle part de résistance, mais tous ceux qui s’écartaient de ses rangs étaient impitoyablement massacrés et mutilés par les indigènes. On arriva à Blidah, et on en parcourut les environs sans rencontrer d’ennemis ; mais, il n’y avait pas à se le dissimuler, le retour serait difficile. Des nuées d’Arabes et de Kabyles étaient descendus de la montagne, tout disposés à nous attaquer. Sans une heureuse inspiration du général Hurel, qui engagea la colonne au milieu de la plaine, au lieu de lui faire suivre un chemin encaissé, dont les arbres et les buissons cachaient de nombreuses embuscades, elle était, à tout le moins, fort compromise. Quand Bourmont revint à Alger, 80 soldats ou officiers manquaient à Fappel, sans compter les blessés.

Le maréchal, fort irrité de sa déconvenue, voulut connaître les motifs de cet accueil hostile. Il apprit que le bey

de Tittery avait organisé cette surprise. C’est lui qui avait répandu le bruit que les Français , sous prétexte de visiter Blidah, venaient pour saccager les moissons et emmener les habitants en esclavage. Il n’en fallait pas tant pour exciter l’ardeur belliqueuse des montagnards. Cette campagne nous apprenait à connaître le caractère des indigènes : elle nous rendit plus circonspects.

Bourmont comprit qu’il ne devait pas rester sous le coup de ce demi-échec. Comme il continuait à ne pas recevoir d’instructions précises de Paris, il prit sur lui d’étendre notre autorité sur les provinces de Constantine et d’Oran, en prenant possession des deux villes principales de la côte, Bône et Oran.

Nous avions jadis possédé quelques territoires non loin de Bône, à la Calle ; nos négociants y venaient pêcher des coraux et des éponges. Préoccupé de la perte de ces anciennes concessions, le gouvernement avait, avant le départ de l’expédition, prescrit à Bourmont de diriger le plus tôt possible sur Bône un corps de troupes, afin d’y faire reconnaître l’autorité de la France. Cette petite armée ne fut prête que le 25 juillet, et elle n’arriva devant Bône, à cause des vents contraires, que le 2 août. Le général de Damrémont la commandait. Notre ancien agent, de Rimbert, nous avait déjà précédés. Comme il avait des intelligences dans la place, et que les habitants avaient grand’peur du bey de Constantine, le débarquement s’opéra sans encombre et notre pavillon fut arboré sur les murs de la place.

Bône était alors en décadence. Elle ne comptait plus que 1,500 à 2,000 habitants, découragés par l’impossibilité d’exporter leurs produits, et ne demandant plus au sol que ce qui était nécessaire à leur consommation quotidienne. Les murs de la place tombaient en ruine ; seule, la kasbah ou citadelle, bâtie à 350 mètres de l’enceinte, sur une éminence qui se prolonge dans la plaine, offrait une certaine résistance.

Le premier soin de Damrémont fut de mettre la place en état. Il fit réparer les parties écroulées du mur d’enceinte, réparer la kasbah, et construire deux redoutes en avant de la porte de Constantine. Ces précautions n’étaient pas inutiles : de tous côtés , les Arabes du voisinage avaient pris les armes. Us n’attendaient pour fondre sur nos soldats que l’arrivée du bey de Constantine, qui leur avait promis de se mettre à leur tête. Dès le 4 août, ils entraient en campagne, harcelant nos postes et interceptant nos communications.

Persuadé que l’inaction était considérée par eux comme une faiblesse , Damrémont prit l’offensive et dispersa les Arabes. Dans la nuit du 6 au 7, l’ennemi, qui avait reçu des renforts, nous attaqua sur toute la ligne, mais il fut repoussé avec perte. Il renouvela sa tentative le 10, et surtout le 11. La valeur et le calme de nos troupes firent échouer cette attaque désespérée. Damrémont profita du découragement des Arabes pour organiser le pays. Entouré d’un conseil de notables, il avisa aux moyens les plus pratiques d’améliorer le régime que naguère les Turcs faisaient prévaloir. Par malheur, il reçut tout à coup, le 18 août, l’ordre de ramener sur-le-champ les troupes à Alger. C’était le premier de ces soudains revirements que nous aurons souvent l’occasion de déplorer, et qui devaient, pour de longues années, nous déconsidérer aux yeux des indigènes.

Nous agîmes de même à Oran.

Par sa situation maritime qui commande, à l’égal de Gibraltar et mieux encore, l’entrée et la sortie de la Méditerranée, par ses nombreuses fortifications, par sa magnifique rade dé Mers-el-Kebir, qui peut offrir en tout temps un refuge assuré aux plus grands vaisseaux, Oran était, après Alger, un des points les plus importants à occuper sur le littoral africain. Nous installer à Oran, c’était à la fois augmenter notre ascendant sur l’Espagne

et en imposer à l’Angleterre, car il a été reconnu que les courants du littoral poussent vers la rade de Mers-el-Kebir les vaisseaux qui arrivent du détroit, tandis qu’ils arrêtent la marche de ceux qui cherchent à débouquer dans l’Océan- D’Oran à Carthagène, il ne faut que quinze heures de traversée, en sorte qu’une croisière, établie entre ces deux ports intercepterait , bien mieux que Gibraltar, le passage de la Méditerranée à l’Océan.

fig. 35. — La ville de Bône, en 1830.

Les Espagnols connaissaient les avantages de cette position lorsqu’ils s’y établirent, au commencement du seizième siècle, sous la conduite de l’illustre cardinal Ximénès. Ils y avaient élevé des ouvrages considérables. La force de la garnison était de 6 à 7,000 hommes. Elle servait à repousser les ennemis du dehors et à contenir 5,000 presidiarios ou galériens envoyés d’Espagne ; mais le pays ne produisait rien. On était obligé de faire venir tous les approvisionnements d’Espagne, même la viande, et la garnison ne s’aventurait jamais au delà de la place. C’était donc un poste onéreux et qui ne pouvait exercer

aucune influence sur les tribus du voisinage , car la garnison était comme prisonnière dans la ville et les forts.

En 1792, lorsque les Espagnols renoncèrent à Oran, les Algériens s’empressèrent de démolir les constructions qui avaient coûté tant de peine à leurs prédécesseurs. Ils y installèrent des beys, qui se succédèrent avec rapidité.

Le bey de 1830 se nommait Hassan. C’était un vieillard qui ne demandait qu’à mourir en paix. Il avait informé Bourmont de ses sentiments pacifiques, et l’avait prié de lui envoyer au plus vite des soldats français pour leur remettre la ville et les forts, car les Arabes du voisinage devenaient remuants et il ne se sentait pas capable de leur résister longtemps. Pour ce qui le concernait, il ne demandait qu’à se démettre de ses fonctions.

Bourmont envoya aussitôt un de ses fils à Oran pour y traiter de la capitulation. Pendant qu’on était en pourparlers, le capitaine le Blanc, chef de l’escadre, prit sur lui de s’emparer, avec une centaine de marins, du fort de Mers-el-Kebir. Les Turcs, qui en formaient la garnison, ne lui opposèrent aucune résistance. Cette façon brusque de procéder ne changea rien aux dispositions d’Hassan. Il démontra seulement au capitaine Bourmont la nécessité d’agir vite, si on ne voulait être prévenu par les indigènes. Le maréchal, sur le rapport de son fils, envoya un régiment à Oran, mais à peine l’escadre avait-elle mouillé à Mers-el-Kebir qu’un contre-ordre arrêtait le débarquement.

En effet, Bourmont venait de recevoir de graves nouvelles de France et tenait à concentrer toutes ses forces. Le même sentiment qui lui avait déjà dicté le rappel de Damrémont lui inspira la résolution de ne pas s’établir à Oran. Le bey, informé de cette nouvelle décision, en déplora les conséquences, et déclara que néanmoins il restait l’ami des Français.

A Bougie, nous fûmes moins heureux encore qu’à Blidah, Bône et Oran. Quelques émissaires étaient venus

trouver le maréchal à Alger et lui avaient promis la soumission des tribus voisines de Bougie, à condition que les Français respecteraient leur religion et leurs propriétés. Bourmont le leur promit et envoya une corvette, la Bayonnaise, prendre possession de la ville. Les dispositions des habitants ayant changé dans l’intervalle, la Bayonnaise fut reçue à coups de canon. Le commandant, qui n’avait pas de troupes à bord, se retira.

Quelles étaient donc les graves nouvelles qui dictaient au maréchal de si singulières décisions ?

Fig. 36. — Oran. Vue du port pendant la domination espagnole.

Le 10 août, un bâtiment marchand, venu de Marseille, avait apporté la nouvelle de la chute de Charles X. Tant que l’on put conserver quelque doute, Bourmont ne cacha pas son désir de ne pas reconnaître le fait accompli. Dans la nuit du 10 au 11, arriva une dépêche officielle : elle annonçait le départ de Charles X et la nomination de Louis-Philippe d’Orléans comme lieutenant général du royaume ; ce qui fit supposer au maréchal que le duc de Bordeaux pourrait bien être nommé roi de France. La plupart des officiers généraux étaient de cet avis; pourtant, malgré leur désir de conserver l’armée d’Afrique à la légitimité, ils se montrèrent moins soucieux de faire prévaloir leur opinion

que de maintenir l’ordre et la discipline. Quelques exaltés auraient voulu qu’on embarquât une partie de 1 armée pour la diriger sur Paris, mais l’amiral Duperré déclara que pas un soldat ne partirait sans sa permission.

A partir de ce moment, les dépêches se succédèrent, toutes adressées à Duperré. Le nouveau gouvernement, en cessant de correspondre avec le maréchal , lui offrait ainsi le prétexte de se retirer. Bourmont s était, un instant, flatté de l’espoir de conserver sa position. Il avait même fait arborer le drapeau tricolore et annoncé l’élévation au trône de Louis-Philippe; mais sa situation particulière et ses opinions bien arrêtées ne permettaient pas de le maintenir à la tête de l’armée d’Algérie.

Le général Clausel fut désigné pour lui succéder (12 août). Bourmont apprit cette nouvelle avec un découragement dont les affaires se ressentirent. Le bey de Tittery , prenant pour prétexte l’expulsion des Turcs, nous déclara la guerre par une lettre insolente, où il annonçait sa prochaine venue devant Alger à la tête de 200,000 hommes. Ce n’était qu’une bravade, mais qui peignait l’état des esprits.

Le 2 septembre, dans la matinée, les vigies signalèrent enfin un navire qui se dirigeait sur Alger : c’était YAlgésiras, ayant à son bord le général Clausel. Une foule d officiers, de soldats et d’indigènes coururent sur le port afin d’assister au débarquement du nouveau général en chef. Clausel se rendit aussitôt auprès de Bourmont, qui lui remit le commandement. Le maréchal avait eu d abord l’intention de se rendre directement à Marseille. Les lettres que lui apportait V Algesir as le firent changer de résolution ; il se détermina , après quelques hésitations , à attendre à Mahon, dans les Baléares, que le temps eût calmé les passions et assoupi les haines. Il demanda donc un navire a son successeur, mince faveur qui lui fut refusée. Il ne put trouver qu’un brick autrichien, sur lequel il s’em-

barqua avec deux de ses fils. L’aîné était allé porter à Paris les drapeaux pris sur l’ennemi ; le quatrième avait péri dans la campagne. Ce fut en proscrit qu’il s’éloigna de cette terre africaine qu’il venait de conquérir pour la France.

Fig. 37. — Le maréchal Clausel.

