L'EGYPTE ET L'AFRIQUE FRANÇAISE
18 février 1913.
Au moment où l'Allemagne se rend plus formidable que jamais, tout le monde est d'accord pour resserrer les liens qui unissent à la France ses sujets ou ses protégés et pour améliorer la condition des indigènes de l'Afrique du Nord. Mais on s'y prend très mal. Au lieu de démontrer aux colons et aux indigènes qu'associés à une œuvre commune, ils ont le plus grand intérêt à vivre en bonne intelligence, une partie de la presse, et notamment le journal le Temps, semble avoir pour unique souci de les exaspérer les uns contre les autres.
Un jeune professeur, M. Besnard, chargé d'inspecter nos écoles d'Orient, cause, en Syrie, avec des Algériens mécontents qui ont fui leur pays, et rencontre sur son chemin des Egyptiens salisfaits. H en conclut immédiatement que le régime
anglais vaut beaucoup mieux que le nôtre.
C'est aller un peu vite. D'abord la satisfaction des Egyptiens est de date récente. Sans parler de l'agitation nationaliste au temps de lord Cromer et des menaces dirigées à cette époque contre les officiers anglais, je me souviens d'avoir déchaîné une tempête au sein d'une assemblée d'étudiants égyptiens parce que je rendais justice à l'administration britannique. On dirait que l'Egypte s'est beaucoup calmée depuis qu'elle est gouvernée par un soldat qui ne badine pas!
Mais j'ajoute, contrairement à l'opinion du Temps, qu'il n'y a aucune « comparaison » à faire entre l'œuvre des Anglais et la nôtre. Ils n'ont point eu la prétention d'implanter des colons en Egypte. Les Européens, en petit nombre, y sont concentrés dans les villes. Ceux qui sont devenus propriétaires ne cultivent pas eux-mêmes. Les terres qu'ils ont achetées pour y planter du coton restent entre les mains des fellahs. Le propriétaire européen se borne à faire valoir ses capitaux. Il ne change même pas les procédés de culture, qui remontent à l'antiquité la plus reculée. Son œuvre personnelle consiste à étendre, avec le concours du gouvernement, les surfaces irriguées . Dès lors il est facile d'appliquer àces terres un système uniforme d'impôts. Il en est de même, chez nous, pour les oliviers de Sfax : comme nous avons adopté, dans cette région, les méthodes indigènes et que tout notre effort consiste à les appHquer
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sur une plus grande surface par la collaboration du capital français avec la main-d'œuvre locale, les nouvelles plantations sont soumises au même régime que les anciennes. Elles paient toutes également la taxe nommée canoun, aussitôt que l'arbre est adulte. Si laTunisie tout entière n'était qu'un vaste bois d'oliviers dont les propriétaires vivraient tranquillement en France, ce serait une autre Egypte, assez commode à gouverner.
Tout autre est l'œuvre de nos colons du Nord soit en Algérie, soit en Tunisie. M. Besnard, pour compléter ses expériences, devrait faire un tour de ce côté-là. Voici ce qu'il verrait : un pays jadis magnifique, ancien grenier de Rome, que la domination musulmane a converti tantôt en désert par l'envahissement des nomades, tantôt en buisson d'épines par des procédés de culture enfantins : si même on peut donner le nom de culture aux sillons irréguliers et superficiels qu'une charrue archaïque trace autour des lentisques et des jujubiers. Sur des lieues et des lieues de distance, là où la pioche découvre les fondations des florissantes villas antiques, notre voyageur n'apercevrait que la verdure uniforme et barbare des plantes parasites, sorte de maquis continu à travers lequel il aurait de la peine à s'orienter. Puis, de temps en temps, la tache éclatante d'un vignoble, les sillons droits et réguliers d'un domaine européen viendraient, sur des espaces encore trop clairsemés , rompre cette désolante monotonie.
La belle nudité de la terre féconde apparaîtrait alors, comme une arme de prix dont on aurait enlevé la rouille séculaire.
