La conquête des hommes
Noas déclarons avoir examiné l'ouvrage du R. Père Antonin VUILLERMET, O. P., intitulera Conquête des hommes et le juger digne de rimpression.
Le Saiilchoir, le /^r jniji f<j22.
Fr. Etienne HL'GL'ENY Lecleur tn théologie.
Fr.'A. LEMO.NNYEH Maître en sacrée théolojiie.
Imprimi potest i5 Juiiii 1922.
Er. R. LOL'IS, 0. P.
Imprimatur
Pari^iis, die 16 Junii 1922.
G. AUDOLLOT,
Vie. Gén.
Cfl ouvrage a été dt'po-è conformément awx lois en juillet I9-'2.
L'auteur et t'édiUur réservent lous droits de traduction et de reprodaclion.
L'Apostolat nécessaire
« Messieurs, la Religion ne vous menace pas, elle vous manque Povir raffermir votre société ébranlée, vous avez besoin de la morale. Eh bien ! je vous affirme qu'il n'y en a qu'une qui puisse vous sauver, c'est le Décalogue. Si nous nous retirions au désert emportant avec nous le Décalogue, l'Evangile, la Croix, la civilisation chrétienne, vous seriez stupéfaits de vos ténèbres et vous deviendriez l'effroi du monde civilisé. »
(Mgr DuPANLoup, Discours à l'Assemblée nationale, 1873.)
« Si j'avais dans mes mains le bienfait de la foi, je les ouvrirais sur mon pays. Pour ma part, j'aime cent fois mieux une nation croyante qu'une nation incrédule. Une nation croyante est mieux inspirée quand il s'agit des œuvres de l'esprit, plus héroïque même quand il s'agit de défendre sa grandevu-. »
(Thiers, Discours à la Chambre, 1845.)
t Nous autres philosophes, nous naviguons au hasard, sujets à égarement, exposés au naufrage ; vous, catholiques, vous avez la boussole, la carte du pays, les étoiles, le pilote et le port. »
(Le Philosophe Cousin , quelques semaines avant sa mort.)
» On ne fait pas un peuple ci\'ilisé et honnête en s'appuyant uniquement sur les gendarmes et les prisons. Il faut compter avec les intelligences. Il faut que l'homme croie, pour pouvoir penser, pour pouvoir, au besoin, se sacrifier. S'il ne voit devant lui que des intérêts il marchera à la jouissance par tous les moyens en son pouvoir. La loi n'est pas un simple engagement entre les intéressés. Les victimes du devoir ne sont pas de simples dupes. Le devoir et le droit existent indépendamment des conventions humaines. Donc, il y a un Dieu.
« Je dis avec M. Spuller : « Il faut un Dieu à un peuple. » J'irai encore plus loin, car je dirai : « C'est le Dieu qui fait le peuple. »
(Jules Simon. Figaro, 5 avril 1894. — Questions actuelleSy
t. XXIII p. 176.)
c La paix va donc demander, par la restauration qu'elle devra réaliser, un travail colossal ; et elle va le demander à des hommes que mille causes auront détournés de ce travail, qui de\Tont pour l'entreprendre réagii- contre la nonchalance naturelle aggravée par l'anémie d'années de privations ; réagir contre les préjugés semés avant la guerre ; réagir enfin contre les habitudes créées par la guerre.
« La tâche sera rude. Quel sera le rôle de la Religion en face de ce devoir social de courage et de dévouement ? La religion se montrera la meilleure ou\Tiêre des restaurations nationales... elle mianif estera de merveilleuses puissances capables d'enrayer la nonchalance naturelle, de secouer les habitudes d'inertie ou de travail à côté, capables enfin de détruire les préjugés opposés ou au fait du travail ou à ses lois morales.
« La religion, par sa doctrine ou par ses commandements, éclaircit et fortifie les raisons naturelles qui persuadent à l'homme de travailler, et y ajoute des raisons surnaturelles. »
(Mgr Chollet, Nisi Dominus cusiodicrit civilaiem, p. 347.)
L'Apostolat nécessaire.