La nomination de Clausel avait été bien accueillie par l’armée d’Algérie. Vieux soldat de la république et de l’empire, dévoué aux idées libérales, il était difficile de faire un meilleur choix. Son début fut pourtant malheureux. Il adressa aux troupes une proclamation pour leur annoncer sa mission, sans leur distribuer un seul mot d’éloge pour leurs glorieux combats. Instruit de cette

erreur, il s’empressa de la réparer dès le lendemain, en adressant des compliments à ces braves soldats, qui, de leur victoire, n’avaient encore recueilli que d’injustes dédains.

Les premiers soins de Çlausel furent consacrés à l’administration et à la réorganisation de l’armée. Il avait amené avec lui quelques anciens fonctionnaires de l’empire, dont il forma un conseil de gouvernement. Ce conseil se mit tout de suite à la besogne, et, avec une précipitation parfois regrettable , rendit une foule d’arrêts relatifs à la justice, aux finances et à l’administration. Ainsi commençait cette manie de réglementation qui nous a fait tant de mal, cette fureur de codifier à tort et à travers sans consulter les usages, et d’après certaines théories en l’air. Il est vrai que nos habitudes administratives ne se sont guère modifiées sur ce point, et c’est un grand malheur, car en agissant de la sorte on bouleverse tout sans rien fonder.

Pendant que nous consumions un temps précieux à entasser règlements sur règlements, la situation extérieure se compliquait. Partout avaient surgi, dans les villes ou au sein des tribus, des chefs ambitieux qui voulaient se partager les lambeaux de l’ancienne régence. Les uns recouraient volontiers au patronage de la France , les autres à celui de l’empereur de Maroc, ceux-ci songeaient à se constituer des principautés indépendantes. Un des plus redoutables parmi ces chefs était le bey de Tittery, Bou- Mezrag, qui avait réuni dans une haine commune contre les infidèles plusieurs tribus ordinairement en guerre les unes contre les autres et les avait lancées dans la banlieue d’Alger. Clausel résolut de le punir de ses bravades, et, pour frapper un coup plus décisif, de l’attaquer au cœur même de ses forces , dans sa capitale de Medeah.

La colonne expéditionnaire compta 8,000 hommes environ. On y remarquait pour la première fois des indi-

gènes mêlés à nos soldats. C’étaient des Kabyles, de la tribu des Zouaouas, qui venaient d’entrer à notre service; ils étaient commandés par les capitaines Manuel et Duvivier. On remarquait aussi dans l’état-major un jeune mamelouk, récemment arrivé de Tunis, Yousouf, dont le nom allait bientôt devenir populaire.

L’armée quitta Alger le 17 novembre, et bivouaqua le soir même à Bouffarick. Le 18, elle entrait à Blidab et trouvait la ville déserte; les habitants s’étaient enfuis dans la montagne. Le 19, Clausel essayait de s’organiser à Blidah. Le 20, après avoir laissé dans la place une petite garnison pour assurer les communications avec Alger, il se porta sur Medeah ; le temps était splendide, l’ennemi ne se montrait nulle part. Les Kabyles, effrayés par le déploiement de nos forces, venaient à notre rencontre et nous fournissaient des vivres ; c’était une promenade militaire.

On arriva, sur le soir, à une grande ferme au pied du col ou tèniah de Mouzaïa, la première des gorges qui permettent d’arriver sur les sommets de l’Atlas. Il s’agissait de franchir, sous le feu de l’ennemi, ce dangereux obstacle. C’est un chemin ou plutôt un sentier d’accès périlleux, entrecoupé de ravins donnant à peine passage à quelques hommes de front. Bou-Mezrag avait mis deux canons en batterie sur cet étroit passage, et, des deux côtés, ses troupes garnissaient les hauteurs. Plus les obstacles à franchir étaient redoutables, plus Clausel espérait obtenir d’ascendant sur les indigènes par un succès sur lequel il comptait.

Le 21, nos soldats gravirent assez facilement les premières pentes et chassèrent successivement l’ennemi de tous les mamelons qu’il occupait. Il n’y eut de résistance sérieuse qu’à la téniah de Mouzaïa, où Bou-Mezrag nous attendait avec ses meilleures troupes. On tiraillait depuis deux heures sans résultat apparent, lorsque Clausel or-

donna à ses soldats de gravir les crêtes pour tourner le col et prendre l’ennemi à revers. Ce mouvement réussit ; le général Achard, qui venait d’arriver à l’entrée du col, fait déposer les sacs, battre la charge, et lance ses soldats. Ces braves allaient au-devant de la mort, car, sous le feu roulant de l’ennemi, et d’après toutes les prévisions, ils devaient perdre au moins la moitié de leur effectif. Beaucoup d’entre eux périrent en effet, moins cependant qu’on ne le craignait , et les Algériens , déconcertés par cette brusque attaque, s’enfuirent en désordre et nous laissèrent en possession du col. Le premier officier français qui y arriva était l’aide de camp du général Achard : il se nommait Mac-Mahon.

Avant le coucher du soleil, nous étions maîtres de toutes les positions, et le drapeau tricolore flottait sur l’Atlas. Ce passage de Mouzaïa était certes un beau succès, car l’ennemi avait pour lui l’avantage du nombre et de la position. La journée avait été meurtrière, nous perdîmes plus de 200 hommes ; mais elle nous valut un ascendant immense sur toutes les tribus. Dès le lendemain 22 novembre, Clausel entrait sans résistance àMedeah, la capitale du bey. Le 23, Bou-Mezrag demandait à capituler, et le général lui pardonnait. Le 24 et le 25, nous installions dans la ville un nouveau bey, et, le 26, la colonne expéditionnaire retournait à Alger, laissant dans sa nouvelle conquête une petite garnison, commandée par le colonel Marion. Le retour ne fut pas inquiété ; mais, en arrivant à Blidah, on apprit que la garnison de cette ville avait été sérieusement attaquée. Clausel, après avoir reconnu qu’il n’y avait aucun avantage à occuper la ville, fit reprendre la route d’Alger. Aucune alerte ne troubla le trajet.

L’expédition de Medeah fut sagement conçue et habilement conduite ; ce premier acte de vigueur fut malheureusement isolé. En France , on redoutait une guerre générale, et aucun renfort n’était envoyé en Afrique. On ne

que Clausel dut ordonner à la garnison de Medeah de revenir à Alger ; cette retraite fut un malheur, car les résultats de la campagne se trouvaient perdus. Dès les premiers jours de la conquête, de fâcheux revirements compromettaient ainsi l’œuvre de nos soldats.

Cette mésaventure déconcerta le général Clausel. Il crut alors nécessaire de demander à la diplomatie ce que la force des armes ne pouvait plus lui donner.

Le bey de Tunis était, en ce moment, en instance auprès de lui, afin d’obtenir pour des princes de sa famille l’investiture des beyliks d’Oran et de Constantine. Il s’engageait à se reconnaître le vassal de la France, à lui payer un tribut considérable, à protéger tous les Européens qui voudraient s’établir dans ses États à titre de colons ou de commerçants. Incertains comme nous l’étions sur la nature et la durée de notre occupation algérienne, en adoptant cette proposition non seulement nous nous assuîions la possession immédiate des deux provinces d’Alger et de Tittery, mais encore, sans tirer un coup de fusil et sans bourse délier, nous étendions notre influence sur deux provinces importantes. De plus, au point de vue militaire, nous interceptions les moyens de correspondance entre les tribus de l’est et de l’ouest, nous occupions un littoral de plus de 50 lieues, et sur le reste des côtes les ports nous étaient ouverts, avec des avantages qui équivalaient à la possession. Enfin, au point de vue financier, nous nous assurions des revenus considérables.

Clausel n’hésita pas et signa le traité. La convention fut pourtant rejetée par le gouvernement, parce que le généra] avait outrepassé ses pouvoirs et que le traité préjugeait la question de savoir si nous garderions indéfiniment Alger. C’était même le vrai motif du refus : on ne savait pas encore à Paris ce qu’on ferait de l’Algérie. On préférait ne s’enchaîner par aucun engagement et laisser au temps le soin de consacrer nos droits. Clausel, irrité

cle cet échec diplomatique qui venait, si mal à propos, s’ajouter au demi-succès de Medeah, se répandit alors en plaintes si vives, qu’elles nécessitèrent son rappel en France.

Quelles que soient les fautes qu’il ait commises, ou plutôt les torts qu’on lui ait reprochés, Clausel laissa des regrets en Afrique ; il désirait le bien du pays et croyait en son avenir. Mieux aurait valu le maintenir. L’expérience acquise, la connaissance des besoins urgents, l’étude des nécessités locales auraient évité le retour des fautes commises ; on préféra le remplacer, et aucun de ses premiers successeurs ne fut à la hauteur de la tâche.

Il est vrai que le vague des idées, le tiraillement des volontés, la contradiction des projets, qui formaient alors comme le fond de la politique gouvernementale à propos de l’Algérie, se reflètent dans l’extrême mobilité dont est marqué le choix des gouverneurs. Jusqu’au 10 août 1835, époque à laquelle Clausel est de nouveau envoyé en Afrique, cinq personnages différents administrent le pays : Berthezène pendant près d’un an, du 21 février 1831 au 7 janvier 1832 ; Savary de Eovigo pendant quatorze mois, de janvier 1832 à mars 1833 ; Avizard pendant deux mois ; Voirol pendant quinze mois, jusqu’au 27 juillet 1834; et Drouet d’Erlon, jusqu’au 8 juillet 1835. Naturellement, chacun de ces généraux arrivait avec des idées particulières qu’il cherchait à faire prévaloir. Le fil de la tradition était sans cesse rompu. Aussi l’histoire de l’Algérie pendant ces cinq années présente-t-elle un confus entassement d’expéditions avortées, de projets abandonnés aussitôt que conçus, de décisions contradictoires et de fautes provenant de notre ignorance et de notre indécision.

Qu’il nous suffise de rappeler à grands traits les résultats obtenus, sans insister sur les moyens employés.

En premier lieu, notre domination s’affermit, et les indigènes s’habituèrent à nous considérer comme les légiti-

mes possesseurs du pays. Malgré la résistance des Hadjoutes, la Metidja fut définitivement occupée. Oran et Mostaganem reçurent des garnisons françaises, et les deux tribus arabes des Douairs et des Smélas devinrent nos fidèles alliées. Bône et Bougie furent reprises et réoccupées. Peu à peu s’étendait notre cercle d’influence. Si, pendant cette période, nos relations avec les populations prirent une extension qu’elles n’avaient pas eue jusque-là, si nous fûmes à portée de mieux étudier leur caractère et de réunir sur elles des renseignements précis , ces progrès tiennent à la création des bureaux arabes et à celle des corps auxiliaires.

On appela ~bure.au arabe une institution destinée à nous mettre en rapport avec les Algériens, non plus par l’intermédiaire d’interprètes ou peu sûrs ou méprisés, mais grâce à nos officiers , initiés à la langue du pays et chargés de veiller à ses besoins. Ce fut en 1832 que le général Trézel, chef d’état-major du corps d’occupation, organisa ces bureaux. Le premier chef fut la Moricière. Il était difficile de faire un meilleur choix. La Moricière avait de l’audace, de la résolution, il était plein de ressources et animé de la généreuse intention de rendre service à son pays. Ces bureaux arabes nous furent très utiles.

La seconde création fut celle du corps des zouaves, appelé à une si haute réputation militaire. Bourmont avait eu la pensée d’enrôler des indigènes dans l’armée française et de leur donner pour chefs des officiers français. Il n’avait pas eu le temps de les organiser. Clausel s’en chargea. Les premiers zouaves furent des Kabyles de la province de Constantine, véritables mercenaires, habitués, comme jadis les Suisses, à se vendre au plus offrant. Ils acceptèrent nos offres et devinrent le noyau de ces fameuses bandes qui devaient s’illustrer sur des champs de bataille si différents. Plus tard la proportion des indigènes diminua : les zouaves, avec le temps, ne gardèrent même de leur ori-

honneur de grossir les rangs de ce corps d’élite. Avec une pareille troupe bien conduite, on devait faire et on fit des prodiges.

