‹ La conquête du bonheurChapitre 95 sur 133 · écrasés en juiUet 1912, Le Matin, 20 août · texte numérisé non relu

écrasés en juiUet 1912, Le Matin, 20 août

â02 l'amour db u rature

Considérable est le nombre des vaiocus de la vie qui deànandeat à l'alcool l'aboliiion de la pensée, du sens des réaliléa, et le retour à la senttmentalilé élémentaire. L'ImaginatioD, alfranchie pïir l'alcool, du puids écrasant des misères, se réfugie dans une espèce de paradis de Mahomet el chaque soir s'ajoute à la foule des aliénés enfermés la foule plus considérable encore de ces aliénés temporaires.

Quelques heures passées devant la fosse comtnune d'un cimetière parisien en disent long sur les effets de la grande ville. Les pauvres morts pressés de gagner enfin le repos, arriveut paroles ininterrompues. Chaque heure, c'est un mur de cercueils qui se dresse, bientôt élayé par un mur parallèle d'horreur. Ces murs s'édifient constamment dans tous les cimetières. C'est là qae se rassemblent, en rangs serrés, les villageois qui ont fui le soleil et le grand air, qui ont été happés par les tentacules de la grande ville, atfreux minotaure qui dévore les hommes.

Les adultes ont ce que mérite leurignorance des conditions du bonheur et leur sottise à aller se briller comme des phalènes au\ feux fumeux de la grande ville. Mais hélas 1 les enfants qu'ont-lls fait poUr être condamnés à la prison? Car pour eux le séjour à la ville est un châtiment. Ils y sont privés des influences bienfaisantes de la nature, du soleil, du grand air : ils n'ont d'autre milieu que celui de rues laides, bruyantes et puantes. Même les enfants des riches, qui jouent au Luxembourg ou aux Champs-Elysées, gênés par leurs vêtements de poupées somptueuses, sont privés des joies du jeu libre. Quand je vois ces pauvres visages d'enfants trop affinés, trop délicats et qui s'étiolent, na vie d'enfant si libre, si hardie, si aventureuse forêts de ma vallée natale : nous étions des olides. Nous nous construisions des maisons de été et de glace l'hiver et des forteresses entou-

l'usure produite par la ville 203

rées de fossés pleins d'eau; Nous savions tout faire de nos mains, car nous regardions travailler les artisans^ les maçons, les charpentiers, les paysans, les boulangers, les confiseurs, les tailleurs, prêts à les aider, car souvent ils travaillaient environnés d'enfants.

Tout à coup, hélas 1 fat fermée pour moi cette porte de lumière sur l'univers : la réclusion commença... Je n'eus plus que les vacances pour vivre d'une Vie libre et naturelle. Il n'est pas un enfant de pauvre paysan qui ne soit plus heureux que ne Test un enfant de millionnaire enfermé dans la grande ville. La grande ville est l'enfer des enfants. Les écoles urbaines devraient être au milieu de grands parcs afin que l'enfant fat, durant quelques heures chaque jour, arraché à la laideur, au bruit, à l'énervément ahïbiants. Mieux eticore, les petits citadins devraient être élevés en pleine catnpglgne et ils le seront à boil compte quand on aura compris que les jeux et les sports ne sont que les « ersatz », les succédanés inférieurs du travail productif de la terre et de l'atëliér.

Chose terrible et qui achève de faire pour eux de la grande Ville un enfer, les enfants, comprimés dans de petits appartements s'y énervent. Le bruit qu'ils font et leur besoin de mouvement deviennent intolérables aux parents énervés eux-mêmes par la fatigue. La fée malfaisante des grandes villes mue en mauvaise humeur pour tous la joie vivante et le renouvellement de jeunesse qu'apportent dans la maison les enfants bien portants !

Pauvres oiseaux captifs ! A travers les barreaux de leur cage, ils regardent passer le libre vol des hirondelles !

Il faut que l'attraction de la grande ville soit puissante pour que tant de gens en acceptent les dures contraintes et les souffrances! Hélas! la plupart des écrivains, qui font l'opinion publique, habitent la grande

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ville! Les convictions finissent par se plier aux conditions de la vie et les citadins s'appliquent à justifier leur vie anormale.

« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

« D*être aussi gras que moi, lui répartit le chien.

a Quittez les bois, vous ferez bien...

« Le loup déjà se forge une félicité

« Qui le fait pleurer de tendresse.

Mais chemin faisant il voit le cou du chien pelé parle collier.

« Attaché? dit le loup : vous ne courez donc pas « Où vous voulez?.,.

Maître loup s'enfuit... préférant la liberté.

Mais le chien revient à sa chaîne, et si grandes sont les ressources de 1 âme pour s'adapter à son sort, qu'il finit par l'aimer !

11 est une catégorie d'hommes intelligents qui se font facilement happer par la grande ville : ceux qui ont horreur de la petite ville et qui n'ont pas de personnalité : ils n'osent régler leur existence comme le commande la raison. Ils étouffent dans l'étroitesse et la bassesse de la vie provinciale.

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