PRISE D’ALGER
Préparatifs de l’expédition. — Départ de la flotte. — Débarquement à Sidi-Ferruch. ■ — Bataille de Staouëli. — Siège et capitulation d’Alger. — Départ de Hussein et des janissaires. — Le trésor de la Kasbah.
La nouvelle de l’expédition projetée contre Alger fut bien accueillie en France ; elle le fut également en Europe.
La Prusse et l’Autriche étaient sincèrement favorables à l’entreprise ; la Russie nous voyait avec plaisir prendre position sur les côtes d’Afrique, parce qu’elle espérait que de là notre marine pourrait tenir en échec celle de l’Angleterre. Les petits États d’Italie, la Sardaigne et Rome surtout , voyaient dans cette répression l’affranchissement de leur commerce. La Hollande n’avait pas oublié qu’en 1808 son consul avait été mis à la chaîne pour un léger retard dans le paiement du tribut annuel. Le Portugal et l’Espagne, bien que jaloux, ne témoignaient aucun mauvais vouloir. La Turquie laissait faire. Seule, l’Angleterre demandait des explications et formulait des plaintes. Son ambassadeur à Paris, Stuart Rothsay, se permit un essai d’intimidation. Notre ministre de la marine, Haussez, repoussa cette démarche avec une certaine véhémence , et le président du conseil, prince de Polignac, avec une politesse dédaigneuse. L’Angleterre en fut pour ses menaces. Trop heureux notre pays si ses chefs avaient ainsi conservé en toute circonstance le souci de la dignité nationale !
L’expédition était donc résolue en principe. Il ne restait plus qn à s’entendre sur les moyens d’exécution. C’est alors que Polignac, esprit chimérique et trop porté à prendre pour des réalités les fantaisies de son imagination , s’avisa d une combinaison diplomatique qui nous aurait coûté l’Algérie si elle n’avait avorté.
A tort ou à raison, il croyait à la prochaine dissolution de 1 empire ottoman, et voulait réserver pour cette éventualité redoutable toutes les forces de la France. Il songea donc à lancer contre les Algériens notre grand ami, le pacha d’Égypte, Méhémet-Ali. La France se serait réservé des postes stratégiques sur la côte, et le pacha, reconnu lieutenant du roi en Afrique, aurait ainsi propagé l’influence française jusqu’aux confins de l’Asie. Des négociations s’ouvrirent secrètement à Alexandrie et elles aboutiient. Méhemet-Ali se prépara a entrer en campagne ; mais l’ Angleterre eut vent de l’expédition et en donna avis au sultan Mahmoud II , qui intima l’ordre à son vassal de renoncer à ses projets d’agression.
Si cette combinaison bizarre avait réussi, la France aurait travaillé à substituer une puissance égyptienne à une puissance algérienne, mais elle n’aurait rien gagné à cet échange. Aussi bien les collègues de Polignac, quand ils furent au courant de la négociation, la désapprouvèrent comme peu convenable à la dignité de la France. Il ne resta plus qu’à se battre.
Les préparatifs de l’expédition furent poussés avec vigueur. Nos ports militaires reçurent l’ordre d’armer les bâtiments disponibles, et on mit une telle ardeur à seconder les intentions du gouvernement qu’en trois mois, du 10 février au 14 mai, 104 navires de guerre furent réunis à Toulon, notamment 11 vaisseaux de ligne, 24 frégates, 14 corvettes, 23 bricks et 4 goélettes. De plus, 357 bâtiments de transport nolisés en France, en Italie et en Espagne, furent destinés à recevoir les soldats, les muni-
Fig. 20. — L’amiral Duperré.
pluco sur la flotte militaire. Dès la première heure, l’em-
tions et les approvisionnements qui ne trouveraient pas de
barquemenfc du corps expéditionnaire et le transport du matériel furent donc assurés.
Le plus difficile était de savoir à qui l’on confierait le commandement de cette flotte imposante. Peu de marins s’en souciaient. Quelques-uns d’entre eux, Jacob, Poussin, Verhuell, avaient même contesté jusqu’à la possibilité de l’expédition. On songea à de Rigny, que la victoire de Navarin avait mis en vue, mais il était mal en cour. On se décida alors pour un officier général qui passait pour un chaud libéral, et dont l’expérience et la résolution étaient incontestables : c’était l’amiral Duperré, que son mérite avait fait arriver de la position de simple matelot au grade d’officier général. 11 hésitait à accepter cette lourde responsabilité, mais le roi trancha ses irrésolutions en le nommant.
Le choix du commandant en chef de l’expédition offrit tout autant de difficultés , bien que cette fois les candidats ne manquassent pas. On en compta jusqu’à neuf. Deux seuls étaient sérieux, le maréchal Marmont, duc de Raguse, et le lieutenant général Bourmont. Tous deux avaient des qualités incontestables, mais ils n’inspiraient aux troupes que peu de confiance ; le premier avait contre lui ce qu’on appelait sa trahison de Fontainebleau en 1814, et le second, sa fuite à l’ennemi, trois jours avant la bataille de Waterloo.
L’un et l’autre cherchaient à se réconcilier avec l’opinion de l’armée en attachant leur nom à une conquête sérieuse. Marmont n’épargna aucune démarche pour obtenir cette nomination. Il avait étudié avec soin les travaux et les documents publiés sur la régence algérienne, et invoquait, à l’appui de sa demande, sa participation à la campagne d’Égypte en 1798 et les services qu’il y avait rendus. Ces titres étaient sérieux; mais son concurrent Bourmont, qui était alors ministre de la guerre, eut l’art de persuader à Charles X que rien ne serait plus utile que
la réunion des deux titres de ministre de la guerre et de général en chef. D’ailleurs, il sut faire agir certaines influences occultes , d’autant plus puissantes qu’elles étaient ignorées, et il fut nommé. Reconnaissons qu’il se montra tout à fait digne de ces hautes fonctions.
A ces deux chefs principaux furent adjoints des lieutenants d’un mérite éprouvé.
Dans l’armée de terre, c’étaient Valazé, qui avait déjà dirigé plusieurs sièges mémorables, entre autres celui de Saragosse; Loverdo, un Ionien attaché à la fortune de la France et qui s’était particulièrement occupé de l’Afrique septentrionale; Berthezène, dont les états de service remontaient au siège de Toulon , et dans les grades inférieurs cinq futurs maréchaux de France, Baraguey d’Hilliers, Taillant, Pelissier, Mac-Mahon, Magnan, et toute une légion de généraux , Chabaud la Tour, Duvivier, de Beauf ort , la Moricière, Changarnier, etc. Dans l’armée navale, on citait Rosamel, célèbre par ses combats en Irlande et sur 1 Adriatique, Mallet, Yillaret- Joyeuse, Hugon, qui venait de se distinguer' à Navarin sur VArmide, et Cosmao-Dumanoir, un des héros de Trafalgar. Des régiments d’infanterie légère, au nombre de 16, devaient composer la force principale de l’armée. L’artillerie comptait 183 pièces de siège ou de campagne; la cavalerie était peu nombreuse, seulement 3 escadrons de chasseurs, car on ne savait si on trouverait en quantité suffisante du fourrage sur la côte d’Afrique. En tout, 37,639 hommes, 27,000 marins et 3,853 chevaux prenaient part à cette grande opération.
Les préparatifs furent poussés avec vigueur : la mer à franchir, des Turcs à combattre, des chrétiens à délivrer, c’en était assez pour enflammer l’imagination de nos jeunes soldats. Ils couraient à cette guerre comme autrefois leurs ancêtres à la croisade. Non seulement tous ceux qu’on rappela de congé revinrent avec empressement, mais encore un grand nombre de militaires , qui avaient atteint
ie terme de leurs services, contractèrent de nouveaux engagements. On vit même des sous-officiers renoncer à leurs galons pour passer dans les bataillons de guerre, et plusieurs officiers, entre autres la Moricière, sollicitèrent comme une faveur la permission de faire la guerre à leurs frais. L’empressement des populations fut égal à celui des soldats, surtout dans les départements du Midi, qui, plus .exposés que les autres aux déprédations des Algériens, regardaient cette campagne comme une délivrance. Ils accueillirent le corps expéditionnaire avec grand plaisir, les uns poussés par la foi religieuse , les autres par l’espoir de réparer promptement les pertes qu’ils avaient essuyées.
Dès la fin d’avril , les troupes étaient réunies dans leurs cantonnements aux alentours de Toulon. On les exerçait à rectifier leur tir et à prendre des dispositions convenables contre la cavalerie. L’héritier présomptif de la couronne, le duc d’Angoulême, qui, en sa double qualité de généralissime et de grand amiral, aurait peut-être dû diriger lui-même cette brave armée, vint la passer en revue. Les régiments manœuvrèrent avec précision , et la flotte, de son côté , exécuta un simulacre de débarquement qui réussit au delà de toute espérance.
