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CHAPITRE VI

Le Pouvoir

C'est un malheur pour notre démocratie que Féducalion soit fondée sur des sentiments inférieurs : Tenfant devrait trouver en lui-même le plus énergique des stimulants, qui est la joie de la difficulté vaincue. Mais les éducateurs ne font guère appel qu'à la vanité et à Fenvie décorées du nom d'émulation. L'élève devenu homme considère le monde comme un concours où il s'agit d'écraser les concurrents. Être premier, fut-ce avec un devoir médiocre, plutôt que d'être quatrième avec un excellent devoir ! Chacun espère devenir au moins ministre : tant d'hommes ont atteint les sommets du pouvoir sans avoir travaillé ni produit !

Le pouvoir, qui satisfait les pires instincts, l'orgueil simiesque et le désir de domination, exerce sur les jeunes gens une espèce de fascination.

Si \in homme connaît à fond un grand service de l'État; s'il a l'idée nette des réformes fécondes à y introduire, qu'il tente de réaliser ses conceptions en entrant aiu parlement, rien n'est plus naturel. Pour

ceux qui n'y recherchent que la possibilité d'une action efficace, les échecs ne sont qu'un stimulant. L'insuccès ne peut abattre celui qui travaille à une œuvre nationale.

Mais entrer au parlement avant les quinze ou vingt aimées de labeur patient et de méditation qui permettent à une intelligence de s'armer, c'est y entrer sans rien savoir de la complexité de la réalité vivante : c'est se condamner à n'y rechercher que des satisfactions de vanité ou l'assouvissemeat de cet horrible instinct d'oppression qui dort en beaucoup d'âmes.

En quoi devrait consister le pouvoir ? Nous avons constamment sous les yeux des exemples douloureux de l'incapacité des gens au pouvoir, c'est-à-dire des hommes qui s'arrogent le droit de diriger les autres. Platon remarquait déjà que les politiciens sont les gens les plus divertissants du monde : ils passent leur temps à édicter des lois pour remédier aux abus, coupant chaque fois une tête de l'hydre de Leme... qui repousse immédiatement.

Comme les enfants jouent aux soldats, la nation joue à la politique. La science et l'ingéniosité des milliers d'hommes instruits et le travail des millions d'hommes dirigés par les hommes compétents, font toute la besogne nationale. Le rôle des gouvernants dievrait être uniquement d'assurer l'ordre, c'est-à-dire d'empêcher, comme au collège, les instables, les bruyants, les fous de gêner le travail des autres. En dehors de ce rôle de police, le gouvernement doit veiller à ce que la justice soit rapide et impartiale, il pourvoit aussi à la sécurité nationale et aux intérêts éternels de la nation.

Or cette mission il ne peut la remplir que si sur chaque .question il consulte les gens compétents. Son action devrait donc être assise sur des aristocraties ouvertes aux compétences, aux talents.

Mais en France, nous n'allons pas dans cette direction.

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Cela lient à ce que le pouvoir parlementaire, au lieu d'être excMsivemeat un pouvoir de contrôle, est devenu un pouvoir de direction. En outre, ce pouvoir est dévolu surtoat à des avocats. Or la plupart des membres du barreau sont victimes d'un mauvais code de procédure, qui les amène à ne pas étudier en elles-mêmes les causes qu'ils plaident : ils cherchent surtout à étourdir et à tromper les magistrats, et a obtenir un succès personnel. Ils apportent ces habitudes d'^esprit au pouvoir : ils nfi sont pas formés aux méthodes scientifiques qui permettent d'élucider et de résoudre les questions en tenant compte de tous les éléments. Les po.liticiens héritiers des courtisans de Versailles, emploient la flatterie vis-à-vis dti souverain : la foule, et quand ils le peuvent, ils ont recours à la ruse et à la force pour conquérir le pouvoir. Le pouvoir consiste presque uniquement dans la puissance de nommer à des postes plus ou moins lucratifs les grands électeurs. Ils se servent « de la puissance de tons pour favoriser le moindre effort de quelques-uns »^

Le jour— lointaîn — où les innombrables sinécures que détient FÉtat auronl disparu et où les nominations aux postes dépendant de l'État, pourront, si elles sont injustes, être déférées, par les gens d« la carrière, à une cour suprême, on verra les politiciens laisser la politique aux hommes d'État véritables, parce qu'ils perdront l'immense clientèle de mendiants et de parasites qui s'attachent à leur succès poxu: Pexploiter.

