‹ La conquête du paradis (volume 2)Chapitre 14 sur 27 · LE PAGE PAR AMOUR · texte numérisé non relu

LE PAGE PAR AMOUR

Une jolie maison, carrée, petite, toute enveloppée de beaux arbres qui la rafraîchissent. Un seul étage, au-dessus d.u rez-de-chaussée, et pour toit une terrasse, entourée de pilastres peints en rose clair. Devant les fenêtres, une galerie courant tout autour du logis, soutenue d*en bas par des colonnes carrées et soutenant Tavancement du toit par des colonnes rondes, le tout badigeonné d'un tendre ton rose, rehaussé de vert pâle.

De la balustrade de la galerie, un tout jeune homme se penche et regarde en bas. Il est vêtu à la française, d'habits de couleur sombre, mais qui ne manquent pas d'élégance, malgré Tabsencede broderies et de galons. Ses cheveux disparaissent sous une perruque à bourse, soigneusement poudrée.

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— Faites donc attention, butors I crie-t-il d'une vok flûtée comme celle d'un enfant, vous ne savez rien faire décidément ; voilà que vous avez brisé une branche î

— Fâchez pas, Saheb, c'est lourd, lourd ; pauvres bras moitié cassés, répond d'en bas un Hindou couleur de bronze en levant ses yeux et son rire blancs vers le jeune homme.

— Comment 1 vous êtes trois pour porter cette petite caisse, et vous la laissez tomber ? continua ce dernier avec impatience. Allons, prenez garde à présent de froisser les fleurs en passant sous la porte.

Il s'agit de jn^îter au premier étage, pour en orner la galerie, plusieurs arbustes en pleine floraison. Le travail ne se fait pas sans peine, sans g'émissements et maladresses nouvelles, et, quand il est enfin terminé, les trois noirs, soufflant et geignant, vont se coucher sous l'ombre de la galerie du rez-de-chaussée, comme morts de fatigue.

Resté seul, le jeune homme visite encore une fois toutes les pièces de la maison pour voir si rien ne manque, si tout est dans l'ordre qu'il faut : la chambre à coucher, fraîche et coquette dans sa simplicité, avec ses nattes vertes sur le sol et ses rideaux d'indienne claire à fins ramages ; la bibliothèque, où sont alignés des livres assez peu nombreux et tout usés par le travail ; le cabinet de toilette doublé par une glace qui tient tout un panneau, et, au rez-de-chaussée, le salon, meublé seulement de divans et de coussins. Il va ensuite aux écuries situées dans un autre corps de logis, sous les chambres des serviteurs. Puis, ne sachant

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plus que faire, pour tromper Fattente, qui fait paraître le temps si long, il se mit à errer, lentement, dans le jardin, que les hauts cocotiers et les tamariniers épais couvrent d'ombre.

Tout en marchant, il prêtait l'oreille aux bruits du dehors, et, chaque fois que sa promenade le ramenait devant l'entrée, il entr'ouvrait la porte et regardait si rien ne venait.

Le mur du jardin longeait une magnifique avenue, au quadruple rang d'arbres géants, qui étendait à perte de vue sa perspective verte pailletée d'or par le soleil. Le jeune homme, s'avançant jusqu*'ij|f bord du trottoir, se penchait vers la chaussée et muillait du regard le flot des passants pour y découvrir celui qu'il étendait.

Sans qu'il jTeût cohue, on voyait se suivre et se croiser dans la largeur de la route, toutes sortes de véhicules : des palanquins, soigneusement clos par des rideaux d'étoffes brillantes, portés par des noirs et escortés d'un triple rang de gardes vêtus de blanc ; des chaises à porteurs, richement peintes et vernies, tenues par des laquais ; des chars dorés traînés par des bœufs, et de vastes carrosses, surmontés d'une galerie à jour, montrant des portières blasonnées. Parfois un chameau, portant un messager, se hâtait en grommelant, ou bien un éléphant, ayant sur son cou le mahout lui piquant l'oreille, et portant sur son dos quelque seigneur, passait, la trompe repliée, couvert d'une housse rouge, brodée aux coins, que chacun de ses larges pas faisait flotter et claqueter.

