PREMIÈRE PARTIE
Au terme de ce long procès qui devait, par le protectorat du Maroc, assurer la domination définitive de la France dans l'Afrique du Nord, le moment paraît venu de jeter un coup d'œil rapide sur les difl'érentes phases du débat marocain.
Rappelons seulement pour mémoire les origines de la question. Dès les premières années de notre établissement en Algérie, le mouvement naturel de la conquête nous entraîna du côté du Maghreb occidental, refuge d'Abd-el-Kader, foyer de toutes les insurrections. Déjà nos armées victorieuses sur terre et sur mer, à Isly, Mogador et Tanger, semblaient mettre l'empire chérifien
à notre discrétion, quand le veto de l'Angleterre arrêta brusquement notre marche. Cette puissance avait vu d'assez mauvais œil la prise d'Alger par les Français. Elle attachait trop de prix à la possession du seul détroit qui donne accès dans la Méditerranée pour leur permettre de prendre pied en face de Gibraltar. Lord Aberdeen fit savoir à M. Guizot que toute entreprise au Maroc mettrait son pays dans la nécessité de nous faire la guerre.
Pendant un demi-siècle, cette espèce d'interdit pesa sur notre politique africaine. La partie la plus belle et la plus riche du Maghreb fut ainsi soustraite à la civilisation. La France se contenta d'exercer son droit de suite sur les tribus pillardes de la frontière. Si elle ne pouvait pénétrer au Maroc, elle s'arrangea du moins pour qu'aucune autre puissance européenne n'y prît sa place. L'Angleterre, admirablement servie par ses agents publics ou secrets, entretint une anarchie favorable à ses intérêts.
Lorsqu'en 1881, la France, enfin réveillée de sa longue indifférence coloniale, étendit son protectorat sur la Tunisie, le Maroc remua ; des personnages importants, tels le chérif d'Ouezzan, sollicitèrent notre protection, et le ministre de France à Tanger crut que le moment était venu d'agir. Mais le gouvernement de la République estima, non sans raison, qu'il fallait digérer l'opération tunisienne avant de soulever de nouvelles difficultés diplomatiques.
Entre temps, un ministère conciliant jusqu'à la faiblesse, comme il s'en rencontre trop souvent chez nous, avait cru bien faire en ouvrant une conférence à Madrid sur les protégés européens au Maroc. C'est à peu près comme si l'on avait publiquement discuté à Rome le régime applicable aux Tunisiens. On éveillait ainsi les ambitions assoupies de l'Espagne et on créait un précédent qui devait être plus tard exploité contre nous.
L'extrême modération que nous avions montrée dans l'Afrique du Nord n'empêcha pas que, sur d'autres points du monde, au Siam, en Afrique occidentale, à Madagascar et sur le Haut-Nil, nos intérêts ne fussent en opposition avec ceux de l'Angleterre. Cette période de tension atteignit son point critique en 1898, au moment de l'affaire de Fachoda. Peu de temps après, toutes les forces de la Grande-Bretagne furent absorbées par la guerre des Boërs. Le moment paraissait bien choisi pour obtenir mainlevée de l'hypothèque qu'elle avait mise sur le Maroc. Nous croyons savoir, par des témoignages dignes de foi, qu'à cette époque M. Joseph Chamberlain, notre adversaire de la veille, était animé des dispositions les plus conciliantes. On ne sut pas ou l'on ne voulut pas en profiter. Le gouvernement français se tenait, au Maroc, sur la défensive et ne considérait que la sécurité delà frontière algérienne. Il avait en outre une tendance à traiter le sultan du Maroc,
si faible et si contesté, comme le souverain d'un état régulier, parfaitement maître de ses résolutions. De là, ces accords de 1901 et 1902, dont le but était d'organiser, dans la zone frontière, la coopération des deux Etats limitrophes. 11 y avait une certaine ironie à solliciter la collaboration du Maghzen dans les lieux mêmes où l'autorité du sultan était méconnue et son pouvoir disputé par un prétendant. La France dut faire à elle seule toute la besogne, et son intervention, toute militaire, ne différa pas sensiblement des autres opérations de police exécutées dans le sud oranais. D'ailleurs, la clé du Maroc ne se trouvait ni sur la frontière, ni à Fez, ni même à Tanger : il fallait aller la chercher dans les conseils des puissances européennes qui avaient intérêt à contrarier notre action.
