LE ROLE DU MORALISTE
Avant d'avoir pu, dans ce désordre, discerner à la flamme de l'expérience, les linéaments encore flous de sa personnalité, un jeune homme est jeté dans le monde, avec la fougue de ses dix-huit ans et avec son inéflexion. Il est étourdi par le bruit des polémiques violentes, religieuses, morales, politiques, littéraires, artistiques. Comment n'achèveraît-il pas de perdre pied?
L'éducation qu'il a reçue aurait dû le prémunir et l'aguerrir par la méditation des réalités morales. Mais, elle-même, l'éducation est torrentielle. Ce torrent roule surtout des mots.
L'enseignement de la philosophie qui pourrait être le salut, s'il amenait les jeunes gens à se confronter avec la parole des sages, se perd dans des discussions insolubles, échos des stériles disputes scolastiques. Un bachelier connaît les arguments pour ou contre le libre arbitre — mais il n'a aucune pratique de l'éducation de la volonté, question vitale pour lui.
Comment en serait -il autrement? Songeons que Laënnec a découvert l'auscultation il y a à peine cent ans. Le premier il sut observer : jusqu'alors aucun médecin n avait fart une observation clinique précise. Nous ne pouvons aujourd'hui diagnostiquer les maladies qu'ils ont décrites! L'Antiquité délaissa entièrement l'observation pour les disputes stériles. Il en fut ainsi en psychologie jusqu'à Ribot.
Détournés des réalités morales et psychologiques par une formation rhétoricienne, nos jeunes gens entrent dans le monde au milieu de l'étourdissante cacophonie que font les gens de parade. Ils voient la faveur publique accaparée par ceux qui parlent et ne font rien. Sont rejetés dans l'ombre ceux qui accomplissent le travail de l'humanité. Au premier rang se pavanent les politiciens intarissables, les journalistes, les littérateurs obligés d'écrire pour vivre, donc d'écrire au delà de leur expérience, ce qui est la définition du bavardage. Notre
jeune homme, sans boussole, est ballotté sur leâ flots tumultueux de cet océan de parlerie. Est-il étonnant qu'il se perde?
Étourdi par l'incohérence du bouillonnement intérieur et par le tohu-bohu extérieur, comment discernerait-il les forces silencieuses et agissantes qui vont travailler contre son bonheur? Dissipé par ce qui est bruyant, éphémère, accidentel, il ne prend pas garde qu'au réduit central de sa volonté des forces sournoises, mais persévérantes, s'organisent, qui demain se mutineront-
Des hommes qui ont fait de belles carrières dans l'armée, dans la magistrature, dans Funiversité, m'ont avoué avoir vécu au hasard, uniquement disciplinés par la nécessité du travail professionnel et par l'opinion de leur milieu. Ils n'ont été avertis ni de Timportance du temps dans la vie morale, ni de refficacité énorme de l'accumulation incessante des minutes, des menus actes et pensées. Le jour de la retraite, ils cessent d'être soutenus par la régularité des occupations obligatoires et ils s'effondrent. '
l'importance des infiniment petits
La grande découverte de la géologie c'est celle du rôle des infiniment petits : ce sont eux qui ont modelé notre globe. C'est la goutte d'eau qui a sculpté les Alpes. De même, par leur fourmillement, les minutes innombrables sculptent notre personnalité.
Sous les turbulentes agitations de la vie quotidienne, les infiniment petits de la vie psychologique travaillent silencieusement. Sans hâte, mais sans interruption, le milliard de secondes trotte-menues dont est faite la vie depuis la naissance jusqu'à l'âge auquel probablement le cerveau cesse de se développer, ajoutent l'une après l'autre leur apport aux tendances, aux habitudes préfé-
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rées. Les distraits, absorbés par le spectacle des remous qui se jouent à la surface, ne soupçonnent pas le formidable travail qui se fait dans les régions profondes de rame, où, lentement, se déposent les assises indestructibles de la destinée individuelle.
Architectes de notre destinée, nous pouvons Têtre dans une large mesure, en dirigeant le travail de ces myriades de secondes laborieuses. En elles-mêmes, elles sont indifférentes : elles renforcent Tattention, la liberté d'esprit, les sentiments supérieurs ou, au contraire, elles consolident la lâcheté, Torgueil, Tirascibilité, Tenvie, la sensualité. Elles déposent où les attirent les courants et si nous les abandonnons à elles-mêmes, elles obéissent à la loi de la pesanteur et c'est dans les régions basses de n'être nature qu'elles accumulent leurs apports. Malheur à ceux qui laissent se consolider en eux et contre eux les mauvais penchants! Ils se préparent une vie de tourments, de violence ou de déraison. Ils sèment autour d'eux la souffrance. En eux plus d'harmonie, d'équilibre ; une passion absorbe l'énergie : c'est Harpagon ou le père Grandet, c'est monsieur Jourdain, c'est Armande, c'est Tartuffe et si l'énergie est forte, c'est Macbeth, Othello, flermione, Phèdre.
Il serait ingénu d'espérer qu'en veillant sur nous, nous arriverons à un bonheur paradisiaque. Hélas! la nature humaine est défectueuse et le milieu social est imparfait !
Mais faute de la claire intelligence de leurs ressources, l'immense majorité des gens vit misérablement, dans l'inquiétude, le ressentiment, l'irritation, la mauvais^ humeur, l'agacement, l'aigreur, la convoitise. Nombreux sont les incapables qui, par paresse ou par dissipation, manquent leur vie, mais plus grande encore et plus lamentable est la foule des ratés de la vie morale.
Nos pères, en moyenne, étaient plus heureux que nous : ils étaient « encadrés », soutenus fermement par
la religion, par une opinion publique puissante. Aujourd'hui, c'est le doute, la concurrence, le besoin de luxe, d'excitants, l'inquiétude. Si, par une éducation prévoyante de nous-mêmes nous ne remplaçons les étais extérieurs vermoulus, il n'est pas sûr que notre civilisation ne s'effondre dans la misère et le crime comme en Russie.
Soyons donc attentifs à renseignement des sages. Les événements de notre âme seront ce que nous voulons qu'ils soient. Ce n'est pas parce qu'une chose est bonne que nous la désirons. Agissons donc sur nos désirs. Un homme qui a en son pouvoir les éléments d'une vie heureuse arrive pour peu qu'il s'en donne la peine à se rendre très malheureux. Il peut faire sa vie pitoyable, laide, misérable. Inversement il peut tirer parti d'une vie dont les chances paraissaient défavorables.