Ce formidable armement avait excité non pas les craintes, mais la jalousie de trois puissances voisines, l’Espagne, la Sardaigne et l’Angleterre. L’Espagne, qui avait jadis possédé Oran, aurait bien voulu jouer encore un rôle prépondérant sur la côte africaine. La Sardaigne, qui n’est séparée de la côte de Bône que par quelques heures de traversée , désirait un port ou deux sur cette même côte. Les deux cabinets de Madrid et de Turin proposèrent donc à la France de concourir à l’expédition. On répondit à ces ouvertures que le gouvernement entendait agir avec ses seules forces et demeurer maître de ses mouvements. Ferdinand YII , roi d’Espagne, fut blessé de ce refus, mais il n’osa pas insister. Quant au roi de Sardaigne , il son-
geaifc beaucoup plus à s’agrandir en Italie qu’en Afrique, et il se résigna à demeurer simple spectateur de nos futurs succès.
Restait l’Angleterre, et elle ne cachait pas son mécontentement.
Son ambassadeur à Paris, lord Stuart Rothsay, présenta à plusieurs reprises des notes aigres-douces auxquelles Polignac, et on ne saurait trop le féliciter de la correction de son attitude, se contenta d’opposer des fins de non-recevoir. L’ambassadeur finit par lui communiquer une noté où le débarquement de nos troupes en Algérie était présenté comme une sorte de casus belli, et il demanda une réponse. « Répondez, x> lui dit avec hauteur Polignac, c< que vous m’avez présenté cette note et que je ne l’ai pas lue. » Forcé d’accepter cette fière réponse, ou de déclarer tout de suite une guerre à laquelle il n’était pas préparé, le cabinet anglais essaya alors d’empêcher l’expédition en intriguant auprès du sultan Mahmoud, suzerain de Hussein ; mais la flotte française avait déjà pris la mer quand ces intrigues aboutirent ; nous en verrons bientôt le résultat.
Les autres puissances européennes ne firent aucune objection; elles demandèrent même, pour quelques-uns de leurs officiers, la faveur de prendre part à la campagne : Schwarzenberg et Poniatowski pour l’Autriche, Leclerc pour la Prusse, Filosof pour la Russie ; ces officiers se distinguèrent à plusieurs reprises par leur courage.
Le 10 mai 1830, la première division navale s’ébranla. Le 16, tout était terminé : troupes, matériel, bagages, étaient à bord. Chacun attendait avec impatience la journée du lendemain, qui devait être celle du départ. Le port offrait l’aspect d’une ville mouvante, et les canots qui circulaient dans tous les sens donnaient à ce magnifique panorama un mouvement extraordinaire ; mais les vents contraires se mirent à souffler, et il fallut attendre en rade qu’ils
eussent cessé. Ce fut seulement dans l’après-midi du 25 que l’amiral Duperré put donner le signal du départ.
A l’instant les navires se couvrirent de voiles, et la proclamation suivante fut lue à tous les équipages : « Appelés avec vos frères d’armes du corps expéditionnaire à prendre part aux chances d’une entreprise que l’honneur et l’humanité commandent, vous devez aussi en partager la gloire. C’est de nos efforts communs et de notre parfaite union que le roi et la France attendent la réparation de l’insulte faite au pavillon français. Recueillons les souvenirs qu’en pareille circonstance nous ont légués nos pères ; imitons-les, et le succès est assuré. »
Toute la flotte suivit l’ordre naturel par colonnes, la Provence en tête. A trois heures, les bâtiments de guerre avaient franchi le goulet; à huit heures du soir, on ne voyait plus dans le lointain que les points blancs formés par les voiles. Dans la nuit du 27 au 28 mai, à la hauteur des Baléares, la flotte fut assaillie par une forte bourrasque. On la conduisit aussitôt sous le vent de ces îles, où elle trouva un abri. Le 28 au matin, le temps s’étant remis au beau, toute l’armée se dirigea sur Alger. Dès le 30, elle était en vue du cap Caxine, quand un nouveau coup de vent l’obligea à prendre le large.
Malgré l’avis contraire de plusieurs officiers de marine, Duperré donna l’ordre de ramener cette masse de navires sous le vent des Baléares, et il fit bien. On a blâmé cette manœuvre, mais il fallait tenir compte des sinistres prévisions qui avaient précédé le départ de l’expédition, et on reconnaîtra que l’amiral avait raison d’exagérer la prudence. D’ailleurs, Bourmont l’approuva de tout point, et Bourmont était son supérieur immédiat. En effet, pour vaincre toute opposition et prévenir tout conflit, Bourmont avait reçu avant son départ, un ordre secret qui lui déférait, en cas de dissentiment, le commandement suprême des forces de terre et de mer : il n’eut pas à en faire
Fig. 21. — Panorama de la ville d’Alger et de la rade.
usage. Duperré justifia la confiance que le roi lui avait témoignée, et la bonne harmonie ne fut jamais troublée entre le général et lui.
La flotte revint donc au mouillage des Baléares et y resta onze jours. Le 10 juin, elle se remit en marche. Le 13, au lever du soleil, elle ne se trouvait plus qu’à deux lieues d’Alger. Nos soldats aperçurent alors cette ville avec ses maisons éclatantes de blancheur, rangées en amphithéâtre sur le bord de la mer. Au sommet était la Kasbah ; plus au sud, les bastions ; puis, une chaîne de collines élevées, et, à l’extrême horizon, les cimes bleuâtres de l’Atlas.
Vers midi, 300 voiles étaient réunies sur la rade. La Provence, naguère insultée par les batteries algériennes, était là, en tête du convoi, et semblait annoncer au dey son prochain châtiment. L’armée, en grande tenue, était sur le pont des vaisseaux, contemplant le magnifique spectacle qui se déroulait à ses yeux, et témoignant par ses cris joyeux le vif désir qu’elle avait de se mesurer avec l’ennemi.
Hussein avait de l’énergie et de l’intelligence. Peut-être n’aurait-il pas laissé s’amasser contre lui ce formidable orage, s’il avait moins compté sur la longanimité française. Dès qu’il eut compris que la guerre était inévitable, il s’y prépara avec une sombre ardeur, soutenu qu’il était par le fanatisme de ses sujets et l’exaltation de ses soldats. Après tout, Alger avait essuyé déjà bien des sièges et les avait toujours victorieusement repoussés ; Alger, cette fois encore, aurait sans doute l’heureuse chance de triompher des infidèles.
Au premier bruit de l’expédition projetée, tous les Turcs de l’Odjeac avaient rejoint leur poste de combat. C’était une milice dévouée, énergique, résolue à défendre vaillamment la ville menacée. De nombreux indigènes s’étaient joints à ces Turcs. On pouvait encore compter, au premier échec des Français, sur les tribus pillardes et guerrières
du littoral ou de l’intérieur, qui se joindraient aux troupes régulières.
Hussein s’adressa également aux chefs qui relevaient de son pachalik.
Hassan, bey d’Oran, lui était dévoué ; mais vieux et cassé par l’âge, il ne pouvait se mettre lui-même à la tête d’une armée : il promit néanmoins d’envoyer des secours. Ahmed, bey de Constantine, et Moustapha, bey de Tittery, nourrissaient depuis longtemps contre Hussein des projets de révolte, et ce dernier, qui connaissait leurs secrets desseins , se proposait de les destituer ; mais un danger commun les rapprochait tous les trois. II fallait réunir ses forces contre l’ennemi commun de la régence et de l’islam. Hussein renonça pour le moment à sa vengeance, Ahmed et Moustapha a leurs desseins séditieux ; ils lui promirent même d’arriver avec tous leurs contingents. Le dey pouvait compter sur eux.
Hussein essaya même d’intéresser ses voisins à sa cause, et écrivit au chérif du Maroc et aux beys de Tunis et de Tripoli, en les priant de l’aider à repousser les infidèles. En sa qualité de commandeur des croyants, et surtout de voisin immédiat d’Alger, le chérif était directement intéressé à la défaite des Français ; mais il ne croyait pas que nos troupes, même victorieuses, se maintiendraient sur le sol africain, et préféra ne pas sortir de la neutralité.
Le bey de Tunis se contenta d’envoyer à Hussein des protestations de dévouement, et lui promit de prier pour la bonne cause. Le bey de Tripoli lui répondit qu’un saint derviche avait prédit la défaite des Français ; en conséquence, il était inutile d’entrer en campagne, et il ajoutait : « D’ailleurs que craindriez-vous ? N’êtes-vous pas de ceux que Dieu a distingués des autres par les avantages qu’il leur a accordés? Vos légions sont nombreuses, etc. Quant à nous, nous ne sommes pas assez puissant pour vous envoyer des secours ; nous ne pouvons vous aider que par
de bonnes prières que nous et nos sujets adresserons pour vous à Dieu dans les mosquées. »
Hussein, qui aurait préféré des secours moins platoniques, dut se contenter de ces promesses et de ces vœux. Grâce à la connivence de V Angleterre , il espéra mieux réussir auprès de son suzerain, le sultan, et, en effet, la Turquie fut à la veille de se déclarer en sa faveur, ou du moins en faveur de la régence. Le gouvernement britannique, qui n’avait pu empêcher l’expédition française, s’était du moins efforcé de la contrarier, et avait fait savoir à Constantinople qu’il appuierait le sultan si ce dernier intervenait à Alger. Mahmoud y avait consenti. Usant de son droit réel ou prétendu de suzeraineté, il envoya à Alger un pacha chargé de saisir le dey, de le faire étrangler, et d’offrir ensuite à la France toutes les satisfactions désirables. La manoeuvre était habile : Hussein disparaissant, tout prétexte était enlevé à l’expédition française, et la jalousie anglaise triomphait.
