‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 37 sur 40 · ENCORE LES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

ENCORE LES INDIGÈNES

sommes ramenés, par un détour, à l'erreur fondamentale qui a coûté si cher à nos anciennes colonies. Schœlcher en 1848, réclamant le droit de vote pour les noirs, employait les mêmes arguments que vous ; et comme les musulmans d'Afrique sont infiniment plus nombreux que les noirs des Antilles, ce que vous rêvez d'établir sur l'autre rive de la Méditerranée, c'est le régime de la Martinique et de la Guadeloupe considérablement aggravé. Vous me permettrez de n'être pas de votre avis.

J'ai fini, mon cher ami, mais je voudrais en terminant marquer le point central du débat. Vous verrez que je ne crains pas de prendre mes responsabilités.

Parce qu'une petite fraction d'indigènes a, dans nos écoles, acquis quelques lumières, vous voulez les faire participer, ainsi que leurs congénères, à la plupart des libertés modernes. J'estime, au contraire, qu'il y a beaucoup de raisons pour les tenir, encore longtemps, en tutelle. Rien n'est plus dangereuxqu'un demi-savoir, doublé de beaucoup de prétentions. Je sais, d'ailleurs, par expérience, que les indigènes les mieux doués ne sont capables d'un effort suivi qu'à la condition d'être solidement encadrés dans notre hiérarchie. Livrés à eux-mêmes, ils considèrent les places non pour les devoirs qu'elles imposent, mais pour les profits qu'elles rapportent.

Je prétends en outre — préparez vos foudres,

mon bon ami ! — qu'une grande puissance coloniale ne doit jamais se dessaisir du pouvoir discrétionnaire. L'Angleterre ne le ferait certainement pas aux Indes. Les Romains, propriétaires trop durs, mais politiques avisés, ne le faisaient pas davantage. On sait avec quel esprit libéral ils accueillaient les indigènes dans les fonctions municipales. Ils les encourageaient même à dissimuler leur origine berbère ou punique sous des noms latins. Mais à la moindre incartade, ces personnages, assez semblables à nos caïds et à nos cheiks, étaient impitoyablement bouclés. Jamais, sauf à l'époque néfaste oii Jugurtha corrompait le Sénat, on ne leur permit de mettre l'empire en échec.

Nous avons de plus, pour garder notre maîtrise, une raison que Rome n'avait pas. Elle favorisait partout les aristocraties locales : le sort du peuple ne l'intéressait guère. Nous sommes, nous, les défenseurs de ce peuple contre une oligarchie qui l'a mangé de siècle en siècle. Notre devoir le plus strict est de tenir en bride les indigènes auxquels nous déléguons la moindre parcelle d'autorité; car ils ne tarderaient pas à en abuser s'ils échappaient au contrôle de nos administrateurs, en allant à Paris verser des larmes de crocodiles dans le sein des publicistes. Je lisais dernièrement, dans un brillant article de M. Paul Leroy-Beaulieu, que les gros personnages, tout au moins, devraient être affranchis des règles de

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l'indigénat. J'estime au contraire que le pouvoir discrétionnaire (lu gouverneur en Algérie, du bey en Tunisie doit s'exercer principalement sur les gros personnages. Autrement, il s'établira dans nos possessions un état permanent de conspiralion sourde beaucoup plus grave que les insurrections ouvertes. Ce sera le « royaume arabe » de Napoléon III avec le mouvement de 1870 au bout.

Est-ce à dire que je suis partisan du « bâillon », pour employer votre expression favorite ? Je ne pense pas que Vauban, auteur de la Dîme Royale, Fénelon avec Salente, Molière avec Tartuffe, La Bruyère avec le sombre tableau qu'il trace des campagnes, avaient un bâillon sur la bouche. Mais on leur interdisait certains sujets. Je n'en demande pas davantage. Nos indigènes ne se plaindront pas si on les traite comme les contemporains de Louis XIV, dont justement le Tout ou Rien fait le plus grand éloge. A l'en croire, la France n'a lait que déchoir depuis ce grand roi. Qu'on applique aux indigènes le régime qui lait leur admiration. Ce sera déjà un grand progrès sur le moyen âge dans lequel ils sont encore plus qu'à demi plongés. Mais nous devrons attendre encore deux ou trois siècles avant de leur appliquer les principes de la Révolution française.