Enfin l'apparition de deux cavaliers, tournant l'anglç

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d'une route qui croisait la première à peu de distance, fit pousser un léger cri de joie contenue au jeune homme, qui rentra précipitamment.

— Allons 1 debout, fainéants ! cria-t-il, en allongeant quelques coups de pied aux serviteurs hindous pour les faire se lever. Voilà le maître qui arrive, el vous, vous êtes là à dormir! J'espère qu'il aura la main moins légère que moi et saura mieux vous corriger. Vraiment on n*a pas idée d'une pareille engeance î ,

Les noirs, plus par curiosité que par obéissance, se précipitèrent vers la porte du jardin. Le jeune homme les y rejoignit «u moment où les cavaliers l'atteignaient.

— Je îie me trompe pas, mon cher Bussy, dit Fun d'eux, c'est bien ici; car voilà votre clfermant page. Et Kerjean souleva son tricorne pour saluer le page, qui devint tout rose et se pencha sur la main de son maître, qu'il baisa.

— N'entrez-vous pas un moment ? demanda Bussy.

— Hélas I non, dit Kerjan avec un soupir, j'ai mille devoirs de famille à remplir sans tarder.

— Vous êtes trop bon d'avoir bien voulu me servir de guide.

— Je suis payé de ma peine comme je désirais l'être, répondit Kerjean en attachant son regard sur le page qui rougit encore et baissa les yeux.

— A bientôt, n'est-ce pas? demanda Bussy.

— Demain je viens vous prendre pour vous présenter à mon oncle.

— A demain donc !

Et Kerjean s'éloigna en faisant faire de gracieuses courbettes à son cheval.

— Voyons, Marion, expliquons- nous maintenant, dit Bussy au jeune page, après avoir mis pied à terre. Tu m'écris que mon logis est situé avenue de Valdaour, et rien de plus ; que veut dire cela ? Quest-ce que c'est que cette maison ?

— C'est une maison que j'ai louée pour monseigneur, répondit le page d'un air timide, j'ai occupé ma longue solitude à l'arranger de mon mieux ; j'espère qu'en attendant une demeure plus digne, elle pourra suffire à monseigneur.

Le marquis parcourait les chambres, regardait les fleurs de la galerie, les tamariniers du jardin .

— Mais c'est de la folie, Marion, dit-il. Jamais ma solde de capitaine ne suffira à payer tout cela, et tu sais bien que ton maître est fort pauvre.

— C'est possible, mais l'on m'a dit que dans ce pays l*on fait des fortunes subites, et je crois à Tétoile, de mon maître.

— Eki attendant que mon étoile ait versé sur moi des rayons d'or, je ne veux pas de dettes. Deux ou trois chambres dans une maison convenable, c'est tout ce qu'il nous faut.

— Oh ! monseigneur, la fortune ne viendrait pas dans un logis aussi modeste: un air d'aisance c'çst pour elle comme le miroir pour les alouettes. D'ailleurs, tout est payé ici, avec le loyer d'une année.

— Comment cela ? dit Bussy, le sourcil froncé.

— A Paris, dit Marion d'une voix tremblante, j'é-

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tais Taubergiste de monseigneur, et les gentilshommes ne trouvent pas mauvais d'accepter de longs crédits des aubergistes ; je serai votre hôtesse ici conmie à Paris. C'est avec cet espoir que je suis venue, j'ai pensé que le meilleur moyen de doubler mon petit avoir c'était de le mettre au service de monseigneur qui me dédommagera quand il aura fait fortune.

— Ne crois pas que je sois dupe de ton dévouement, dit le marquis radouci ; si je l'accepte, c'est que je vois déjà des larmes dans tes yeux et que je te désolerais en refusant. D'ailleurs, ce que tu dis de ces fortunes subites est vraisemblable, car j'en ai déjà refusé une.

Et le marquis revoyait les chameaux chargés, et les pierreries du coflBret s'éparpillant dans l'herbe sous les regards ahuris et terrifiés de l'envoyé de la reine.

— Allons, reprit-il après un silence, ta maison est charmante, et toi tu es un page comme il n'y en a pas.