L’envoyé de Mahmoud, Tahir- Pacha, partit donc pour Alger sur une frégate fournie par les Anglais. Le ministre de la guerre, prévenu à temps, ordonna à la croisière française d’interdire l’entrée du port à toute espèce de navire. En effet, quand la frégate se présenta, on lui défendit de passer. Tahir n’osa pas enfreindre cet ordre énergique, et manifesta le désir d’être conduit à Toulon, avec l’espoir que Charles X accepterait la médiation de son souverain. Il était déjà trop tard : la flotte avait pris la mer. Ce fut au large des Baléares qu’elle rencontra la frégate turque et lui intima l’ordre d’arrêter. Tahir fut reçu à bord de la Provence, avec les plus grands honneurs. L’aspect imposant de notre escadre le frappa vivement ; mais il était inquiet ; il regarda à plusieurs reprises si son navire n’avait pas quitté sa position ; on eût dit qu’il redoutait une arrestation. Après cette courte entrevue, on lui permit de continuer sa route vers Toulon et d’y attendre l’issue de
l’événement. C’est à ce piteux résultat qu’aboutirent les intrigues anglaises.
Hussein était donc réduit à ses propres forces et à celles de ses vassaux immédiats, les beys d’Oran, de Constantine et de Tittery. Ses voisins l’abandonnaient ; son suzerain, le sultan, le sacrifiait pour sauver Alger. La situation se compliquait étrangement pour lui ; mais il avait du courage et de la résolution. « Dieu seul est grand et Mahomet est son prophète, » disait-il avec le fanatisme et la résignation musulmane. Il ajoutait volontiers, dans son opiniâtre ignorance : ce Abd-el-Rhasnan et Tsaabbi (vents du nord et de l’est) sauveront, comme ils l’ont fait tant de fois, Alger la bien gardée. »
Pendant ce temps, nos vaisseaux défilaient majestueusement devant la ville, comme pour donner à Hussein le temps de les compter. Persuadés que notre escadre allait attaquer par mer, tous les Algériens étaient à leur poste de combat ; mais leur attente fut déçue. L’amiral Duperré avait pris la résolution de débarquer à cinq lieues à l’ouest d’Alger, sur la presqu’île de Sidi-Ferruch, entre deux baies profondes, favorables au mouillage de la flotte. Dès 1808, cette presqu’île avait été signalée par le capitaine Boutin, chargé par Napoléon Ier d’explorer le littoral de l’Algérie pour y tenter un débarquement. Ses indications furent suivies non seulement pour le lieu du débarquement, mais aussi pour la marche sur Alger et même pour la composition du corps expéditionnaire.
Sidi-Ferruch tire son nom d’un marcilout, c’est-à-dire d’un saint algérien dont on vénère en cet endroit le tombeau. Les Algériens lui attribuaient une puissance sans bornes pour retenir ou pour conjurer la tempête ; celles de leurs femmes qui désiraient des enfants s’y rendaient volontiers en pèlerinage. Les dépouilles du saint reposaient dans une grande salle octogone, richement décorée de bannières et de pièces de soie. La châsse qui renfermait ses
restes était incrustée de bois précieux et recouverte par des amulettes ou des ex-voto.
Ce tombeau est bâti sur un promontoire qui s’avance de 1,100 mètres environ dans la mer, comme un môle au milieu d’un port, et n’est relié au continent que par une langue de terre basse, sablonneuse, couverte de lentisques, d’arbousiers et de plantes grimpantes, longue environ de 500 mètres.
Au moyen d’un retranchement, il était facile d’isoler cette presqu’île et d’en faire un camp retranché à peu près inexpugnable. L’extrémité du promontoire se termine par un banc de rochers , surmontés d’une tour blanche , qu’on nommait Torre Chica. Deux baies s’étendent de chaque côté, l’une à l’est, l’autre à l’ouest. Comme le vent soufflait de l’est, l’amiral Duperré pensa que c’était dans la baie occidentale qu’il fallait débarquer. Un débarquement est toujours une opération difficile. D’ailleurs, on s’attendait à de la résistance : Sidi-Ferruch était défendu par une batterie ; Torre Chica pouvait servir de réduit.
Il était, déplus, probable que les Algériens se présenteraient en masse pour essayer de nous jeter à la mer. Tel était leur aveuglement, ou leur présomption, qu’il n’y eut, pour ainsi dire, pas de résistance. A Torre Chica, les canons étaient grossièrement figurés par des troncs de bois ; à Sidi-Ferruch, la batterie basse n’était même pas armée. L’amiral fit vivement accoster la plage ; elle était à peine garnie par quelques centaines d’Arabes, venus en curieux plutôt qu’en ennemis. Ce furent les seuls adversaires que nous aperçûmes, et encore ne répondirent-ils que par quelques coups de fusil aux décharges de notre artillerie. Duperré aurait voulu commencer tout de suite le débarquement ; mais la nuit arrivait. Il remit l’opération au lendemain.
Le 14 juin, à la pointe du jour, les navires s’approchent du rivage. A un signal donné, toutes les embarca-
Fig. 22. — Débarquement des troupes expéditionnaires à Sidi-Ferruch. (Tableau de G-udin.)
tions sont mises à l’eau ; elles s’avancent vers la plage , et bientôt les trois brigades de la division Berthezène débarquent. Quelques matelots courent à Torre Chica et y arborent le drapeau blanc. Dès cinq heures du matin, cinq régiments étaient rangés en bataille sur la presqu’île, et une batterie de campagne répondait au feu des redoutes établies sur les hauteurs voisines et à la fusillade des nombreux Arabes embusqués dans les broussailles. Bourmont débarquait, à son tour, avec la division Loverdo, et ordonnait à Berthezène d’enlever les redoutes ennemies, pendant que Loverdo débusquerait les indigènes des broussailles où ils se cachaient.
Ce double mouvement s’opéra avec ensemble. Pendant ce temps, la 3e division, celle du duc des Cars, débarquait à son tour, ainsi qu’une partie de l’artillerie et des munitions. Aussitôt le génie , sous . la direction du général Valazé, traçait une ligne de retranchements destinés à fermer la presqu’île du côté de la campagne, et à la convertir en position assez forte pour devenir le dépôt général de l’armée.
cc Tels furent l’ordre, l’intelligence et la rapidité déployés dans cette difficile opération, que dès midi les 8 brigades d’infanterie et l’artillerie de campagne du corps expéditionnaire se trouvaient déposées sur la presqu’île, et que les troupes de toutes armes s’y établissaient sous des tentes ou des baraques couvertes de branchages, alignées au cordeau, et dont les différentes divisions, pourvues de boutiques et de guinguettes, semblaient, au bout de quelques heures, autant de petites villes pleines de I vie et de mouvement. » Bourmont installa son quartier général dans la mosquée de Sidi-Perruch, et fit construire un télégraphe sur Torre Chica, afin de correspondre avec la flotte.
Nos soldats avaient devant eux uue succession de terrasses qui, s’élevant par couches parallèles, étaient
recouvertes, sur les premiers plans, de broussailles et d’arbustes, et, à mesure qu’on s’éloignait des bords de la mer, d’une végétation plus vigoureuse. Chaque pli de terrain cachait des nuées d’Arabes qui entretenaient contre nos troupes un feu meurtrier. Enhardies par notre apparente immobilité, ces bandes s’approchaient de temps à autre et essayaient avec nos avant-postes des combats singuliers, où elles avaient rarement l’avantage, mais qui néanmoins fatiguaient nos soldats.
Les journées du 15 et du 16 ne furent signalées que par ces légères escarmouches.
Le débarquement continuait, et les travaux de fortification étaient poussés avec vigueur. Dans la matinée du 16, ils furent interrompus par un effroyable orage; la flotte eut même à essuyer un coup de vent terrible. Déjà s’élevaient dans les esprits de sinistres appréhensions. « C’est l’orage de Charles-Quint, » s’écriait-on déjà en songeant à l’orage qui détruisit la flotte espagnole en 1541. Il est certain que, si la tempête avait duré quelques heures de plus, la flotte était dispersée, et l’armée abandonnée sans vivres, sans chevaux et presque sans artillerie. Par bonheur, le vent sauta à l’est ; la mer se calma, et les alarmes s’évanouirent.
Les Algériens, de leur côté, n’étaient pas restés inactifs. Hussein avait confié le commandement de ses troupes, évaluées à 40,000 ou 50,000 hommes, à son gendre, l’aga Ibrahim. C’était un soldat brave , mais incapable, d’une ignorance si puérile, qu’il n’avait fait distribuer à ses hommes qu’un nombre insuffisant de cartouches, parce qu’il croyait que chaque coup de fusil devait tuer ou blesser un Français.