Le problème qui, à l'heure actuelle, préoccupe ceux qui aiment loyalement la France, c'est celui du relèvement national. Derrière nous, les champs où les ruines se sont accumulées s'étendenl à l'infini de l'horizon ; devant nous, un monde nouveau commicnce. Reconstruire notre pays, lui rendre sa vitalité et sa grandeur, l'équiper pour les grandes besognes de demain, voilà la gigantesque et laborieuse entreprise qui nous attend.
Par où faut-il commencer et, comment faut-il procéder pour mener à bien ce travail de reconstitution ? Si nous ignorons le but à poursuivre et le chemin à prendre pour l'atteindre, nous courons le risque de nous égarer ; et au lieu d'aller vers les somm.ets que nous rêvons, de tomber dans les fondrières que nous redoutons. Si nous bâtissons l'édifice sans nous soucier de la solidité des fondations, la moindre bourrasque jetera à terre tout ce que nous aurons péniblement construit, et nous irons de déception en déception.
Quandj'entends des Français, animés, d'excellentes intentions, parler de la situation et des moyens à employer pour sortir des diflicultés matérielles et morales dans lesquelles nous nous débattons, j'ai
peur que, malgré leur bonne volonté réelle et malgré leurs efforts méritoires, ils n'arrivent à rien.
« Un seul idéal est \Tai, écrivait, dans la Démocratie nouvelle,, Lysis, un des représentants de cette école, un seul idéal est grand, un seul idéal peut relever notre pays si douloureusement frappé, un seul idéal peut créer la civilisation meilleure à laquelle nous aspirons, celui de la science. Pour réparer nos désastres, pa^^er nos dettes, relever notre population, sauver notre race, le seul levier dont nous disposons est d'étendre la production du pays, d'exploiter ses ressources, de développer son agriculture, son industrie, son commerce. »
Si l'homme n'était qu'un animal et le peuple un troupeau de brutes, j'approuverais ce programme, car on l'améliorerait en efiet en engraissant son pacage et en embellissant sa bergerie ; mais l'homme est un être raisonnable et le peuple une agglomération d'âmes. Vous devez donc, pour le régénérer, tenir compte non seulement des besoins de son corps mais aussi de ceux de son âme. Qu'on ne se désintéresse pas des réalités matérielles, sociales, économiques, politiques, qu'on cherche une meilleure organisation du travail, de la famille, de la cité, rien de mieux, mais ce n'est qu'une partie de la tâche à accomplir. La besogne la plus importante, la plus urgente, ce n'est pas de réparer par des moyens de fortune la maison que l'homme habite, mais de consolider fortement les fondations de l'édifice, c'est de s'occuper de ce qui
l'apostolat nécessaire
donne à l'homme sa valeur, de son âme, de son intelligence pour l'éclairer, de sa volonté pour la fortifier, de son cœur pour l'orienter vers les nobles et nécessaires amours. Tous les sentiments humains, si élevés qu'ils soient, ne suffiront pas à enrayer la démoralisation qui met la société en péril, en viciant le sang de la race, en rendant la famille stérile, en démantelant les consciences ; toutes les lois sociales, même les plus parfaites, ne consolideront pas les frêles colonnes qui portent l'édifice de nos sociétés modernes, elles ne mettront pas la paix dans les cœurs, la modération dans les désirs, la justice dans les mœurs, la cordialité dans les rapports ; ce qu'il faut, c'est agir sur les âmes pour les relever et les vivifier, c'est rendre aux consciences la certitude, aux volontés la solidité dont elles ont besoin dans la vie privée comme dans la vie familiale et sociale.
L'unique moyen d'agir efficacement sur les âmes, c'est de les rechristianiser, c'est-à-dire leur donner la grande force spirituelle et divine, seule capable de les réformer, force sans laquelle l'enfant perd la vertu, le respect, l'honneur et souvent la santé, sans laquelle l'homme se révolte, se décourage, s'abrutit souvent, s'amoindrit toujours, sans laquelle la famille est en proie à la discorde, à la décomposition, à la misère matérielle et morale, sans laquelle le peuple ignorant le sacrifice ne connaît plus que ses appétits. Sans cette force, c'est le débordement des passions, c'est le matérialisme, c'est le déchaînement de l'égoïsme, du despo-
tisme, de la lubricité, en un mot, c'est l'anarchie. Où il n'y a pas de foi, il n'y a pas de loi : où il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de ^Maître.
