‹ La conquête du paradisChapitre 1 sur 21 · RUE DE MÉZIÈRES · texte numérisé non relu

RUE DE MÉZIÈRES

Tous droits réserves

Bi8UOTH€CA

LA

Il fait nuit; mais c'est une nuit indienne ruisselante d'étoiles. La mer, toute éclaboussée d'étincelles, semble rouler des braises, emmêler des rubans de feu.

Silencieux comme des fantômes, les vaisseaux de haut bord glissent rapidement, toutes voiles dehors. Ils paraissent gigantesques, dans la pénombre, avec leurs fiéres mâtures, leurs coques élevées, toute cette toile éployée qui met dans le ciel de larges taches sans astres.

Ces bâtiments ont une allure mystérieuse et sournoise qui n'a rien de pacifique; les feux sont masqués, et, aux trois rangs de sabords, qui percent les flancs puissants, quelques lueurs piquées par les étoiles dénoncent les canons à l'affût.

Il y a là en effet huit navires de guerre, toute une

Conquête du paradis. 1

escadre, qui s'avancent sur une seule ligne, poussés par une brise régulière, et sont assez proches l'un de l'autre pour ne pas se perdre de vue, même dans la demi-obscurité.

A bord du vaisseau amiral, plus haut que les autres et qui amasse plus d'ombre autour de lui, deux jeunes officiers, accoudés au bastingage, causent à voix basse.

Autour d'eux les manœuvres s'accomplissent presque en silence. Le battement de la toile, quand la brise mollit, le léger sifflement des cordages, le craquement de la carène sont les seuls bruits qui se mêlent au murmure continu de l'eau, déchirée par la proue.

Parfois, cependant, une poulie jette un grincement qui fait l'efTet d'un cri.

Quelques lumières apparaissent au bord de l'horizon qui semble proche ; rousses et troubles à côté du scintillement bleu des étoiles, elles sont disposées irrégulièrement à des hauteurs difTérentes.

— Madras! dit l'un des officiers à son compagnon.

— En sommes-nous loin?

— A une lieue peut-être. Et le jeune homme ajoute en riant tout bas : Ils dorment sur leurs deux oreilles, ces bons Anglais, et presque tous ont déjà soufflé leur chandelle ; c'est pourtant là, je gage, leur dernière bonne nuit ; les trois cents bouches de nos canons leur chanteront demain l'aubade.

— Connaissez-vous le plan d'attaque, monsieur de Kerjean?

— Pas plus que vous, mon cher Bussy ; mais il est

facile à deviner : mouiller à quelque distance de Madras, débarquer de Tartillerie et surprendre la place. Ah! nous virons! ajoule-t-il en prêtant l'oreille à un commandement jeté dans le porte-voix.

— On se rapproche de terre, dit Bussy.

Tous les bâtiments, en effet, accomplissent la même manœuvre et courent une bordée vers la terre; puis ils reprennent leur première direction, côtoyant de plus prés le rivage. Les lumières de Madras s'éloignent à bâbord, pâlissent et disparaissent.

C'est Madras cependant que guettent ces formidables rôdeurs. Ils ont passé inaperçus, aucun navire ennemi ne soupçonne leur présence, aucun n'a donné l'alarme.

Bientôt des chaloupes se détachent et vont reconnaître la côte. Le lieu est propice au débarquement.

Alors un grouillement d'ombres silencieuses se laisse entrevoir sur les navires. On déroule la chaîne des ancres, les matelots grimpent dans les haubans et peu à peu toute la toile s'abat, se replie, laisse à nu la sveltesse majestueuse des mâtures et des cordages.

L'amiral, entouré de son état-major, s'avance sur le pont et donne, sans baisser la voix — une voix rude et impérieuse — les dernières instructions. Bussy et Kerjean reçoivent les ordres qui les concernent : ils doivent débarquer les premiers avec cent cinquante hommes et aller reconnaître et occuper une pagode en ruine, qui se trouve par là. Cette pagode sera un poste avancé qui protégera au besoin le difficile transport de l'artillerie; puis, le travail accompli, on pourra y dormir le reste de la nuit.

