‹ La conquête du paradis (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · LE MESSAGE · texte numérisé non relu

LE MESSAGE

Dans son palais de Bangalore, sous un dais léger, en.^ soie pourpre ramagée de fleurs d'argent, la reine Oufvaci est assise, sur des tapis moelleux, et s'adosse à des coussins brodés d'or.

L'intrépide chasseresse, l'amazone ardente qui ne se plaisait qu'aux jeux guerriers, semble redevenue une simple jeune fille, nonchalante et timide. Une inquiétude bizarre s'est emparée d^elle,elle devient craintive ; la vue d'un insecte la fait crier, elle qui poursuivait les tigres. Maintenant c'est à peine si elle veut sortir de son appartement privé. Peut-être la mort, vue de si près, lui a-t-elle fait perdre tout courage.

Ll reine fiime lentement un houka ciselé dans l'or et couvert d'émaux de Jeypore.

Sa robe est de ce tissu charmant appelé bulbulcba- Bur — les yeux du rossignol — elle est sombre et bril-

lante comme les prunelles du doux chftnteur;une écharpe constellée noue négligemment la robe flottante, à la taille. Les pieds nus ont des bagues à leurs doigts ; un anneau, orné de grelots d'or, entoure

la cheville, et sur le front un diamant brille retenu par un fil invisible. C'est presque une toilette de deuil, mais la reine n'en veut pas d'autres.

Les deux princesses favorites, Lila et Mangala, sont là, à demi-couchées, aux côtés de leur maîtresse ; des suivantes debout agitent des éventails de plumes.

De minces colonnes et des ogives de cristal forment les fenêtres, que ferment des réseaux de perles, où la lumière joue, frissonne, étincelle. On croirait voir un ruissellement continu de gouttelettes, et les verdures 'Aes jardins transparaissent, troubles, au travers, jetant dans la salle un demi-jour frais.

On vient d'introduire un personnage, qui se prosterne à quelque distance et pose son front sur la mosaïque fleurie du sol ; puis il se relève et, la main sur son cœur, baisse les yeux.

Cet homme est un guerrier, un umara; l'aigrette de perles jaillit de son turban ; il porte une robe de mousseline brochée d'or, à plis nombreux, serrée par un ceinturon de métal ; mais de son sabre il n'a en ce moment que le fourreau de velours enrichi de pierreries.

— Tu te nommes Arslan ? dit la reine après avoir soufflé du bout des lèvres quelques flocons de fumée odorante, l'on te dit courageux et habile, discret autant

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que fidèle ; c'est pourquoi je t'ai choisi pour te charger d'une mission difficile, dans laquelle il faut du courage et de l'habileté.

— L'honneur de ta confiance, j'espère, m'en rendra digne, dit Arslan, sans lever les yeux.

— Ecoute-moi donc attentivement, continua Ourvaci en se soulevant à demi. Il faut que tu retrouves un homme, un criminel, qui m'a gravement outragée ; un barbare qui vient d'Europe. Où le chercher ? je ne saurais te le dire. Cependant je pense que ce doit être parmi ces méprisables marchands, qui trafiquent sur nos côtes avec la permission du Grand-Mogol. Pourtant, a ce que prétend Rugoonat Dat, cet homme serait noble, pour ses pareils ; il est vrai qu'il portait une épée : cherche-le donc parmi les guerriers :

— A quels signes le reconnaîtrai-je ? reine.

Ourvaci, abandonnant le houka, se renversa sur les

coussins, croisant ses mains derrière sa nuque, les regards perdus.

— C'est un jeune homme, dit-elle après un long silence, et, chose étrange, il a les cheveux blancs comme ceux d'un vieillard, mais blancs d'une neige odorante qui s'envole et tombe comme le pollen des fleurs ; relevés sur le front qu'ils découvrent, ils sont attachés derrière la tète par un ruban noir. Retiens bien cette bizarre coifiiire. Son teint est plus clair que le mien, pâle comme dans la maladie. Sans barbe aucune, son visage, nu comme celui d'une femme, et montrant cependant plus d'énergie et de virilité qu'aucun visage d'honmie. Ses yeux ? ah ! ses yeux te le

feront reconnaître, ils ont une couleur que les yeux n'ont jamais. Us sont bleus, oui, d'un bleu profond et changeant. Je ne les ai vus qu'un instant, l'évanouissement les a fermés presque aussitôt ; mais l'angoisse qu'ils m'ont causée surpassait la terreur de la mort qui était sur moi. S'ils ne s'étaient clos, ils m'eussent tuée peut-être. Ah! je suis bien sûre de leur couleur! Oui, regarde ses prunelles, elles sont comme deux coupes pleines où le ciel se mire.

