‹ La conquête du bonheurChapitre 59 sur 133 · LES GRANDES RÉFORMES SONT ORGANIQUES · texte numérisé non relu

LES GRANDES RÉFORMES SONT ORGANIQUES

desquels se forment les chefs subalternes qui mettront directement la maii^à la pâte pour réaliser la réforme, œuvre commune. Cette œuvre d'éducation, de surveillance active et de direction est sans éclat. C'est une œuvre de longue patience, donc une œu^Te impossible où manquent le temps et une énergie directrice, calme, patiente, immuable.

Le choix des hommes, qui est la plus haute action d'an chef, est difficile. Pendant que les hommes d'élite travaillent, les médiocres, ont le temps de faire des visites et d entreprendre habilement le siège du chef qui choisît et de son entourage qui conseille et pèse sur le choix. Les hommes de valeur, trop fiers pour s'abaisser à ces moyens mondains, laissent le champ libre aux intrigants habiles à persuader le chef que la sagesse sort armée de son cerveau et qu'il n'a qu'à ordonner.

Les flatteurs sont roués et les plus robustes esprits se défendent mal contre la louange habile et insinuante. « Un individu dans une situation élevée et importante verra beaucoup de monde empressé à servir son égoïsme et à flatter et encourager son orgueil... la vanité est un moyen qu'utilisent habilement les gens ambitieux et intéressés, pour faire de vous l'instrument qui servira leurs desseins, trop souvent contraires à votre bonheur^».

Aussi, difficile est le choix des hommes de valeur, qui devrait être la plus haute préoccupation d'an chef.

L'Allemagne nous fournit une double illustration de ce qui précède. L'usine Knipp a écrémé dans l'industrie et dans l'armée allemande les hommes de première valeur.

Au contraire, Guillaume II, vaniteux, incapable de supporter un homme de caractère indépendant, a recruté

1. Lettre ctu roi Léopold à Victoria, Revue des Deux-Mondes ei Temps, oct. 1^7.

liO LE POUVOIR

des chefs qui n'ont fait illusion que parce qu'ils ont pu prodiguer avec un mépris cynique la vie de leurs soldats.

Notre France bien-aimée a été à deux doigts de la ruine parce que les usines de guerre allemandes ont recruté à prix d'or les hommes d'intelligence neuve et énergique.

Dire qu'un chef de grande valeur n*a d'action que par les hommes qu il choisit et qui acceptent du fond du cœur d'aider à son action, c'est dire que le pouvoir précaire de nos démocraties ne donne jamais la joie du travail fécond, parce qu'une action créatrice demande une énergie tendue dans le même but durant des années : or, à nos ministres manque la condition même de toute œuvre, le temps, sans lequel on n'édifie rien.

C'est pourquoi aucune joie profonde, aucun bonheur n'est possible dans la vie politique d'une démocratie ^

AUCUNE LENTE CROISSANCE n'eST POSSIRLE

' Ce qui est vrai des chefs d'élite est d'une évidence douloureuse dans la vie d'un simple député. C'est une vie d'agitation qui donne le dégoût du travail. Les élections bouleversent la vie tous les quatre ans. Elles culbutent chaque fois un tiers de la représentation et trois cents des élus ne le sont qu'à une majorité si précaire qu'ils eussent été jetés à terre par un déplacement de quelques centaines de voix. C'est donc pour cinq cents députés le régime de l'insécurité totale. Tous les quatre ans leur vie se joue à pile ou face •

Il ne se produit pas, comme dans la vie d'un fonctionnaire, d'un industriel, d'un agriculteur la lente accumu-*

1. La chute de Venizelos^ maigre les services immenses reiMlus à la Grèce, est un exemple tragique de cette ^rcrité (nov. 1920)..

AUCUNE LEr^TE GROISSAIfCE P^'eST POSSIBLE Hl

lation des résultats de rinteliigenee et du travail , qui donne à la vie une unité savoureuse.

Le député le plus laborieux et le pliis digne du pouvoir peut être chassé par un intrigant, par un incapable. C'est une vie de joueur, livrée au hasard. Cette existence agitée, toute d'émotions violentes, détruit la capacité du travail calme, lent, approfondi : les revers y sont complets et le chagrin de Téchec laisse inconsolable <;elui qui le subit.

Cette vie instable, sans sécurité, démoralise : la plupart des candidats sont prodigues de promesses qu'ils savent irréalisables. Pendant une campagne électorale, ils sont insultés grossièrement dans la presse. Ils subissent la promiscuité et la familiarité des parasites que isont les politiciens de chef-lieux de canton. Ils subissent l'humiliation de leur protection. Aussitôt élus, quel flot montant de solliciteurs! C'est la mendicité d'une société dépioralisée par la faveur, par les passe-droits, surtout par la conviction décourageante que l'appui d'un député vaut mieux que le travail, que la conscience professionnelle et même que le talent.

Les meilleurs ont le sentiment douloureux qu'ils sont à peu près impuissants pour le bien. « Par nous-mêmes, par nos propres défauts, par lés défauts de notre entourage, par la constitution même de la force qui nous est remise, nous sommes^ le plus souvent, en dépit des intentions les meilleures, plus puissants pour le mal que pour le bien. Vous ne nous saurez jamais assez gré du mal que nous ne faisons pas^ ». Par le fait que les meilleurs députés sont obligés, comme les autres, de se faire solliciteurs, ils propagent la démoralisation. Elle sera -complète le jour où le fonctionnaire sera persuadé qu'un appui politique dispense du travail consciencieux et qu'une vie de travail et d'honneur ne défend pas un

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