LE SENS DE LA CAUSALITÉ
veulent pas voir la sournoise organisation qui s'effectue en eux. Ils l'apprennent trop tard, le jour où, en pleine retraite, il leur faut livrer leur bataille de la Marne, avec ses aléas, s'ils ne veulent laisser leur bonheur, leur dignité, leur liberté s'eflfondrer sous les coups de Tennemi intérieur.
Même si nous sortons victorieux de la lutte, notre liberté n'est qu'une liberté conquise, précaire, fragile sî nous ne nous hâtons de la consolider par l'organisation d'un déterminisme intelligent.
Aucune réalité n'est plus désagréable aux esprits débiles que la vérité fondamentale de notre vie psychologique, à savoir : que la loi de causalité y est inflexible comme elle l'est dans le monde physique.
Tout conspire contre l'éducation du sens de la causalité : la vie des villes où il est impossible à l'observateur d'être renseigné sur la lente croissance des familles ni 8ur les causes de leur déclin : le succès et l'insuccès y paraissent une question de chance. D'autre part on enseigne, depuis Victor Cousin, une théorie scolastique du libre arbitre, au lieu de montrer comment on conquiert la liberté. L'enseignement historique, au lieu de jeter par dessus bord ce qui n'est pas causal, se comptait dans l'anecdote et donne l'impression que la politique et l'histoire sont le règne du hasard. Les théories mal comprises du pardon nous inclinent à croire que la vitalité indestructible de nos fautes peut être détruite par un acte de contrition. Ces raisons expliquent pourquoi rare est le sens de la causalité dans la. vie de l'âme. En outre un homme qui déchoit ou qui a manqué sa vie repousse avec irritation l'idée que le hasard n'est pour rien dans sa détresse.
Qu'un haut fonctionnaire, qui devrait donner le bon exemple, quitte sa femme pour une aventurière^ voilà une expérience publique qui permet de constater que les gens cultivés eux-mêmes croient que la vie morale est
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faite de hasard, de créations e nihilo, par conséquent de miracles. « Coup de folie! ». « Aberration sénile! ». A personne ne vient l'idée d'un effet naturel, de Taffleu-^ rement à ciel ouvert de couches psychologiques profondes. On admet qu'une vie d'honnêteté, de maîtrise de soi peut faire faillite. La vérité est autre.
Dans tous les cas analogues, un œil pénétrant découvrirait que depuis longtemps l'intelligence avait tourné court par défaut de sympathie et de générosité. La lente désagrégation des sentiments supérieurs et la chute dans Taigreur et la malveillance, qu'est-ce, sinon l'affleurement, enfin visible, d'une volonté qui se débat vainement dans les serres de la fatalité intérieure?
Au contraire, une mère de famille qui toute sa vie a créé du bonheur autour d'elle par sa vaillance enjouée, par sa rectitude, par une bonté jamais lasse, arrive avec 1 âge à une beauté rayonnante. La force morale, sûre d'elle-même, apparaît dans les gestes, dans le sourire, dans les yeux surtout, qu'elle éclaire. Le plus grand des peintres, Rembrandt, qui toute sa vie avait étudié sur les visages la lente sculpture des traits par l'âme, ne s'y est pas trompé. C'est chez les vieillards qu'il a découvert la plus grande beauté. Il a su marquer la noblesse et la grandeur modelées sut le visage par une âme simple, sage et vaillante.
Que Ton compare le portrait de sa mère, peint par Rembrandt, avec les vieilles femmes fardées, répugnantes comme des cadavres, qui peuplent les tables de jeu de Monte-Carlo. Contraste saisissant, qui rend visible la loi de causalité, maîtresse dans la vie morale : inflexible est la rigueur avec laquelle les causes y produisent leurs effets!
Ils ne soupçonnent pas, les inaltentifs, foule trépidante d'agités et de violents, le relevé de comptes qui s'inscrit heure par heure dans leur cerveau. L'impitoyable destin des anciens, y; £i[jiap[ji4vY3, c'est la fornie mystique prise
Le sens de 1A GAÙSÂLIT^ {^
par cette comptabilité redoutable. Comment les marionnettes en soupçonneraient-elles le danger? Fébriles, elles gaspillent l'argent à des frivolités, Tintelligence à des lectures voraces, l'énergie à des jouissances rabaissantes... Le trésor des sentiments, elles le dilapident dans de petites colères, dans des rancunes, dans de puériles satisfactions de vanité !
