AGADIR
4 juillet 1941.
C'était à prévoir. L'imbroglio marocain se corse. Le grand artisan des coups de théâtre, jusqu'ici prudemment dissimulé dans la coulisse, vient de faire son entrée en scène. Neptune- Kiderlen a levé son trident et prononcé son quos ego... Traduction moderne : il a envoyé une canonnière, cette même Panthère qui, si nous avons bonne mémoire, a poussé naguère quelques rugissements du côté du Brésil. C'est un vieux bateau, monté par 125 hommes, mais derrière ce faible équipage, il y a toute l'Allemagne. Par le plus grand des hasards, cette Panthère stationne juste devant le meilleur port naturel de la côte Atlantique, et le plus mal défendu, puisque
la police internationale l'ignore. Elle va protéger le commerce allemand sur le seul point du Maroc où il n'y ait point de commerce, parce que le port d'Agadir a été frappé d'interdit par un sultan rancunier. Le chancelier s'est donné une peine inutile pour expliquer son geste. Il aurait pu dire tout simplement : je ne sais pas si je me fais suffisamment comprendre.
Il fallait voir, samedi soir, la figure des Parisiens. Jusqu'à cette date précise, la pièce les intéressait peu... L'expédition sur Fez? une promenade militaire. Les empiétements de l'Espagne? une bagatelle. Mais, à partir de cinq heures du soir, lorsque les journaux à manchettes publièrent en grosses lettres : « Intervention de l'Allemagne au Maroc », les passants se regardèrent avec inquiétude ou s'enfoncèrent dans la lecture des gazettes. L'Allemagne? diable! nous étions si tranquilles! Pour la majorité des Français, toute la politique extérieure, c'est l'Allemagne. Dans les sphères officielles, comme on dit, le sentiment dominant est la surprise. On s'étonne à Vienne, on s'étonne à Londres, et même au quai d'Orsay. « Comme c'est curieux! » dit M. de Selves.
Le plus surprenant dans cette affaire, c'est la surprise des hommes d'Etat. Depuis trois mois, on leur corne aux oreilles que l'Allemagne nous guette, qu'elle n'attend qu'une occasion. M. de Kiderlen-Waechter fait mieux : il nous pousse du pied pour nous indiquer qu'il désire causer. Nous,
de protester de notre innocence, de nous faire tout petits, de nous dérober maladroitement. « Encore un peu de patience ! dès que les Beni- M'tir seront sages et que les Zaër auront été mis en pénitence, nous rentrerons chez nous. » Et toujours Algésiras, et l'arrangement de 1909. Puis, quand l'Allemagne s'impatiente et prétend que nous passons les bornes, cette réponse admirable : « Vraiment, messieurs, vous n'êtes pas gentils, mais pas gentils du tout! »
A quoi attribuer ces bégaiements de la diplomatie? Aux illusions créées par la conférence de La Haye, dont hier encore, en plein gâchis marocain, on fêtait l'anniversaire et aux innombrables papiers qu'on a signés depuis dix ans. Oui, la dernière décade a été funeste au sens politique des Français. Ils se sont imaginé que les affaires extérieures, cela consistait à signer quelque chose avec quelqu'un, puis à s'abandonner au fil de l'eau. Méthode chère aux médiocres : elle dispense de réfléchir, de discuter, de prévoir. On a la bouche pleine de formules protocolaires, on les récite comme une leçon; quelques centaines de paires d'oreilles, dans la classe tumultueuse du Palais-Bourbon, les reçoivent comme paroles d'Evangile. Pendant ce temps-là, on perd de vue le drame qui se joue derrière ce vain décor.
En un mot, l'intelligence mécanique remplace l'esprit créateur, jusqu'au jour oîi un sourd gron-
dément de tonnerre, un éclair précurseur de l'orage réveillent la nation assoupie.
