Carlyle, Cathéd
2, Le Tasse.
sa puissance. Le reste de la vie se passe à organiser le système de pensées issu de la découverte originelle. Or il arrive vite que le penseur s'enveloppe en quelque sorte dans ses habitudes de pensée, comme le ver à soie dans son cocon. Il devient vite inapte à faire à nouveau jaillir Féclair du génie, par le contact direct, à travers préjugés, formules apprises, habitudes de pensée, avec les réalités profondes. Dès qu'il perd ce contact, Tesprit voit sa force créatrice s'émousser. Qu'on se souvienne de l'hostilité de Cuvier contre les théories de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire, de la résistance des naturalistes à la découverte de Darwin, de l'opposition de la Sorbonne contre la théorie atomique, de Topposition récente d'une partie du haut clergé contre les découvertes de la critique des textes sacrés. Pas un médecin, avant Laénnec n'avait vraiment accepté la théorie de la circulation du sang, puisqu'aucun n'avait songé à étudier les irrégularités des battements d'un cœur malade pour établir un diagnostic.
Les hommes ainsi pétrifiés par l'âge finissent par investir les hautes situations de direction administrative, politique et scientifique. A part une petite élite d'esprits qui demeurent souples et vivants, dès la cinquantième année, le siège est fait! Dès lors, le souci de l'autorité, l'irritation contre les novateurs transforme les vieillards en adversaires sournois et dangereux du progrès. « Il n'y a rien à changer à ce que nous avons fait ». Ils sont seuls à ne pas voir les défauts manifestes et les malfaçons de leur œuvre.
Seule la mort bienfaisante peut débarrasser le chemin et rendre la voie libre aux jeunes intelligences opprimées par ces tètes blanches au cerveau durci comme du plâtre.
En outre il y a dans la mort une justice triomphante. Elle remet les .gens à leur place. Elle fait éclater la supériorité véritable dont l'action s'exerce en silence. Il
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y a plaisir à penser que les gens de bruyante parade, que tels arrivistes, tels ministres malfaisants disparais-^ sent dans l'oubli comme une pierre dans un gouffre. Carlyle éprouvait quelque consolation à déshabiller les gens de parade et à rire de la sotte figure qu'ils font dans leur nudité- La revanche est plus complète de les imaginer cloués dans leur cercueil, de rire en pensant que tel sot, qiii a subordonné sa vie à l'argent, aura durant son agonie la vision de la profonde stupidité d'une vie rabaissée à cette besogne inutile! Il est consolant de penser que tout le monde ignore les noms des maîtres de l'heure au temps d'Epictète et qu'il faut un effort pour retrouver sous quel roi vivait Montaigne.
La mort a donc quelque chose de sainement ironique pour le philosophe qui assiste à la parade politique et mondaine. Elle ne détruit rien de ce qui a une valeur réelle. Le sage ne tient nullement à la survivance individuelle. Il sait trop comment cette idée a pris naissance et que la justice n'a été pour rien dans son élaboration. Ce fut d'abord une hypothèse induclive, une élaboration scientifique reposant sur des faits mal observés. Ainsi s'élaborèrent aussi l'Astrologie et la Magie *.
Bien plus tard, quand la conscience s'affina, la croyance se pénétra des idées de justice.
Confrontée avec la mort, la vie égoïste prend nn caractère d'incontestable absurdité.
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Les progrès de l'analyse ont introduit au plus profond de la pensée ccmtemporaine l'explication psychologique du monde matériel. Nous ne connaissons que les données
1, Marinier, La survivance de Vâme et de Vidée de justice chez les peuples non civilisés. 1894,
pATOT. — Bonheur» 3
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de DOS sens et leurs rapports. Ces données des sens sont relatives à la constitution de notre corps : il faudrait peu de modifications dans nos organes pour que le monde des couleurs, des sons, des résistances fût détruit et remplacé par des sensations dont nous n'avons aucune idée. Que de changements si notre oreille au lieu d'admettre les vibrations de 18 à 38.000 à la seconde ne recevait que les vibrations supérieures à 38.000! De même notre monde des couleurs, des odeurs serait anéanti et remplacé par un monde absolument nouveau si nous étions uniquement sensibles aux rayons ultraviolets, aux courants magnétiques et à un certain nombre de ces innombrables variétés inconnues des ondulations de Téther.