La reine se tut un instant, paraissant rassembler ses souvenirs.

L'umara avait tiré un rouleau de soie, de sa ceinture^ et écrivait ce qu'il entendait.

— Comment te faire comprendre sa bouche ? repritelle bientôt ; tandis que l'homme vivait, je n'ai vu que ses yeux. Quand j'ai pu le regarder, la douleur de la blessure avait ravi le sang aux lèvres. Sont-elles vermeilles ou pâles ? Je ne sais. Celle d'en bas est légèrement gonflée, et le menton a une courbe si ferme qu'il semble de marbre. C'est tout ce que je sais de lui, car je n'ai subi sa présence que peu d'instants.

— Qu'il doit être beau, reine ! s'écria Lila en jetant ses bras sur les genoux d'Ourvaci.

— Non, il est plutôt monstrueux et terrible.

— Celui dont le contact a souillé notre chère maîtresse ne peut être beau, dit Mangala, ce doit être un monstre, plus affreux que Kartavarayen, le Dieu des parias, qui mange des cadavres.

— Eh bien ! Arslan, ce que je t'ai dit te suffira-t-il Dour reconnaître l'homme qu'il faut retrouver ?

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— Reine, dit Tumara, en appuyant de nouveau la main sur son cœur, mon ardent désir de te servir me rendra clairvoyant ; mais ne pourrai3-je pas savoir le nom de ce barbare ?

— Son nom I mais je ne le sais pas, personne n'a songé à le luMcmander ; que nous importait son nom ?

— C'est juste, dit Arslan en s'inclinant, et quel mérite aurais-je, si elle était aisée, à remplir la mission dont tu daignes me charger?... Que devrai-je faire lorsque j'aurai découvert l'homme ?

— Pour être sûr que c'est bien lui, tâche d'abord de savoir s'il n'a pas été récemment blessé par un tigre. Quant à ce que tu dois faire, notre illustre vizir, le très saint brahmane Panch-Anan, va te l'apprendre.

La reine fit un signe. Une des suivantes s'éloigna pour transmettre l'ordre, et peu après Panch-Anan fut introduit.

Dès qu'il parut, Ourvaci se leva, s'avança de quelques pas vers lui et baisa le bord de la manche du saint homme. On le fit aussitôt asseoir sur un tapis à franges d'argent et on lui donna un houka aussi beau que celui de la reine.

Il était vêtu d'une robe de lin blanc, que coupait, en biais, le triple cordon brahmanique passant de l'épaule gauche sous le bras droit. Son visage long, au nez busqué, à la bouche épaisse, sans barbe, gardait une expression qui voulait être majestueuse, mais qui était surtout dure et hautaine. Sa tète était rasée entièrement, moins une mèche sur le haut du crâne, tordue et nouée. Sur son front étroit, tracés

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avec de la poudre de santal^ apparaissaient trois lignes horizontales, grises sur la peau brunie.

L'umara s'était agenouillé ; les deux princesses restèrent debout.

Pendant quelques moments, Panch-Anan ne s'occupa qu'à tirer rapidement des bouffies de famée pour mettre son houka bien en train, pjjis il commença tout à coup son discours, d'une voix haute et pompeuse, comme s'il eût été à la pagode .