Un second avantage de notre séjour en Algérie fut que, peu à peu, à l’école des faits et de l’expérience, se forma toute une génération d’officiers, d’administrateurs, de diplomates, qui commencèrent à connaître et à organiser le pays. L’Algérie ne fut pas seulement un champ de manœuvres et une école de guerre, mais plus encore une matière d’études presque inépuisable, qui fournissait l’occasion de comprendre des idées, une civilisation et une société différentes des nôtres. Alors commencent à figurer sur les bulletins les noms de Duvivier, Changarnier, Bedeau , Cavaignac, tous intelligents et braves, sans opinions préconçues, qui observaient et savaient plier la routine aux exigences de la situation.

La dernière conséquence de ces premières années de domination fut qu’on s’habitua à considérer l’Algérie non plus comme une terre conquise, mais aussi comme un pays à coloniser. Ces idées, il est vrai, ne pénétrèrent que lentement dans les esprits, car il existait alors, et peutêtre existe-t-il encore aujourd’hui, des Français, ou ignorants ou naïfs, qui s’imaginaient que la langue et les institutions françaises devaient être adoptées partout où se déployait le drapeau national. Ce lieu commun théorique, si cher à la paresse, puisqu’il s’applique à toutes les circonstances et dispense de toute réflexion, peut entraîner de graves conséquences. En effet, tant que l’Algérie fut gouvernée par des généraux qui arrivaient avec la routine de leurs préjugés, toute tentative d’organisation sérieuse fut impossible. Il fallait détruire ou être détruit, refouler, c’est-à-dire exterminer les indigènes, ou être expulsé par eux.

Par bonheur, d’autres principes prévalurent. On comprit qu’en gouvernant les Algériens d’une manière con-

forme à leur génie national , au lieu de leur imposer une civilisation factice, on obtiendrait des succès plus durables. Le système de l’assimilation progressive fut, en un mot, préféré au système de refoulement. Sans doute ces principes ne pénétrèrent que lentement dans les esprits, et ils soulèvent encore, même à l’heure actuelle, d’ardentes contradictions. Il n’en est pas moins vrai que, le jour où ils seront résolument appliqués, l’Algérie deviendra la France nouvelle.

Ainsi beaucoup de mal, et un peu de bien ; de nombreuses erreurs , mais quelques créations heureuses ; des tâtonnements regrettables, mais parfois de l’énergie et de la décision, tel est le bilan de notre administration pendant ces premières années.

La province de Constantine et Constantine. — Le bey Ahmed. — Première expédition contre Constantine. — La retraite. — Préparatifs delà seconde expédition. — Le siège. — Prise de Constantine.

Des quatre provinces sur lesquelles, en 1880, avant notre arrivée, le dey Hussein étendait son autorité, la plus riche et la plus importante était celle de Constantine.

Bornée au nord par la Méditerranée, à l’ouest par le Jurjura et la région des Chotts, à l’est par la régence de Tunis, au sud par le grand désert, elle est traversée par de hautes montagnes qui en font comme une Suisse africaine : d’abord le Jurjura, qui longe le littoral, et dont les contreforts abrupts et couverts de bois constituent la meilleure des défenses; en seconde ligne, le petit Atlas ; en troisième ligne, mais déjà beaucoup plus au sud, le mont Aurès, enfin les versants de l’Oued-Djedi et les plaines de Biskra. Ces quatre chaînes sont à peu près parallèles entre elles ; ce sont des remparts naturels derrière lesquels des hommes déterminés pourraient prolonger la résistance. Plus loin commence le désert. La majeure partie des rivières qui sillonnent cette riche province ont leur embouchure dans la Méditerranée : ce sont le cours supérieur de la Med jerda,

1 Oued-el-Ivebir, le Seybouse, le Safsaf, et le Rummel. Les autres se perdent dans le sable des déserts, comme l’Oued- Djedi.

Le beylik de Constantine était divisé en une infinité de circonscriptions qui n’avaient pas conservé, comme dans

les deux autres, le nom d 'arch ou tribu, mais qui prenaient celui d 'enjone ou grande tribu. On y trouvait, en outre, plusieurs villes, centres de population et de relations commerciales fort importantes : sur le littoral, Bougie, Djigelli, Collo, Stora, Bône, la Calle; à l’intérieur, Constantine, Sétif, Zamora , Biskra ; dans le désert, Tuggurt et Ouargla. La plus curieuse et la plus importante de ces villes était Constantine. Ainsi que l’écrivait le duc d’Orléans, cc c’est un de ces lieux privilégiés de la nature, voués comme certains hommes ou certaines nations à une destinée qui s’accomplit d’une manière constante et immuable à travers les siècles, malgré les transformations du sol et les révolutions des peuples. »

Ce rocher inaccessible fut toujours l’asile des tyrans et des défenseurs de l’Afrique. La Cirta des Numides et des Romains, la Constantine des Grecs, des Vandales et des Arabes a bravé des armées, vaincues à l’avance, en été par le manque d’eau, en hiver par le manque de bois. C’est la digne capitale du pays environnant ; elle en a la rudesse sauvage, mais aussi la beauté pittoresque.

Qu’on se figure un plateau en forme de quadrilatère, exactement orienté sur les quatre points cardinaux, dont la plus grande hauteur à l’angle nord-est est de 640 mètres, et la moindre à l’angle sud-ouest, de 530 mètres. Il est isolé de toutes parts, sauf à l’ouest, par des rochers à pic, au pied desquels coule le Rummel, fleuve capricieux, qui tantôt bondit en cascades par-dessus les rochers, tantôt s’enfonce dans de vastes cavernes pour reparaître quelques pas plus loin. L’air est vif et pur sur ces hauteurs. Des inscriptions tumulaires mentionnent des vieillards morts à 115 et même 120 ans. Constantine n’est pas seulement, comme l’appellent les Arabes, une cité aérienne, « ' mais aussi une cité souterraine. Ses défenses naturelles ont fait d’elle un refuge, un centre militaire, une capitale politique. Sa position au milieu d’une campagne fertile la désignait

pour être une place commerciale de premier ordre. Ses caves nombreuses, commodes et fraîches, propres à conserver toute espèce de denrées, lui ont permis de jouer ce second rôle avec avantage. C’est à la fois une forteresse et un réservoir. y> (Clamageran.)

Constantine était, en outre, une capitale religieuse et littéraire. Les décisions de ses ulémas faisaient autorité, et de nombreux étudiants puisaient à ses vingt-cinq écoles la science et le fanatisme qu’ils répandaient ensuite dans tout le pays. On y honorait les savants ; on y recherchait les livres ; ses habitants assurent qu’il y avait dans la ville, à notre arrivée, dix-sept bibliothèques particulières renfermant environ 14,000 volumes. D’après un dicton arabe, Constantine inventait, Alger perfectionnait, Oran gâtait.

Depuis sept années, bravait notre pouvoir et compromettait notre avenir politique le chef de cette ville, un adversaire redoutable auquel on avait eu le tort de ne pas faire assez attention. Il se nommait Ahmed. Fils d’un janissaire turc nommé Mohammed et d’une femme arabe du désert, il appartenait à la race des Koùlouglis, c’est-à-dire des Algériens issus du croisement des Turcs et des Arabes. Encore enfant, il avait connu l’adversité : son père avait été étranglé par ordre du bey de Constantine, et sa mère avait fui avec lui dans le désert. Dans sa jeunesse, il voyagea, se rendit à Constantinople, puis à la Mecque, d’où il rapporta le titre sacré de hadji (pèlerin), et, quand il revint en Algérie, ne tarda pas à y jouer un rôle prépondérant. Il excita même la jalousie du nouveau bey de Constantine, qui le fit venir auprès de lui et allait ordonner sa mort, lorsque, prévenu à temps, il se laissa glisser le long des pentes escarpées qui conduisent au Rummel et s’enfuit à Alger. Le dey Hussein l’accueillit avec plaisir et le nomma en 1826 bey de Constantine.

Ahmed fut un affreux tyran, ne reculant devant la sa-

tisfaction d’aucun de ses caprices, se croyant tout permis et se permettant tout.

Ses sujets étaient les jouets de sa férocité ; sous prétexte

Fig. 42. — Cascades de Siii-Mécid ; le Bummel à Constantine.

de bien gouverner, il les massacrait systématiquement Quand une condamnation à mort était prononcée, les victimes étaient conduites à la driba, ou maison du supplice, où, suivant leur rang, elles étaient étranglées ou dé-

capibées. On jetait ensuite leurs cadavres dans un puits profond qui se trouvait au milieu. Rien n’était plus fréquent que ces tueries, ordonnées souvent par caprice. Le plus singulier, c’est qu’il se soit trouvé des Français, sinon pour louer, du moins pour excuser les caprices sanguinaires de ce tyran, qn’on eût dit le contemporain d’un Denys de Sicile ou d’un Caligula.

Tel était l’adversaire contre lequel Clausel, créé maréchal le 30 juillet 1831, venait en 1835 de se décider à conduire une armée.

Nous n’avions pas alors, dans toute l’ancienne régence, d’ennemi plus déterminé et plus dangereux. Dès les premiers jours de notre occupation, il s’était prononcé avec énergie contre la France. Avant la signature de la capitulation d’Alger, il essaya de persuader au dey Hussein de le suivre à Constantine avec ses trésors ; Hussein refusa et fit bien. Son gendre Ibrahim, qui se montra plus confiant, eut lieu de s’en repentir, car le perfide bey le renvoya, dès qu’il l’eut mis en possession d’une somme d’argent considérable, cachée dans la maison de campagne du dey, et reprit, avec les débris de ses troupes, la route de Constantine. Il en trouva les portes fermées. La garnison avait proclamé sa déchéance et installé à sa place un Turc nommé Kuchuck-Ali. Ahmed ne se déconcerta pas. Il sut se créer un parti parmi les Kabyles et se ménager des intelligences dans la place ; aussi parvint-il, sans trop de peine, à se défaire de son rival momentané.

Une fois réintégré dans le pouvoir, son premier soin fut de se défaire de la milice turque, dont il redoutait les prétentions et l’inconstance. Il l’envoya parmi les tribus du désert par petits détachements qui furent successivement massacrés. Il fit ensuite périr, les uns après les autres, les Turcs fixés à Constantine qui lui portaient ombrage parleurs richesses ou leur influence, et, désormais rassuré

contre toute velléité d’opposition , exerça la plus intolérable des tyrannies.

Afin de mieux assurer sa puissance, il s’entoura de nègres et d’Arabes du désert, que l’éloignement de leur pays, la différence de leurs mœurs et de leur origine, rendaient pour ainsi dire étrangers au milieu de la population. Aussi agissaient-ils comme en pays conquis, et, quand le maître avait ordonné d’exterminer, ils exterminaient. Grâce à eux et à la terreur qu’il inspirait, Ahmed put braver la France pendant sept années et se croire à peu près inattaquable dans ses montagnes. Ne régnait-il pas sur près de deux millions de sujets faciles à gouverner? N’était-il pas soutenu par la Turquie, qui venait de lui conférer le litre de pacha ? La Tunisie n’assurait-elle pas ses approvisionnements? Son pouvoir déjà ancien n’était-il pas appuyé par des mercenaires braves et dévoués ? Ahmed était donc un adversaire sérieux, et la France, en lui déclarant la guerre, engageait une partie décisive, de l’issue de laquelle allait dépendre notre domination future ou notre échec définitif en Algérie.