Bien que nos journaux, abusant de la publicité, n’eussent cessé , depuis plusieurs semaines , de désigner Sidi- Ferruch comme le point choisi pour le débarquement. Ibrahim n’avait vu dans ces coupables indiscrétions
qu’une ruse de guerre. C’esfc à l’est d’Alger, à la Maison-Carrée, qu’il avait concentré ses forces. Il fallut enfin se rendre à l’évidence , et transporter l’armée sur les hauteurs de Sidi-Ferruch et Staouëli. Il y avait peu de troupes régulières parmi les Algériens. C’étaient surtout des cavaliers volontaires, qui étaient accourus à l’appel du dey avec l’espoir de faire du butin. Ils ne formaient pas, à vrai dire, de corps de cavalerie : c’étaient plutôt des tirailleurs à cheval. Ils s’avançaient au galop, lâchaient leur coup de fusil, faisaient demitour et rejoignaient les leurs. Grâce à leur nombre et à la fougue de leurs attaques, ils pouvaient être dangereux. Lorsque Ibrahim les eut concentrés à Staouëli, il se décida à prendre l’offensive. Trompé par notre inaction, qu’il n’expliquait que par l’hésitation ou la lâcheté, tandis quelle avait pour cause unique la nécessité d’attendre le débarquement de la grosse artillerie, des voitures et des chevaux, l’aga se persuada qu’il n’avait qu’à marcher en avant pour nous jeter à la mer.
Dès la journée du 17 , les Algériens avaient montré plus d’audace. Dans celle du 18, leur feu se rapprocha et devint plus meurtrier. Nos soldats, fatigués et exaspérés par ces insultes, demandaient à sortir de leurs retranchements. Bourmont n’hésita plus, et donna ses ordres pour marcher à l’ennemi le lendemain 19 juin.
La position d Ibiahim était excellente : son camp affectait la foi me d un croissant dont la droite était appuyée sur le torrent de la Madififa. En avant du plateau de Staouëli, les Algériens avaient construit une redoute, occupée par un gros détachement, et sur les ondulations de terrain qui précédaient cette redoute ils axaient disposé des milliers de tirailleurs chargés d’inquiéter nos avant-postes. Ibrahim aurait dû attendre nos soldats dans cette position. La défensive lui conve-
nait admirablement; mais, dans son naïf orgueil, il s’imagina qu’il n’avait qu'à marcher en avant pour écraser sous les pieds de ses chevaux ces fantassins que n’appuyait aucun détachement de cavalerie.
Une première colonne, forte de 20,000 hommes environ, et dont il s’était réservé le commandement, se précipita sur la division Berthezène. Une seconde colonne, de 15,000 hommes, commandée par Ahmed, bey de Constantine, essaya de tourner sur notre droite la division Loverdo, afin de prendre l’armée entre deux feux. Ce plan était bien conçu, mais il aurait fallu, pour qu’il réussît, des chefs plus habiles qu’Ibrahim ou Ahmed. Après quelques minutes de fusillade, les cavaliers arabes fondirent avec audace sur nos retranchements. Quelquesuns d’entre eux parvinrent à y opérer des trouées ; on se battit corps a corps, et bientôt le terrain se couvrit de morts. Le premier bataillon du 28e de ligne fut un instant compromis. Les soldats avaient épuisé leurs cartouches, et étaient trop serrés dans la mêlée pour pouvoir faire usage de leurs baïonnettes ; mais le colonel les rallia autour du drapeau. D’ailleurs, Bourmont accourait avec la division des Cars, laissée en réserve, et aussitôt la fortune de la bataille changeait de face.
Bourmont, en effet, dès qu’il vit par lui-même l’ardeur de nos troupes et le décousu des attaques algériennes, prit une résolution hai’die, et ordonna à ses trois divisions de pousser en avant jusqu’au plateau de Staouëli. Nos soldats attendaient ce signal avec impatience. Ils s’engagent aussitôt, de trois côtés à la fois, et -arrivent au pied du plateau. La redoute qui le défendait est emportée, les batteries sont occupées, le camp lui-même envahi. Déconcertés par cette furie, les Algériens tourbillonnent sur eux-mêmes, reculent, sont chassés successivement de toutes les positions où ils essayent de se maintenir, et prennent enfin la fuite. Us ne s’arrêtèrent que sous les murs d’Alger. On
a prétendu que , si nos troupes avaient suivi leur élan, elles seraient entrées dans la ville pêle-mêle avec les fuyards.
La victoire de Staouëli avait une importance capitale : non seulement elle nous confirmait dans la possession de la presqu’île de Sidi-Ferruch, et nous permettait de continuer à notre aise le débarquement, mais encore elle désorganisait la défense et terrifiait les indigènes. Ibrahim, le matin même de la bataille, promettait à tous la victoire. Il s’était couvert de ses plus riches habits, il avait même fait préparer à l’avance, dans son camp, un repas magnifique pour fêter les vainqueurs : ce furent, en effet, les vainqueurs qui en profitèrent. Les divisions Berthezène et Loverdo s’établirent sur l’emplacement même du camp d’ibrahim et occupèrent les tentes de ses soldats. Quelques-unes de ces tentes étaient d’une richesse extraordinaire ; celle d’Ibraliim, divisée en plusieurs compartiments, tendue de velours cramoisi, parfumée d’essence de rose et de jasmin, brillait d’un luxe tout oriental ; la tente d’Ahmed était également splendide.
La prise du camp présenta d’autres avantages encore plus sérieux. Depuis plusieurs semaines, nos soldats ne mangeaient que delà chair salée. Les approvisionnements de toute espèce qu’ils trouvèrent à Staouëli leur procurèrent une agréable et salutaire diversion. La prise de plusieurs chameaux les remplit d’allégresse, car ces quadrupèdes, depuis l’entrée en campagne, étaient l’objet d’intarissables plaisanteries; mais, habitués à être traités avec douceur, ces pauvres animaux s’accroupissaient et se laissaient rouer de coups. On fut bientôt obligé de les abandonner.
Les courtisans de l’état-major croyaient déjà la campagne finie. A les entendre, il suffisait de se présenter devant Alger pour que cette ville nous ouvrît immédiatement ses portes. C’étaient là de puériles exagérations.
La victoire de Staouëli assurait, il est vrai, le succès final,
mais Alger tenait encore, et Bourmont eut grandement raison de résister à son entourage et de se maintenir dans ses positions jusqu’à ce qu’il eût achevé le débarquement. La cavalerie était encore à bord de l’escadre, et le convoi chargé de l’artillerie de siège n’était même pas signalé. Mieux valait attendre et n’avancer qu’à coup sûr. Les divisions Loverdo et Berthezène restèrent donc campées à Staouëli, la division des Cars fut échelonnée entre Staouëli et Sidi-Ferruch. Ce dernier point fut transformé en dépôt général des vivres, des munitions et de l’ambulance; on lui donna une garnison de 1,500 matelots, fournis par l’escadre.
Pendant ce temps, les rues d’Alger s’emplissaient de tumulte : on venait d’apprendre la défaite. La multitude indignée demandait déjà la déposition et la mort d’Hussein, qu’elle rendait, d’ailleurs, très à tort, responsable du désastre. Ce dernier, enfermé dans la Kasbah, n’avait rien à redouter des fureurs populaires. Il ne voulut recevoir qu’Ibrahim, et l’accabla d’injures. Sans l’intervention de sa fille, il l’aurait fait décapiter sur-lechamp.
Quand il connut mieux les détails de l’affaire, et sut qU’Ibrahim n’avait été coupable que de vantardise et nullement de lâcheté, il lui rendit en partie sa confiance et le chargea de rallier les fuyards. L’aga reprit, en effet, le commandement, et concentra de nouveau des forces imposantes sous les murs d’Alger ; bientôt même il se disposa à reprendre l’offensive, car les Algériens ne pouvaient comprendre que Bourmont, malgré sa victoire, restât dans ses positions. Ils croyaient naïvement que nos pertes avaient été si grandes, que nous attendions des renforts pour rentrer en campagne.
En réalité, le général n’attendait que ses pièces de siège, qui arrivèrent seulement le 24 juin. Les Algériens, encouragés par ces retards, pour eux inexplicables, se rap-
Fig. 24. — Le maréchal Bourmont.
nos hommes qui avaient l’imprudence de s’écarter de la ligne des retranchements étaient assassinés et décapités. Au milieu de ces engagements sans importance, s’accomplirent quelques scènes empreintes d’une sorte de couleur
prochèrent, et la guerre de surprises recommença. Nous avions rarement l’avantage dans ces petits combats, qui fatiguaient et décimaient les troupes, car tous ceux de
locale, utile à signaler dès nos premiers pas en Algérie.
Le bruit s’était répandu parmi les Arabes que nous égorgions nos prisonniers, et que nos soldats se repaissaient de leurs chairs palpitantes. Un cheik, dont le fils avait été blessé et amené dans le camp de Sidi-Ferruch, se présente aux avant-postes et demande à voir son enfant ; il croyait aller au-devant de la mort. Amené en présence de Bourmont, il se jette à ses genoux et lui demande la grâce de son fils. Le général se fit expliquer sa demande par les interprètes, et ordonna aussitôt de le conduire aux ambulances. Le jeune homme était sur le point de subir l’amputation. Après les premiers moments d’effusion, et quand il eut reconnu la gravité de la blessure, le cheik, par scrupule religieux, défendit à son fils de permettre l’opération. On respecta sa volonté, mais quelques jours plus tard le jeune homme expiait, par d’horribles souffrances, l’ignorance et le fanatisme paternels.