Q\ielle que soit ma sympathie personnelle pour les plus intelligents d'entre eux, si l'on veut faire un \^ juillet indigène, je serai toujours du côté français de la barricade.

23 juillet 49 i 2.

A M. Millerand, ministre de la Guerre.

Monsieur le Ministre,

Vous avez su, en quelques mois, conquérir une autorité que bien peu de ministres de la guerre ont possédée avant vous. L'armée a senti la main d'un chef et toute la France, là-dessus, pense comme l'armée.

C'est donc à vous qu'incombe la lourde tâche de concilier les nécessités de la défense nationale avec les charges de l'occupation du Maroc. Personne n'est mieux qualifié pour y faire face. Déjà dans la question des troupes noires, votre ferme et tranquille volonté a fait taire toutes les résistances. Vous avez réuni dans votre cabinet, à côté de vos chefs de service, les représentants du

ministère des Colonies, et ce qui paraissait impossible la veille s'est trouvé réalisé le lendemain. Il vous a sufli de dire : Je veux. L'administration française n'était plus accoutumée à ce langage. Après le premier moment de surprise, elle en a ressenti une espèce de chatouillement agréable, comme une femme qui veut être non seulement aimée, mais quelque peu violentée. La grande Catherine, qui s'y connaissait, prétendait qu'une douce violence lui avait donné le plus grand plaisir de sa vie. J'estime que les services publics sont plus ou moins femmes. Ils sont formés pour obéir. Depuis un certain nombre de lustres, on leur laissait la bride sur le cou. Vous avez repris les rênes et tout le monde est content, ou le sera bientôt, si cela continue, à l'exception, bien entendu, des amateurs d'anarchie.

Eh bien, ce problème si difficile en apparence de ne point affaiblir la défense du territoire tout en poursuivant l'extension de notre puissance au Maroc est peut-être une affaire de volonté.

Il faut d'abord distinguer les besoins réels de l'armée d'un certain pédantisme qui règne au ministère de la Guerre et sous lequel s'abrite la rivalité des différentes armes. Par exemple, l'avancement rapide et si mérité du général Gouraud exciterait, paraît-il, des jalousies terribles dans les corps métropolitains. Tout un petit complot serait ourdi pour vous démontrer, monsieur le ministre, que la présence des troupes coloniales

est absolument nécessaire à Rochefort ou à Cherbourg et qu'on doit les retirer du Maroc. Du même coup, le général Gouraud perdrait son commandement. On l'enverrait dans quelque garnison de France réfléchir sur le néant de la gloire, pour le plus grand bien de la défense nationale. Je me plais à croire que ce bruit est sans fondement. Mais je ne puis oublier cependant les regards venimeux jetés sur ce même Gouraud par certains officiers, lorsque j'eus l'honneur de l'accompagner chez M. Maurice Berteaux. S'il se produisait une intrigue de ce genre, je suis convaincu, monsieur le ministre, qu'il vous suffirait d'un geste pour la déjouer.

Mais en dehors des jalousies de métier, il y a un mal beaucoup plus grave, parce qu'il est inhérent à la forme des institutions parlementaires et qu'une volonté forte peut seule le faire cesser. Ce mal, ce n'est pas, comme on le croit généralement, l'incompétence ou la légèreté : bien loin de là! C'est l'esprit systématique des différents services, séparés par des cloisons étanches, très ferrés sur leur spécialité et profondément ignorants les uns des autres. Chacun travaille dans son coin à des besognes souvent contradictoires ; et comme les ministres passent vite, comme en quelques mois ils ont toute leur éducation à faire, il ne se trouvé aucun cerveau pour centraliser et pour coordonner ces efforts.

