LE GRAND GOUVERNEUR
— Eh bien ! est-ce donc ici le château de la belle au bois dormant ? s'écria Kerjean en ouvrant les rideaux de la chambre de Bussy, dans laquelle entra un flot de soleil ; la réception est pour ce matin et tout le monde dort dans cette maison comme si nous étions en pleine nuit. Jusqu'au joli page qui sommeillait sur un fauteuil pour ne pas faire de bruit.
— Quelle heure est-il donc ? demanda Bussy qui se dressa en sursaut.
— Neuf heures, mon cher, et il faut que nous soyons au palais à dix heures si nous voulons être reçus avant les audiences . Mais vous avez donc veillé bien tard pour être encore endormi ?
Et Kerjean enveloppait d'un regard soupçonneux
Bussy et le jeune page, qui venait d'entrer et préparait la toilette de sqn maître.
— Non dit le marquis en souriant, ce n'est pas ce que vous croyez ; mais simplement une insomnie qui m'a obsédé jusqu'au jour pour s'achever dans un sommeil tardif et lourd ; rien n'est perdu, heureusement ; je serai prêt en un clin d'œil.
Marion se retira et fut remplacée par Naïk et Doudou qui amenait un barbier français.
— Je vous gène, dit Kerjean, je vais visiter votre jardin qui me semble assez joli.
Mais le jeune officier ne dépassa pas la galerie, au bord de laquelle Marion s'était accoudée. Il s'y accouda aussi, séparé d'elle par une caisse de jasmin dont les fleurs embaumaient.
11 la regardait en dessous et la trouvait décidément tout à fait à son goût. Qe nuage rose, qui lui montait sous la peau au moindre embarras et donnait une , valeur toute particulière à ses yeux d'un bleu mat, lui plaisait par-dessus tout. C'était comme la lueur d'une flamme intérieure et contenue à grand'peine qui indiquait une nature ardente, voilée de modestie et de timidité.
— S'il est vrai que Bussy la dédaigne, se disait-il, elle doit sou£Frir mille morts. Mais comment imaginer qu'une chose pareille soit possible, et qu'il ait respecté la vertu de cette bourgeoise, vivant avec elle dans une semblable intimité? Il a voulu m'en faire accroire. Le vrai, c'est que peut-être il est lassé d'elle et que le moment est bon pour essayer de la consoler.
— Comment vous nomme-t-on-beau page î dit tout à coup Kerjean à la jeune fille, en lui sotiri«mt à travers les fleurs.
— Florian, monseigneur.
— Un joli nom qui vous va fort bien. Est-ce votre maître qui vous Ta donné ?
— Non, monseigneur ; au baptême on m'a appelé ainsi.
— Vraiment ? — * Elle croit, pardieu ! que je suis dupe de son déguisement, se dit-il à part lui. — Eh bien, Florian, ètes-vous satisfait de l'Inde? Ne regrettez-vous pas d'y avoir suivi votre maître ?
— Mon maître est toute ma famille et je suis heureux partout où il est, répondit le page avec un commencement de trouble.
— Alors, vous ne le quitteriez pour personne, même si on vous offrait une situation très au-dessus de celle que vous occupez ?
— Personne ne songe à m'offrir rien de pareil, ditelle évasivement.
— Qu'en savez-vous ? dit Kerjean vivement ; mais voici le marquis, nous reparlerons de cela.
La jeune fille s'élança pour donner à Bussy son épée et son tricorne galonné d*or.
— En grande tenue, c'est parfait, dit Kerjean ; mon oncle est sévère sur l'étiquette, j'avais oublié de vous en prévenir.
Et il admirait, avec une pointe d'envie, l'élégance et la grâce de son compagnon dans son habit bleu de roi agrémenté d or, entr'ouvert sur le gilet et la culotte
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rouge. Il admirait la main blanche et féminine, et lajambe bien faite dont lé bas de soie satinait les rondeurs.
— Vous êtes superbe, dit-il avec un soupir, vous allez nous enlever le cœur de toutes nos belles.