Le lendemain, un autre cheik se présente : il paraissait épuisé de fatigue. On s’empresse de le réconforter, et, sur sa demande expresse, on le conduit à Bourmont. <c Bien que vêtu de haillons, » dit-il, cc je suis chef de tribu, et j’ai voulu voir par moi-même quels étaient tes sentiments à l’égard des Turcs et des Arabes. » Le général l’assura qu’il ne cherchait qu’à délivrer les Arabes du joug des Turcs. « J’en suis fort aise, » répondit le cheik, « et, puisqu’il en est ainsi, ma tribu traitera bientôt avec vous, mais il faut me laisser partir, car je ne suis pas votre prisonnier. » On sut plus tard que, conduit à Alger, cet infortuné avait payé de sa tête son imprudente démarche.
Grande ignorance de la part des Arabes, férocité et fanatisme de la part des Turcs, telles étaient donc les dispositions de nos ennemis. Notre calme apparent surexcita leurs espérances, et comme le vaincu de Staouëli avait une revanche à prendre, et sa grâce à mériter, il résolut de nous attaquer dans nos nouvelles positions.
Bourmont lui épargna la moitié du chemin. Le convoi de grosse artillerie, attendu avec tant d’impatience, venait d’être signalé (23 juin). Le général donna aussitôt l’ordre de continuer la marche dans la direction d’Alger. Dès le 24 juin, nos soldats rencontraient des masses considérables sur les hauteurs du mont Boudjaréah, non loin du marabout de Sidi-Kalef. Le terrain était difficile : il couvrait les approches d’Alger. Il fallait à tout prix en débusquer l’ennemi. Quelques obus habilement dirigés dispersèrent les Algériens, et nos soldats couronnèrent bientôt les hauteurs de Sidi-Kalef.
Dans cette brillante opération, un officier d’avenir, Amédée de Bourmont, fut grièvement blessé. Le général apprit ce malheur à la France dans les termes les plus nobles : <r Un seul officier a été dangereusemeut blessé : c’est le second des quatre fils qui m’ont suivi en Afrique. J’ai l’espoir qu’il vivra pour servir avec dévouement le roi et la patrie. » Cet espoir ne se réalisa pas. Quelques jours après, mourut le lieutenant de Bourmont.
Le général en chef, toujours prudent, ne voulut poursuivre son succès qu’après avoir assuré ses communications. Sidi-Ferruch fut transformé en forteresse. On mit cette presqu’île en état de résister à toutes les forces de la régence; en cas d’échec, c’était un asile assuré. Une route fut tracée de Sidi-Ferruch à Staouëli, prolongée jusqu’à Sidi-Kalef, et défendue par huit redoutes. On avançait lentement, mais sûrement. Chaque pas en avant nous rapprochait d’Alger. Aussi bien il n’était que temps de commencer le siège. Les escarmouches des Algériens étaient meurtrières. Us avaient deviné la seule tactique qui convînt au terrain et aux circonstances. Us ne négligeaient aucune occasion de massacrer les hommes isolés, ou d’attaquer les convois mal escortés.
Quelques-unes de ces rencontres furent désastreuses. Un bataillon du 4e léger, surpris au moment où il nettoyait
ses fusils, perdit en quelques minutes près de 80 de ses hommes. Dans la seule journée du 27, l’armée eut 23 tués et 128 blessés. Depuis l’ouverture de la campagne, 1,700 hommes étaient déjà hors de combat. Le général en chef crut nécessaire d’appeler la 4° division de l’année, en réserve à Toulon. L’ordre fut donné , mais les succès ultérieurs de l’expédition rendirent cette précaution inutile.
Le 28 juin au soir, tous les préparatifs étant à peu près terminés, l’armée reçut avec joie l’ordre de reprendre son mouvement offensif. Elle était en marche le lendemain dès la pointe du jour, Loverdo à gauche, des Cars à droite , Berthezène au centre. Les trois divisions opérèrent de concert leur mouvement et arrivèrent sur le sommet des collines qui dominent Alger. La principale difficulté avait été la marche sur un terrain presque inconnu, coupé de pentes abruptes et couvert de haies d’aloès presque infranchissables. Obligés de s’avancer sans guides et sans cartes stratégiques, nos soldats s’égarèrent à plusieurs reprises. Quelques-uns d’entre eux firent plusieurs fois la même route. Le mirage produit par les vapeurs de la Metidja avait fait supposer à plusieurs chefs qu’ils se trouvaient en face de la mer, et que par conséquent ils suivaient une route contraire à celle qu’ils devaient suivre. Quelques régiments confondirent leurs rangs. Il fallut, comme après une mêlée, que le rappel fût battu pour rallier les détachements. La chaleur excessive et le manque d’eau augmentaient encore la fatigue. Certes , dans cette journée de désordre et d’imprudences, si Hussein avait fait garder les principaux passages et essayé un simulacre de résistance , c’en était fait de notre armée : elle eût été non pas anéantie, mais peut-être forcée à rendre les armes sans avoir combattu.
, Enfin l’ordre se rétablit, et nos soldats couronnèrent le sommet du mont Boudjaréah. Ils virent se déployer 'devant eux tout le revers d’Alger, et, à l’horizon, notre
escadre qui s’avançait pour combiner une double attaque contre la ville. Ce spectacle grandiose excita leur enthousiasme. D’un mouvement unanime et spontané, ils saluèrent de cris mille fois répétés leur future conquête. Les forts d’Alger répondirent à ces cris de joie en tirant le canon d’alarme.
Fig. 25. — Attaque d’Alger par mer (3 juillet 1830).
Alger est bâti en amphithéâtre sur le penchant d’une colline assez élevée. Il forme un triangle dont un des côtés est appuyé à la mer. Sur les fronts nord-ouest et sudouest, tournés vers le continent, l’enceinte consistait en une muraille sans bastions, mais avec tours et créneaux. Il n’y avait d’artillerie que sur un petit nombre de points, et les remparts n’étaient pas assez larges pour qu’on pût songer à en établir.
Du côté de la mer, l’enceinte n’était presque partout
qu’un simple mur. Le port était fermé par un môle qui joignait au continent quelques îlots. Ce môle était couvert de batteries, disposées sur plusieurs étages. Alger avait cinq portes : deux ouvertes sur le front de mer, une à l’ouest, Bab-Azoun, deux à l’est, Bab-el-Oued et la porte Neuve. En résumé, sauf du côté de la mer, ces fortifications n’étaient ni imposantes ni susceptibles d’une longue défense.
Outre cette enceinte, on comptait plusieurs forts détachés : le premier, à l’angle formé par les deux fronts de terre , était la Kasbah ou citadelle proprement dite. Les forts Bab-Azoun et Neuf couvraient les portes Bab- Azoun et Bab-el-Oued. A 2 on 300 mètres de celui-ci, était le fort des Vingt-quatre heures, et à 1,500 mètres plus loin, le fort des Anglais. Ces . forts étaient hérissés de canons, car les Orientaux s’imaginent volontiers qu’une position est inexpugnable quand ils y ont entassé sans discernement des bouches à feu. La clef de la position était le château de l’Empereur (Sultanieh Kalassi), ainsi nommé parce qü’il avait été bâti à l’endroit même où Charles- Quint avait son quartier général, lors du siège de 1541. C’était un carré allongé du sud au nord, en maçonnerie, ainsi que toutes les fortifications d’Alger. Les murs étaient flanqués de petites saillies en forme de bastions ; à l’intérieur, se dressait une grosse tour ronde servant de réduit.
Une enceinte continue, six forts détachés, un port fermé et bien abrité , telles étaient donc les défenses d’Alger. C’est du côté de la mer que les Algériens avaient accumulé leurs moyens de défense. Us ne soupçonnaient même pas que l’ennemi pût les attaquer parterre; c’est ce qui explique pourquoi le château de l’Empereur tira le canon d’alarme, dès qu’il vit nos soldats couronner les cimes du Boudjaréah. Bien qu’on fût persuadé à Alger que ce château ne serait jamais pris que lorsque nos
soldats auraient construit une citadelle de force supé' rieure, il y eut néanmoins comme une panique dans la ville assiégée. Les imans furent invités à distribuer leurs encouragements, afin de relever le moral abattu. Un des favoris d’Hussein, son ministre des finances ou kasnadjar, se chargea de la défense du château, et, sous ses ordres, 800 artilleurs choisis parmi les plus habiles, et 1,500 janissaires s’y enfermèrent, jurant de s’ensevelir sous ses ruines avant de le rendre.
Sauf en 1541, toutes les attaques avaient été dirigées par mer, et les Algériens avaient de ce côté tellement multiplié les moyens de défense, qu’ils se croyaient à peu près invincibles. Aussi leur étonnement fut-il grand et leur surprise désagréable quand ils s’aperçurent que non seulement la’ flotte française s’apprêtait aies bombarder, comme au temps de du Quesne ou d’Estrées, mais encore que le gros de nos forces s’avançait par le continent. Pris entre deux feux, obligés de soutenir une double attaque, cette tactique les déconcertait. C’était déjà pour nous un premier succès.
