‹ La conquête du bonheurChapitre 14 sur 133 · Rabelais, Ch. XL VIII, III · texte numérisé non relu

Rabelais, Ch. XL VIII, III

double qui quille le corps pendant la mort et qui conti-* nue à souffrir.

Le besoin du repos au déclin de la vie ne peut venir qu'aux laborieux, qui ont lutté pour conquérir leur part de vérité et qui ont mené une vie saine. Une existence vaine et superficielle n'y conduit pas : « Allez mainte** nant, dit Hamlet, tenant le crâne d'Yorick, dans le boudoir d'une belle dame et dites-lui que, même si elle se mettait un pouce de fard sur le visage, il faudra qu'elle en vienne à faire cette figurera. Faites-la rire avec cette idée ». On peut rire avec cette idée quand on s'est évadé de la vie égoïste, qu'on a trouvé sa raison de vivre dans une grande tâche qui nous dépasse.

« La vie bien remplie est longue. De même qu'une journée bien employée donne un bon sommeil, une vie bien employée procure une mort tranquille *• »

Platon interdisait de faire lire aux enfants les peintures des poètes sur l'enfer car, dit-il, il est impossible d'avoir du courage si l'on craint la mort et impossible de ne pas la craindre si on la dépeint comme terrikle et les enfers comme des lieux pleins d'horreur. On n'est cependant u» homme libre que si l'on est capable de préférer la mort à la servitude.

Lorsque le sage vieillit, sa vue intérieure s'édaireit : la vie sensible n a plus qu'une valeur d'éléments pour construire une vie plus haute. La bataille des intérêts apparaît assez mesquine : la vie de parade, de vanité prend un aspect puéril. La chasse à l'or, au delà de la sécurité des siens, semble enfantine. La vie est très courte, aussi ne faut-il pas en gaspiller les moments. Si elle est courte, elle prend par là même un prix considérable, A nous d'en profiter pour insérer dans les choses et dans la vie sociale notre part de volonté, d'intelligence. A nous d'organiser un petit espace du chaos, d'être énergi-

1, Léonard de Vinci,

quementun coopérateur dans l'œuvre divine et de mettre au service du bien ce que nous avons de ressources. Nous ne possédons vraiment que ce que nous avons donné ou ce que nous avons créé. La paresse et le découragement c'est déjà une mort sournoise et anti-»cipée. *

Le seul effort qui compte est de coopérer avec les grandes forces spirituelles qui donnent à l'Univers sa signification et quand on s'élève à cette conception de la vie, on sent qu'on ne peut pas plus cesser d'être que n'ont cessé d'être Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, et tous les grands esprits qui continuent à vivre dans toute intelligence qui s'ouvre à la vérité. Pythagore est penché sur tout enfant qui cherche combien il y a de décimètres cubes dans un mètre cube. La seule mort éternelle c'est de n'avoir pas fait sa tâche.

« Pourquoi réapparaîtrajs-tu? Tu as eu ta chance, tu n'en auras jamais d'autre* ». Cette idée est stimulante : ne perdons pas le temps qui nous est dévolu : nous n'aurons que celui-là !

Cela vaut mieux ainsi. « Si la mort n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus misérable que l'homme ^ »,

Swift nous a fait le tableau de l'affreuse misère que serait Timmorlalité sur terre. Dans l'île de Luggnagg, les Struldbruggs ne pouvaient se consoler que leur fût refusée « la douceur de mourir et d'entrer dans un repos éternel ». Swift fait des sentiments de la plupart des vieillards avancés en âge une peinture peu favorable.

C'est qu'en effet, sans la mort, tout progrès s'arrêter rait : le monde serait immobilisé par une a gérontocratie tout^ puissante » . Un savant, un artiste, un inventeur génial fait ses découvertes vers la trentième année, pen^ dant que le cerveau achève son développement et atteint

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