Le maréchal Clausel était un homme d’exécution et de jugement. Il ne se dissimulait aucune des difficultés de la tâche entreprise, mais se sentait de taille à les surmonter. Il aurait seulement désiré être soutenu parla France, et ne le fut pas. Ce fut une faute et un malheur.

L’expédition de Constantine s’imposait comme une nécessité. Tant qu’un lieutenant d’Hussein nous disputerait la possession de la partie la plus importante de l’ancienne régence, nous n’avions pas le droit même de nous considérer comme installés sur le territoire africain. La nombreuse population du beylik, l’étendue et la richesse de son territoire, ses faciles relations avec la régence de Tunis, enfin et surtout la docilité traditionnelle de ses

habitants , le rendaient bien supérieur à ceux de Tittery

et d’Oran. Aussi bien les Algériens commençaient à s’étonner que la France laissât Ahmed exercer en paix un pouvoir qui aurait dû tomber avec celui d’Hussein. Plusieurs tribus, exaspérées par les cruautés et les exactions du bey, demandaient vengeance ; on pouvait compter sur leur concours et aussi sur la neutralité de la plupart des autres. En un mot, la soumission de la province semblait assurée, si nous ne restions pas toujours comme attachés au rivage et trop éloignés de nos alliés de l’intérieur pour les secourir efficacement.

Le maréchal Clausel eut l’art de présenter ces considérations avec sa vivacité et son entrain habituels, et obtint l’assentiment général. L’expédition de Constantine fut donc résolue en principe, et le maréchal s’occupa tout de suite de la préparer. Il commit au début une grave faute, celle de nommer bey de Constantine un aventurier que nos premiers succès avaient rallié à notre cause.

Yousouf, soldat de fortune, qui ne connaissait même pas son origine, et qu’une intrigue de sérail avait jeté en Algérie, était un homme de résolution et d’ambition. Il avait persuadé à Clausel qu’il avait de nombreuses intelligences à Constantine et qu’une démonstration militaire suffirait pour déterminer un mouvement en sa faveur. Ses pouvoirs n’avaient pas été assez nettement définis. Sans doute, en lui laissant le soin de se faire reconnaître par ses partisans , on s’épargnait les soucis de la conquête et les embarras de la protection , mais on tolérait des actes que n’admettait plus notre droit public, et on perpétuait un état de choses que tôt ou tard il faudrait renverser.

D’ailleurs, Yousouf ne justifia en rien la faveur et le choix dont il avait été l’objet. Il adopta les mesures violentes et arbitraires des beys turcs, et ne réussit qu’à nous aliéner les tribus voisines. Aucune des espérances

Fig. 43. — Vue de Constantine.

qu’on fondait sur son concours ne se réalisa. Pourtant, jusqu’à la dernière heure, Clausel et Yousouf persistèrent dans leurs illusions : Clausel croyait sérieusement qu’il suffisait presque de marcher sur Constantine pour nous en assurer la possession ; Yousouf, soit ignorance, soit présomption, ne cessa de répéter qu’au premier signal Ahmed serait renversé. C’était une grave erreur, et ce ne fut pas la seule.

Le maréchal, en effet, ne sut pas ou ne voulut pas réunir des troupes en nombre suffisant pour une expédition aussi importante. Il avait présenté à Paris un plan d’occupation générale de l’Algérie, plan qui n’avait pas été adopté. Le ministère Thiers, avec lequel il s’était concerté et sur lequel il comptait, venait d’être renversé (6 septembre 1836), et le nouveau ministre de la guerre, le général Bernard, esprit froid, calculateur, réservé dans ses actes, crut devoir différer l’envoi des renforts promis, et même discuta avec Clausel le plus ou moins d’efficacité de ses plans de campagne.

De part et d’autre, il y eut manque de décision : le ministère aurait dû contremander une expédition qu’il désapprouvait, mais il n’osa pas le faire; le maréchal, qui n’avait pas reçu les renforts promis, aurait dû reconnaître que l’effectif nécessaire lui manquait et ajourner une campagne mal préparée. Mieux aurait valu pour lui, puisqu’il n’était plus en communion d’idées avec le ministère, donner sa démission. Il ne le fit pas, parce qu’il se crut obligé de continuer ce qu’il avait annoncé à grand fracas. C’était courir au-devant d’un échec certain. A mesure que ce projet l’absorba davantage, l’ar-. deur de son imagination et le besoin qu’il avait du succès lui firent prendre pour des réalités les difficultés, ou pour mieux dire, les impossibilités sur lesquelles reposait son plan.

Les sages conseils ne lui manquèrent pas. Ses rneil-

leurs amis l’engageaient à ne pas se lancer dans cette folle aventure ; le maréchal répondit qu’il ferait poulie mieux et comptait sur sa bonne étoile. C’était la seule garantie de succès qu’il pût donner, car l’état insuffisant de ses, ressources et la situation du pays condamnaient également cette résolution extrême.

Bône fut assignée comme rendez-vous général à l’armée en formation.

C’est dans cette ville étroite et infecte que s’entassèrent 9,000 soldats fatigués par une longue traversée, et éprouvés, avant d’entrer en campagne, par les fatigues et les privatious. Les éléments, ces dangereux ennemis, auxquels l’illustre Doria ne reconnaissait que trois vainqueurs, mai, juin et juillet, furent contraires. A des pluies torrentielles, qui tombèrent jusqu’au 10 octobre, succédèrent, pendant plusieurs jours, les ardeurs d’un soleil torride. Cette chaleur inopportune développa les germes de maladie déjà inoculés à nos malheureux soldats ; 2,000 d’entre eux furent atteints par les fièvres. Us les combattirent en prenant avec excès du sulfate de quinine, dont on leur faisait des distributions pour ainsi dire quotidiennes, et plusieurs centaines d’entre eux payèrent de la vie la fatale imprévoyance de leurs chefs.

Lorsque Clausel arriva en personne à Bône, le 31 octobre 1836, rien n’était prêt, ou plutôt tout était désorganisé : les vivres manquaient ; les moyens de transport se réduisaient à 475 mulets de bât, les munitions n’étaient pas arrivées, ou, avariées par l’humidité persistante. Les alliés promis n’avaient pas paru, et déjà de nombreuses tribus occupaient la plaine, surveillant nos avantpostes, égorgeant nos traînards, et respirant un farouche enthousiasme pour le tyran qui avait arboré le drapeau de l’indépendance nationale.

Tout manquait à la fois. Certes, de plus audacieux

auraient reculé, et auraient bien fait de reculer. Le maréchal n’y songea même pas. Bien que malade lui-même, il crut qu’un mouvement en avant lui rendrait la santé et l’espérance. Il compta comme une certitude la reddition volontaire de Constantine, et, bien que dépourvu de ressources pour assiéger la place, il agit comme s’il en eût déjà tenu les clefs. Il se réfugiait sur le champ de bataille comme sur son terrain naturel, espérant couvrir par des succès militaires les fautes commises sur le terrain politique

Le 8 novembre, le corps expéditionnaire se mettait en marche. Il ne comptait plus que 7,270 hommes de toutes armes et 1,356 indigènes, en tout 8,626 rationnâmes. Il fallait ou aller vite ou frapper fort ; on devait, par conséquent, choisir entre la légèreté de la colonne et la puissance de l’artillerie. On ne fit ni l’un ni l’autre. La colonne était trop lourde et l’artillerie pas assez puissante, c’est-à-dire qu’on courait à sa perte.

Les soldats avaient à franchir une quarantaine de lieues à travers des montagnes sans chemin, des torrents sans pont et des terres détrempées : or ils se courbaient sous le poids de 60 cartouches et de 7 jours de vivres. Comme ils se berçaient, ainsi que leurs chefs, de l’espoir d'une course pacifique, il était bien probable qu’ils allégeraient leur fatigue en diminuant au plus vite leurs provisions. On n’avait donc réussi qu’à alourdir leur marche sans assurer leur alimentation.

Quant à l’artillerie, on n’emmenait qu’une batterie de 8, impuissante à ouvrir une brèche et gênante dans la marche ; de plus , 4 obusiers et 6 pièces de montagne, en tout 18 pièces, n’ayant en tout que 1,382 coups à tirer; en outre, 36 fusils de rempart, n’ayant chacun que 6 coups à tirer, et 200 fusées de guerre déjà trop vieilles, car, la routine bureaucratique ne permettant de tirer ces artifices que par ordre d’ancienneté, leur tour n’arrivait

que lorsqu’ils étaient éventés ou compromis. Pour le service du train, 328 animaux fatigués, en Algérie depuis la conquête. Aucun équipage de pont. A peine des ambulances, et c’était une armée de fiévreux qui allait attaquer

Fig. 44. — Flan de Constantine.

la forteresse algérienne, ayant contre elle la distance, la fatigue, la famine, la maladie, la politique, en un mob toutes les chances militaires. C’était peut-être assez pour un coup de main heureux ; c’était trop peu pour une expédition sérieuse contre un ennemi résolu.

Le 10 novembre 1886, l’armée arriva à Cuelrna. Elle y fut surprise par un orage terrible, accompagné d’une pluie torrentielle. Jusqu’au 21 du même mois, le mauvais temps continua. Ce fut une rude épreuve pour nos soldats. Ils eurent à souffrir de l’absence des routes, des torrents débordés, des cours d’eau qu’il fallut traverser à gué, et aussi d’un froid glacial, qui augmentait à mesure qu’ils gravissaient ces plateaux élevés , où ils ne pouvaient faire cuire leurs aliments à cause du manque absolu de bois. On avança au prix de bien des difficultés , et en marquant chaque étape par des cadavres.

Le 21 novembre, après treize heures d’obscurité, l’armée aperçut enfin, à travers une éclaircie, un amas de maisons blanches, qui semblaient suspendues dans les airs comme une aire de vautours. C’était Constantine, c’était la terre promise ; mais combien peu devaient y entrer !

Trompés par cette apparition fantastique, nos soldats coururent dans la direction indiquée. Ils parvinrent jusqu’à un torrent de neige fondue qui charriait des quartiers de roc. Les premiers qui s’aventurèrent dans cette avalanche liquide furent blessés ou noyés. Quelques cavaliers se dévouèrent : ils entrèrent dans l’eau avec leurs montures afin de rompre l’impétuosité des vagues, et c’est ainsi que l’armée, homme par homme, voiture par voiture, réussit à franchir ce dernier obstacle.

Quel accueil allait-on recevoir ?

Ce n’était pas seulement la gloire du maréchal qui était en question, mais aussi le salut de ces soldats grelottant de froid, mourant de faim, qui allaient trouver la fin de tant de maux ou se heurter à la nécessité d’un siège impossible. Impatient de savoir à quoi s’en tenir, Clausel pressa son cheval, et, avec une faible escorte, arriva sur le plateau de Mansourah, espérant qu’on allait lui apporter les clefs de la ville. Aucun être vivant n’y apparaissait. Un silence solennel régnait : on eût dit une cité endormie.

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Soudain un coup de canon a retenti. Aussitôt le drapeau rouge est arboré sur les remparts ; les muezzins , du haut des minarets, appellent à la prière les femmes et les enfants, aux armes les hommes valides, et bientôt un fourmillement confus annonce la résistance de toute la population. Au même moment, la crête des montagnes voisines est couronnée par des milliers d’Arabes. C’est Ahmed-Bey qui accourt pour aider les assiégés par une puissante diversion.

Ainsi se trouvait brisée la dernière illusion. Yousouf s’était trompé : nul à Constantine ne songeait à se rendre. C’était un siège à essayer sans la moindre chance de succès. Sans se laisser abattre par cette effroyable déception, Clausel envisagea froidement la situation, et se décida sur-lechamp à tenter contre Constantine un coup de main qui seul pouvait le sauver, lui et son armée.