La véritable défense d’Alger était sa banlieue. Un inextricable réseau de chemins sinueux faisait, en effet, de la campagne qui environnait la ville un véritable labyrinthe. Dans ces étroits défilés, mainte et mainte fois les Espagnols et les autres ennemis de la régence avaient été assaillis et battus. Tous ces sentiers conduisaient à des milliers de petites habitations, dont l’éclatante blancheur contrastait avec la végétation qui les entourait. Si, par malheur, nos soldats s’étaient aventurés dans ces fourrés , ils étaient perdus; mais le siège était bien conduit : la suite des événements le prouva.
Après avoir visité les différentes positions et reconnu un plateau que le capitaine Boutin, dès 1808, avait désigné comme l’emplacement le plus favorable pour l’ouverture de la tranchée, Bourmont établit son quartier
général à 2,000 mètres du fort l’Empereur. Telle est l’insouciance orientale que les Turcs n’avaient pas défendu les approches de cette citadelle, et qu’on pouvait immédiatement commencer l’opération qui, d’habitude, termine les sièges, l’établissement des batteries de brèche. Malgré la fatigue de la journée, nos soldats prirent la pelle et la pioche, et, dès la nuit du 29 au 30 , 1,000 mètres de tranchée furent ouverts. A partir de ce moment, les travaux continuèrent sans relâche, malgré les attaques tentées journellement par l’ennemi et la multiplicité de ses feux.
Pendant que s’organisaient les batteries de brèche, et que les pièces de siège étaient, les unes après les autres, mises en position , nos soldats se rapprochaient peu à peu de la ville. Comme la division Berthezène avait toujours combattu en première ligne, et que ses pertes étaient considérables, on la ramena en arrière, avec mission de couvrir l’armée de siège, d’escorter les convois et d’occuper, à partir de Sidi-Ferruch et de Staouëli, les postes et les redoutes destinés à nous protéger. Les divisions des Cars et Loverdo aidèrent aux travaux d’investissement et d’attaque.
Le terrain, aux environs d’Alger, est composé de matières rocheuses que la pioche entame à grand’peine ; le roc se montrait souvent à nu, et, pour former les épaulements, il fallait recourir aux sacs à terre. Le dévouement de nos soldats triompha de tous les obstacles, mais leurs pertes furent cruelles. Les canons incessamment braqués sur nos ouvrages faisaient un feu roulant qui détruisait les parapets, et les Algériens, avec leurs longs fusils, prenaient à revers les boyaux des tranchées et y décimaient les travailleurs. D’ordinaire, le feu cessait après le coucher du soleil. Nos ennemis dérogèrent pourtant à cet usage dans la nuit du 3 au 4 juillet et essayèrent une sortie générale. Assaillis à l’improviste, les assiégeants durent se défendre avec leurs
— lui
instruments de travail. La prompte arrivée de renforts dégagea la tranchée et refoula les assaillants.
La marine n’était pas restée inactive.
Le 1er juillet, l’amiral Kosamel défila devant les forts de la rade, et, reconnaissant qu’ils étaient dépourvus de canonniers, ouvrit contre eux un feu destructeur. Deux jours plus tard, le 3 juillet, l’amiral Duperré renouvela la même manœuvre et obtint des résultats plus satisfaisants encore, puisqu’il réussit à s’emparer de trois batteries armées de 33 canons. Néanmoins, ce n’étaient là que des diversions ; tout l’intérêt se concentrait sur les opérations du siège proprement dit. Hussein le comprenait si bien qu’il avait envoyé au fort l’Empereur l’élite de ses soldats, et ne cessait de leur prodiguer ses encouragements.
Le 4 juillet fut un grand jour pour l’armée expéditionnaire. Vers quatre heures du matin, une fusée partie du quartier général donna le signal tant attendu d’ouvrir le feu, et, à partir de ce moment, l’atmosphère fut sillonnée de projectiles. Les défenseurs du château ripostèrent vigoureusement, mais presque tous leurs coups portaient à faux, tandis que le tir de nos pièces était d’une précision merveilleuse : chacun de nos boulets atteignait les embrasures et faisait voler la pierre en éclats. La direction des bombes fut d’abord moins régulière, mais, une heure seulement après l’ouverture du feu, elles éclataient, toutes sans exception, dans l’intérieur de la citadelle.
Dès huit heures du matin, le feu de l’ennemi se ralentissait, et la chute des parapets laissait à découvert quelques-uns des fronts. En vain les artilleurs turcs s’efforcent de remplacer par des balles de laine et des blindages les pans de muraille écroulés : leur courage ne résiste pas à l’adresse de nos pointeurs. A dix heures, le feu du château était éteint. On commence aussitôt' à battre en brèche. Nos boulets déterminent de nombreux éboulements. La garnison, épouvantée, veut alors se retirer. Hussein lui ordonne
de se défendre. Les janissaires, ne consultant que leur désespoir, méconnaissent ses ordres et se précipitent en furieux vers la ville.
Nos soldats n’apercevaient plus alors que trois nègres qui, avec un courage admirable, essayaient de remonter et de tirer une pièce démantelée. L’un d’entre eux est coupé en deux par un boulet, un autre a les jambes emportées ; le dernier survivant se dirige alors vers la porte centrale, qu’il referme sur lui.
« Quelques minutes s’écoulèrent, » dit Pellissier dans ses Annales algériennes. « Personne ne se montrait plus sur les remparts. Un silence de mort planait sur la citadelle. Tout à coup une flamme brille au pied de la grande tour ; une immense colonne de fumée s’élève au-dessus du fort, une détonation effroyable retentit et domine le bruit du canon; des débris de toute sorte retombent sur le sol, et atteignent jusqu’aux parties avancées de nos tranchées. L’obscurité, plus encore que cette horrible grêle, ébranle quelques courages, mais les artilleurs restent à leur poste, et les coups de canon qui partent de nos batteries rassurent l’armée sur les effets de l’explosion. Le fort venait de sauter. »
Les ennemis, sans doute ce nègre qu’on avait tant remarqué, avaient mis le feu aux poudres. Quand le nuage qui enveloppait la citadelle fut un peu dissipé, on aperçut, au front nord-ouest, une immense brèche. Le général Hurel, qui commandait la tranchée, lance aussitôt ses hommes sur les ruines encore fumantes , et deux soldats , l’histoire a retenu leurs noms, Lombard et Dumont, arborent le drapeau français sur le sommet du fort.
La Kasbah et le fort Bab-Azoun n’avaient pas ralenti leurs feux, seulement ils les tournaient contre le château l’Empereur. Le général la Hitte fit aussitôt diriger contre la Kasbah et Bab-Azoun quelques pièces de campagne et celles des bouches à feu du château que l’explosion avait
laissées sur leurs affûts. Ces canons, bien dirigés, suffirent pour réduire au silence l’artillerie ennemie. De son côté, le général Valazé, afin de ne pas laisser aux Algériens le temps de se reconnaître, commença une nouvelle tranchée devant la ville.
Alger était plein de trouble et de confusion. Les Arabes s’étaient enfuis en tumulte dans la campagne, dès qu’ils avaient vu tomber le château. Le soir même, les contingents d’Oran et de Constantine s’éloignaient. Le peuple, craignant une prise d’assaut, demandait à grands cris une capitulation.
Hussein, qui s’imaginait encore qu’une humiliation passagère le -sauverait, consentit alors à envoyer à Bourmont un de ses secrétaires pour lui proposer des excuses et le paiement des frais de guerre. Le général répondit au représentant du dey que la base de toute négociation devait être l’occupation immédiate de la ville par les Français. Le secrétaire ne voulut transmettre ces dures conditions à son maître que lorsque Bourmont les eut fait rédiger. Deux heures plus tard, deux autres députés demandaient une nouvelle audience.
Avant qu’elle leur fût accordée, un certain Mustapha se présentait à Bourmont en qualité d’envoyé de l’Odjeac. Les janissaires et les soldats turcs, pour s’assurer la possession d’Alger, venaient en effet de se réunir en assemblée extraordinaire et avaient résolu de proposer au général français l’assassinat immédiat de leur maître. Bourmont, indigné, repoussa ces offres que l’honneur lui défendait d’accepter. Il fit même savoir à Mustapha qu’il punirait sévèrement ceux qui attenteraient aux jours de Hussein, attendu qu’il était le seul maître légitime de la régence, et ne voulait traiter qu’avec lui ou ses représentants. Aussi, lorsque arrivèrent ces derniers, ils furent bien accueillis.
Le consul d’Angleterre les avait accompagnés , non pas à titre officiel , il eut grand soin de le faire remarquer,
mais par amitié pour le dey. Bourmont l’écouta sans lui répondre : il ne voulait pas se compromettre vis-à-vis de ce personnage, qui représentait une puissance jalouse et, au besoin, hostile. Deux Maures, les plus riches d’Alger, s’étaient également joints au cortège ; ils venaient prier Bourmont de suspendre un feu désormais inutile. Cette demande leur fut aussitôt accordée. Un de ces Maures, qui devint plus tard syndic d’Alger, Sidi-Abou-Derbah, fit alors remarquer à Bourmont que la prudence lui conseillait de ne pas exiger une capitulation à merci. Les Algériens, en effet, ne comprenaient pas ce terme, et croyaient que les Français avaient l’intention de se livrer aux actes les plus barbares ; aussi résisteraient-ils à outrance si on les poussait au désespoir.