Alors d'innombrables embarcations, les chelingues du pays, faites d'écorce de cocotiers et de cuirs cousus, afin d'avoir la souplesse et l'élasticité indispensables pour ne pas être brisées par le ressac terrible de la dernière lame, semblent sortir des flancs des grands navires. Elles dansent sur l'eau d'une façon désordonnée, comme des cosses vides ; mais bientôt le poids des hommes leur donne un peu de stabilité, et elles prennent leur route vers la rive invisible. Les deux ofTiciers sont descendus les derniers ; mais leurs rameurs sont les plus robustes et ils sont bientôt en tête de la flottille.

Un grondement continu, comme un tonnerre lointain, commence à se faire entendre; il grandit, roule, s'étend, majestueux; devient une longue vibration, une harmonie imposante qui rappelle les gravesaccords d'un orgue géant.

— Nous approchons, dit Kerjean.

— Qu'est-ce donc? demande Bussy.

— Ce bruit? C'est l'énorme chute de la mer sur plus de cent lieues de côtes.

Ils furent bientôt en plein tumulte dans une nappe d'écume bouillonnante, désordonnée, comme folle, et il leur semblait que les canots bondissaient sur une houle de neige.

— Attention ! cria Kerjean.

C'était la chute : une lame monstrueuse qui tombait en cataracte sur le sable; et les canots prirent un élan vertigineux, à travers le tapage assourdissant, dans un éclaboussement d'eau. Mais l'habileté des rameurs noirs était telle qu'avant d'être revenus de l'étourdis-

sèment les passagers se trouvèrent un peu mouillés, mais sains et saufs sur le rivage.

Kerjean se secoua en riant, et Bussy, qui respirait à pleins poumons la bonne odeur de la terre, sembla pris d'une frénésie de joie :

— Enfin je te touche donc, mystérieuse contrée! s'écria-t-il. C'est bien ton sol que mon pied foule ! Le rêve se réalise, enfin!

Et il ajouta en levant les yeux vers les étoiles :

— Djennat-Nichan !

— Quel hébreu nous parlez-vous là? demanda Kerjean.

— N'est-ce pas là un des noms de l'Inde? dit Bussy; il signifie : Image du Paradis. N'est-ce pas bien un nom qui lui convient ?

— Paradis ! quelquefois ; enfer, très souvent, répondit Kerjean ; mais ce n'est pas le moment de discuter cette question. Nos hommes ont accompli sans encombre la cabriole du débarquement, c'est l'instant de les rallier et d'exécuter les ordres reçus.

Bientôt on se mit en marche, guidé par un cipaye qui connaissait la pagode en ruine.

— Serrez les rangs! cria Kerjean, et que l'avantgarde avance avec précaution en battant les buissons.

— Que redoutez-vous? demanda Bussy, la côte semble absolument déserte.

— L'Inde est autant aux bêtes qu'aux hommes ; en cela, elle ressemble à ce paradis pour lequel vous la prenez; mais elle en diffère en ceci, puisque les bêtes étaient douces là-bas, à ce qu'on raconte : c'est

qu'elles sont ici fort dangereuses et féroces. Entendez-vous leur musique ?

La nuit en effet était pleine de plaintes et de cris sourds. Mais les bêtes afïamées fuyaient à l'approche de cette troupe nombreuse, et à travers les hautes herbes et les broussailles on arriva, sans en avoir vu une seule, à la pagode ruinée.

Des bandes de chacals, des compagnies de vautours furent encore les seuls ennemis que Ton eut à mettre en déroute et qui cédèrent la place en protestant par d'affreuses clameurs.

On fit le tour des monuments effondrés, des jardins sans clôtures; puis, les sentinelles postées, le signal de la réussite de l'entreprise donné à l'escadre, on rompit les rangs et l'on campa dans la place si facilement conquise. Le plus grand nombre s'était installé dans une grande salle ouverte, la moins délabrée de l'édifice ; les deux officiers s'étendirent là aussi, sur leurs manteaux, pour prendre quelques heures de repos.

— Avez-vous sommeil, monsieur de Bussy? demanda bientôt Kerjean.

— Sommeil ! Si près du moment de combattre, et sur cette terre que je brûle de voir et que la nuit me dérobe ? Non, certes, avec impatience j'attends l'aurore.

— Alors, si vous ne voulez pas dormir, permettezmoi de vous faire une question.