Au sud, au nord et à l’est, Constantine est entourée par un ravin profond, à berges escarpées, au fond duquel coule le Rummel. Un pont en pierre, de construction romaine, jeté sur ce torrent, fait communiquer la ville avec le plateau de Mansourah. C’est par ce plateau qu’arrivait l’armée française, mais il ne fallait pas songer à attaquer la ville par aucun de ces trois côtés. Il eût été par trop facile aux défenseurs de la place de faire sauter le pont romain, et, dès lors, quels soldats auraient pu gravir les escarpements du Rummel, c’est-à-dire des rochers plus hauts que les plus hautes falaises de Normandie?

Restait le quatrième côté, celui de l’ouest : c’est par là, par un isthme étroit nommé parles indigènes Coudiat-Aty, que Constantine se rattache à la terre ; mais cette face de la ville, large tout au plus de 600 mètres, était hérissée d’obstacles artificiels, défendue par de nombreuses batteries, aussi imprenable, en un mot, que pouvait l’être une fortification élevée par les hommes.

Pourtant il n’y avait pas à hésiter : il fallait emporter

Coudiat-Aty ou périr. Clausel le comprit tout de suite ; mais il n’avait plus sous la main que 3,000 combattants environ, pas de grosse artillerie, pas de vivres, presque pas de munitions. Il ne pouvait même pas investir la place, c’est-à-dire qu’il était privé de la première ressource des assiégeants, surtout avec des Arabes, qui ne se battent qu’avec une retraite assurée , et qu’il ne pouvait compter sur la seconde , c’est-à-dire sur une artillerie suffisante pour ouvrir une brèche dans les murailles.

Le maréchal, sans même attendre que tous ses soldats l’eussent rejoint, envoya un de ses lieutenants, de Rigny, l’autre était Trézel, s’emparer de Coudiat-Aty, pendant que lui-même restait sur la Mansourah. Le mouvement était bien combiné et fut exécuté avec entrain, mais le terrain était si mauvais et le passage du Rummel si difficile, qu’il fut impossible de transporter les pièces de 8.' Le général de Rigny fut réduit à des obusiers de montagne, arme trop faible pour battre les remparts. Il réussit néanmoins à faire tomber les ouvrages extérieurs, et à s’établir fortement en face des murailles de Coudiat-Aty.

Dans la journée du 22, le maréchal fit canonner la porte d’El-Kantara , celle qui de la Mansourah conduit à Constantine en passant par le pont romain. Vers le soir, quelques soldats du génie, en s’approchant des remparts, réussirent à faire sauter cette porte ; mais, plus en arrière, ils en trouvèrent une seconde, complètement intacte, qu’il s’agissait d'enfoncer au moyen d’un pétard. Cette opération fut remise au lendemain. L’armée avait tellement souffert qu’elle commençait à se démoraliser ; des tonneaux d’eau-de-vie avaient été pillés et défoncés.

Le 23 devait être la journée décisive.

Dès le matin, les canons de la Mansourah recommencèrent le feu contre la porte d’El-Kantara ; vers le milieu de la journée, on dut le suspendre pour repousser une attaque que les Arabes campés hors la ville dirigèrent

simultanément, contre Coudiat-Aty et la Mansourah. Cette double attaque fut repoussée ; mais nos munitions s’épuisaient, nous n’avions plus de vivres. Un siège régulier était impossible. Il fallait brusquer un assaut ou battre en retraite. Clausel ordonna de tenter un dernier effort, et d’attaquer à la fois Coudiat-Aty et El-Kantara.

Fig. 45. — Première attaque de Constantine. Le pont romain.

( Tableau de Simeon Fort.)

A minuit, les deux colonnes s’ébranlent. La première, commandée par le général Trézel, s’engage sur le pont. Signalée aux ennemis par un rayon de lune, elle est accueillie par une décharge meurtrière. Trézel tombe blessé, les sapeurs du génie sont décimés , bientôt le désordre est général, et il n’y a plus qu’à battre en retraite. Même insuccès à Coudiat-Aty. Il s’agissait, là encore, d’enfoncer une des portes qui conduisent au plateau. De même qu’à Mansourah , les mineurs qui portent les fougasses tombent

sous les balles de l’ennemi et couvrent les sacs à poudre de leurs cadavres. Un bataillon accourt pour les protéger, et il s’avance avec tant de hâte qu’il augmente l’encombrement. On cherche à enfoncer la porte à coups d’obusier, puis avec la hache, jusqu’à ce que, voyant qu’il perd inutilement du monde, Duvivier, qui commandait l’attaque, ordonne la retraite ; 33 tués et 79 blessés marquaient au pied du rempart intact la vaillance de nos hommes.

Les deux attaques avaient échoué. Il était trois heures du matin. « Tout à coup, au milieu du silence profond qui avait succédé au bruit du canon , les nôtres entendirent des voix mâles et vibrantes qui, sur tous les points des remparts, entonnaient des chants d’un caractère grave et religieux. C’étaient les défenseurs de la ville qui, après avoir victorieusement repoussé nos colonnes, faisaient la prière. Dans l’accent de ces voix où frémissaient encore l’émotion du combat et la joie de la victoire, il y avait quelque chose d’inexprimable, que n’oublieront jamais ceux qui les ont entendues. » ( Nettement.)

Il ne restait plus que 15 livres de poudre, et plus de vivres. Après ce dernier effort, tenté plus encore pour l’honneur du drapeau que pour un succès impossible, le maréchal n’avait plus qu’un devoir à remplir, celui de sauver les débris du corps expéditionnaire.

A quatre heures du matin, dans cette même nuit du 23 novembre, commença la retraite. Les premiers ordres furent donnés avec une regrettable précipitation. Sans doute , il était difficile de conduire à travers un pays difficilé, en présence d’un ennemi nombreux et féroce, une armée humiliée, démoralisée et dénuée de ressources ; mais n’allait-on pas trop loin en détruisant tout le matériel, en précipitant dans les ravins tentes, bagages et caissons d’artillerie, en abandonnant même des prolonges chargées de blessés ? Il est vrai que le. maréchal répara tout par son énergie. Il prit les dispositions nécessaires pour rallier

tous ses hommes et ne s’éloigner de Constantine qn’aveo sa petite armée serrée autour de lui.

Il fallait d’abord que le détachement de Coudiat-Aty regagnât , sous le feu de la place , le gros de l’armée , campé à la Mansourah. Cette difficile opération s’exécuta non sans d’héroïques efforts. Officiers et soldats s’attelèrent à

Fig. 46. — Le commandant Changarnier.

leurs pièces pour leur faire franchir le Eummel. Le mouvement de retraite était à peine commencé que les assiégés sortirent en masse de la ville. Ils furent repoussés, mais tinrent la campagne et commencèrent contre nos troupes une série d’engagements qui devaient nous être bien funestes.

Au moment où le jour se levait, toute l’armée se trouvait enfin réunie sur le plateau de Mansourah.

A huit heures du matin, fut donné le signal du départ. Au 2e régiment d’infanterie légère avait été confié le poste d’honneur, l’arrière-garde. Lentement, péniblement, à travers ces chemins effondrés s’avançaient nos soldats. A droite et à gauche, en tête et en queue, tourbillonnaient les cavaliers d’ Ahmed ou les fantassins du principal de ses lieutenants, Ben-Aïssa, à peine contenus par nos tirailleurs, et guettant le moment propice pour rompre la colonne.

Ce fut à une de ces heures critiques que le commandant Changarnier sauva l’armée par sa bravoure et son sangfroid. Il n’avait avec lui que 300 hommes. La ligne des tirailleurs venait d’être enfoncée et en partie sabrée. Changarnier arrête sa petite troupe, la forme en carré, et d’une voix vibrante : cc Allons, mes amis, » dit-il, cc voyons ces gens-là en face. Ils sont 6,000, et vous êtes 300; vous voyez bien que la partie est égale ! »

Les soldats auxquels il s’adressait étaient dignes d’un tel chef. Ils laissèrent s’approcher l’ennemi jusqu’à portée de pistolet, et un feu bien nourri joncha de morts trois des faces du carré. Aussitôt ils s’élancent en avant, tuent à la baïonnette les cavaliers démontés et repoussent les assaillants jusqu’à Constantine. Ils venaient de sauver l’armée, car le massacre de l’arrière-garde au début delà retraite aurait entraîné' celui de tous leurs camarades.

Pendant que le 2e léger arrêtait ainsi l’ennemi, Clausel, qui retrouvait ses grandes qualités militaires dans les circonstances périlleuses , remettait de l’ordre dans la colonne et prenait toutes les précautions nécessaires, avec autant de présence d’esprit que d’énergie. La retraite fut néanmoins terrible. Sans la présence du soleil sur l’horizon, dont les rayons bienfaisants empêchèrent que l’armée entière ne pérît dans la boue, la retraite devenait un désastre. Aussi les soldats furent-ils heureux de le voir reparaître, cc Enfoncé Mahomet ! » disaient-ils dans leur pittoresque langage, cc c’est Jésus-Christ qui prend la semaine. »

Fig, 47. — Combat en avant de Somalî. Changarnier et le 2e léger. (Tableau d’Horace Yernet.)

En quatre marches on arriva à Guelma. Ces quatre étapes furent faites presque sans halte ; les hommes furent paifois dix-huit heures en route, et constamment privés de feu. S ils découvraient du grain égaré dans quelque silo, ils étaient réduits à le dévorer tout cru. Les ennemis suivaient toujours la colonne. N’avaient-ils pas deux pièces d’artillerie, qu’ils tiraient de dessus le dos d’un cheval ? cc Cette impuissante artillerie eût été ridicule s’il y avait eu place pour le ridicule dans une aussi terrible tragédie. Le bruit sauvage de l’infernale musique du bey , qui répondait dans le lointain au tambour des tirailleurs battant lentement la retraite, semblait sonner le glas des morts à la colonne, qui avait moins l’aspect d’une armée que d’un convoi funèbre. » (Duc d’ORLÉANS.)

En effet, les blessés et les malades étaient nombreux. Malgré les efforts que l’humanité inspirait à chacun, çà et la de pauvres soldats s’affaissaient sur leurs membres gelés et attendaient le coup du yatagan qui allait mettre un terme à leurs souffrances. Tous nos cavaliers valides avaient nus pied a terre, et marchaient à côté de leurs chevaux pliant sous le poids des éclopés. Le vénérable duc de Caraman, un volontaire de soixante-quinze ans, donnait 1 exemple. Il ramassait les traînards, les chargeait lui-

même sur son cheval, et les encourageait par ses saillies gauloises.

Malgré ces efforts généreux, bon nombre de nos soldats restèrent un arrière; ils furent impitoyablement sacrifiés. Le bey n’avait-il pas promis 10 piastres par tête de Français ? Les femmes, par un raffinement de cruauté, furent chargées de cette hideuse besogne : d’une main mal exercée, et parfois avec de cyniques mutilations, elles égorgèrent ceux de nos malheureux troupiers que leur mauvaise fortune retint en arrière.