Ces conseils étaient sages. Bourmont assembla un conseil de guerre et rédigea une convention, dont il adoucit les termes pour ne pas effrayer la population, puis il la revêtit de sa signature et la fit porter au dey par l’interprète principal de l’armée, Bracewitz. Ce dernier a raconté , dans ■ une intéressante relation , les scènes curieuses auxquelles il assista dans le cours de sa mission.
On ne le laissa entrer qu’à grand’peine à Alger. Quand il monta la rampe étroite qui conduit à la Kasbah , il traversa les rangs épais d’une foule furieuse qui l’injuriait et le menaçait. Introduit dans la cour du divan et présenté au dey, il le salua, et, après lui avoir adressé quelques mots respectueux, lut à haute voix les articles suivants :
1° « L’armée française prendra possession de la ville d’Alger, de la Kasbah , et de tous les forts qui en dépendent, ainsi que de toutes les propriétés publiques , demain 5 juillet 1830, à dix heures du matin. » Ces mots excitèrent une rumeur sourde, que réprima le dey.
2° « La religion et les coutumes des Algériens seront respectées. Aucun militaire de l’armée ne pourra entrer
dans les mosquées. » Oet article excita une satisfaction générale, mais l’article 3 souleva des cris de rage.
Il était ainsi conçu : « Le dey et les Turcs devront quitter Alger dans le plus bref délai. » Hussein pâlit, se leva, et jeta autour de lui des regards inquiets. « La mort ! la mort! » criaient les janissaires, et déjà les yatagans étaient sortis du fourreau. L’interprète regarda fixement le dey, qui, prévoyant une catastrophe, descendit de son divan, et ordonna le silence d’une voix forte.
Bracewitz put alors donner lecture de l’article 4, qui ramena un peu de calme : cc On leur garantit la conservation de leurs richesses personnelles; ils seront libres de choisir le lieu de leur retraite. »
Des groupes se formèrent à l’instant dans la cour et la discussion s’engagea. On fit alors connaître au dey la convention particulière qui réglait son sort. Il en pesa tous les termes avec un soin méticuleux et voulut les discuter. L’interprète, qui n’avait pas mission de traiter, mais de traduire et d’expliquer, demanda alors à rentrer au quartier général pour avoir les dernières instructions de Bourmont.
Yoici l’acte définitif qui fut rédigé et signé, le lendemain 5 juillet, parles parties contractantes :
1° Le fort de la Kasbah, tous les autres forts qui dépendent d’Alger et les portes de la ville, seront remis aux troupes françaises ce matin, à dix heures.
2° Le général de l’armée française s’engage envers Son Altesse le dey d’Alger à lui laisser la libre possession de toutes ses richesses personnelles.
3° Le dey sera libre de se retirer avec sa famille et ses richesses dans le lieu qu’il' fixera , et , tant qu’il restera à Alger, il sera, lui et sa famille, sous la protection du général en chef de l’armée française. Une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.
4° Le général en chef assure à tous les membres de la milice les mêmes avantages et la même protection.
5° L’exercice de la religion mahométane restera libre ; la liberté de toutes les classes d’habitants, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées ; le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur.
6° L’échange de cette convention sera fait avant dix heures du matin.
Fig. 27. — L’armée française entre à Alger.
Tout le monde dans le camp français s’apprêtait à l’entrée triomphale dans la ville, lorsqu’un envoyé du dey vint demander quelques heures de répit. Les ordres les plus précis avaient été -donnés pour que l’armée se concentrât; on ne pouvait les contremander. On repoussa donc la demande d’Hussein, qui se résigna et ne songea plus qu’à exécuter la capitulation.
A onze heures, le général Achard occupait la porte Bab-
el-Oued et les forts qui en dépendent , le général Berthier de Savigny la porte Bab-Azoun et le port. Le gros de l’armée faisait son entrée par la porte Neuve. Le ciel était d’une limpidité extrême, et des flots de lumière rehaussaient l’éclat des armes et la variété des uniformes. Nos soldats avaient orné leurs schakos de branches de myrte et de laurier. Quand ils arrivèrent aux remparts et aperçurent, entassés et mutilés, les cadavres des prisonniers français, leur joie se convertit en tristesse. Les drapeaux s’inclinèrent, les tambours battirent la marche funèbre, et l’armée défila silencieuse au port d’armes.
De la porte Neuve à la Kasbah montait une étroite ruelle, où trois hommes avaient peine à marcher de front. Les essieux d’artillerie renversaient des pans de muraille, et ces démolitions imprévues retardaient la marche de la colonne. On arriva pourtant à la Kasbah.
Ce n’était pas un palais, pas même, avec nos habitudes, une habitation tolérable. Qu’on se figure une enceinte informe, entourée de hantes murailles crénelées à la moresque. On y arrivait par un porche fermé par une porte à deux battants, que surmontaient deux lions, emblème de la puissance algérienne. Sons la voûte, jaillissait une fontaine, et à droite, dans un réduit obscur, plusieurs monceaux de têtes, empilées comme des boulets, exhalaient une odeur fétide. Le porche conduisait à une cour intérieure, entourée de galeries à deux étages ; les premières étaient réservées aux magasins et aux bureaux, les secondes aux appartements du dey. Ces appartements étaient modestes. Le mobilier consistait en coussins, en divans, en coffres, et en armes suspendues aux murs. Une galerie couverte conduisait au harem. Les chambres des odalisques n’étaient pas mieux meublées que celles du dey : c’était un confus entassement de tapis, d’étoffes, de vêtements, et de coffres en bois de rose, incrustés de nacre et d’écaille. L’odeur des essences y était répandue à profusion. L’en-
ceinte de la Kasbah renfermait d’autres bâtiments de moindre importance : mosquée, magasins, écuries vides, cabanons infects, où quelques animaux féroces se débattaient contre la faim et la vermine.
Hussein, à l’approche de nos soldats, évacua précipitamment la Kasbah avec ses serviteurs et ses femmes, et ces dernières laissèrent échapper, dans leur fuite rapide,
Fig. 28. — Musulmane voilée.
ce qu’elles emportaient. Aussi les abords de la demeure du dey semblaient-ils avoir été mis au pillage. Les Juifs profitèrent seuls de cette panique, et recueillirent ces épaves avec avidité.
Dans les autres quartiers , Alger ne présentait nullement l’aspect triste et désolé d'une ville conquise. Sans doute les boutiques étaient fermées, mais « les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, attendaient le moment de les ouvrir. On rencontrait çà et là quelques groupes de Turcs et de Maures , dont les regards distraits annonçaient plus d’indifférence que de crainte. Quelques musulmanes
voilées se laissaient entrevoir à travers les étroites lucarnes deleuis habitations. Les Juives, plus hardies, gravissaient les terrasses de leurs demeures, sans paraître surprises du spectacle nouveau qui s’offrait à leurs yeux. Nos soldats moins impassibles, jetaient partout des regards avides et curieux. » (Pellissier.)
Tous les postes furent successivement occupés par nos troupes. Nulle part on ne rencontra de janissaires; ou bien ils s’étaient déjà embarqués, ou bien ils s’étaient retirés dans leurs maisons. Jamais ville conquise ne fut occupée avec plus d’ordre.
L’escadre n’avait que faiblement concouru à l’attaque de la ville, car, sauf le 2 et le 3 juillet, le mauvais temps l’avait retenue au large. Ce ne fut que le 6 juillet que l’amiral Duperré put faire entrer la Provence dans le port d’Alger. Il s’occupa aussitôt de reconnaître le matériel naval : il se composait d’une frégate et d’une corvette hors de service, de sept bricks et d’un grand nombre de chebecs. En outre, les magasins regorgeaient de provisions, et il y avait sur le chantier une belle frégate. Quant aux fortifications du môle, 300 canons les défendaient. Cet immense matériel fut inventorié avec soin. On démolit la frégate et la corvette hors de service, afin de donner du combustible aux soldats ; quatre bricks furent mis en disponibilité, et les chebecs servirent a établir une communication entre le port et l’escadre.
Le premier soin de nos généraux fut de courir au bagne afin de délivrer les esclaves chrétiens. On n’y trouva que 122 piisonniers, et parmi eux un Toulonnais, nommé Béraud, enfermé depuis 1802. La plupart d’entre eux, amaigris par les privations, ressemblaient à des spectres ; plusieurs, à force de souffrances, avaient perdu la raison, quelques-uns étaient tout à fait aveugles. Ne serait-ce que pour avoir anéanti ces restes hideux de la férocité barbaîesque, et pour avoir mis fin au scandale de l’esclavage
d’Européens en plein dix-neuvième siècle, n’est-il pas vrai que par la conquête d’Alger la France a bien mérité de l’humanité et de la civilisation ?