La campagne diplomatique s'ouvrit en 1902 de la manière la plus imprévue. C'est àl'ltalie, c'està-dire à la puissance la moins intéressée, que nous demandions d'abord l'accès du Maroc, en échange de sa pleine liberté dans la Tripolitaine. Nous nous tournions ensuite du côté de l'Espagne et nous lui proposions d'emblée le partage du Maroc. Ce projet, tenu longtemps secret, mais public aujourd'hui, lui abandonnait à peu près tout le Gharb, y compris la ville de Fez, capitale religieuse de tout le Maghreb occidental et capitale politique de la moitié de l'empire. Quant à l'Angleterre, maîtresse de la mer, et à l'Allema-
gne, toujours menaçante sur terre, elles n'étaient même pas pressenties. On se serait cru reporté au temps où les intérêts du monde se débattaient dans le bassin de la Méditerranée, entre l'Espagne toute-puissante et Venise ou Gènes encore redoutables.
L'expédition de Tunisie avait été préparée dans des conditions bien différentes. La France avait alors eu soin de s'assurer le consentement des deux grandes puissances les mieux placées pour entraver ses desseins. Elle avait obtenu celui de l'Angleterre au Congrès de Berlin, au moment de l'annexion de Chypre, et, par une diplomatie vigilante autant qu'avisée, elle avait pris ses précautions du côté de l'Allemagne. Mais il ne lui était pas venu à l'esprit de traiter d'abord avec l'Italie qu'il s'agissait justement de tenir à distance. Encore moins avait-elle sollicité l'adhésion de l'Espagne dont les intérêts étaient nuls en Tunisie.
Les hommes d'État espagnols auxquels on offrait ainsi la moitié du Maroc paraissent avoir été d'abord plus surpris que charmés de la proposition. Ils sortaient à peine d'une guerre malheureuse qui leur avait enlevé d'un seul coup les restes de leur empire colonial et semblaient plutôt enchns à pratiquer une politique de recueillement. Leurs arsenaux étaient vides et leur armée fort éprouvée. L'instinct de conservation leur faisait craindre de se lancer, à la suite de
la France, dans une aventure. Du reste, ils savaient mieux que personne à quoi s'en tenir sur les droits de l'Espagne au Maroc. S'il s'agissait de souvenirs historiques, ils auraient pu aussi bien revendiquer l'Afrique du Nord tout entière. Si l'on s'en tenait à l'action effective, les Espagnols avaient peu d'illusion sur la valeur de ces présides, transformés en bagnes et privés de toute influence sur la montagne environnante. Il leur était de plus impossible d'oublier qu'en 1860, une campagne assez pénible ayant mis l'Espagne en possession de Tétouan, elle avait dû à son tour reculer devant les objections de l'Angleterre. Les révélations récentes d'un écrivain espagnol nous livrent le secret des hésitations des politiques de Madrid et même de leurétonnement. « Il faut être fou, dit l'un d'eux, pour songer au Maroc. » Une ardente propagande essaye de les convertir ; mais on peut le dire en toute certitude, il n'y avait pas alors dix personnes, dans toute l'Espagne, disposées à se jeter dans l'affaire marocaine. Le projet de convention avec la France, pourtant si séduisant, restait non signé sur la table du premier ministre, qui le léguait à son successeur ; et ce dernier justifiait ses répugnances en disant qu'il y manquait l'aval de l'Angleterre, motif très plausible : toute tentative de l'Espagne pour franchir le détroit devait être d'abord approuvée à Londres. Ces retards permirent d'avertir l'opinion publique en France. Le projet de 1902 fut définitivement
INTRODUCTION i
enterré. Mais il en restait des traces dont les négociations postérieures devaient se ressentir. Bénévolement, nous avions créé de toutes pièces en Espagne un état d'àme impérial.