— N'est-il pas écrit dans le code de Manou, dit-il, — et il cita le chiffre du verset. — c Celui qui a tué, par mégarde, une vache, doit s'établir, couvert de la peau de sa victime, dans un pâturage et suivre et servir les troupeaux, jour et nuit, pendant deux mois » ? Si celui qui a été meurtrier involontaire mérite une telle punition, quel sentiment d'horreur inexprimable doit nous inspirer l'homme qui, non seulement tue volontairement l'animal sacré, créé par Brahma en même temps que les brahmanes, mais mange sa chair? Eh bien, il est arrivé qu'un de ces êtres, damnés sans rémission, a osé porter les mains sur la reine, souillant d'une tache de boue cette fleur délicate. Or, nous avons sans tarder accompli, pour la purifier, la cérémonie solennelle du Homam, et cette toute puissante formule n*a pas apporté la paix qu'elle donne toujours I la reine se sent plus que jamais dévorée par le feu de la souillure.

Le brahmane se tut pour savourer un sorbet à la neige, parfamé de violettes, de grenades et de roses qu'on lui offrait . Puis il reprit :

— Dans ma sagesse, j'ai conclu que quelque cause

mystérieuse avait contrarié Fincantation, et, après de longues méditations et des recherches de toutes sortes, où je m'égarais en vain, Brahma, voyant ma peine, voulut bien me conduire par la main près du kiosque des prières, et me montrer,dans un taillis, tout proche, des traces de pas. Quelqu'un avait secrètement assisté à la sainte cérémonie ! Tous les habitants du palais furent interrogés et jurèrent qu'ils étaient innocents. Comment savoir la vérité ? le piétinement n'était visible que dans le taillis humide : plus loin, on perdait toute trace. Le maudit, que je soupçonne, a-t-il pu vraiment, déchiré par sa blessure, se traîner jusque-là ? S'il l'a fait, je ne puis douter qu'il ne jouisse d'une puissance magique qu'il a opposée à la mienne. Il est certain que la façon dont il a tué le tigre n'est pas naturelle. Avant de pouvoir recommencer l'incantation, sous peine d'ofifenser les dieux, il faut que je sache exactement la vérité. Il s'agit donc, intrépide guerrier, de retrouver cette immonde barbare et de lui arracher Faveu de son crime. Â-t-il assisté à nos prières et employé contre nous un pouvoir magique î Voilà ce qu'à tout prix il faut savoir.

Ârslan, toujours agenouillé, et assis sur ses talons, écoutait attentivement cette histoire, qui lui semblait confuse et un pei^ folle. C'était un des musulmans au service de la reine, qui en occupait beaucoup, par politique et aussi parce que, en général, ils étaient plus braves et moins perfides que les Hindous. Elle exigeait d'eux, seulement, Fobservance de certaines pratiques et l'abstention de certains mets, et ils

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devaient jurer, tout d'abord, n'avoir jamais tué de vache» ni mangé de sa cl^air. Tout en étant profondé, ment dévoués aux maîtres qu'ils servaient, ces musulmans ne partagaient pas leurs idées et souriaient en secret de leurs superstitions, bien qu'ils en eussent euxmêmes d'analogues, auxquelles ils croyaient aveuglément.

— Si le saint brahmane me permet d'ajouter un mot, dit la reine quand Panch-Anan eut cessé de parler, j'avertirai le brave Arslan que l'homme dont il s'agit est extrêmement féroce, et que rien ne lui est sacré, puisqu'il a osé, sans craindre d'en mourir menacer un brahmane. Il faut donc user de ruse avec lui. Il n'est pas possible non plus de le séduire par des présents ; il entre en fureur si on lui en offire. Cet homme est certainement un démon ; ainsi, sois sur tes gardes.

— Mon sabre a été trempé dans l'eau du Gange, et je ne redoute personne, pas même Iblis, dit le guerrier fièrement.

— La bravoure ne triomphe pas toujours des maléfices, dit Panch-Anan ; mais j'ai apporté pour toi un pavitram, l'anneau redoutable aux esprits pervers ; il est fait avec sept tiges de Therbe darba, tressées ensemble et imbibées d'eau lustrale. Mets-le au doigt du milieu de ta main droite et ne crains rien.

Arslan prit l'anneau, en toucha son front et le mit à son doigt, sans laisser soupçonner qu'il n'attachait pas plus d'importance à cette pieuse relique qu*à un fétu de paille.

— Va, dit Ourvaci en le congédiant d'un geste, prends les meilleurs chevaux, hâte-toi et n'épc'irgnc rien pour réussir.

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