‹ La conquête du bonheurChapitre 46 sur 133 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L*Argent

Nous venons de voir que l'argent occupe une placé prépondérante dans les préoccupations mondaines et que Toisiveté et les gaspillages du faux luxe y sont en honneur parce qu'ils font la preuve 'qu'on possède une fortune appréciable.

Examinons de plus près cette question essentielle.

Qu'est-ce qu'une pièce de vingt francs? Elle me donne la possibilité de faire travailler ceux qui ont faim et ceux qui ont des désirs à satisfaire.

Le fait que je la possède me confère donc un pouvoir de contrainte auquel on ne réfléchit pas et qui est inquiétant.

Cette pièce d'or, comment m'est-elle venue? A la suite d'un travail que j'ai accompli pour la gagner. Son pouvoir contraignant, elle l'a donc aussi exercé sur moi. En elle est incluse une puissance de contrainte. Ceux qui vivent de leur travail sont sous la dépendance de la pièce de vingt francs.

Autrefois le maître faisait travailler directement ses esclaves. L'argent ne jouait aucun rôle. Le maître avait

Payot. — Bonheur. 8

il4 l'argent

l'odieux et les tracas de l'exploitatioa directe de Fesclave, mais I esclave courait la chance d'avoir un maître humain qui pouvait s'attacher à lui.

L'argent a aggravé les choses en détruisant les rapports humains entre le maître et l'esclave. L'ouvrière qui, dans sa mansarde, meurt de fatigue et de misère sur sa machine à coudre, la grande dame qui achète sa lingerie ne la voit pas, elle n'y pense pas. L'horreur de cette forme anonyme et par suite impitoyable d'esclavage introduit par l'argent, c'est que ses victimes sont torturées sans pouvoir accuser personne. C'est de l'esclavage diffus. Ma pièce de vingt francs me donne un pouvoir de contrainte effrayant sur des hommes et des femmes que je ne connais pas, qui parfois travaillent à cent lieues de moi.

L'esclavage n'a donc pas disparu, il a évolué : pour la couturière qui travaille quinze heures par jour et meurt de misère physiologique pour un salaire de famine, l'esclavage est aussi lourd que celui qui pesait sur les esclaves de Caton l'Ancien. La dureté ne s'en atténuera que lorsque les travailleurs s'organiseront et qu'ils élaboreront le nouveau droit du travaiL

L'asservissement de chacun de nous s'endhevêtre inextricablement avec un certain pouvoir de commandement, puisque l'argent que je gagne par mon travail me permet de faire travailler autrui pour moi. Nous sommes des asservis asservisseurs.

Si nous oublions la complexité de la question sociale, écheveau indébrouîllable, et si nous regardons les choses de haut, nous apercevons une coupure qui sépare profondément la masse sociale en deux groupes aussi distincts que l'étaient celui des seigneurs et celui des serfs : le groupe de ceux qui possèdent asse? d'argent pour être indépendants et le groupe de ceux qui n'en possèdent pas. Les premiers son* des hommes Hbres, les autres ne le sont pas.

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