EN QUOI CONSISTE NOTRE LIBERTÉ
condamne à la sécheresse les régions de l'âme où se sont déposés les germes malfaisants et je les empêche de venir à maturité.
C'est peu de chose qu'un petit acte de paresse ou de courage, mais, avec le temps, ces petits actes renouvelés forment des habitudes d'une force invincible et ces habitudes nous libèrent ou nous asservissent.
Avec le temps, nous pouvons rendre très fermes les sentiments sains, fondement d'un avenir heureux. Il suffit pour cela de cultiver chaque jour son intelligence, de réaliser chaque jour une petite augmentation de conscience. Ce que nous ferons pour vivre aujourd'hui sans ré volte, sans aigreur,. nous ^le retrouverons comme un soutien dans l'avenir. C'est être prévoyant que d'accomplir souvent quelque petit acte de courage, de quitter le jeu ou le travail instantanément quand on nous appelle, de faire une commission gaîment quand elle nous dérange, d'obéir à un ordre ou à une prière même déraisonnable, surtout déraisonnable, venant d'une maman ou d'une sœur. Nulla dies sine linea! Si nous savions vivifier nos minutes par de petits actes de volonté, par des élans de bonté, nous amasserions dans l'âme des réserves de bonne àanté morale . ^La culture des sentiments supérieurs demande des soins. « Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il faut en .avoir l'économie» K Or l'administration intelligente de nos qualités consiste à les aguerrir, à saisir les occasions d'être bon, d'être juste, d'être charitable. Si, de plus, on faisait ou entendait chaque jour un peu de bonne musique, si on lisait une belle poésie, si on savourait un beau coucher dé soleil ou une belle nuit — on arriverait assez vite à édifier dans la citadelle de l'âme un réduit central inexpugnable en cas de malheur.
1 • La Rochefoucauld , .
Si Ton coDgèle une eau trouble, salie, chargée de sels acres ou d'alcalis cuisants, la glace se dégage limpide^ inodore, agréable au goût. La sagesse accomplit dans une âme une purification analogue : elle en fait avec le temps un bloc limpide qui ne peut plus être souillé par les sentiments vils.
C'est ainsi que le jeune homme intelligent cueille dans le torrent des heures qui fuient les minutes riches en joies paisibles. Peu à peu il devient comme un enfant sain, qui sait transformer sa pauvre chambre en un pilais enchanté, et qui déverse son imagination et sa vie surabondantes sur les choses et les événements pour les animer et les transformer.
« Quand je considère combien peut l'ambition ou Favarice dans ceux qui se mettent dans ce train de vie presque destitué d'attraits sensibles et présents, je ne désespère de rien » * .
En effet, une passion réduit à Timpuissance la volonté quand elle dispose de la force de l'association des idées et du temps. Elle acquiert une puissance irrésistible. Elle empêche l'attention de se fixer sur les idées et sur les sentiments qui pourraient lui faire obstacle et le pouvoir effrayant du déterminisme mental ne. travaille plus que pour la passion maîtresse. C'est ainsi que l'avarice d'Harpagon et du père Grandet détruit peu à peu le sentiment de l'honneur, les affections de la famille et règne despotiquement dans une âme devenue une âme de fou par l'absence de toute idée régulatrice. On pourrait en dire autant de la jalousie d'Hermione, de Tambition de Gléopâtre dans Rodogune^ et de toute passion qui est parvenue à dominer la raison*
1, Leibniz, Nous^eaux essais.