LA VIE INFÉRIEURE EST SEULE POSSIBLE
à Targent prend un caractère comique tant il apparaît alors qu'elle a été le sacrifice de tout ce qui fait la vie belle et savoureuse à une ridicule superstition ! Or rien n'est bouffon et douloureux à la fois comme une vie ratée, quand cette vie avait des apparences somptueuses : c'est une belle bulle de savon irisée qui se résoud en une goutte d'eau sale.
Alors, que faire? Se vouera la pauvreté et comme Diogène habiter quelque vieux tonneau? « Vous êtes un peuple de rentiers, disait un Allemand à Jules Huret. Une villa avec des volets verts, voilà votre idéal. Nous, Allemands, nous travaillons jusqu'à la fin de nos jours... nous vivons largement. » Mais qu'est-ce que vivre largement? Dans un beau livre*, Hueffer, qui a vécu en Allemagne, dit que la vie publique y est un océan de . scandales, de corruption et d'affaires incroyablement malpropres. « Le but de l'éducation prussienne, ajoulet-il, a été d'apprendre aux Allemands que l'homme idéal est un millionnaire, pareil à un cochon qui vivrait dans un vaste hôtel doré. » J'ai regardé vivre les Allemands à dhamonix et à Monte-Carlo et je crois que M. Hueffer a raison. « Bismarck, croyait avant tout, dit Ignatieff, à la puissance de l'argent » *. J'aime mieux la « vie large » d'un Corneille, d'un Pasteur, d'un Corot, ou même d'un saint François d'Assise qui ne possédait pas un écu. Le sage reconnaît la valeur de l'argent mais il ne la surfait pas : il sait que l'opinion adoratrice de l'argent est trompée par les apparences. 11 découvre bientôt que les trois quarts des choses que nous désirons sont nuisibles et que souvent le dernier quart est inutile. Il sait que l'argent n'est pas un gain en tout état de cause.
1, Foi^d Madox Hueffer, Entre saint Denis et saint Georges, Esquisse de trois civilisations, 1916, Payot, éditeur.
2. Comte Ignatieff à E. d'Arnoult, i?ei'«e de Paris^i^^ iév, 1917. Payot. — Bonheur, 9
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LE BIENFAIT INESTIMABLE DE l' ARGENT
Le bienfait ioestimable Ae Targent c'est la sécutiié qu'il apporte à qui fonde une famiite, c'est la certUude du lendemain, l'assurance contre la maladie, coatre la mort, contre rarbitraire. C'esi la certitude d'une vie modeste, simple, «déseneojaabrée de Tinulile. La valeur de cette sécurité n est profondément appréciée qu'à l'âge où il devient difficile de recommencer sa vie : iJ n'est pas bon qu'une certitude complète vienne avant l'heure enlever à la volonté son stimulant le plus énergique.
Le sage ne demande à l'argent que ce seul bienfaiJt. il a vite découvert, par Tobservation des richards qu'il approche, que la fortune coûte trop cher et qu'elle n'apporte aucune des joies fondamentales. Elle ne donne ni la santé ni les joies du travail créateur, ni celles du repos qu'il faut gagner par le labeur. £lle ne doune ni la maîtrise de soi ; ni les joies de la famille; ni Taimtîé, ni la sympathie, ni le commerce d'égal à égal avec autrui. Enfin elle ne donne pas le sentiment de la nature, ni la compréhension des grandes œuvres de la mu^que^ de la peinture, de la sculpture, ni Tintelligence des grands philosophes et des ^ands écrivains .
Au contraire, parce qu'il est un dissolvant insidieux mais efficace de la volonté, l'argent est une cause constamment agissante de mauvaise santé, d'affaiblissement de l'intelligence. Il tend à tarir la source commune des divers bonheurs, qui n'est autre que l'énergie des sentiments supérieurs.
Le sage doit donc se garder d'exagérer la vakaar de l'argent. Si quelques riches échappent à l'ennui qui découle inévitablement de leurs plaisirs compliqués et sans saveur, ils échappent par des moyens autres que ceux que la richesse procure, par la modération des
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désirs, par le devoir vaillamment rempli, par la pureté des affections, par une culture supérieure de Tesprit.
D'autre part, le sage veut savoir comment l'argent est gagné. SU Test par la fraude et par le vol, par Teîsploiiation des faibles, il préférera ia pauvreté fière de rhofliiéte homme. L'argent gagné est souvent un signe d'intcUigence, maii le signe peut mentir, ne couvrir que ruse et bas esprit d'intrigue.
Le sage ose refuser la considération même à l'argent gagné honnêtement s'il est accumulé par un avare qui se prive de tout pour avoir de quoi vivre... après sa mort ! Triste spectacle que celui du père Grandet! L'argent ne vaut que par l'usage qu'on en fait : le laisser à des héritiers est aussi sot que malfaisant. Le laisser à une œuvre, après soi, est un emploi meilleur, mais peu intelligent, car il est rare que son emploi soit tel que nous l'eussions voulu, car presque toujours les legs vont à des œuvres de charité. Or la charité est souvent dépravante et elle encourage la Bftendicité et la paresse : elle essaie de faire tenir debout des sacs vides. La vérité c'est d'aider des jeunes gens qui s'aident eux-mêmes énergiquement. Mais pour faire œuvre \Taiment féconde, il faut être là, dépenser son argent soi-même, en surveiller l'emploi et devenir, sur ses vieux jours, au lieu d'un vieux richard imbécile, le chef agissant d'une œuvre vivante.
L ENFER MODEREE
D'ailleurs, même honnête, la chasse à la pièce de vingt francs fait vivre une grande partie des Européens et des Américains dans un enfer. Combien sont occupés à des besognes inintelligentes ou franchement répugnantes ? Les sages indiens et japonais disent que nous sacrifions joie et bonheur au désir de posséder et ils
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méprisent notre culte idolâtre de l'argent auquel ils préfèrent une conception pure et paisible de la vie. Les Arabes instruits nous accusent de ne pas savoir goûter la beauté dans laquelle nous baignons. « Nous savourons, dit l'un d'eux, le repos à labri de la douleur physique et le plein développement de notre intelligence ne sera jamais arrêté par les ignobles soucis matériels, les viles besognes bonnes pour les bêtes ou les machines. Ii^es Européens se retirent de plus en plus de la beauté et de la lumière du ciel, ces vérités certaines, pour vi\Te dans rhorrible artificiel et dans les complications d'un faux confortable * . »
I^s sages orientaux ignorent nos agitations, notre fièvre, notre soif de l'or. Ils savent goûter les joies familiales, le travail patient et consciencieux, le bonheur que chaque heure apporte. Ils ont une vie fluide, très simple, qui n'est pas encombrée de superflu. Une amabilité souriante fait leur vie sociale douce.
Que de leçons dans l'art de vivre nous aurions à leur demander ! lïs nous apprendraient à désencombrer notre vie, à renoncer à notre activité brouillonne, fiévreuse, à la folie qui nous pousse, pour assurer notre lendemain, à refuser de cueillir les calmes et profondes joies que les vingt-quatre heures de la journée offrent vainement à notre inattention et à notre hâte trépidante.