— Ne raillez pas, dit Bussy, je me trouve horrible dans cet habit militaire, dont les couleurs hurlent
. d'être ensemble.
— Si* l'habit est imparfait, il est ceitain que vous Tembellissez. Mais rassurez-vous, nous aurons l'occasion de déployer toutes nos grâces, dans le costume qui nous plaira, au prochain bal, chez le gouverneur.
Il faisait un temps délicieux ; la mousson, qui soufflait maintenant régulièrement, amenait des pluies fréquentes, rafraîchissait Tair et faisait tout fleurir et verdoyer. En suivant à cheval les magnifiques avenues, dont les arbres, entrelaçant leurs branches, formaient des voûtes de feuillage, Bussy s'émerveillait de Pondichéry, qui semblait un parc immense.
— C'est Versailles, disait-il, mais un Versailles tropical, avec une végétation géante dont le roi-soleil n'a pu imaginer la splendeur.
— Nous sommes ici dans le quartier noble, dit Kerjean ; à l'intérieur des murailles, la ville n'est pas aussi fraîche et agréable, quoique très embellie déjà par mon oncle. Tout cet espace où nous voici, et qui enveloppe Pondichéry depuis la mer jusqu'à la rivière d'Âriancopan sur une largeur d'un mille, et formant un demi cercle de six milles de long, est enfermé par une haie formidable, faite de cocotiers et de palmiers^
renforcée par le bas d'aloès et de cactus énormes qui la rendent impénétrable. C'est une défense très sérieuse contre la cavalerie, et Tinfanterie se déchirerait ferme à essayer de la franchir. Cette haie bornait autrefois le terrain concédé aux Français par les princes. du pays ; on l'appelle encore la Haye-de-limite. Il faut voir cela, c'est très curieux.
— Alors, c'est ici que loge la bonne société ?
— La bonne et la médiocre, tous ceux qui possèdent quelques revenus tiennent à honneur d'habiter le quartier élégant, et les enrichis d^hier ne sont pas ceux qui font le moins de poussière. D'ailleurs, comme la colonie est avant tout commerçante, on a quelques égards pour les marchands, et la société est forcément très mêlée.
— Louis XIV n'a-t-il pas déclaré qu'un homme de noble naissance ne dérogeait pas en faisant le trafic avec les marchands de Flnde dit Bussy ? Cela crée pour eux une sorte de privilège.
La résidence du gouverneur de l'Inde était construite dans le style du palais de Versailles ; mais avec un luxe plus voyant, plus coloré, et certaines concessions au climat du pays, telle que vérandahs et galeries ouvertes.
Les deux officiers mirent pied à terre dans la cour d'honneur, gardée par des grenadiers et par descipayes, et, comme Kerjean était du palais, l'huissier de service les laissa entrer dans le parc sans les accompagner.
Ce parc ne ressemblait en rien, lui, au jardin taillé et régulier du palais de Versailles ; il était absolument
féerique : les plus belles plautes de Tlade, rassemblées et groupés avec art, formaient des gammes de nuances depuis le vert le plus pâle jusqu'au vert noir, d un effet extraordinaire ; des feuilles d*une largeur inusitée, métalliques et découpées, d'autres minces et flottantes comme des flots de rubans, d'autres raides et tranchantes, hérissées d'épines, quelques-unes légères et vaporeuses pareilles à des plumes et à de la fumée, s'étageaient, s'escaladaient, se faisaient valoir, tandis qu'au-dessus d'elles des troncs droits, s'élançant d'un seul jet, déployaient très haut des panaches et des gerbes translucides, jaillissant du milieu d'écorccs déchirées et de fibrilles brunes emmêlées et pendantes comme des chevelures. Parmi toutes ces verdures étaient répandus une profusion de fleurs inconnues dont les chauds parfums alourdissaient l'air, et des milliers d'oiseaux et de papillons, criant, chantant, voletant, mettaient partout comme un pétillement de flammes.
Bussy s'avançait ravi, lentement.
Tout à coup, dominant le concert des oiseaux, une plainte musicale et douce se fit entendre. C'était la voix d'un violon qui pleurait et frémissait, filait des sons, sanglotait dans un long trille, égrenant une mélodie mélancolique et touchante.