Même si l'univers devenait totalement diflférent de notre univers actuel, nous savons que Tordre y régnerait, que la loi de contradiction et fie causalité, en un mot, que la raison y régirait le monde nouveau des scn- ^ satlons. Il nous est tout à fait impossible d'imaginer, comme l'écrit légèrement Stuart Mill, un monde où les lois de la raison ne fonctionneraient pas, car il est impossible d'imaginer le chaos, le désordre : ce serait la ruine de toute pensée. C'est donc que la pensée, la raison est le fonds solide de l'Univers : vérité qui a le même caractère de nécessité que les vérités inductives les mieux assises. C'est la vérité expérimentale la plus large, la plus universelle, car depuis des millions d'années le monde existe, ordonné, intelligible, conforme en son fonds aux lois de la raison et nos sciences du passé en font quotidiennement la démonstration. Qu'on appelle cette formidable puissance la raison séminale, comme les Stoïciens, Dieu comme les philosophes chrétiens, la Pensée comme Aristote et Ravaisson, l'Univers intelligible, la Raison, c'est tout un. A priori aussi bien qu'expérimentalement nous savons que l'Univers est soumis, comme l'est la pensée humaine, au3c
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lois de la Aaîson ; qu'à l'analyse tout est relatif à nous dans cet Univers, sauf les lois de la Raison. Si }a place d'tin phénomène dans l'espace et dans le temps est néoessairement déterminée par ceux qui le précèdent ou qui raccompagnent, cette détermination néeessaire, qui constitue la loi de causalité s'impose k nous comme quelque chose dinfiniment supérieur b nous.
Mais cet Univers rationnel est une puissance impassible qui ignore la justice. C'est dans un cerveau humain que pour la première fois, comme une lumière au milieu des ténèbres de la force triomphante, jaillit l'idée que la force n'a de valeur que comme support et comme préparation de la vie spirituelle : « Quand TUni* vers récraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ».
C'est là la grande tradition des plus purs génies fran«çaia, de Montaigne à Descartes, à Malebranche, à Pascal, à Voltaire, à Maine de fiiran.
L'élite française est arrivée à comprendre que « toute notre dignité consiste en la pensée ». Cette vérité est Tunique fondement de la morale. Si elle paraît encore obscure à beaucoup c'est qu'une notable partie de Thu** manité est encore proche de ranimalitéd'où elle émerge à peine. A chaque instant les meilleurs d'entre nous sont a agis )» par des tendances consolidées dans le cer» veau par des millions d années de luttes sauvages I Trouble est la condition d'homme I A travers la couche encore fragile des constructions de la raison et de la vie spirituelle, incessantes sont les brutales éruptions de la barbarie « gladiatoriale » de la Nature. C^est contre cette tyrannie des puissances infernales que s'est dressé le Christianisme. Malgré les abus de la violence qui faisaient le monde antique inhabitable, le chrétien, héroïquement, dénie toute valeur au règne universel de la force. Il la méprise et la condamne. Il en affirme la caducité. Il proclame que, malgré les apparences con-
traires, la seule réalité c'est la vie spirituelle et la loi de justice qui la rend possible.
Une des plus belles scènes de Thistoire, c'est l'altitude humiliée de l'empereur des barbares attendant à Ganossa, pieds nus dans la neige, le pardon du pouvoir spirituel : c'est un des plus émouvants symboles de l'avenir de l'humanité.
La visite des ruines de couvents célèbres du Moyen âge suscite des sentiments de reconnaissance : la continua à s'alimenter dans le calme la pure flamme de la vie spirituelle. Pendant ce temps les lourds barons féodaux remplissaient le monde du bruit de leurs brigandages. La plus humble église de village émeut parce qu'en face des bassesses inévitables de la vie matérielle, elle symbolise la valeur infinie de la vie spirituelle. Contre l'exploitation des faibles par les autorités de brigandage, l'humble église affirmait que lé règne final de la justice était la vérité définitive.