Eh bien, tâchons d'y voir clair à cette lueur soudaine, et n'attendons pas que l'orage éclate. L'acte d'Algésiras, dont nous prétendons nous couvrir, n'est qu'un abri fragile. Il ne s'occupe nullement de l'intérieur du Maroc. Il ne vise que le régime des ports. En le lisant, on se croit de retour au xvi" siècle, à l'époque oii les chrétiens cantonnés dans les échelles maritimes ne songeaient qu'à procurer la sûreté et la régularité des échanges. Conséquence : l'encre de ce traité n'était pas encore sèche qu'il fallait en signer un autre avec l'Allemagne pour déterminer les droits de la France. Donc, Algésiras n'avait rien réglé définitivement.
Essayons, si nous voulons être équitables, de nous mettre au point de vue des autres. Reconnaissons que l'engrenage de notre action au Maroc nous mène beaucoup plus loin que nous ne pensions : aujourd'hui à Fez, demain peut-être à Marakech; et qu'à une situation nouvelle doivent correspondre des arrangements nouveaux, destinés, non plus à supprimer, mais à compléter ou à corriger les anciens. Surtout, au nom du ciel, ne pratiquons pas la politique hypocrite que nous reprochons si facilement à nos rivaux. Ne continuons pas, comme de vieux enfants, à jouer à cache-cache derrière le rideau transparent d'Algésiras. Disons hautement et loyalement que nous
réclamons le contrôle politique du Maroc, condition essentielle de la sécurité de l'Algérie. Tout le monde sait que c'est là pour nous un intérêt vital. Alors pourquoi tant de simagrées?
L'Algérie, à quelques heures de Marseille, est une France nouvelle dont la conservation nous importe autant que celle de notre propre territoire. Des deux côtés d'une telle frontière, en cas de conflit, les fusils partiraient tout seuls. Tout autre est le sort de nos autres établissements d'Afrique, de celui du Congo par exemple. Ce sont des pays, en quelque sorte, amorphes, des étoffes brutes qu'on peut couper et retailler sans que la métropole s'en porte beaucoup plus mal : objet de troc et d'échange s'il en fut, monde en formation dont les fragments peuvent se souder ou se désagréger sans grand dommage. Entre le Cameroun et la Sangha, nous savons par expérience qu'on peut se quereller sans qu'il y ait mort d'hommes. C'est tout au plus de quoi alimenter le tribunal de La Haye et l'empêcher de périr d'inanition. Si les Allemands nous demandaient quelque chose de ce côté-là, il y aurait moyen de causer. Le globe est d'ailleurs assez vaste et nos possessions sont assez étendues pour que nous puissions pratiquer avec eux une politique de compensation. Mais des canons allemands sur les pentes de l'Atlas, c'est à quoi nous ne consentirons qu'à la dernière extrémité et ce qu'à Berlin on ne doit pas souhaiter. Sans doute,
la guerre n'éclaterait pas tout de suite à propos du Maroc. Mais la moindre étincelle suffirait à l'allumer.
Que le chancelier et son bouillant ministre des Affaires étrangères réfléchissent à cette situation. L'Allemagne a déjà refoulé la France en Europe : si maintenant elle se met en travers de nos destinées africaines, peut-elle répondre que la nation française, après les marques de vitalité qu'elle a données depuis quarante ans, supportera indéfiniment cette double entrave? Les amis les plus déterminés de la paix ne seront-ils pas poussés à bout?
C'est pourquoi le geste d'Agadir nous paraît un simple moyen diplomatique d'engager la conversation, une sorte de rappel à la politique réaliste : donnant donnant. A nous maintenant de répondre. Le gouvernement français hésitait entre deux politiques : l'une, de retraite et de demi-abandon, consisterait à rentrer le plus tôt possible et les mains vides dans les murs de Casablanca; l'autre, de liquidation, fixerait les positions respectives de la France et de l'Espagne en désintéressant l'Allemagne.
Aujourd'hui, le choix n'est plus possible. La politique de liquidation s'impose. Autrement, l'Allemagne s'installera dans le Sous et l'Espagne se paiera de ses propres mains.