Léomard de Vimci
La Question préalable
Faute d'une étude scientifique des conditions d'une vie supérieure, la plupart n'ont qu'une existence indi* gente.
Constatant cette pauvreté générale de la vie de l'âme, les philosophes pessimistes triomphent. Le problème essentiel^ disent-ils, n'est pas celui du bien, mais celui du mal.
Nous ne pouvons oulilier, surtout après cette guerre sanglante, que dans TUnivers sévit l'horrible loi du plus fort. D'espèce à espèce, la lutte pour la vie, le triomphe de la ruse et de la violence, sont la règle : les dieux eux-mêmes furent longtemps des despotes sanguinaires.
Mais cette horrible loi de sang est contrebalancée par l'entr'aide au sein de chaque espèce. L^ développement de la vie sur le globe ne fut possible que par Tassociation et par l'entr'aide *.
1. Sur les rocs laissés à découvert par les glaciers, la vie végétale ne devint possible que par Tassociation d^une mousse chargée de garder Teau et d^un lichen qui assimilait l'azote de Tair. Donc, au commencement fut Tentr'aide.
Patot. — Bonheur. 2
C'est l'honneur de Télite humaine d'avoir résolument entrepris de substituer à la loi bestiale de la lutte pour la vie, la loi de justice. Si certains peuples n'ont pu s'élever encore à cette conception humaine, n'est-ce pas un progrès immense que l'entrée dans la Grande guerre des Anglais et des Américains pour établir un régime humain entre les Nations ? Jamais notre espoir en une humanité fraternelle et équitable n'a été plus grand.
Au sens le plus pur du mot, la guerre de 1914 a été une guerre religieuse contre les conceptions bestiales de la vie internationale.
Par conséquent, la vérité n'est pas dans le pessimisme absolu, sinon, la vie ne vaudrait pas d'être vécue. L'aboutissement logique du pessimisme serait le suicide.
La vérité est daqsun pessimisme modéré: n'oubliong pas que le mal sur le globe est terrible, mais c'est folie que de refuser de voir que grande est la part de la raison et du bien.
Soyons .théoriquement pessimistes, mais dans notre action soyons résolument optimistes, car il dépend de nos efforts que la somme de justice et d'entr'aide augmente dans la Société dont nous sommes membres.
Nous ne sommes en rien responsables du fait atroco que l'Univers soit livré à la loi de sang. Il est inutile da CQUcentrer l'attention sur les misères et sur les horreur» qui nous entourent, si cela n'émeut en nou$ qu'une sympathie théorique.
Bien plus, cela est nuisible, paralysant. La s^ula attitude virile, en présence du mal, c'est de le corn-' battre. Se complaire dans cette contemplation, c'est de la délectation morose, c'est un cas pathologique.
Méditons pendant quelques semaines sur les problèmes insolubles de la métaphysique ; lisons les philosophes amers, puisqu'il est de notre dignité de chercher
la vérité, maie sachons que les penseurs atrabilaires ne voient qu'une partie de la vérité et justement celle à laquelle, par hygiène mentale, nous devons résolument refuser de penser.
C'est le résultat d'une espèce de folie que de s'inter-* dire d'écouter les douces harmonies de la vie de tous les jours : sympathisons avec le sourire des enfants, avec la joie des travailleurs qui réussissent leur tâche, avec les bonnes volontés qui se présentent en foule et goû-' tons la beauté répandue à flots autour de nous.
Les grands artistes n'ont jamais nié les tristesses de la vie, mais ils n'ont pas cherché un succès facile dans l'exploitation des sentiments de pitié et de terreur provoqués par des scènes de massacres, par les incendies de villes, par les horreurs d'une famine ou d'une épidémie.
Us ont gardé une sereine et paisible vision des choses et, avec raison, ils ont préféré peindre de beaux enfants, des héros pleins de force et de courage, des femmes belles et bonnes. L'art le plus élevé est celui du sage. Le sage sait que le mal existe, il voit des êtres humains dégradés, des maladies repoussantes, mais il connaît le danger qu'il y a, surtout pour les enfants, à vivre dans la laideur et dans la tristesse et d'un coup d'aile il s'élève dans les régions de la beauté, ' Un pessimiste qui déclame sur la misère humaine, mais qui vit confortablement n'est qu'un rhéteur. Un saint FrançoisM'Assise distribue ses biens aux pauvres et vit'dans le dénûment; une petite sœur des pauvres quitte sa famille opulente pour une salle de malades : en voilà qui ont le droit de s'appesantir sur le problème du mal, et encore l'ont-ils résolu par une confiance totale dans la bonté de Dieu : c'est dans sa beauté éblouissante qu'est leur refuge au sortir du ohevet des mourants.
Quand les pessimistes interdisent de parler du bon>r-
heur parce que « c'est le grognement d'un animal gras, bien nourri et bien au chaud devant son auge », nous leur demanderons, pour preuve de leur sincérité, de nous montrer les sacrifices qu'ils ont faits pour refuser toute complicité dans le mal social, sinon, nous les taxerons d'hypocrisie. Le devoir est de lutter de tout son pouvoir contre le mal^ mais la lutte n'est possible que si Ton fuit l'état de dépression que cause le chagrin et si on se réfugie dans la région des sentiments générateurs de courage. S'enfermer dans la contemplation du mal, c*est être candidat à la névrose, à l'hypocondrie, à la folie. Or, le premier devoir d'un homme, c'est d'éviter les chemins qui conduisent à la perte du contrôle de soi.