LEÇON DÉMORALISANTE
ment. Les pauvres étaient même exclus de la religion.
Tout à coup, ces misérables entrent dans une communauté de chrétiens. Ils y trouvent une bienveillance active. Les malades, les vieux, les sans-travail sont secourus par la caisse commune. Ils s'assoient le soir à la table commune, où les cœurs communient fraternellement : c'est un bonheur inouï et la mort même en devient douce!
Le monde « bien pensant » est étranger à ces mœurs fraternelles, qui constituent le véritable christianisme. La nature humaine, quand elle n'est pas disciplinée par la nécessité du travail, qui seule tient debout la volonté, devient une anarchie de tendances. Au milieu de cette anarchie, la vanité se gonfle, monstrueuse. L'hystérie se manifeste surtout par un besoin maladif de notoriété et la vanité est toujours un signe de dégénérescence. L'esprit faible qui ne se situe pas dans l'Univers, qui croit que « le soleil se lève pour l'entendre chanter », ne serait que ridicule, mais ramené rudement par la vie au sentijnent de son néant^ le vaniteux s'inquiète, s^rrite. Dans cette âme aigrie s'installe la méchanceté. Gomme d'autre part la vie corporelle oisive, l'excès de repos et de nouriture et la recherche des excitants créent un fonds morbide, le message aigre envoyé à la conscience par l'organisme renforce la malice. Quiconque assiste en philosophe à la comédie mondaine s'aperçoit que la maladie-et la misère ne causent pas plus de souffrances que la malignité et la malveillance. Les femmes désœuvrées sont terribles : qu'une amie soit belle ou qu'elle ait du bonheur, aussitôt, par envie, elles déchireront sa réputation. Dans bien des conversations de salon, l'observateur sent, aux allusions fielleuses, aux sourires sournois, un fonds simiesque de méchanceté. Chaque désœuvrée se fait policière par instinct et par une vaste enquête cohérente Ton connaît jusque dans le détail la vie de chacun. Au besoin, l'on « fait parler »
les domestiques. J'ai entendu une personne indignée de ce qu'un fonctionnaire laissait en mourant sa famille dans le besoin, énumérer ses dépenses de table. Gomme on s'étonnait de ces renseignements, elle avoua sans rougir qu^elle avait souvent regardé dans les ordures déposées devant la porte !
Sur un fonctionnaire en vue qui arrive dans une petite ville sont dardés des douzaines de regards et peu à peu, dans les salons, les échanges de faits s'opèrent et le dossier s'élabore. Les observations sont assez exactes, mais leur interprétation, est toujours fausse, car elle est viciée par l'envie et par la méchanceté. Ces enquêtes sont précieuses pour le psychologue et pour le moraliste, mais chez le mondain, elles ne sont qu'un aliment pour la malignité.
Le mal fait par la malveillance des relations sociales est effrayant. Parfois dans quelque pracès retenlissanton entrevoit les désastres que font des « harpies de salons » élégantes et inconscientes. On se prend à penser que si un groupe apportait dans ses relations des sentiments de bonté, de droiture, de délicatesse, le bonheur d'y vivre serait profond. Mais, hélas 1 comme les escargots, chacun rentre ses cornes, à cause des sourires moqueurs ou de la crainte du persiflage. Chacun ensevelit en lui-même, ses élans, et ce qu'il a de meilleur.
Est-ce à dire, qu'il faille, comme le misanthrope, s'enfuir au désert ?
es QUB P£UT DQNMBR LS MONDE
Non, un jeune homme doit fréquenter le monde. Ma^s qu'il ne lui demande que ce qu'il peut donner : l'aisance des manières, la politesse, la courtoisie, une certaine agilité de réparties, sorte d'escrime qui donne souplesse et'élégMice à l'esprit : et encore^qu'il ne s'y fie pas ! Mau-
CE QUe PEUT DONNER LE MONDE lll
vaise école même de langage, que le monde! car on ne peut jamais dire d^une façon exacte les choses auxquelles on ne croit pas.
Sans conteste, le qiondeestune occasion irremplaçable d'observations, morales et psychologiques, mais sous peine d'y perdre sa personnalité, que nptrejeune homme se refuse à la bassei^se de s'occuper d'autrui par malveillance. Qu'il se refuse à toute concession à là vanité : jamais la majorité n'a raison : les idées dont elle vit sont des idées anciennes, vides de réalité actuelle. Dans le monde, c'est pire, car, nous Tavons vu, Topinion est menée par une gérontocratie de dames étrangères à ce qui fait la vie énergique et heureuse.
Le monde n'aide .que les médiocres. Un jeune homme qui se sent quelqu'un ne se subordonnera donc jamais à l'opinion. Seuls les arrivistes peuvent perdre du temps aux relations mondaines. Appâté^ par la yanité, ils sacrifient amour, paix du cœur, liberté de la pensée, à la vie fatigante, §ervile, toifte de corvées puériles qui est celle des intrigants. L'intrigant rechercji^ les hoqneurs, les titres, les décoratiops, l'argent, c'est-à-dire ce que la mystification sociale offre aux pseudo-intelligences, qui se nourrissent d'apparences. Toi, ne t'abaisse pas, ne flatte pas; lu sais que le se\\\ moyen à'arrwer. c'est de réaliser par le travail te§ jeunes énergies. Saclje distinguer entre ijn serpblapt d'élitc} et Télite véritable qui est formée des esprits qui travaillent, qui aiment passionnément leur travail et qui créent.
Si, comme il est probable, tu ne trouves pas d'appui dans le monde, sache t'en passer. Ton meilleur sputieq n'est-ce pas toi-même et ta confiance dans la puissance accumulée du travail personnel?
Si tu souffres de l'indifférence, réalise un peu de la société de Tavenir. De même qu'un colon commence par assainir la partie marécageuse de son domaine, de même, colon de l'avenir dans le présent, applique-toi à
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assainir tes relations. Que chacun éprouve que tu n'es ni curieux, ni méchant, que tu méprises un médisant à régal d'un receleur; peu à peu régneront autour de toi des relations de vérité, de pleine confiance, de sécurité.
Si, avec ta femme, avec tes enfanls, avec quelques parents et quelques familles amies tu peux établir une petite société sûre, loyale et pleine de tendresse, tu constitueras, au milieu d'un monde d'indifférence ou de malignité un refuge délicieux, oasis verdoyante dans les sables du désert.
Si, à un moment de ta carrière, le malheur immérité s'abat sur toi, tu auras Toccasion de juger de la profondeur de l'indifférence du monde à ton égard. Cette dure expérience te sera bienfaisante si, stoïquement, tu oses regarder en face la vérité cruelle : qu'à part un très petit nombre d'êtres chers, et qui t aiment, tu n'es rien, réellement rien pour le monde. Estime-toi un privilégié si, dans le chagrin et dans le malheur, parmi les mille millions d'êtres humains qui peuplent la terre, tu peux compter sur une demi -douzaine de cœurs fidèles. Estime-toi heureux même si tu en as un ou deux : c'est plus que n'en ont des milliers de gens qui te valent! Ceux-là, souvent, ne trouvent comme appui que le courage qu'ils ont su accumuler en eux-mêmes par une vie héroïque de travail et de désintéressement. L'empereur Marc-Aurèle, qui savait ces vérités, conseille d'être proche de son seul génie intérieur. U appelle mendiant celui qui a besoin d'autrui. Fréquente donc le monde, mais en l'estimant à son juste prix, et soigne ta sève.
Devant l'orgueil, fut-ce d'un Louis XIV, souris, pense à sa fistule et poursuis allègrement ton chemin.