— Alors, monsieur le marquis ne m'en veut plus de ravoir suivi dans Flnde, puisqu'il est content de mes services ? dit la jeune fille dont le joU visage s'illumina.

— Puisque la folie est faite et que je n'ai pu l'empêcher, il y aurait mauvaise grâce à récriminer. Mais j'avoue que ton sort m*inquiète. Que feras-tu seule ici, quand la guerre et les voyages m'éloigneront. Que deviendras-tu si je suis tué, sans famille et si loin de ton pays ?

— J'aurai souvent de vos nouvelles, répondit la jeune fille. J'entendrai parler de vos exploits, ce qui

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m'aidera à vivre, et si vous mourez, ajouta-t-elle avec un battement des paupières, je m'endormirai sans regrets, heureuse d*être couchée dans la même terre que mon maître.

— Â quoi bon m'aimer comme cela? murmura le jeune homme, en donnant à Manon un baiser distrait sous lequel elle devint pâle et tremblante.

Pour cacher son trouble, elle appela les trois Hindous et les présenta au marquis :

— La maison de monseigneur, dit-elle; celui-ci s'appelle Doudou, Tautre Adil, le troisième a un nom qu'on ne peut retenir, quelque chose comme Vrihaspali ; je l'appelle Jupiter. Doudou sait quelques mots de français, ce qui lui donne une haute idée de son hnportance.

— Que savent-ils faire ?

— Rien, ce sont de fiefiFés paresseux qui ne marchent qu'à l'aide du fouet.

— Ah ! pas dire ça, saheb ! s'écria Doudou avec volubilité ; moi sais bien allumer houka, ouvrir porte quand sonnette remue, brosser bel habit brodé.

— Et surtout donmr à l'ombre toute la journée, interrompit Marion.

— Ah I pas dire ça, moi sais bien tout faire, et Adil fait pilau délicieux, et Vrihaspati tire corde du punka pour éventer saheb.

— Malgré toutes ces qualités, ils ne nous suffiront pas, dit Marion ; et je compte beaucoup sur un ou deux de vos soldats pour la cuisine et l'écurie. Il faudrait une vingtaine de ces Indiens pour être à peu

près servi. Heureusement on les paye ce qu'ils valent ; ^ . une poignée de riz suffit à les nourrir et leur livrée est peu coûteuse : deux aunes de calicot blanc qu'ite s'entortillent autour des reins ; les tatouages, anneauJR de cuivre, coUiers et chapelets sont à leur compte.

— Il y a encore Nàïk, dît Bussy, un Hindou que je ramène et qui nous sera précieux. Il s'est chargé de mon porte-manteau et doit être arrivé, je pense.

— N'est-ce point lui qui se tient là, appuyé contre un tronc d'arbre ?

— Parfaitement, dit Bussy en faisant signe au paria de monter.

Naïk était superbe maintenant avec sa longue chemise blanche serrée à la taille par une ceinture rouge et son léger turban de mousseline. Il avait des anneaux d'argent à ses bras nus, et au cou un grand collier en graines de vamba.

Il n'avait plus rien ainsi du paria et semblait même, par son air réfléchi et intelligent, au-dessus des serviteurs ordinaires. On pouvait le prendre pour un secrétaire ou pour un interprète.

Le marquis, rêveur, regardait alternativemeni Marion et Naïk, occupés à défaire ensemble le portemanteau et à serrer les vêtements dans des armoires : la jeune fille toute mince et gracieuse dans son costume d'homme qu'elle portait maintenant avec une partiaite aisance, le teint clair et rosé, les yeux bleus voilés de longs cils blonds, la bouche petite et un peu épaisse, d'un joli rouge de cerise et dont le sourire creusait des fossettes dans les joues. Elle semblait