Après avoir ainsi tâtonné pendant deux ou trois ans, le gouvernement français s'aperçut qu'il avait fait fausse route. Il se décida à traiter avec l'Angleterre, mais il le fit dans des conditions beaucoup moins bonnes, en 1904, que s'il s'y était pris deux ans plus tôt, à l'issue de la guerre du Transvaal. Certes, la valeur morale de cet arrangement dépasse de beaucoup ses avantages matériels. Il mettait fin à une longue période de rivalité; il nous procurait, sinon l'alliance, du moins l'amitié d'une puissance navale de premier ordre, ce qui nous rendait la liberté de nos mouvements dans la Méditerranée. Au point de vue qui nous occupe, la Grande-Bretagne admettait le principe de notre prépondérance au Maroc, mais elle y mettait des conditions très dures. Non seulement nous renoncions à tous nos droits sur l'Egypte et sur Terre-Neuve, mais au Maroc même nous promettions de n'élever aucune fortification sur le détroit et même plus loin, jusqu'à l'embouchure du Sebou, et nous nous engagions à tenir compte des droits de l'Espagne. La partie secrète du traité étendait ces droits à toute la côte, depuis Mélilla jusqu'aux hauteurs qui dominent le Sebou, sous la réserve qu'ils ne deviendraient effectifs que là où l'autorité du sultan cesserait de s'exer-
cer. Six mois plus tard, en octobre 1904, ces dispositions étaient aggravées par notre traité secret avec l'Espagne. Cette fois, il ne s'agissait plus seulement de la côte, mais de tout l'hinterland à partir de la rive gauche du fleuve Loukos jusqu'à la Moulouya, en passant par la ligne de partage des eaux qui se déversent dans le Sebou et dans rinnaouen. De plus, la condition posée dans le traité anglais, relativement à « l'exercice des droits du sultan », était remplacée par un article fort embrouillé qui subordonnait la reconnaissance de la zone espagnole à tout changement du statu quo marocain, pourvu que ce changement fut constaté d'un commun accord entre la France et l'Espagne.
Tels sont les textes sur lesquels va s'engager une conversation extrêmement difficile. On peut remarquer une fois de plus combien il est périlleux de régler d'avance, par des accords écrits soustraits au contrôle du parlement, une situation mal définie qui peut, quelques années plus lard, changer complètement d'aspect.
Le vice fondamental de cette politique consistait à poursuivre simultanément deux objets contradictoires : le protectorat et l'annexion. Dans les documents publics, on ne parlait que de conseils adressés au sultan, du maintien de son autorité. Dans les arrangements secrets, on visait en réalité le partage.
A ces deux objets, on en joignait bientôt un
troisième qui n'avait aucun rapport avec les deux autres, à savoir l'isolement de l'Allemagne. Il ne semble pas que ce fut d'abord l'effet d'un dessein prémédité. Le gouvernement français était parti de cette idée fausse que la question du Maroc concernait exclusivement les peuples riverains de la Méditerranée. Il avait admis ensuite la nécessité de désintéresser l'Angleterre, puissance maritime, maîtresse de Malte et de Gibraltar. Gomme l'Allemagne n'avait pas de possession sur la Méditerranée, il se crut dispensé de la consulter. Il aurait dû cependant reconnaître que l'Allemagne, devenue puissance navale de premier ordre et de plus propriétaire de deux colonies sur la côte occidentale d'Afrique, ne pouvait se désintéresser ni du sort du détroit, ni de celui de la côte atlantique. En outre, la position continentale de la France l'oblige à ne rien entreprendre outre-mer sans avoir la certitude qu'elle ne sera pas prise à dos par les forces de l'Europe centrale. G'est pour avoir négligé cette précaution indispensable qu'elle perdit, au xviii' siècle, la plus grande partie de son empire colonial.