Voyez, par exemple, la manière dont on applique

en ce moment le legs de M. Messimy, la conscription des indigènes en Algérie. Je ne doute pas qu'il n'existe au ministère de la Guerre un chef de bureau connaissant à fond la question. Mais on étonnerait beaucoup cet éminent fonctionnaire en lui disant que cette mesure est intimement liée à l'occupation du Maroc et qu'elle peut exercer le contre-coup le plus fâcheux sur le recrutement des troupes d'Afrique que nous employons là-bas. Si on essayait de lui démontrer que priver les tirailleurs algériens de la prime d'engagement et de la retraite, c'est ébranler leur fidélité au drapeau et s'exposer à en faire des déserteurs ; qu'il sera très malaisé de s'en servir au Maroc ; qu'aucun frein ne contrebalancera plus, en face de leurs congénères, la double influence de la femme et de la religion; si l'on ajoutait que l'instant est vraiment mal choisi pour faire des expériences nouvelles et que l'exode des populations soumises au recrutement, déjà connu dans les tribus marocaines, n'est pas de nature à nous attirer leur sympathie, il répondrait probablement que ce n'est pas son affaire, qu'il est uniquement chargé d'appliquer le décret sur le recrutement algérien et que, si nous avons des observations à présenter sur la composition du corps d'occupation, cela concerne, au fond du deuxième couloir, à la troisième ou quatrième porte, le bureau du Maroc, C'est ainsi que la main gauche du ministre ignore le plus souvent

ce que fait sa main droite et qu'à l'heure même où il s'ingénie avec le colonel X... pour compléter ses effectifs marocains, le colonel Z... travaille consciencieusement à les désorganiser.

Je suppose pour une minute, monsieur le ministre, que vous soyez le génie vaste et hardi que certains esprits chagrins dénoncent déjà comme un danger national et que, moi, j'appelle de tous mes vœux, car je le crois plus nécessaire dans une République que partout ailleurs : vous n'hésiterez pas à remettre aux calendes le décret mal venu de la conscription des Algériens qui soulèv» tant d'objections et qui risque de nous mettre sur les bras toute la question indigène, lorsque nous aurions le plus grand besoin de la liberté de nos mouvements. Avec votre coup d'ceil si sur, vous verriez rapidement que la question des effectifs au Maroc, sans toucher aux formations métropolitaines, est presque uniquement une question d'argent et qu'elle peut être aisément résolue. Qu'on adopte le système préconisé naguère par l'ancien gouverneur de l'Algérie, M. Jonnart; que la métropole prenne à sa charge le paiement de la prime et de la haute paye et laisse au compte de l'Algérie le versement des retraites dans quinze ou vingt ans d'ici, c'est-àdire à une époque où le budget de l'Algérie aura presque doublé : on trouvera dans notre grande colonie autant et plus d'engagés volontaires qu'on en voudra, tout prêts à partir pour le Maroc et

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maintenus dans le devoir par l'espérance de la retraite. Il ne restera plus qu'à les encadrer, ce qui ne sera guère diflicile, si on en juge par le nombre d'officiers et de sous-officiers qui, eux aussi, demandent à partir. Est-ce qu'en Tunisie même, dans un pays infiniment moins guerrier que l'Algérie, les volontaires ne se sont pas ofl'erts en masse quand on on a demandé pour aller j\ Casablanca et à Fez? et ne sont-ce pas ces gens-là qui ont repris Fez à la baïonnette?

Qu'on cesse donc de nous objecter les nécessités de la défense nationale. L'Afrique doit conquérir l'Afrique : non pas, il est vrai, à l'aide d'une armée recrutée tout entière en pays ennemi comme le voulait le commandant des troupes chériliennes, ce qui était une grave imprudence, mais en utilisant les ressources presque inépuisables des provinces rangées depuis longtemps sous notre drapeau et à la condition de ne pas altérer, par une contrainte inopportune, le dévouement de ces braves soldats.

Monsieur le ministre, vous n'aurez pas des vacances bien tranquilles. Le moment où les jiarlementaires de France s'envolent dans leurs circonscriptions et les hommes d'Etat d'Angleterre vont chasser le grouse est, pour les infortunés serviteurs de la République, l'heure du travail silencieux et du plus grand effort. On va vous tourmenter, monsieur le ministre! Il ne se passera pas de quinzaine qu'on ne vous demande

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des renforts pour le Maroc ; et on aura raison : car les choses ne vont pas très bien là-bas, malgré l'énergie et l'habileté du général Lyautey. Puisez donc en Algérie, puisez en Tunisie, non pas en diminuant le corps d'occupation, mais en formant des unités nouvelles, et s'il le faut, avec des fonds d'emprunt. Autrement vous serez voué au système des petits paquets qui, en définitive, coûtera beaucoup plus cher.

La France n'a qu'un moyen d'économiser le sang de ses enfants : c'est de faire appel à leur bourse.

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