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LA SERVITUDE DES VILLES

incessantes et si, par réaction, ne se développait une sophistication passionnée destinée à exagérer la valeur des compensations qu'elles offrent en regard des pertes si douloureuses (Qu'elles occasioilnent. C'est ainsi qu'un prisonnier, s'il veut vivre, doit cesser d'apercevoir les murs de son cachot et les Prisons de Silvio Pellico enseignent l'art de cueillir les menues joies que la vie de réclusion né refuse à personne.

Paris est une ville admirable avec ses quais, ses Champs-Elysées. Sa lumière, toujours tamisée par un léger brouillard, atténue la brutalité des lignes : mais au regard de la douceur et de la variété infinie des contours de la nature, la limitation des formes des maisons a quelque chose de misérable : ce ne sont que rectangles, triangles, demi-cercles et rudes lignes verticales.

Les oisifs auraient le loisir de goûter la beauté relative des quais de Paris et de l'avenue des Champs- Elysées si la vie trépidante de leur monde permettait Téclosion de sentiments profonds.

Mais l'immense populatiou laborieuse vit confinée dans de petits appartements, dans des rues affreuses, sans horizon. Partout où il n'y a pas d'arbres, non seulement l'amour des belles formes est mortifié, mais aussi celui des belles couleurs. Ce ne sont que murs barbouillés de suie, du rouge brique, du bleu violent, etc.

Le malheur est que peu à peu le sens délicat du beau, qui ne s'affine que par l'exercice, s'émousse. Au sortir d'une exposition de Rembrandt, où nous avions admiré un paysage qui donnait le sentiment d'une étéUdue immense, le soleil se couchait derrière les collines de Saint-Cloud, et mon compagnon, un écrivain coUnu, n'eut pas un regard pour ce spectacle somptueux! Les citadins se ferment de plus en plus à la beauté de la lumière, du ciel, vérités certaines, qu'ils remplacent par le faux luxe.

200 l'amour de là Nature

Ce n'est pas seulement la vue, hélas! qu'opprime la grande ville. L'odorat évoque chez l'homme de plein air de puissants sentiments : l'odeur d'un feu de sapin dans un chalet de montagne, l'odeur d'une tasse de lait dans un alpage au retour d'une rude excursion, l'odeur d'une avalanche de pierres, évoquent chez le montagnard des émotions diffuses, comme la fumée de genêts en suggère à l'officier, habitué du désert. Aîné de nos sens, l'odorat souffre de la ville qui ne lui apporte que puanteur et relents fétides.

Aux grandes harmonies du vent, de la pluie, de la mer, au murmure apaisant des forêts, au gazouillement des ruisseaux, au chant des oiseaux, des grillons, la ville substitue le tonnerre des camions, le déchaînement des trompes d'autos, le vacarme des voitures : jamais on n'y goûte le charme du silence, ni la paix profonde des nuits où, dans les intervalles du chant des rossignols, on n'entend que les battements réguliers du cœur qui rythment la fuite du temps.

 ces multiples crucifiements que prodigue la grande ville s'ajoute la diminution des joies profondes que donne le jeu normal de la triple-alliance des fonctions organiques : travail musculaire, circulation du sang et fonctions respiratoires des poumons et de la peau. Le travail musculaire donne à l'homme de plein air des sensations volumineuses et tonifiantes : les poumons, abondamment oxygénés, font le sang riche et donnent cette allégresse du corps qui est une sensation vitaledes plus délicieuses. La fatigue physique saine est ellemême agréable et après un rude labeur physique le repos et les prémices du sommeil sont exquis. Au contraire, à la ville, les premiers jours on éprouve toujours une sensation oppressive pénible, protestation de la sensibilité des poumons contre les fumées et les poussières qui les encrassent.

c< Les villes, dit Charron, l'ami de Montaigne, sont

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l'usure produite par là ville 201

prison même aux esprits, comme les cages aux oiseaux.. $ Le feu céleste qui est en nous, ne veut point être renfermé, il aime lair, les champs où tout le ciel étendu apparaît, où le soleil, les eaux et tous les éléments vous sourient : vivre aux villes, c'est être banni et forclos du monde ». Heureusement, on s'y habitue. Ne vit-on pas avec une maladie chronique ? Mais parce qu'on ne fait plus attention à Son mal, et que la souffrance s'assourdit, celle-ci n'en existe pas moins. Comment^ sans l'habitude, pourrait-on supporter l'entassement dans le métro,* la bousculade, la gêne et l'air irrespirable? Comment supporterait-on l'atmosphère ignoble des salles de spectacle ? Comment tolérerait-on d'habiter de vrais clapiers? Comment ne se fatiguerait-on pas des efforts d'attention pour éviter l'écrasement*? Comment accepterait-on le bousculement, la gêne constante des mouvements, la contagion de Ténervement?

l'usure produite par la ville

Les adultes, dites-vous, résistent à ces causes de mauvaise santé et d'usure! Illusion! Les employés des pompes funèbres viennent chercher la plupart des gens dix ou quinze ans avant le terme que ceux ci eussent atteint dans des conditions de vie saine.

Une grande ville ne se renouvelle que par l'apport incessant de la province. Au bout dç deux générations la plupart des familles sont atteintes dans la santé des enfants.

D'autre part, les hôpitaux sont surpeuplés. Les systèmes nerveux détraqués par des conditions de vie anormales, sont innombrables. Les asiles d'aliénés s'ils étaient réunis, formeraient une immense cité de folie.

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