Il semble que le succès de l'entente avec l'Angleterre et les autres accords qui en furent la conséquence aient grisé peu à peu le gouvernement français. Les rois, longtemps défiants à l'égard de notre République, se montraient volontiers à Paris et nous apportaient la consécration de leur présence. La France, tendant une main à
la Russie et l'autre à la Grande-Bretagne, caressant ses deux sœurs latines, bien vue des autres États secondaires, croyait mener la ronde autour de l'Allemagne mécontente ; jeu assez puéril, car aucune pensée commune ne rattachait ces bonnes volontés éparses et aucun acte public de l'Allemagne ne motivait une coalition. Gomme dans les rondes, la puissance qu'on prétendait isoler fonça sur le point faible de la chaîne. Ce fut le moment du débarquement de l'Empereur à Tanger. Immédiatement apparut le néant de nos combinaisons savantes. La Russie, affaiblie par la guerre de Mandchourie, était hors d'état de nous porter secours. L'Angleterre nous voulait du bien, mais son appui sur mer ne couvrait pas notre frontière de l'Est. Et les petits souverains, au premier rugissement du lion, se tinrent cois, attendant les événements. Une fois de plus, la France se trouva seule en face de l'Allemagne, et dans la plus fâcheuse posture : pendant qu'elle signait des accords avec tout le monde, elle avait laissé rouiller son épée.
Le dialogue, dans ces conditions, n'était pas commode. Il semble qu'à plusieurs reprises, le gouvernement français essaya de réparer sa faute en nouant une conversation générale avec l'Allemagne. Est-il exact, comme on le prétend à Berlin, qu'il n'ait pas fait de proposition précise? Ou bien le gouvernement impérial, échauffé par la querelle, fit-il la sourde oreille? C'est ce qu'on ne
INTRODUCTION 41j
saura jamais. Toujours est-il que l'Allemagne imposa l'idée d'une conférence internationale et qu'on se réunit à Algésiras.
Sur cette bataille pacifique livrée autour du tapis vert d'Algésiras, on a chanté le Te Deum dans les deux camps. C'est que les opinions diffèrent selon le point de vue où l'on se place.
Les esprits, uniquement attentifs à la guerre de contenance qui se poursuit entre les nations européennes, trouvèrent avec raison que la France opérait une retraite fort honorable et que l'Allemagne, après avoir inquiété presque toutes les puissances, ne sortait pas grandie du conflit soulevé par elle. Mais les amis du Maroc et les partisans de l'expansion française en Afrique éprouvèrent moins de satisfaction. Un Maroc international leur paraissait presque aussi funeste pour l'avenir de notre empire africain que l'aurait été l'établissement d'une seule puissance européenne sur le flanc de l'Algérie. Ce n'était plus seulement l'Allemagne ou l'xVngleterre ou l'Espagne, c'est toute l'Europe que nous avions sur les bras. Le corps diplomatique tranchait du souverain et prétendait à tort et à travers se mêler de tout. Ce fut une époque de confusion indescriptible et d'impuissance ridicule, comme il arrive chaque fois que l'Europe, cette expression géographique, essaye de s'ériger en personne morale. Le mal était d'autant plus grand que cette façade internationale flattait, chez nous, les illusions des partis extrêmes
et que l'acte d'AIgésiras passait pour le ohefd'œuvre de la diplomatie pacifiste.
Il y eut un moment de tristesse profonde parmi ceux qu'on appelait dédaigneusement « les coloniaux », et qui réclament le titre de patriotes. Pour eux, la Patrie française ne finit point à Marseille ; elle se continue sur l'autre rive de la Méditerranée. Ils savent, ceux-là, que l'Afrique du Nord forme une île en quelque sorte indivisible entre le désert et la mer. Ils espéraient que la France, qui a tant souffert en Europe de sa mau^ vaise frontière continentale, réussirait à écarter du massif de l'Atlas les compétitions européennes, et que, loin des champs de bataille oii elle a prodigué le plus pur de son sang, elle travaillerait en paix à la construction d'une France nouvelle sur les débris de l'Afrique romaine. Et voilà qu'à la suite de fausses manœuvres, l'extrémité la plus riche de cette île était entamée, livrée aux disputes internationales ! Ils se demandèrent si le Maroc n'était pas définitivement perdu et la sécurité de l'Algérie à jamais compromise.