— Chut I dit Kerjean un doigt sur les lèvres, c'est mon oncle.
Ils s'arrêtèrent sous une fenêtre grand'ouverte d'où venaient les sons.
— Voyez-vous, il compose, reprit Kerjean à voix basse, et, à en juger par la mélodie son âme est triste.
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Ils écoutèrent, en retenant leur respiration, tant que chanta le violon. Il se tut subitement^ #près une coda tumultueuse, sur un accord nerveux et violent, comme si le musicien entendait dire que les douleurs et les obstacles il les fallait vaincre par la force d'âme et la volonté.
Peu après, Dupleix parut à la fenêtre, tenant encore son instrument. Il était en manches de chemise, le jabot de dentelle un peu froissé.
— Bravo ! mon oncle l bravo î s'écria Kerjean.
— Ah ! vous m'écoutiez, monsieur l'indiscret ? Et apercevant Bussy, Dupleix le salua.
— Montez, ajouta-t-il, je suis à vous. Et il se retira vivement de la fenêtre.
— Nous Tavons peut-être fâché, dit le marquis inquiet, en l'écoutant ainsi sans être autorisés.
— Nullement. D'ailleurs, nous ne pouvions faire autrement que de l'entendre.
— Il fallait nous faire annoncer. Que devient cette étiquette sévère dont vous me parliez î
— L'étiquette est pour l'extérieur, pour en imposer au vulgaire et surtout aux Maures ; mais, dans l'intimité, mon oncle est l'homme le plus simple du monde.
Quelques instants après, ils étaient introduits dans un salon somptueux, et bientôt, une riche portière s'écartant, Dupleix parut. Il avait passé un habit très simple, gris de lin, sans broderie.
En voyant de près le gouverneur, celui que les indigènes autant que les Européens appelait le grand gouverneur, Bussy ressentit comme une commotion,
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tant il eut Timpression vive d'être en présence d'un homme vraiment «périeur, d'un dominateur, d'un maître.
Dupleix n*avait pas encore cinquante ans et aucune trace de fatigue n'altérait Ténergie de ses traits; il apparaissait dans toute la plénitude de sa beauté morale et physique ; la noblesse des pensées embellissant la forme. Il avait le front haut et vaste, le nez droit, la bouche fine et sérieuse, le bas du visage large et ferme, signe d'une indomptable volonté. Ses yeux noirs, grands, très doux d'ordinaire, dardaient par moment un regard d'un éclat et d'une pénétration extraordinaires, une flamme difficile à soutenir.
Ce fut un regard semblable que, tout d'abord, il attacha, en silence, sur de Bussy, comme s'il eût voulu le voir jusqu'à l'âme ; et il y avait dans ce regard une anxiété et un espoir, quelque chose qui semblait direi^ « Peut-être celui-ci est-il l'homme que je cherche ».
Malgré son émotion, Bussy ne baissa pas les yeux ; sans orgueil mais sans faiblesse, il soutint cet interrogatoire muet et laissa lire dans le bleu sombre de ses prunelles. Mais Dupleîx adoucit vite l'expression de ses yeux, et, rompant ce silence qui pouvait paraître blessant, il s'avança avec un sourire aflable.
— Capitaine, dit-il, c'est une véritable joie pour moi de vous voir ici ; je n'ai entendu de vous que des éloges, et je dois même vous présenter des excuses • si nous ne demandons pas pour vous la croix de Saint-Louis, c'est qu'il y a d'autres officiers qui ont plus d'années, s'ils ont moins de mérite, et il faut avoir quelque égard pour l'ancienneté.
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— Monsieur, dit Bussy en sinclinant, votre approbation me sera toujours plus précieuse que toutes les croix du monde.
— Allons, ne nous faisons pas de compliments, dit Dupleix en riant, venez sur ce canapé, nous serons mieux pour causer,
Alors il interrogea amicalement le jeune officier sur sa position, sur ses états de service et sur ses projets. Il récoutait avec attention et intérêt.