Toute une armée de travailleurs, dont la plupart résident sur place, refait ainsi, non par l'épée, mais par le soc, la lente conquête du sol romain ; et presque tous — il y a des exceptions naturellement — vivent en bons termes avec leurs voisins indigènes. M. Besnard ou tout autre, s'il n'est pas aveuglé par l'esprit de système, s'étonnera-t-il que le lise ait encouragé de tout son pouvoir cette renaissance admirable? qu'en continuant de percevoir les anciens impôts coraniques là où ils existaient, il ait dégrevé les terres rendues à la lumière? favorisé ceux qui arrachent la déesse antique à la triple couche d'ordure, de crasse et d'ignorance qui la recouvrait depuis des siècles? et si on lui dit en outre que, bien loin d'être exclusif, le gouvernement assure les mêmes avantages à l'indigène qui défriche et laboure avec la charrue française, aura-t-il le triste courage de condamner, sous le prétexte d'une fausse égalité, cette prime au progrès, alors que toute mise en valeur du sol, en multipliant les consommateurs, augmente les ressources du Trésor?
Que devient alors la comparaison avec l'Egypte? Qu'on me montre là-bas des pionniers courant toutes les chances d'un climat bien plus variable que celui des cours du Nil, vivant le plus souvent de privations au lieu d'embellir
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leur demeure au détriment des naturels, comme le faisaient les colons romains; risquant leur avoir dans des expériences coûteuses destinées à féconder le pays, tandis que l'indigène, à la merci des accidents atmosphériques, risque tout au plus de ne pas payer l'impôt puisqu'il n'est taxé que sur la récolte effective ; que l'on me montre, disje, une œuvre anglaise comparable à celle-là et je suis prêt à m'incliner. Mais on n'en découvrira pas! on trouvera de splendides colonies dans lesquelles les Européens ont fait le vide autour d'eux, comme l'Australie et le Canada; ou des empires presque uniquement composés de sujets indigènes, dont les Européens fournissent seulement les cadres, comme les Indes et l'Egypte ; ou enfin des colonies comme le Cap dans lesquelles le colon anglais n'a qu'un concurrent sérieux, le Boer, de souche hollandaise, européen comme lui, protestant comme lui. Mais une colonie du genre mixte, faisant vivre côLe à côte les représentants de deux civilisations différentes et souvent opposées, non pas sous le patronage distant d'un gouvernement-providence, mais dans une sorte de promiscuité continuelle que les nécessités du travail imposent, une telle expérience, avec ses surprises, ses froissements, et, on doit le dire aussi, ses réussites partielles, on ne la trouve qu'à l'ombre du pavillon français ; et si quelque chose peut nous réconforter sur le succès tinal, c'est de voir qu'après moins d'un siècle
d'occupation en Algérie, quarante ans de protectorat en Tunisie, le plus grand nombre de ces indigènes qu'on dit si malheureux, sont prêts à se faire tuer pour la défense de notre pavillon.
Cessons donc de nous dénigrer nous-mêmes et travaillons plutôt à aplanir des malentendus qui, au début de cette œuvre vraiment gigantesque, étaient inévitables... Ahî sans doute, si l'on pose à un musulman du Caire, de Damas ou de Delhi la question suivante : « Que préférez-vous : un pays sans colons, dans lequel les gouvernements européens se contentent d'apporter le chemin de fer et la sécurité, — ou bien un pays où vous serez forcés de coudoyer tous les jours des hommes d'une autre race et d'une autre religion dont vous ne serez pas les maîtres? » la réponse n'est pas douteuse, ils aimeront mieux être seuls à table. Mais d'abord nous n'avons pas le choix, car il nous faut une autre France de l'autre côté de la Méditerranée. Ensuite, et quoi qu'en pense la paresse des musulmans, nous sommes convaincus que le système de la collaboration sera beaucoup plus fécond même pour eux, car c'est un fait avéré qu'en Perse, en Espagne et ailleurs, l'Islam n'a donné jadis ses plus beaux fruits qu'en acceptant la greffe d'une race et d'une civilisation différentes.
Le rapprochement se fera, nous n'en doutons pas. L'égalité économique sera réalisée dans la mesure exacte du progrès des indigènes. Un jour
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viendra, c'est notre ferme espoir, où la France pourra serrer autour d'elle ses enfants de toutes les couleurs. Mais c'est à la condition de ne pas méconnaître les droits des aînés, ces ouvriers de la première heure, et de ne pas exciter contre eux, par une campagne injuste et violente, les appétits et la vanité des cadets qui ont encore beaucoup de chemin à faire pour les rattraper.