Dans une de ces longues heures de marche, Clausel, se laissant aller au pas de son cheval , se trouvait presque à

l’avant-garde. Le général de Eigny, qui commandait l’arrière-garde, voyant des masses d’Arabes caracoler sur ses flancs, craignit d’être attaqué, et envoya en toute hâte prévenir le maréchal ; il se permit même d’inconvenants propos, que les circonstances rendaient fort coupables. Olausel accourut en hâte, et, trouvant l’alerte peu justifiée, reprit la tête de la colonne. Son mécontentement s’accrut par le rapport qui lui fut fait des paroles échappées au général de Eigny. Il voulait d’abord le destituer, il se borna à le réprimander sévèrement dans un ordre du jour : « Honneur à votre courage, soldats! Vous avez supporté avec une admirable constance les souffrances les plus cruelles de la guerre. Un seul a montré de la faiblesse, mais on a eu le bon esprit de faire justice des propos imprudents ou coupables qui n’auraient pas dû sortir de sa bouche. Soldats, dans quelque position que nous nous trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec honneur ; recevez-en l’assurance de votre général en chef. » Jamais , en effet , retraite ne fut ordonnée avec plus de sollicitude. On n abandonnait une position qu’après en avoir occupé quelque autre qui la commandait de front ou d écharpe. Les Arabes étaient contenus par des tirailleurs qu appuyaient des réserves toujours prêtes à les recueillir. Aussi la marche de l’armée ne fut-elle jamais interrompue. Au défilé de Bou-Berda , qu’Ahmed occupait en personne , on crut a un combat sérieux , mais une simple démonstration dégagea la route ; sans doute le bey craignait la furie de nos soldats désespérés.

A Guehna (28 novembre), l’armée retrouva du bois, des subsistances, des populations inoffensives et un autre climat , dont le contraste soudain fut encore une souffrance. Guehna n’avait été jusqu’alors qu’un embarras; Clausel songea à en faire un établissement sérieux qui servirait de point de départ pour la future expédition de Constantine. Le colonel Duvivier fut chargé d’organiser ce poste, et

il y réussit. Au moins cette fâcheuse campagne se terminait-elle en facilitant une revanche nécessaire.

Diminués de moitié, épuisés par la misère et les privations, attaqués du matin au soir par un ennemi vainqueur, nos soldats avaient fait en bon ordre, et dans un pays sans chemin, une retraite de 40 lieues. Ils avaient ramené à Bône leurs drapeaux, leurs malades, leurs canons de campagne, et 2 étendards pris à l’ennemi. Il est vrai qu’ils étaient au bout de leurs forces : 700 hommes avaient déjà péri par le feu ou la misère, 288 blessés avaient été ramenés : 3,000 sur 6,000 entrèrent aux hôpitaux, et 1,200 d’entre eux pour ne plus en sortir.. Les autres furent poursuivis par la fatalité. Un magasin à poudre, qui fit explosion à Bône, mutila encore 300 d’entre eux, et 108 expirèrent sur place. Plus de 2,000 hommes, plus du quart de l’effectif, payèrent de leur vie la mauvaise préparation de la campagne. L’imprévoyance, cette fois encore , avait été la cause principale de notre insuccès. Au moins l’honneur était-il sauf.

Le 4 décembre, le corps expéditionnaire fut dissous. Les régiments furent dirigés sur leurs garnisons respectives ou regagnèrent la France. Clausel les y précéda, pour calmer par sa présence les anxiétés de l’opinion publique et préparer sa revanche. On ne lui accorda pas cette satisfaction. Le 12 février 1837, Damrémont fut nommé à sa place gouverneur général de l’Algérie. Le coup fut rude pour le maréchal. Il exhala son mécontentement en termes amers, et crut devoir publier des mémoires justificatifs, qui, malheureusement pour lui, contiennent trop de récriminations et pas assez d’explications. Il aurait mieux fait d’appeler sur lui seul la responsabilité du revers : c’était l’unique moyen de revendiquer plus tard la gloire du succès.

L’échec de Constantine retentit douloureusement dans toute la France.

Ainsi que 1 écrivait avec éloquence le duc d’Orléans :

Fig, 48. — Le colonel Duvivier.

« Heureuses les nations qui ressentent leurs malheurs plus vivement encore qu’elles ne jouissent de leurs triomphes!

Le souvenir amer des mauvais jours est souvent un excitant plus puissant pour le moral d’un peuple que l’exaltation produite par les gloires antérieures. Si la vengeance, comme dit un poète, est un plaisir pour les dieux, elle est un devoir pour les États, et c’est du sentiment de ce dernier que dépend leur grandeur. » L’injure avait été ressentie. Il s’agissait d’en effacer jusqu’au souvenir par une éclatante victoire.

Damrémont, le successeur de Clausel, était un des hommes qui connaissaient le mieux l’Algérie , où il combattait presque depuis 1830. Ferme, énergique, résolu, plein de prévoyance pour le bien-être matériel de ses hommes, il possédait la confiance de l’armée et allait la justifier par ses nouveaux services. Son premier soin fut de préparer et d’organiser l’expédition qui, de gré ou de force, devait planter le drapeau tricolore sur les murs de Constantine.

Cette expédition nouvelle s’imposait comme une nécessité ; pourtant le ministère s’avisa de la retarder, sous prétexte de négociations. Était-ce ignorance de la situation, aveuglement politique, ou plutôt désir de plaire à une chambre des députés trop amoureuse de l’économie? Toujours est-il que ces négociations n’aboutirent pas et ne pouvaient pas aboutir. Les ministres supposèrent gratuitement qu’ Ahmed consentirait à garder Constantine au nom et sous l’autorité directe de la France. C’était lui demander de faire, victorieux, ce qu’on n’aurait pu lui imposer après sa défaite. On se berça pourtant de cette illusion. Cette politique maladroite l’estreignait notre action en Afrique et rendait impossible notre domination future.

Les négociations n’amenèrent aucun résultat. Ahmed était à l’avance déterminé à repousser toute concession, et Damrémont n’agissait qu’à contre-cœur. Le bey semblait n’avoir accepté ces ouvertures que pour gagner du temps.

Peut-être espérait-il, dans l’intervalle, secouer l’apathie de son voisin de Tunis et , au besoin , recevoir des secours de Constantinople. Il espérait encore que la saison des pluies interdirait aux Français les approches de sa capitale. Damrémont ne se laissa pas prendre au piège , et bientôt il ne fallut plus songer qu’à la guerre.

Ahmed en donna lui-même le signal en venant attaquer

Fig. i'J. — Vue généi-ale de Guelma, en 1840.

à Guelma les troupes qui devaient former le noyau du corps expéditionnaire. Les 800 hommes du colonel Dûvivier, entourés par des forces supérieures , furent un instant compromis, mais contre leur calme et leur héroïsme se brisa la fougue de leur adversaire. Ce brillant combat eut lieu le 16 juillet 1837. Il nous permettait de nous installer paisiblement à Guelma, d’en faire une place d’armes pour le personnel et le matériel, en même temps qu’un lieu de formation pour l’armée.

Du 21 au 23 septembre, avant que cette armée fût définitivement constituée , Ahmed essaya encore de nous

débusquer de nos positions. Grâce à l’énergique défense de la Moricière, il fut une seconde fois repoussé, et dès lors réduit à la défensive. Ce n’étaient là que les préludes ' de l’action décisive. En effet, le corps expéditionnaire se formait pendant ce temps, mais avec lenteur, car les renforts attendus n’arrivaient pas, et la saison des pluies approchait.

Damrémont fit cesser toute hésitation en se portant de sa personne à Guelma pour y prendre le commandement de l’armée.

Dès lors on se mit résolument à l’œuvre, et, grâce aux mille ressources d’une civilisation puissante et d'un pouvoir fortement centralisé , on put arriver à l’heure. Les chefs les plus habiles et les plus éminents avaient demandé à faire partie de l’expédition. Bien que plus ancien en grade que Damrémont, Valée, l’inventeur d’un nouveau système dont la supériorité avait été maintes fois constatée, voulut prendre la direction de l’artillerie. Rohaut de Fleury fut placé à la tête du génie. Trézel, Rulhières, Combes et le jeune duc de Nemours commandaient les quatre brigades : 10,001) hommes étaient sous leurs ordres. Il en aurait fallu davantage, et on en espérait davantage, mais le choléra venait d’éclater. Un régiment, désigné pour prendre part au siège, fut arrêté à Bône par les règlements sanitaires. Si l’on attendait, le siège était remis à un an.

Bien que ce fût un pénible sacrifice que de se priver du concours de 2,000 hommes aguerris et pleins d’entrain, Damrémont donna l’ordre d’entrer en campagne sans le 12e de ligne, car la saison s’avançait, et le climat, au lieu d’être l’auxiliaire de l’attaque, allait bientôt devenir l’appui de la défense.

Pressé par la nécessité, et sans se faire aucune illusion sur les difficultés de l’entreprise, car il s’agissait cette fois de la domination française en Afrique, Damrémont se

mit en marche le 1er octobre. La pluie commença aussitôt à tomber, et les soldats en furent très inquiets. Ils se rappelaient combien l’intempérie de la saison avait porté de préjudices au maréchal Clausel, et, bien que braves, ils se défiaient de l’avenir. Par bonheur, le temps se remit au beau. La gaieté reparut sur les visages, et la confiance échauffa tous les cœurs. Il n’y eut que la première journée de pénible, carie convoi s’allégeait au fur et à mesure qu il avançait. D’ailleurs, les cavaliers d’ Ahmed, au lieu de disputer à la colonne le chemin de Constantine, ne s’occupaient qu’à rendre son retour impossible, en détruisant les ressources du pays. La prévoyance du bey s’appliquait uniquement à la retraite éventuelle de nos troupes. Il devait apprendre à ses dépens qu’à la guerre il ne faut jamais escompter un succès futur aux dépens d’une chance présente.

Le 5 octobre 1837, an matin, l’armée aperçut Constantine, qui ressortait, éclairée cette fois par le soleil, sur un fond de couleurs harmonieusement disposées ; d’épais nuages vinrent bientôt s’amonceler sur cette ville fatale, et la pluie qui tombait à torrents confirma le nom de camp de la houe, que nos soldats, l’année précédente, avaient donné à ce même bivouac.

Constantine se montrait résolument hostile. A peine nos têtes de colonne furent-elles signalées, que d’énormes drapeaux rouges furent arborés. Les femmes poussaient des cris aigus, auxquels les défenseurs de la place répondaient par de males acclamations. Bientôt même une décharge habilement dirigée vint éclater au milieu de 1 état-major, qui s avançait sur le plateau de Mansourah : c’était le salut de la place. De part et d’autre, on était résolu à ne pas céder.

Ahmed avait utilisé le répit qu’on lui avait laissé pour augmenter ses moyens de résistance : grâce à lui , Constantine était devenu réellement formidable.

Son fidèle lieutenant, Ben-Aïssa, avait mis à profit les leçons du premier siège, en fortifiant tous les points faibles. La porte d’El-Kantara avait été murée, et surmontée d’une batterie couverte et de deux étages de feux. L’escarpement du rocher, sur lequel est bâtie la ville, avait été couronné d’un mur crénelé. La kasbah avait été convertie en une imposante citadelle. A Coudiat-Aty, le point vulnérable de la place, les obstacles avaient été accumulés comme à plaisir : parapets, murs intérieurs, maisons bâties en amphithéâtre, tout avait été crénelé de manière à permettre plusieurs étages de feux. Les abords avaient été soigneusement rasés.

Si, par malheur, Ben-Aïssa avait écouté les conseils de quelques traîtres, renégats ou aventuriers européens, qui avaient associé leur fortune à la sienne, et coupé, par un fossé, l’isthme étroit par lequel Constantine communique avec le continent, certes la place était imprenable. Dominé par sa méfiance, il n’écouta que ses propres inspirations, car il ne comptait que sur lui et sur la garnison. Sans parler de 1,500 soldats réguliers, il avait organisé une milice urbaine d’environ 2,000 hommes. L’élite de sa troupe, c’étaient les artilleurs, Turcs du Levant, qu’on avait recrutés, un à un, pour leur adresse et leur bravoure. En prévision du siège, Ben-Aïssa les avait exercés à tirer sur tous les points où les assiégeants s’étaient montrés l’année précédente et sur ceux où les batteries pouvaient être construites. Nous ne devions que trop nous apercevoir qu’ils savaient leur métier.