— Pourriez-vous,sans répugnance, vous établir dans rinde pour de longues années ? lui demanda-t-il enGn.
— J'ai ridée, répondit Bussy, que ma destinée s'y accomplira, et, sans le connaître encore complètement, j*aime ce pays avec passion.
^ — 11 ne vous dit pas tout, mon oncle, fit remarquer Kerjean, non seulement il Taime, mais il Ta étudié à fond: il parle le tamoul couramment, et je crois aussi, le persan.
— Vraiment, s'écria Dupleix, en jetant encore sur Bussy un regard brillant d'espoir, comment, à peine débarqué dans Tlnde, savez-vous déjà la langue ?
— Mon long séjour à l'île Bourbon et les mois interminables passés sur mer m'ont créé des loisirs suffisants et j*ai été heureux d'en pouvoir remplir le vide par une étude qui devait m'être utile,
— Voilà ce que je n'ai pu obtenir d'aucun de mes officiers, dit Dupleix, pas même de ce paresseux de Kerjean.
— Ah ! mon oncle ! je me battrai tant que vous voudrez, je verserai tout mon sang pour vous avec joie,
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mais ne me demandez pas d'apprendre quelque chose. J'ai toujours été un mauvais écolier et aujourd'hui la seule vue d'un livre d'étude me fait dormir.
— Oui, je sais ; trè3 brave, très dévoué, mais une mauvaise tète, folle de plaisir, dit Dupleix avec un sourire indulgent.
— Que voulez- vous ? la jeunesse n'a qu'un temps t soupira Kerjean.
— Allons, je dois vous quitter, dit le gouverneur en se levant ; j'ai quarante personnes à recevoir avant le dîner. Ah ! j'aurai quelque peine à leur faire bon visage.
— Seriez-vous souffrant ?
— Non, mais inquiet et d'humeur fort sombre.
— Quelque malheur nouveau menace-t-il la colonid ? demanda vivement Kerjean ; vous ne nous dites rien de Madras ; nos amis sont -ils enfin libres ! La Bourdonnais est-il dompté ?
— Je suis écœuré et atterré de la conduite de cet homme, dit Dupleix avec une expression douloureuse, il est à peine croyable que ce soit le même, celui qui compte dans sa vie tant de grandes actions, le fondateur de la colonie de Bourbon, qui sut improviser une flotte et, à travers d'insurmontables obstacles, faire des miracles ; que ce soit le même homme qui vient de nous donner un aussi désolant spectacle. J'ose à peine vous dire par quel crime il clôt cette campagne.
Et Dupleix regarda autour de lui pour voir si la salle était vide.
— Le croiriez-vous, messieurs, continua-t-il en bais-
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sant la voix ; pour se tirer d'affaire, il a commis un - véritable faux ; il s'est permis d'intercaler dans le traité de rançon un article déclarant, que le gouverneur anglais et son conseil cesseront, afin de pouvoir traiter, d'être prisonniers de gueire au moment où ils entreront en négociations. Cela fait, il affirma aux Anglais que le gouvernement de Pondichéry s'engageait à restituer Madras moyennant onze cent mille pagodes, et que l'évacuation était fixée en janvier. Or, il avait dans sa poche à ce moment même la lettre par laquelle nous rejetions définitivement cet arrangement.
— C'est monstrueux ! s'écria Kerjean.
— Maintenant il rassemble en hâte les débris de son escadre et, sachant fort bien qu'il dupe les Anglais et que nous ne tiendrons pas ses promesses, il part, ou ,^tôt s'enfuit, emportant son butin, et couvert de malédictions, lui que nous avons reçu comme un messie ! Ah ! ajouta-t-il avec un soupir, la conquête de Madras nous coûte cher et nous laisse en face d*un abîme ; mais c'est néammoins une victoire importante, et il faut nous en réjouir, ostensiblement. C'est pourquoi je donne une fête la semaine prochaine. Vous nous ferez, je l'espère, le plaisir et l'honneur d'y assister, monsieur de Bussy ? Allons, je me sauve, ajoutat-il en faisant un geste d'adieu, jamais je ne pourrai expédier, toutes mes audiences.