Il nous est difficile aujourd'hui de nous abstraire du milieu d'iniquités dans lequel nous plongeons et d'imaginer quelle sera la douceur de vivre dans une humanité composée de justes. Le nombre de ceux qui font le mal est encore considérable. Les inutiles, les malfaisants, les paresseux décidés à vivre n'importe comment au détriment des laborieux, pullulent. Partout un état de guerre sourde, des souffrances injustes, des compétitions, des haines ! Dans cette atmosphère de misère morale, la vie spirituelle s'étiole, même chez les âmes d'élite, car dans un milieu malsain elle ne peut acquérir toute sa vigueur.
« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés».
Une société fondée sur le travail, où nul n'exploiterait personne, ferait s'épanouir, pour .la joie des yeux, des oreilles et de l'âme, une floraison d'artistes, de musiciens, d'écrivains, de poètes. Par une espèce de rayonnement, les élans d'enthousiasme que procure à une élite
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la vie spirituelle la plus élevée, se communiqueraient de proche en proche.
On ne sait pas assez quelle est la puissante efficacité de Tentr'aide dans la vie morale. On n'en éprouve le réconfort que dans quelques couvents, dans quelques sociétés d'amis et dans les familles unies.
Quitter ces foyers de paix, d'amour, d'entr'aide, c'est passer de la tiédeur d'un refuge de montagne à la bise glaciale et à la tempête de neige.
C'est que l'humanité est encore dans l'enfance, car, vieille sans doute d'un million d'années, elle n'a guère entendu que depuis Jésus-Christ, c'est-à-dire depuis hier, les enseignements de bonté et de charité. Elle n'est donc qu'à l'aurore de son plein développement.
Toutefois nous pouvons avoir confiance dans l'avenir. Nous venons de traverser une période de cinquante ans pendant laquelle la littérature et la philosophie européennes ont été intoxiquées par les théories de la lutte pour la vie : tous les écrivains fougueux, violents, se sont jetés sur la doctrine darwinienne, mal comprise, déformée, absûrdement généralisée et ils ont contribué à donner à l'Europe une éducation de coqs de combat qui a produit ses fruits en Allemagne et qui a mis le monde à feu et à sang.
Cette doctrine de fanatiques brutaux nous a empêchés d'apercevoir l'importance capitale de la coopération dans le développement de l'humanité*. De cette nécessité de la coopération dès l'aurore des sociétés humaines, il résulte heureusement que le sens de l'entr'aide est aussi ancien, aussi essentiel que celui de la lutte : au fond même du cœur des hommes, il y a un bloc de sentiments très forts sur lesquels il est possible de fonder le royaume de la justice.
1, Voir notre Cours de Morale^ Importance capitale de la coopération. Les grandes conquêtes de la coopération § 14 à 30.
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Quâud, dâûs un milieu de sympathie el de loyauté, chacun pourra cultiver son intelligence et sa sensibilité, on vivra si pleiaemeat de la vie uoiverselle que la mort sera acceptée comme l'acceptent les martyrs ou les soldats d'une aûble cause, comme une éventualité indifférente. Quand on atteint à une plé&itude de vie et d'enthousiasme) rieu n'y peut être ajouté» La durée n'ajoute rien à l'éclat d'uoe telle flamme intérieure* La véritable immortalité pour un Français consiste à avoir présente à l'esprit l'ascension de l'humanité vers une vie spirituelle très pure et très noble et d'y travailler de toute son énergie. La France est une nation martyre : la souffrance lui a révélé avec une clarté limpide l'infinie valeur de la vie spirituelle, de la vie juste et charitable. Aussi le devoir est-il plus simple et plus aimable pour nous que pour tous les autres : notre moyen de travailler pour rhumanité, c'est de travailler pour notre propre pays. Se donner de toute son intelligence et de toute son énergie à la tâche splendide de faire la France plus juste, de coopérer à faire sa vie spirituelle plus rayonnante, n'est-ce pas être l'ouvrier d'une tâche immortelle? N'est-ce pas une façon d'échapper à la mori et d'entrer tout vivant dans quelque chose d'éternel ?