Appuyé sur une défense aussi complète, Ahmed répondit avec insolence aux sommations de Damrémont et lui imposa la glorieuse nécessité de prendre Constantine.

Valée et Bohaut de Fleury, après avoir fait la reconnaissance de la place, décidèrent que l’attaque principale aurait lieu par Coudiat-Aty, mais que sur le plateau de Mansourah on établirait également des batteries destinées

à éteindre les feux du front d’attaque et à foudroyer la ville.

Nos soldats arrivèrent aussitôt sur les points indiqués, sans rencontrer de résistance. Trézel s’installa à la Mansourah, qui devint le quartier général, et Rulhières à Coudiat-Aty. Le duc de Nemours fut nommé commandant de siège, et le capitaine de Salles, major de tranchée.

Après ces dispositions préliminaires, les travaux du siège commencèrent. Nous avions trois obstacles à vaincre : en premier lieu , les difficultés du terrain : le génie et l’artillerie y pourvurent avec leur dévouement habituel; en second lieu, les sorties de la place : mais nos soldats improvisèrent des retranchements en pierre sèche, à l’abri desquels ils pouvaient repousser toute irruption dans leurs lignes; en troisième lieu, les attaques des Arabes restés en dehors de la ville, et conduits au combat par le bey Ahmed : les troupes de réserve se chargèrent de les contenir.

Dès le 7 octobre, de tous les côtés à la fois, nos hommes étaient au travail. Une pluie continuelle gêna leurs efforts. L’eau, qui tombait par torrents, enlevait les rampes construites pour le transport de l’artillerie. Canons et prolonges s’embourbaient à chaque pas. Il fallut les monter à force de bras sur l’emplacement projeté. Les sacs à terre, imprégnés d’eau, n’étaient plus qu’une masse fangeuse et sans consistance. Condamnés à l’inaction, couverts de boue, transis de froid, les travailleurs sentaient leurs membres s’engourdir et ne trouvaient aucun abri, car les feux étaient éteints et aucune tente n’était dressée. Us ne pouvaient même pas répondre aux décharges de l’ennemi, qui multipliait les siennes et nous faisait éprouver des pertes cruelles. La tempête, qui avait duré toute la journée du 8, redoubla pendant la nuit suivante et suspendit même le combat.

cc On rentrait, » écrivait plus tard le duc d’Orléans, « dans ce temps de désolation et de misères qui, l’année

précédente, avait produit tant de malheurs. Chrétiens et musulmans voient dans cette sinistre analogie une mani¬

festation de la volonté divine. Les chefs observent le temps avec angoisse et cherchent à lire dans le ciel l’avenir de

Fig. 61. — Prise des hauteurs de Coudiat-Aty. (Tableau d’Horace Vernet. )

leur cause ; ils obéissent à ces tendances mystiques qui , au milieu des grandes souffrances, remplacent dans toutes les âmes l’incrédulité engendrée souvent par l’oisiveté et le bien-être. »

Enfin, le 9 au matin, le feu commença. Les batteries de la Mansourah eurent bientôt réduit au silence celles de la kasbah, mais nos bombes et nos fusées n’allumèrent nulle part d’incendie, et il fallut bien se convaincre que les habitants n’étaient pas encore disposés à ouvrir leurs portes. Avec une décision qui l’honore, et afin d’épargner nos munitions, Damrémont fait alors dégarnir les batteries de la Mansourah et ordonne de les porter sur Coudiat-Aty. L’entreprise était difficile, car il fallait, par des pentes impraticables et sous le feu de la place, passer le Bummel et remonter la berge presque à pic de la rivière pour arriver jusqu’à la batterie de brèche.

Nos soldats restèrent douze heures de suite dans l’eau jusqu’à la poitrine pour déblayer les blocs de rocher qui obstruaient le gué, et ce ne fut qu’au matin que nos pièces arrivèrent au delà du torrent. Il fallait encore gravir la pente, et le tir de l’ennemi acquérait avec le jour une précision redoutable. Le danger rendit de la force aux hommes épuisés : ils portèrent eux-mêmes les pièces sur leurs épaules, en affrontant sous cet immense fardeau les feux redoublés de l’ennemi, et réussirent enfin à mettre en sûreté derrière Coudiat-Aty les clefs de Constantine.

Le siège entrait dans une nouvelle phase. Il fallait effectuer ou empêcher l’ouverture de la brèche. Une reconnaissance en plein jour fut opérée par les capitaines Borel et Lebœuf . Ces deux braves officiers, miraculeusement épargnés par les balles arabes , déterminèrent le point d’attaque à 150 mètres environ de la muraille, c’est-à-dire que, pour construire une batterie si rapprochée, il fallait marcher à découvert et sans approches régulières ; mais il était nécessaire de gagner du temps. On ne comptait plus les

jours, mais les heures. L’ennemi essaya de reculer le dénouement. Ben-Aïssa ordonna une sortie générale, qui eut lieu dans la nuit du 10 au 11 : les assiégés furent repoussés avec perte.

Les travaux d’installation de la batterie de brèche n’avançaient qu’avec lenteur à cause de la dureté du roc et du manque de sacs de terre. Il avait été défendu de riposter , car on ne voulait tirer qu’à coup sûr. Les Arabes du dehors ne s’expliquaient la cessation du feu que comme un préparatif de départ ; aussi croyaient-ils déjà tenir leur proie. Ils galopaient dans les ténèbres autour des avantpostes, et exhalaient leur joie farouche par d’impuissantes injures.

Le 1 1 , à neuf heures du matin , nos batteries rouvrirent le feu. Les obusiers élargissent promptement les embrasures des casemates et démontent les canons ennemis. A midi, la batterie de brèche entre en scène. Les premiers boulets rencontrent un mur de granit, cimenté par les siècles et adossé à des constructions romaines ; ils y laissent à peine une empreinte. Or on n’avait que 600 coups à tirer. Il fallait faire brèche, ou périr sans gloire.

Enfin, à trois heures, un obusier, pointé par le général Yalée en personne, détermina le premier éboulement. Ce coup adroit fut salué par les cris de l’armée entière. Par un heureux hasard , un faible rayon de soleil perce alors les nuages et vient éclairer la brèche. Nos soldats ne doutent plus du succès, et, pour la première fois, un morne silence règne dans la ville.

Damrémont crut le moment venu pour faire une dernière sommation aux assiégés. Un jeune soldat se dévoua pour la porter. On ne le laissa ressortir que le lendemain 12, avec une réponse outrageante à force de fierté. « Il y a à Constantine, » disait Ben-Aïssa, « beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Si les Français en manquent, nous leur en enverrons. Nous ne savons ce que

c’est qu’une brèche ni une capitulation ; nous défendrons à outrance notre ville et nos maisons. Vous 11e serez maîtres de Constantine qu’ après avoir égorgé le dernier de ses défenseurs. » A la lecture de cette lettre , Damrémont s’écria : « Ce sont des gens de cœur ; eh bien, l’affaire n’en sera que plus glorieuse pour nous. » Puis il monte à cheval vers Coudiat-Aty.

Il était environ huit heures du matin. La journée promettait d’être belle ; tout le monde était joyeux. Damrémont se rendit à la seconde batterie de brèche, qu’on avait installée pendant la nuit, mais il s’exposa sur un terrain découvert. Un premier boulet passe au-dessus de sa tête. On l’engage à 11e pas dédaigner cet avertissement, cc Cela m’est égal, » répond-il avec calme. Au même moment, arrive un nouveau boulet qui tue le général en chef entre les généraux Nemours et Rulhières. En même temps, une balle mortelle frappait au front le général Perregaux.

Instruit du coup fatal qui privait l’armée de son chef, Yalée accourt ' et fait éloigner les spectateurs ; la fatale nouvelle se répand aussitôt et enflamme nos soldats de fureur. L’artillerie venge Damrémont en faisant voler en éclats les pièces qui lui ont donné la mort et en éteignant les feux des remparts. La brèche augmente, le talus se forme, on dispose en arrière des batteries une place d’armes où se masseront les colonnes d’attaque : en un mot, tout se prépare pour l’assaut.

Le général Yalée, étant le plus ancien de l’armée, prit le commandement. Il accepta cette lourde responsabilité avec une noble confiance, et les soldats, qui appréciaient sa valeur, attendirent ses ordres définitifs.

La garnison, privée de ses canons, essaya une nouvelle sortie qui fut repoussée. A la vue de la brèche qu’il aperçoit avec sa lorgnette, le cœur manque à Ahmed. Il envoie un parlementaire, et propose de suspendre les hostilités et de reprendre les négociations. Yalée, ne voyant dans

cette démarche qu’un de ces moyens dilatoires affectionnés par la diplomatie orientale , répondit avec raison qu’il ne traiterait pas ayant d’être dans la place , et les opérations continuèrent.

L’assaut fut ordonné pour le vendredi 13. Des esprits timides étaient frappés par cette fâcheuse coïncidence du vendredi et du 13. « Soit ! » répondit avec esprit le général Kohaut de Fleury, « ce sera tant pis pour les Arabes. »

Fig. 52. — Seconde attaque de Constantine. (Tableau de Siméon Fort.)

Le temps pressait, en effet. L’armée, au bout de ses forces, ne pouvait ni prolonger cette lutte acharnée ni songer à une retraite impossible. Depuis six nuits, on ne dormait plus ; les chevaux mouraient de misère; il n’y avait plus à tirer que 5 coups de canon. En un mot, il fallait réussir, ou perdre, avec le matériel de siège et l’honneur de l’armée et l’empire de l’Afrique.

Yalée dicta ses ordres pour l’assaut. Trois colonnes sont formées. Les deux premières , commandées par la Moricière et Combes, attendent le signal dans la place d’armes

et le ravin y attenant ; la troisième, commandée par Corbin, sera postée en réserve. Les défenseurs de Constantine, de leur côté, ont pris leurs mesures pour résister. De fortes barricades, qui se flanquent mutuellement, sont crénelées de manière à commander toutes les ruelles étroites qui aboutissent à la brèche. Debout, l’arme au pied, les Arabes attendent l’assaut, qu’ils prévoient sans le craindre. Entassés dans les mosquées, les femmes et les enfants répondent en chœur au chant des muezzins. De part et d’autre, on se prépare à l’action décisive.

Le 18 octobre 1837, à sept heures du matin, le duc de Nemours donna le signal à la première colonne, qui partit au pas de charge, accompagnée par les hurlements des Aiabes qui garnissaient la montagne. A travers une grêle de balles, et renversant tous les obstacles, nos braves arrivent au sommet de la brèche, et le capitaine de Gardarens y plante le drapeau tricolore. Alors, de maison en maison, s engage un combat terrible. Nos hommes se trouvaient dans un chaos sans issue, où les décombres amoncelés pai nos boulets formaient comme un terrain défiguré et factice. Après avoir sondé plusieurs couloirs, qui paraissaient des entrées de rues et n’étaient que des impasses, ils finissent par en rencontrer un qui, en s’élargissant, leur promettait un débouché. Ils s’y précipitent, renversant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent.