C'était méconnaître le génie de notre nation et la force irrésistible qui la pousse du côté du Maroc. Quand ses intérêts seuls sont en jeu, elle est sujette à se tromper ; mais si l'on fait appel à son cœur, elle recouvre une admirable lucidité. Que des Français ou même des étrangers tombent dans un guet-apens, que l'honneur du drapeau soit engagé, immédiatement le sang de nos aïeux
se réveille, une même émotion secoue tout le pays, les volontaires affluent, le Parlement qui, la veille, se laissait bercer par les phrases ronflantes des humanitaires vote comme un seul homme les crédits nécessaires et nos petits soldats, si gais, si débrouillards, si intrépides font le reste. Pas de conquête, c'est entendu, mais un « bon coup de torchon », comme disait Jeanne d'Arc, et voilà les affaires rétablies. En outre, si la bascule parlementaire nous apporte quelquefois un gouvernement médiocre, ce gouvernement a d'admirables serviteurs qui, le plus respectueusement du monde, sans y penser, par instinct de métier, s'efforcent de réparer ses sottises. Ces hommes-là, soldats, diplomates ou financiers, montrent autant de compétence et d'application que leurs chefs ont trop souvent d'insouciance et de légèreté. Gomme ces chefs, j'entends ceux de Paris, sont en somme d'assez bons diables qui ne demandent qu'à bien faire quand leur portefeuille n'est pas enjeu, ils laissent agir leurs sous-ordres, sauf à les désavouer en cas d'échec. Enfin, l'impuissance même du régime international laissait le champ libre à l'activité de nos agents.
Moins de cinq ans après l'acte d'Algésiras, nous étions à Oudjda pour venger le meurtre du docteur Mauchamp, dans la Ghaouia pour punir les auteurs des massacres de Casablanca. L'insurrection des Beni-Snassen était réprimée, les pillards fanatiques du Sud Oranais rigoureusement châ-
i^ LA CONQUÊTE MAROCAINE
liés. La douane marocaine, réorganisée par nos soins, voyait ses recettes doublées. Nos officiers, chargés de la police des ports, prenant leur mission au sérieux, formaient une troupe d'élite. Pendant cette même période, à l'exception de la police et de la Banque d'Etat oii la France exerçait une action prépondérante, aucune des institutions imaginées à Algésiras ne donnait seulement signe de vie : pas de travaux publics, pas de protection pour la propriété européenne, pas de répression de la contrebande des armes, pas d'organisation municipale, rien que le vide partout 011 les Français ne dominaient pas.
Ces progrès étaient trop visibles pour échapper à l'attention de nos rivaux. L'Espagne, notre amie, nous suscitait à Tanger toutes les difficultés possibles. La Belgique, la Hollande sur lesquelles nous pensions pouvoir compter se montraient plutôt hostiles. Seuls, la Russie, l'Angleterre, les Etats-Unis, l'Italie et le Portugal étaient invariablement corrects.
L'Allemagne, revenue à des sentiments plus conciliants, signait avec nous, en 1909, un protocole de désintéressement politique, en réservant seulement le principe de l'égalité économique. Cet arrangement était toutefois subordonné à la coopération sincère des ressortissants des deux pays. De plus, il maintenait expressément toutes les stipulations d'Algésiras, si gênantes pour nous.
Cet acte, bien qu'il fût rédigé en termes à la
fois trop vagues et trop laconiques, aurait peutêtre sufli s'il avait été sérieusement observé de part et d'autre. Mais nos ministres successifs des Affaires étrangères ont une tendance fâcheuse à considérer leur tâche comme terminée quand ils ont signé un accord. Ils le mettent alors dans un tiroir et n'y pensent plus. On avait cependant tenté, au lendemain de l'arrangement de 1909, d'organiser un groupe franco-allemand des entrepreneurs de travaux publics, avec prédominance des capitaux français. Ce groupe, formé sur l'initiative des deux gouvernements, était qualifié non seulement pour exécuter les travaux, mais pour trouver l'argent nécessaire. Quand il voulut agir, on lui- objecta les dispositions de l'acte d'Algésiras sur la liberté des adjudications. De cet acte, on peut tirer tout ce que l'on veut. Mais il ne fallait pas encourager la formation de ce groupe pour lui lier ensuite les mains. Première cause de mécontentement.