la faiblesse, la fragilité, la timidité même ; cependant, quelle étonnante énergie elle avait montrée en le suivf^t ainsi en secret, abandonnant patrie et famille, rj^uant tout pour le seul bonheur de vivre dans la ^-inême atmosphère que le maître qu*elle s'était choisi; ignorant s'il ne la repousserait *^ pas avec colère et voudrait d'elle, même comme page. Puis il regardait le bronze foncé de la peau de Naïk, son*air étrange, ses yeux aux éclats nacrés, et il se disait qu'à l'autre bout du monde il retrouvait le même dévouement, le même fanatisme. Pourquoi ? C'était peut-être un pouvoir particulier qui était en lui de s'attirer les cœurs sans rien faire pour cela. Kerjean, lui aussi, ne s'était-il pas jeté au-devant de son amitié ? Si cette puissance précieuse existait vraiment en lui, il faudrait en tenir compte et apprendre à s'en servir. Le marquis éprouvait une espèce d'orgueil à cette idée de posséder une séduction particulière. Mais le sentiment qui dominait en lui, c'était une vive gratitude envers ces êtres qui, si loin de son pays, lui créaient une atmosphère d'amour. Alors il pensait à la France, quittée pour toujours j>eut-être, et il revoyait sa bonne mère, là-bas, 4|Mbnd du Soissoniiais, dans le château déchu et solitaire. Âh ! si elle venait vraiment cette fortune qu'il ambitionnait, quelle joie il aurait à lui rendre, à la chère marquise, le luxe de son rang, à lui faire après une triste jeunesse une vieillesse heureuse. Pour réussir, il fallait avant tout tâcher de plaire au gouverneur de l'Inde, lui inspirer confiance, être guidé par lui. Qu'était-ce, en somme,

ce Dupleix ? Dans le principe, un simple marchand ; un employé de la compagnie aux émoluments les plus modestes; et pourtant, en peu d'années, il avait fait non seulement sa fortuné, mais celle de cette compa* gnie qui était sur le point de périr lorsqu'il était venu dans l'Inde. Maintenant c'était presque un roi : il avait reçu des lettres de noblesse avec la croix de Saint- Louis et sa renommée grandissait. Il est vrai qu'il avait du génie, qu'il avait fait des merveilles et que plus d'une fois, abandonné de tous, il était parvenu à sauver la colonie. Mais lui aussi se sentait capable de grandes choses si l'occasion de les accomplir se présentait. Oui, être remarqué par Dupleix, c'était là le premier pas vers la fortune.

Le jeune officier dormit mal cette nuit-là, tant l'impatience d'être au lendemain le tenait. Cependant ses projets ambitieux ne hantèrent pas seuls son insomnie ; son esprit livré à lui-même, comme un roseau ployé qui se redresse, retournait invinciblement à cette pensée, cuisante autant qu'une brûlure, dont il souffrait même quand il semblait l'oublier; à cette adorable femme qui le haïssait et qu'il ne reverrait jamais peutêtre. D'ailleurs ces rêves de grandeur étaient-ils bien étrangers au souvenir de la reine et le désir de se hausser vers elle n'y entrait-il pas pour beaucoup? Ah ! devenir riche, puissant, chargé d'honneurs, maître d'une armée, faire trembler cette femme, envahir son royaume, la tenir prisonnière et devenir son esclave î Mais toutes ces folies étaient vaines. Les Mille et Une Nuits n'eussent pas admis un conte pareil

comme trop impossible et extravagant. Le marquis se sentait jfroid au cœur, quand, ses illusions se dissipant, il voyait clairement toute l'invraisemblance d'une nouvelle rencontre avec cette femme et d'un rapprochement quelconque.

— Je ne sais même pas son nom, se dit-il tout à coup ; peut-être Naik le connaît-il I il est vrai qu'il ne la désigne que sous le titre de Pat-Rani ou de Malika, ce qui veut dire reine, en hindoustani et en persan ; mais il est bien capable de savoir ce nom et de le réserver comme une de ces potions qui adoucissent mon mal, à son idée.

Le jeune homme fut sur le point de se lever pour aller réveiller Naïk et lui demander ce nom. Une honte le retint, il ne voulait pas paraître si faible ; souvent il affectait devant le paria une indifférence et une force d'âme qu'il n'avait pas, et dont Naïk paraissait la dupe. Il resta donc dans son lit les yeux grands ouverts, se redisant un passage d'une chanson persane qu'il connaissait :

c Quand Medjoun entendit prononcer le nom de Leila, il lui sembla boire l'eau d'un fruit céleste ! »

Cependant lorsque le jour parut, brisé de fatigue, il s'endormit d'un sommeil pesant*

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