LA VIE d'un ministre

Regardons de près la vie quotidienne d'un ministre. Même les grands ministres, énergiques et tenaces,

1, Clemenceau, V Homme enchaîné* i^ iany, 1915,

qui donnent leurs forces à la réalisation d'une idée juste, et qui font la grandeur d'un gouvernement, comment peuvent-ils agir?

Notre volonté n'opère que par des muscles et sur des muscles qui obéissent plus ou moins bien. De même, nn ministre ne peut agir que sur les fonctionnaires et par les fonctionnaires qui sont comme ses muscles. Pour se traduire en actes, sa volonté doit s'incarner dans le grand corps que forme l'administration.

Une administration se compose du nombre immense de ceux qui font leur devoir aussi bien qu'ils le peuvent et dont le chef n'entend pas parler. De même que nous n'avons pas conscience des organes qui fonctionnent normalement, de même que la douleur ne nous avertit que des perturbations de l'ordre, ainsi, le chef n'est averti que de ce qui ne va pas.

Très désagréablement, il dilapide une notable partie de son tempsà sévir contre le grandnombre des déséquilibrés, des égoïstes aigris, des malades d'orgueil qui se jugent incompris, des maniaques persécutés devenus persécuteurs,des demi-fous incapables de discerner la vérité, des pauvres de volonté à qui la vie ne présente qu'aspérités.

Cette minorité occasionne au chef beaucoup de tracas, car les déséquilibrés, à cause de leur force d'affirmation et de la passion intense qu'ils apportent à leurs accusations, ont de l'influence sur leur entourage. Ils ont la ténacité de Tidée fixe, au service de laquelle ils mettent les ressources d'un esprit procédurier.

Une partie de l'énergie d'un chef s'use à cette lutte contre la déraison et la mauvaise volonté, d'autant plus que les demi-fous» par les motifs que nous venons d indiquer, trouvent immanquablement dans leurs amicales et auprès des députés inquiets pour leur réélection un appui qui oblige à des enquêtes et à des contreenquêtes. C'est un temps énorme perdu, et une source de perpétuelle irritation.

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Au bout de quelques semaines un ministre se rend compte qu'une grande part de son action va s'user à des misères et c'est un sentiment douloureux.

Parmi les collaborateurs équilibrés, il en est de peu intelligents, de routiniers et les intelligents ne sont pas toujours dociles.

Quel poids à soulever pour agir !

Mais comme tout son temps est haché menu par mille et une occupations, il est impossible à un ministre réformateur de trouver du loisbr pour réfléchir, pour travailler. Gomme le dit Platon S les puissants sont aussi ignorants que des pâtres à cause du peu de loisirs qu'ils ont de s'instruire.

« Tous les théologiens demeurent d'accord que les papes peuvent être surpris et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garantir, qu'elle les y expose, au contraire, davantage, à cause du grand nombre de soins qui lès partagent. » Saint Grégoire s'en plaignait : « La foule des aiTaires nous accable, et notre esprit qui, étant partagé en tant de choses, s'applique moins à chacune en particulier, en est plus aisément trompé en une 2 ».*

La vérité est toujours complexe et difficile à saisir. Un esprit partagé entre un grand nombre d'affaires urgentes^ devient vite incapable d'efforts d'attention prolongés. De plus, les puissants sont entourés de flatteurs et d*intrigants qui leur persuadent qu'ils savent tout ! On vante leur « esprit d'assimilation » : comment ne finiraient-ils pas par croire qu'en un instant ils peuvent comprendre des questions qui pour être débrouillées demanderaient des mois de travail? Aussi, perdent-ils peu à peu le contact avec les réalités. Qu'on vérifie sur Guillaume 11 cette influence du pouvoir : en juillet 1914, n'était-il

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