‹ La conquête du bonheurChapitre 60 sur 133 · Clemenceau, président du Conseil,- Temps^ 15 oct · texte numérisé non relu

Clemenceau, président du Conseil,- Temps^ 15 oct

d42 LE POUVOIR

homme, même de premier onérite, contre ranîmosité d'un politicien méprisé.

Vivant dans une insécufité insupportable, hors des conditions qui organisent la vie sur le fondement sdide du travail, il' faut aux élus de la nation une trempe d'énergie peu commune pour s'attacher à une œuvre et la réaliser. Toutefois, dans ce milieu instable, si peu propice au travail, une volonté énergique, patiente acquiert une influence considérable si elle s'attache à créer une œuvre.

Mais le milieu est dissolvant parce que c'est un milieu de chance et de jeu : les travailleurs y sont rares et nombreux les effrontés, à Taudace cynique, qui réussissent.

On acquiert au parlement l'influence par la parole. Or, comme le remarque Macaulay à propos de Pitt, l'éloquence peut n'être accompagnée ni de jugement, ni de courage, ni de véritable intelligence c elle est un don analogue à celui d'un acteur; elle réussit dans une assemblée parce qu'une assemblée nombreuse est une foule. Or une foule n'est accessible qu'à des émotions : elle est incapable d'une attitude d'esprit objective ^ Livrée à ses impressions, une assemblée, à part de courts mpments d'enthousiasme, ne s'élève pas au-dessus des sentiments communs parmi lesquels fleurit la plante vénéneuse de l'envie, si bien que les hommes de valeur accomplissent dans ce milieu leur temps d'enfer.

Arrêtons, en eflet, un instant notre attention sur le genre de bonheur que peuvent espérer même les plus grands parmi les gouvernants. Les stoïciens faisaient deux parts dans la vie : la part des choses qui dépendent de nous et la part des choses qui n'en dépendent pas. Avec raison, ils faisaient consister le bonheur solide

1. Voir J. Payot, V Apprentissage de Vari d'écrire. Les Politiciens, p. 329, ^Ve sois pas un orateur,,.

AUCUNE LENTE CROISSANCE îi^EST POSSIBLE 143

da&6 les cbo&es qui <lépei>deat de nous. Ce qui 4épend de nous, c'estde vivre « avec ua cœur royal, généreusement, noblement, équitablement, raisonnabIeû*ent. » Orv les hommes au pouvoir, à part les Marc-Aurèle, qui sont rares, n'établissent pas leur vie d'aplomb : elle porte à faux, puisqu'ils ne peuvent la bâtir que sur l'opinion et la faveur publique qui ne dépendent pa^ d'eux et dont ils sont les esclaves. Trqp émiettés pour se construire un refuge intérieur^ citadelle inviolable, leur manque de sagesse les livre à l'inquiétude^ aux troubles, au malheur et ils justifient le mot de Chamfort. « J'ai presque toujours vu le bonheur des ministres se terminer de façon à leur faire porter envie à leurs commis. »

La conquête de soi-même et rélaboration d'une philosophie sereine de la vie, aux larges horizons tranquilles, demande du calme, de longues méditations^ l'intime firéquenlation des grandes âmes de tous les temps -- or le pouvoir impose une existence fiévreuse, incohérente, toujours en sursaut qui détruit le goût et bientôt la possibilité de la vie intérieure.

Le plus grand de nos hommes d'état, Jules Ferry, qui a couvert son pays d'écoles comme on le couvrait au Moyen âge d'églises, qui a donné à la France un empire Colonial, a été victime de haines efiroyables. A la terreur rouge, à la terreur blanche a succédé la terreur noire^ la terreur de l'encre d'imprimerie.

Une presse d'une méchanceté vipérine accepte que des ratés, des aigris innombrables déversent chaque jour dans ses colonnes leur envie venimeuse contre quiconque fait une œuvre. Cette tourbe ne croit pas qu'un homme puisse travailler ayant pour unique soutien la joie de bien faire. Pour elle « l'État c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de viyre aux dépens de tout le monde ». (Bastiat)*

Il faut une haute culture de sagesse sereine pour ne pas se laisser troubler par cette terreur noire : or la vie

politique ne permet pas cette culture. La plupart sont atteints de cette anaphylaxie que Richet a découverte : certains organismes non seulement ne s'habituent pas au poison, mais ils y deviennent si sensibles qu'une quantité infinitésimale finît par produire des accidents graves. Il suffit de causer un quart d'heure avec un homme politique pour entrevoir que presque tous sont en état d'anaphylaxie. Chaque attaque empoisonnée, resserre spasmodiquement le cœur : c'est un peu de pâleur, une légère angoisse. Ces symptômes s'aggravent peu à peu et l'angine de poitrine s'organise.

l'envers de la puissance

A plus forte raison, celui qui entre dans la vie politique avec des vues égoïstes est-il perdu. Ne peuvent demeurer calmes que ceux qui subordonnent leur chétive personne au désir ardent de réaliser plus de justice et de travailler à la grandeur de la patrie. C'est ce que disait à son lit de mort* Charles V le Sage, roi intelligent, s'il en fut : « Couronne de France^ combien tu es précieuse et à la fois combien tu es vile! Combien tu es précieuse et môme d'un prix inestimable, étant considéré le mystère de justice qui en toi virtuellement est inclus et réside! Mais combien tu es vile, la plus vile en vérité des choses de ce monde, si l'on réfléchit au fardeau, aux fatigues, aux angoisses, aux peines de cœur, de corps et aux anxiétés de conscience que tu imposes à celui qui ne saurait te porter sans fléchir sous ton poids ! »

Déjà Seleucus disait que « qui saurait le poids d un sceptre ne daignerait le ramasser quand il le trouverait à terre ». Les anciens avaient médité sur ce sujet et la sagesse grecque, sur les servitudes du pouvoir, se trouve

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