Il y en avait d'autres en dehors du Maroc. Au Congo, un projet de coopération sur le territoire de la N'goko Sangha et la construction, à frais communs, d'une voie ferrée destinée à relier le Cameroun au fleuve à travers notre colonie furent envisagés favorablement et même acceptés par le gouvernement français ; mais ces projets ne reçurent pas de suite. Chaque fois, notre ministère des Affaires étrangères acceptait la conversation, puis, au premier symptôme de résistance parlementaire,
redoutant l'impopularité qui s'attache à tout pacte franco-allemand fondé sur des concessions réciproques, il se dérobait. On peut donc dire qu'après deux ans d'existence, l'accord de 1909 n'avait reçu aucune application pratique. Nous nous endormions sur la foi des traités.
Notre politique à l'égard de l'Espagne ne fut pas beaucoup plus heureuse. Les bureaux du quai d'Orsay avaient fait celte découverte que l'acte d'Algésiras constituait un excellent moyen de défense contre les- velléités des autres puissances. On ne manqua pas de l'opposer à l'Espagne quand elle manifesta le désir de s'étendre du côté de Tétouan. Au lieu de faire la part du feu, nous nous cantonnions dans cette forteresse internationale élevée d'abord contre nous, et qui, à peine âgée de cinq ans, craquait déjà de tous les côtés.
Telle était la situation quand nous entreprîmes l'expédition de Fez. Il faut admirer le courage du gouvernement qui fit ce pas décisif. C'est là qu'on peut juger toute la force de l'inspiration patriotique. Un jurisconsulte devenu ministre des Affaires étrangères, un agent de change porté au ministère de la Guerre, adversaires déclarés des entreprises coloniales, prirent sur eux cette grave responsabilité. Une fois résolus, ils se mirent à l'œuvre avec toute la célérité possible. Il s'agissait, il est vrai, de dégager les officiers de notre mission militaire assiégés dans Fez et de relever
le pouvoir du sultan. Jamais intervention ne fut plus solidement motivée.
11 était toutefois difficile de soutenir qu'elle ne changeait rien au statu quo du Maroc. Nous n'avions fait jusque-là que des expéditions locales. Maintenant nous marchions sur la capitale et, bon gré mal gré, le sultan devenait notre protégé avant que le mot de protectorat ne fût prononcé.
Trois ans plus tôt, dans des circonstances fort analogues, nous avions refusé notre appui au sultan Abd-el-Aziz contre ses sujets révoltés. On soutenait alors en France que nous ne devions pas intervenir dans les querelles intérieures du Maroc. En 1911, notre action s'inspirait de principes tout opposés.
Il eût été politique d'en convenir et de négocier tout en combattant. Malheureusement, on n'en lit rien. Le gouvernement continuait d'affirmer son respect pour l'acte d'Algésiras et pour l'entière souveraineté du sultan. A Berlin et dans l'entrevue de Kissingen, notre ambassadeur proposait de résoudre toutes les difficultés pendantes avec l'Allemagne, à la condition toutefois qu'on ne parlerait pas du Maroc, objet principal du litige.
A Madrid, on donna de bonnes paroles et la promesse de ne point passer par Taza, mais on refusait de s'expliquer sur les suites de l'opération commencée.
Telle était la situation dans les premiers jours du mois de juillet 1911, lorsque le ministère Gaillaux prit les affaires des mains du ministère Monis qu'un triste accident avait décapité.
Le nouveau gouvernement était à peine formé qu'une crise internationale plus grave que celle de 1905 éclatait sous ses pas. L'Allemagne entrait brusquement en scène et mettait la France en demeure, soit de lui faire sa part au Maroc, soit de payer son désistement. Cette négociation se poursuivit, non sans énervement, pendant tout l'été torride de 1911.
Les notes qui suivent, rédigées sous l'impression directe des faits, marquent les différentes phases d'un débat historique d'où devait sortir l'achèvement de notre France africaine.