Faisons donc rentrer à fiots le Décalogue et l'Evangile dans les âmes. Libres et glorieuses esclaves de la vérité et du divin, les intelligences échapperont aux erreurs qui asservissent, les volontés aux déplorables écarts qui avilissent. Et quand les grands principes de la loi divine régleront les évolutions des hommes au-dedans comme leurs expansions au dehors, les âmes trouveront avec la force la joie, et la nation avec la puissance le bonheur.
Le Père Gratry établissait en ces termes l'universelle restauration des âmes et des peuples :
« Nul progrès de bien être pour une nation ni pour le genre humain sans progrès de moralité. « Nul progrès de moralité sans religion. « Aucun progrès de religion sans Jésus-Christ. » Et il affirmait que mille ans d'efforts par la morale abstraite et purement philosophique ne nous feraientpas avancer d'un seul pas, tandis que vingt-cinq ans de bonne volonté dans la propagation de la vraie religion pouvaient, en une seule génération, changer la face d'un peuple.
Tous ceux qui ont écouté battre le cœur humain, avec le désir vrai d'en deviner les rêves et d'en supputer les espoirs, avec la pensée de lui tracer sa route et de lui marquer son destin, comme tous ceux qui sincèrement ont étudié les sociétés humaines, et celles qui
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cachent leur histoire dans l'ombre des siècles lointains et celles qui l'écrivent sous nos yeux, tous, depuis Montesquieu jusqu'à Guizot qui était protestant, jusqu'à Taine qui était incroyant, sont arrivés à cette conclusion qu'il faut rendre Dieu à l'homme de notre temps, et que si on ne veut pas le lui rendre, la civilisation du xx^ siècle, en dépit de ses apparentes splendeurs, est condamnée à mourir.
« Il n'y a que le christianisme, écrivait M. Taine, pour nous retenir sur notre pente naturelle, pour enrayer le ghssement insensible par lequel incessamment et de tout son poids notre race rétrograde vers les basfonds ; et le vieil Évangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social... Il est encore... la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs privées et publiques se dégradent (1).»
« La source du bonheur et 'de la paix, disait M. Le Play, s'est toujours trouvé dans le Décalogue; depuis les premiers âges de l'histoire, on voit prospérer les peuples soumis à cette loi suprême, souffrir ceux qui
(1) Revue des Deux Mondes, 15 mai-l«' juin 1S91.
la violent, périr ceux qui persistent dans leur révolte (1). )) Et, logicien, implacable, le Fondateur de l'école de la Paix sociale allait jusqu'aux conséquences de ce qu'il considérait comme la conclusion de toutes ses observations.
« Commencez par faire des chrétiens et vous verrez l'harmonie se rétablir dans la famille, dans l'atelier, dans la cité. Vous voulez ramener à la pratique du Décalogue une société, qui périt pour l'avoir désertée? Eh bien! c'est à l'Eglise, à ses enseignements, à ses promesses qu'il faut demander la guérison des âmes et le retour au bien (2). »
C'est vrai pour toutes les nations, mais combien plus encore pour la France.
Le Christianisme est l'âme de notre pays, son principe, sa vie. Pendant dix-sept siècles nous avons vécu du Christ. Nos annales nationales sont le récit des actes de Dieu à travers le monde par notre peuple ; notre littérature, nos sciences, nos arts sont pénétrés de l'idée religieuse ; notre législation, nos codes sont la traduction en style juridique de la justice et de la charité évangéliques ; tout sur notre sol, depuis nos cathédrales jusqu'à la plus humble chapelle perdue
(1) La Paix sociale après le Désastre, chap. V.
(2) Lettre de M. Le Play à ^L Lucien Brun, 21 juillet 1872.
« Sa doctrine, ses sacrements, son clergé, son culte, disait-il, tout contribue à préserver les hommes et à les diriger dans la voie du bien », et, ajoute son secrétaire, il concluait avec une con^iction que je n'oublierai jamais : « L'observation, telle que je l'ai établie, mène à la foi catholique ceux qui en ont été éloignés, elle confirme et encourage ceux qui ne Tout jamais quittée ^ (Paroles citées par Mgr Baunard, La loi et ses victoires, II, p. 448-449.)