« Tout a coup, » écrit un témoin oculaire, le capitaine de la lour du Pin, ce ils sont étreints et frappés si rudement dans tous leurs sens à la fois, qu’ils n’ont pas conscience de ce qu’ils éprouvent ; la vie, un instant, est comme anéantie en eux. Quand ils ressaisissent quelque connaissance,^ il leur semble qu’ils enfoncent dans un abîme; la nuit s est faite autour d’eux, l’air leur manque, leurs membres ne sont pas libres, et quelque chose d’épais, de solide et de brûlant les enveloppe et les serre. Beaucoup ne sortent de ce premier étourdissement qu’avec des dou-

leurs aiguës ; le feu dévore leurs chairs, le feu attaché à leurs habits les suit et les ronge ; s’ils veulent faire un effort avec leurs mains, ils trouvent leurs mains brûlées ; s’ils cherchent à distinguer où ils sont et qui les environne, ils s’aperçoivent que leurs yeux ne voient plus ou ne voient qu’à travers un nuage. »

Une explosion avait eu lieu : un magasin de poudre venait de sauter, et les cartouchières de nos soldats, prenant feu successivement, étaient devenues comme autant de foyers dont les irradiations brûlantes s’étendaient au loin. Il y eut un moment de confusion. On ne savait plus où était le péril. Les assiégés profitèrent de ce désordre momentané pour revenir en avant : ils déchargèrent leurs armes sur les groupes brûlés ou terrassés par l’explosion, et hachèrent , à coups de yatagan, tout ce qui respirait encore.

Quand le voile de fumée qui dérobait le jour fut en partie dissipé, les débris de la première colonne occupèrent de nouveau les postes qu’il était important de défendre , mais ils avaient perdu leur chef. La Moricière avait été atteint et défiguré par l’explosion ; on craignit même un instant qu'il ne perdît la vue. Le duc de Nemours jugea le moment opportun pour lancer la seconde colonne, commandée par le colonel Combes ; mais il ne l’engagea que compagnie par compagnie, mesure très sage qui évitait l’encombrement et diminuait le nombre des morts et des blessés. Combes reçut une blessure mortelle. Il eut néanmoins la force de s’assurer du succès et vint en rendre compte au duc de Nemours, en ajoutant avec un calme stoïque : « Heureux ceux qui ne sont pas blessés mortellement ! Ils jouiront du triomphe. » Alors seulement on s’aperçut qu’une balle lui avait traversé la poitrine ; le surlendemain, il était mort.

La Moricière et Combes blessés ; Vieux, Serrigny, Hackett et Sausay, les quatre commandants de la première

colonne, tués à l’assaut ; Potier, le Blanc et Guignard, trois des commandants de la seconde colonne, également tués : les soldats, privés de leurs chefs, montraient quelque hésitation. Le colonel Oorbin arriva à temps avec la troisième colonne pour relever leur courage et diriger leurs efforts. Il les répandit à droite et à gauche, en ordonnant à c laque détachement un mouvement concentrique vers le coips de la place. Dès ce moment, la défense devint timide et incertaine.

Cinq rues principales traversaient alors Constan'tine : elles étaient à peu près parallèles au cours du Rummel. Les autres voies de communication, pour la plupart perpendiculaires aux cinq principales, étaient en pente rapide et se perdaient en un réseau inextricable de ruelles La guerre de maisons et de rues est dans le génie de notre race. Livrés à eux-mêmes, nos soldats assiègent une à une les maisons, sautent par les toits dans celles qu’ils n’ont PU Prendre par la porte, et, bientôt maîtres des cinq grandes rues, réduisent successivement les quartiers qui les séparent. Le dernier effort considérable se fit contre la caserne des janissaires, grand bâtiment crénelé à trois étages, qui fut défendu avec acharnement.

était necessaire de relier ces diverses opérations, qui manquaient d’unité. Le général Kulhières fut envoyé avec une quatrième colonne pour combler les vides, et surtout pousser 1 attaque de gauche, de façon à tourner la défense de la vil e en la prenant à revers. Ce mouvement réussit, mais il jeta la consternation dans la population, qui se croyait déjà prisonnière et condamnée à subir les horreurs du pillage et du sac. Les plus résolus des défenseurs de la place ne comptant pas sur une générosité dont ils eussent été incapables, essayèrent de descendre par des cordes du haut des escarpements verticaux qui dominent les abîmes du Kumme]. Les derniers venus poussent les premiers, les cordes se rompent, une sorte d’horrible cascade humaine

se forme, et plus de 200 cadavres s’aplatissent sur le roc, laissant des lambeaux de chair et des membres épars à toutes les anfractuosités.

Ben-Aïssa, ainsi que son fils, qui avait reçu quatre blessures à la brèche, réussirent pourtant à s’échapper, suivis par les débris des canonniers et de la milice.

Il était neuf heures du matin. La résistance était brisée.

Rulhières venait d’entrer dans la kasbah, où il avait arboré le drapeau tricolore. Nos soldats couronnaient tous les édifices, et annonçaient leur triomphe par des cris répétés de Vive la France! Ce triomphe nous coûtait cher : 23 officiers avaient payé de leur vie, 57 arrosé de leur sang cette revanche nationale ; 400 soldats étaient tués et près de 1,000 blessés.

Les habitants de Constantine, redoutant la vengeance de nos troupes, se rendirent à discrétion. C’était l’unique moyen de se recommander à la clémence du vainqueur.

Nos soldats renoncèrent tout de suite au pillage ; à la voix de leurs officiers, ils ne songèrent plus aux brillantes séductions du luxe oriental. On les vit s’arrêter, tendre la main aux vaincus, adopter les enfants qu’ils venaient de rendre orphelins. Ils furent bientôt récompensés de cette sage modération. A peine le général Yalée eut-il promis aux principaux habitants, qui étaient venus l’implorer, qu’il respecterait leurs biens et leur religion, que l’un d’entre eux prit la parole et annonça que le marché de Constantine serait tout aussi bien approvisionné qu’au temps d’ Ahmed et que l’ordre serait bientôt rétabli.

En effet, le soir même de l’assaut, la prière publique recommençait dans les mosquées. Des chefs indigènes étaient habilement choisis pour substituer un pouvoir régulier au gouvernement déchu. Ces sages mesures désarmèrent la population et empêchèrent toute révolte. Les fuyards revinrent en grand nombre , d’abord inquiets et timides , mais ils ne tardèrent pas à s’enhardir. Aussi , quand le général Yalée eut fait enlever et brûler les cadavres, rebâtir les maisons écornées, et réparer la brèche pour assurer la ville contre un retour offensif , désormais peu probable, Constantine reprit son aspect accoutumé. Les transactions se rétablirent, et même on vit nos soldats, depuis longtemps privés des douceurs de la civilisation, acheter avec ardeur les produits variés de l’industrie orientale.

Fig. 54. — Galerie du palais à Constantine.

Les nombreuses femmes d’ Ahmed, abandonnées dans le harem, semblaient une proie offerte au vainqueur : tel est l’usage en Orient. Ces malheureuses , bien qu’elles éprouvassent pour leur seigneur et maître une sympathie très modérée, avaient entendu faire de tels récits de la cruauté française, qu’elles se croyaient réservées aux plus abominables tortures. On les rassura, et même on leur promit la liberté. Deux de nos compatriotes, qui visitèrent le harem quelques jours après l’assaut, en ont laissé une description peu enthousiaste. D’après le colonel Carette et le docteur Baudens, les appartements intérieurs étaient meublés très simplement ; mais comme on y avait entassé 385 femmes de tous les âges et de toutes les couleurs, cette bigarrure ne présentait rien de bien attrayant. A l’exception d’une de ces femmes, Aïcha, qui rendit de grands services au corps expéditionnaire, et finit par épouser un Français, aucune figure riante, ni même gracieuse, n’apparaissait dans cette agglomération féminine. Quelques-unes, entre autres les négresses, étaient même vraiment laides.

Comme plusieurs des chambres du palais étaient remplies de cotonnades et d’étoffes de laine, Valée résolut d’utiliser ces étoffes en faisant confectionner des chemises ou des couvertures pour les malades par les femmes du harem. Ces ouvrières improvisées se prêtèrent d’abord de bonne grâce au travail qu’on leur demandait, mais la couture les ennuya bientôt. Habituées à une vie de paresse, elles se prétendirent malades. Il fallut en passer par leurs fantaisies. Beaucoup d’entre elles jugèrent à propos de s’échapper, et les autres commençaient à devenir embarrassantes. Le général décida qu’on rendrait la liberté à toutes celles que réclameraient leurs parents, et que les autres seraient confiées au grand prêtre. Ces dernières n’eurent pas à se féliciter de cette décision, car le mufti les dépouilla de leurs bijoux, et les vendit, les unes après les autres, aux chefs des tribus voisines.

Pendant ce temps, que devenait le maître de ces esclaves capricieuses, le farouche Ahmed ?

A la vue du drapeau français flottant sur son palais, le bey versa de grosses larmes et s’enfuit en proférant des imprécations. Il ne devait plus trouver ni amis ni partisans dans cette population qui lui avait obéi plutôt par fanatisme que par sympathie. La prise de Constantine îuinait à tout jamais son influence. Ses anciens sujets, habitués à reconnaître le droit du plus fort, tournèrent vers nous leurs vœux et leurs espérances. Il fut réduit à parcourir en fugitif les solitudes de l’Aurès. Plus tard, il essaya de fonder à Biskra un nouveau centre de résistance, mais il fut chassé de cette ville. De 1842 à 1848, il erra de côté et d’autre, cherchant à soulever les populations contre la France. Il fit enfin sa soumission en juin 1848, et on 1 interna a Alger. Il y vécut dans la retraite et y mourut paisiblement le 30 août 1850, à l’âge de soixante-trois ans.

L armée victorieuse ne put malheureusement pas prolonger son séjour à Constantine : le choléra s’était déclaré. La mortalité devint très grande dans les hôpitaux. Valée résolut d’évacuer la ville, en y laissant une forte garnison. Le retour fut lugubre. Des lions et des milliers de vautours suivirent cette armée sur laquelle le choléra levait journellement sa dîme. Partout, sur notre passage, Arabes et Kabyles se retiraient. Ils n’essayèrent pas un instant de nous barrer le passage, mais il était évident qu’ils ne s’inclinaient que devant le fait accompli. Enfin, le 6 novembre, tiente-six jours apres les avoir quittés, nos soldats rentrèrent dans leurs quartiers de Bône.

La nouvelle de la prise de Constantine fut accueillie en France avec émotion et plaisir ; l’opinion publique commençait à se préoccuper du sort de l’expédition. D’ailleurs, 1 honneui du drapeau était engagé. Aussi, depuis les victoires de l’empire, aucun événement militaire ne

remua aussi profondément la fibre nationale. Ce succès ne prouvait-il pas à l’Europe que notre race n’avait point dégénéré et que les occasions seules avaient manqué ? Le roi récompensa Yalée en le nommant d’abord maréchal de France (11 novembre), puis gouverneur général de l’Algérie (1er décembre 1837).

Il se trouva, néanmoins, des esprits chagrins qui ne voulurent pas s’associer à ce succès de nos armes. A la chambre des pairs, M. de Gasparin proposa d’abandonner Constantine après l’avoir démantelée, sous prétexte que nous ne savons pas coloniser. A la chambre des députés, M. Duvergier de Hauranne qualifia de funeste et d’impolitique l’expédition de Constantine. MM. Jobert et Desjobert firent ensuite entendre leurs plaintes systématiques sur tout ce qui se passait en Afrique, et demandèrent encore qu’on renonçât à l’Algérie. Le gouvernement eut le bon sens de refuser. Sans doute des fautes avaient été commises, et nous devions en commettre encore, mais la civilisation a toujours imposé aux grandes nations des devoirs impérieux, stériles dans leurs résultats immédiats et féconds dans leurs conséquences éloignées. Comme l’écrivait le duc d’Orléans au roi Louis-Philippe, « la conversion de la Barbarie en province européenne marquera votre règne d’un des grands événements du siècle ». Bien de plus vrai. L’avenir donna raison aux prévisions de l’héritier présomptif de la couronne.

La conséquence immédiate de notre victoire fut de nous mettre en possession de la vaste province de Constantine et de ruiner la domination turque dans l’ancienne régence. La conséquence prochaine fut de nous affermir dans la province d’Alger et de préparer notre domination dans celle d’Oran. a.

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