Après avoir rendu la liberté aux esclaves, il fallait songer au départ des anciens maîtres de la régence. La plus simple prudence imposait, en effet, à Bourmont la nécessité de se débarrasser au plus vite d’Hussein et des janissaires turcs. L’ex-dey avait espéré une visite du général en chef : on lui fit comprendre que c’était à lui à provoquer cette entrevue. Il demanda donc une audience, qui lui fut tout de suite accordée.
Quand il se retrouva dans la Ivasbah et se vit entouré de tous ces généraux qui l’avaient vaincu, il ne put cacher un premier mouvement de dépit, mais il le surmonta bientôt et laissa croire qu’il était résigné. Il aurait voulu se retirer à Malte, mais nos relations avec l’Angleterre étaient trop tendues pour que l’ancien dey pût résider, sans inconvénient, sur une terre anglaise. Aussi bien il le comprit lui-même et désigna Livourne. Il réclama aussi une somme de 30,000 sequins, qui était restée dans ses appartements et lui appartenait en propre. Bourmont la lui promit. Cette promesse rendit Hussein plus communicatif. Il donna au général quelques indications sur les revenus de la régence et sur les diverses races qui l’habitaient.
Ces conseils étaient sincères, l’expérience le démontra ; mais on eut le tort de les méconnaître pour l’instant.
Avant de quitter son ancienne demeure, Hussein demanda encore l’autorisation de prendre quelques armes et divers objets mobiliers auxquels il tenait ; Bourmont la lui accorda sur-le-champ. Puis il se retira, après avoir remercié le général et son état-major de leur bienveillant accueil ; mais, ainsi que le roi Boabdil quand il quitta Grenade, il ne put retenir ses larmes lorsqu’il regagna sa nouvelle demeure, triste et pensif. Quelques jours plus
tard, Bourmont rendit au dey sa visite. Hussein avait changé d’avis sur le lieu de sa retraite et s’était décidé pour Naples. Le général s’empressa de ratifier sa décision, et mit une frégate, la Jeanne d’ Arc, à sa disposition. Son départ eut lieu le 10 juillet. Les Algériens lui témoignèrent une grande froideur. Aucun d’entre eux ne vint le saluer sur son passage. Monté à bord, quand il tourna pour la dernière fois les yeux vers cette Kasbah du haut de laquelle, pendant douze ans, il avait commandé en maître absolu, il éclata en sanglots.
Avec lui s’éteignait la longue suite des deys qui, depuis 1517, gouvernaient l’Algérie.
Les janissaires de l’Odjeac partirent le lendemain 11 juillet. Ils étaient, au moment de la prise d’Alger, 5,092, dont 891 artilleurs. Bourmont avait ordonné leur désarmement , et ils avaient obéi sans murmure. Il leur notifia ensuite que les pères de famille pourraient rester dans la régence, mais que tous les autres seraient transportés par mer là où ils le désireraient. La plupart d’entre eux étaient nés en Asie Mineure : ils demandèrent qu’on les y reconduisît, et cela sans stipuler la moindre indemnité. Quand, au moment du départ, on leur distribua deux mois de solde afin de ne pas les laisser dans un dénuement absolu, ils exprimèrent leur reconnaissance pour cette générosité inattendue. Ainsi se trouva 'dissous ce terrible Odjeac qui, pendant trois siècles, avait fait régner la terreur sur la Méditerranée.
On n’avait plus rien à craindre des anciens maîtres du pays ; restait à se substituer à eux en organisant la conquête.
Notre premier soin fut d’inventorier les résultats immédiats de la victoire. C’était une opération difficile. La Kasbah passait pour recéler un trésor énorme, accumulé depuis la fondation de la régence.
Lorsque nos premiers soldats entrèrent dans ce palais,
le payeur général de l’armée, Firino, se fit aussitôt remettre, au milieu de la confusion générale, les clefs de ce trésor par le kasnadjar. Ce fonctionnaire lui déclara que le trésor était intact, mais qu’il n’existait aucun registre constatant les recettes et les dépenses. Il le mena dans les salles où étaient renfermées les espèces métalliques. Firino fit
3?ig. 29. Le dey Hussein quitte Alger (d’après une gravure de l’époque).
tout de suite apposer un triple scellé, et placer dans la galerie conduisant à ces salles un poste permanent de gendarmerie, commandé par un officier. L’intendant général Denière, frappé de la quantité d’or et d’argent qui s’était offerte à sa vue, avait évalué ce trésor à environ 80 millions. Firino, que ses fonctions habituelles rendaient plus apte à ce genre d’appréciation, l’évaluait à 50 millions seulement, et il était plus dans le vrai ; mais Bounnont adopta
la première évaluation et s’en servit comme point de départ pour proposer à Charles X de consacrer 50 millions aux frais de guerre, 3 en gratifications à l’armée, et le reste à la Légion d’honneur.
Comme ces projets de distribution avaient circulé dans l’armée, et qu’ils ne se réalisaient pas, de sourdes rumeurs s’élevèrent contre Bourmont et les habitants de la Kasbah: Il fallut plus tard, pour les démentir, nommer une commission d’enquête, chargée d’étudier, dans les caveaux vides de la Kasbah, l’importance primitive du trésor. Cette commission se livra aux calculs les plus minutieux, et rendit un verdict des plus honorables en faveur des inculpés..
En résumé, on trouva dans le trésor, 7, 212 kilogrammes d’or, à 3,434 francs le kilogramme, représentant une valeur de 24,768,000 francs, et 108,704 kilogrammes d’argent, à 220 francs le kilogramme, représentant une valeur de 23,915,000 francs, soit en tout 48,683,000 francs. 43 millions seulement furent expédiés en France. Les 5 millions restant, pièces monnayées ayant cours dans la régence, furent employés au service des dépenses publiques.
Les membres de la commission avaient menacé le kasnadjar et ses employés des châtiments les plus sévères, si, par hasard, ils ne découvraient pas ce qu’ils savaient. Ces agents offrirent de jurer sur le Coran que les valeurs reconnues composaient seules le trésor. Ils firent, d’ailleurs, observer que depuis une vingtaine d’années les dépenses surpassaient les recettes. C’est ce que les Maures disaient aussi dans leur langage imagé : cc Jadis, dans le puits de la Kasbah, l’or coulait pardessus la margelle, puis il a fallu pencher le corps pour y puiser, et, dernièrement, on n’y pouvait atteindre que par le secours d’une échelle. »
A- ces 48 millions de la Kasbah, il faut joindre la
valeur d’environ 3 millions de laines entassées dans les magasins, celle de 4 millions pour les pièces d’artillerie en bronze, et nous arriverons à un total de 55 mil-
Fig. 30. — Sommet de la Kasbali d’Alger.
lions, sans compter les peaux, cuirs, cires, plomb et cuivres, qui regorgeaient dans les magasins de l’État; les provisions de blé, de toiles, de cordes, de ferrures et. de chanvres dans les arsenaux, et le matériel de la
petite flotte de guerre. Les dépenses de tout genre pour l’expédition s’étaient élevées, on le sut plus tard, à la somme de 48,500,000 francs. C’était un excédent de 7 millions. Par un heureux hasard, la conquête d’Alger, loin de grever la France, couvrait ses propres dépenses, et faisait même rentrer plusieurs millions dans les caisses publiques. Il est peu d’expéditions contemporaines dont on puisse en dire autant.
Ainsi se termina cette brillante campagne.
« Dès le début de son existence, l’armée d’Afrique venait de se montrer digne de prendre place à côté des plus vaillantes armées dont la France s’honore. Vingt jours avaient suffi pour faire tomber en notre pouvoir Alger, ses mille canons, sa flottille et son trésor. La Méditerranée était délivrée, les portes d’une nouvelle France étaient ouvertes; au moment où il allait cesser pour toujours d’être le drapeau national, le vieux drapeau d’Henri IV avait encore une fois guidé nos soldats à la victoire, et il venait d’acquérir une dernière gloire qui ne le cédait en rien à celle dont il avait brillé dans ses meilleurs jours. » (Duc d’Orléans.)
La nouvelle de cet éclatant succès fut accueillie d’une façon très différente, suivant les divers partis. En toute autre circonstance, il y aurait eu unanimité, car nous sommes tous sensibles à la gloire militaire, et, depuis nos désastres de la fin du premier empire, c’était la première victoire vraiment nationale que nous remportions; mais le gouvernement de la restauration était fort impopulaire en France. On lui attribuait des projets de coup d’Etat que, malheureusement pour lui, il ne devait que trop tôt réaliser. Aussi, à tort ou à raison, établissait-on une connexion intime entre ces projets réactionnaires et la victoire future. C’est pourquoi, lorsque, le 9 juillet 1830, une dépêche télégraphique annonça aux Parisiens la prise d’Alger, cette nouvelle,
bien accueillie par les classes officielles, le fut avec froideur et presque avec inquiétude par les autres classes : dans la pensée des libéraux, la victoire de Bourmont devait fatalement réagir sur notre situation intérieure et encourager Charles X à des mesures violentes.
Quelques jours plus tard, en effet, le roi, cédant à de déplorables conseils, signait les fatales ordonnances de juillet 1830, et bientôt, balayée par le vent populaire, sortait de France une antique dynastie dont le dernier service, et il faut à cause de cela lui pardonner bien des fautes, avait été de créer une France africaine.