‹ La conquête du bonheurChapitre 5 sur 133 · LE ROLE DU MORALISTE · texte numérisé non relu

LE ROLE DU MORALISTE

Le rôle du moraliste n'est donc pas d'enseigner de l'inconnu, mais d'amener le lecteur à faire attention à ce qui se passe dans le fond brumeux de la conscience. Des motifs et des mobiles existent en nous qui ne se fussent point présentés avec force si on ne nous eût aidés à les discerner et à projeter la lumière vive de l'attention sur leurs contours perdus dans la pénombre.

Les savants de Laputa, plongés dans leurs méditations n'apercevaient ni n'jentendaient ceux qui les interro^ geaient. Des domestiques, atmés de vessies remplies de pois secs, en frappaient les oreilles et la bouche de ces distraits, afin de les rendre attentifs.

Nous sommes Laputiens plus que nous ne le pensons et il est nécessaire que les sages frappent de leur vessie sonore nos yeux et nos oreilles pour nous rendre attentifs aux vérités importantes de la vie morale.

Nous ne sommes pas comme les savants de Laputa hypnotisés par l'angoisse des dérangements qui peuvent survenir dans le mécanisme compliqué des sphères célestes : notre distraction a des origines plus terre à terre.

En nous passe le flot mouvant des passions, des désirs. Mille courants passagers traversent la conscience : craintes, espoirs, découragements, enthousiasmes. C'est un flux et un reflux de sentiments, d'impressions, d'idées, de velléités, d'instincts, de tendances obscures héritées d'ancêtres qui continuent à vivre dans notre cerveau. Chacun de nous est une foule. Quand nous disons : « moi », c'est par figure, car tant que nous ne nous sommes pas construit^ nous n^ sommes qu'incohéreace.

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