Le sage, lui, sait la valeur du temps et de son bon emploi. C'est grâce au temps que la vigne donne son raisin et le verger ses fruits : de même dans la vie morale la récolte doit germer et pousser ses racines pendant de longs mois dans les profondeurs de la mémoire. Pas de personnalité sans le travail du temps. Si nous sommes soucieux de notre dignité et de notre bonheur 9 ne laissons pas cette force du temps, incluse dans les millions de menues minutes, consolider les puissances mauvaises de Tame. Ayons présente « la constante et ferme résolution de faire exactement les choses que Ton jugera être les meilleures et d'employer toutes les forces de son esprit à les bien connaître ». Nous ne pouvons corrompre le comptable qui inscrit nos pensées, nos sentiments, nos actes dans la mémoire et qui les totalise. Â nous de faire en sorte que cet incor^ ruptible comptable n'ait à totaliser les sommes qu'à ïiotre actif.
Il y a donc une science de la vie et une méthode pour arriver à la vie heureuse.
Je pourrais dire, à la façon de Descartes î « pour ûioi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun... Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'ôtre rencontré dès ma jeunesse en certains chemins, qui m*ont conduit à des considérations et des maximes, .dont j'ai formé une méthode... » Gomine lui, j'en ai. recueilli déjà de tels fruits que « si entre les occupations des hommes... il y en a quelqu'une qui soit
solidement bonne et importante, j^ose croire que c'est celle que j'ai choisie ».
J'ai eu le bonheur des longs loisirs studieux. Non' seulement par goût, mais par profession, j'ai dû vivre dans rintimité des hommes ies plus sages de tous les temps et de tous les pays. J'ai pu puiser à même dans le trésor de leur expérience.
Durant un tiers de siècle j'ai occupé des postes d'observation, d'où Ton voyait les acteurs se farder et se grimer pour les lumières de la rampe. Prestiges du pouvoir, de la fortune ^ de la célébrité, j'en ai vu Tenvers.
Quand les années s'accumulent, le voisinage de la mort libère l'esprit des préjugés, des chimères et des mirages de la passion. C'est le moment des paisibles regards d'ensemble sur la vie. On découvre alors ce qui est permanent, essentiel, et ce qui, au contraire, est éphémère, accidentel, fortuit. Une longue expérience des hommes de toutes les conditions, l'habitude d*obsserVeï, rend manifestes et comme tangibles les causes qui agissent et qui créent.
La plupart des écrivains ôont comparables aux géologues du temps de Cuvier, qui croyaient aux cataclysmes : la vie leur paraît faite d'accidents, de révolutions. Us ne savent pas qu'elle est construite par des causes ordinaires, qui agissent lentement, sùremeat, persévéramment, et dont il faut découvrir la présence opérante. Nous rappelions que faute d'une étude scientifique du travail, le gaspillage des forces humaines dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Partout, c'est le maximum de fatigue pour le minimum de rendement.
Il en va de même pour la vie : de son organisatio))
1. Il est à remarquer que dans le mot prestige se trouve le radical «rd^eiv qui a donné le mot iiistinct. G'eist que Tasseirvissèment de Tesprit inculte aux » prestiges » fallacieux des gran-' deurs non naturelles a la force et l'aveuglement d'i^n instiact.
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scientifique personne ne s'est occupé. On trouve bon nombre d'observations de détail chez les anciens, Platon, Xénophon, Sénèque, etc. Les grands directeurs de conscience catholiques ont accumulé les observations profondes sur la culture des sentiments, mais ils Font fait non pour cette vie terrestre, mais pour le gain de la vie étemelle.
Par ignorance d'une méthode fondée sur les découvertes de la psychologie répétons que nous gaspillons nos possibilités de bonheur : nous ne tirons de la vie qu'un rendement misérable. Les plus favorisés, euxmêmes, n'ont pas le quart du bonheur qu'ils pourraient réaliser. Quant à la foule des distraits, des ignorants, elle perd la partie avec beaucoup d'atouts dans le jeu, car « ne pas prévoir, c'est déjà gémir * ».
C'est pour éviter ce gaspillage que nous avons écrit ces Principes (V organisation scientifique de la vie. Il faut que chacun élève sa conduite à la hauteur de son savoir, et son savoir à la hauteur de ses forces.