— Faites, monsieur de Kerjean, je serai heureux d'y répondre.

— Que pensez-vous de l'amiral?

— C'est là une question délicate, répondit Bussy, en souriant, mais j'y répondrai franchemeut. L'amiral me fait Teffet d'être un héros mi-parti de blanc et de noir, lumière et ombre, archange et diable. Moi qui, sous ses ordres depuis tant de mois, l'ai vu accomplir des prodiges, je ne le reconnais plus; toutes ces lenteurs, ces hésitations, ce refus de combattre l'escadre anglaise quand nous avions tous les avantages, c'est à n'y rien comprendre.

— Je comprends, moi. Comme vous le dites, il y a de l'ombre sur ce héros, et je crois deviner quelle est la paille qui fera rompre ce pur acier.

— Qu'est-ce donc?

— L'envie!

— Que dites-vous là? s'écria Bussy en se rapprochant de son compagnon, parlez plus bas.

— Vous verrez, continua Kerjean en baissant la voix; l'amiral est dévoré de jalousie; il ne veut ni ordres ni conseils, même quand ils sont conformes à ses idées; la puissance de mon oncle Dupleix dans ce pays lui porte ombrage, il ne veut pas d'une victoire partagée.

— Vous m'effrayez; mais je ne puis croire à de pareils sentiments.

— Dieu veuille que je sois un calomniateur, dit Kerjean en soupirant.

Il s'arrangea pour dormir et le silence se rétablit. Mais bientôt de nouveauté jeune homme le rompit.

— Voici bien longtemps que j'ai quitté la France, dit-il, parlez-moi d'elle. Que dit la cour? que fait-on à Versailles?

Bussy complaisamment rapporta à son compagnon toutes les chroniques, les scandales qui occupaient la cour lors de sou départ de France, les succès galants du duc de Richelieu, la fortune naissante de Mme de Pompadouv, la nouvelle maîtresse du roi. Mais lorsqu'il eut parlé quelque temps, un léger ronflement vint l'avertir qu'on ne l'écoutaitplus. Il rit silencieusement, et, mettant ses mains sous sa tête, il contempla la palpitation des étoiles, à travers les larges baies de la salle, qui semblaient découper des festons de velours noir sur la clarté relative du ciel.

Le bruit de toutes ces respirations d'hommes au repos troublait seul le silence ; mais si quelqu'un eût été éveillé, il eût pu entendre Bussy murmurer une fois encore, comme s'il prononçait le nom d'une maîtresse bien-aimée :

— Djennat-Nichan !

Le lendemain, au petit jour, Nicolas Morse, gouverneur de Madras, a un bien désagréable réveil : le premier coup de canon le fait tressauter dans son lit. 11 se retourne d'abord vers la ruelle en murmurant :

— Il tonne!

Mais les décharges, qui se succèdent maintenant sans relâche, ne lui permettent pas de reprendre son somme ni d'attribuer au ciel tout ce vacarme.

Le voici qui saute à bas du lit et, nu-pieds, court tout ému vers la fenêtre, se glisse sur la galerie extérieure.

Et ses regards interrogent les alentours. Mais il n'y a rien à apprendre des grands arbres du jardin ni des oiseaux qui chantent dans les branches.

Et toujours ce grondement qui éclate et roule, faisant vibrer toutes les vitres de la maison. Mais voici le sable bien uni des allées qui crie sous un pas précipité. C'est un soldat. On aperçoit l'éclat rouge de son habit à travers les touffes de jasmins.

— Des nouvelles, dit le gouverneur en quittant la véranda et enfilant en hâte une culotte.

Le messager paraît à la porte de la chambre.

— Eh bien ? interroge le gouverneur.

— Les Français! Votre Grâce, ils ont débarqué cette nuit et canonnent la ville.

— Les Français !

Cette nouvelle casse bras et jambes à sir Morse qui tombe dans un fauteuil.

Le soldat fait son rapport :

Huit navires ennemis sont mouillés è portée de canon; deux mille hommes environ sont à terre, à peu de distance de l'embouchure du Montauron, et déjà une batterie de six mortiers est établie là.

— Allez dire que je rentre en ville à l'instant.

Le soldat salue et s'éloigne, tandis que le gouverneur se pend aux sonnettes. Les serviteurs arrivent, on habille le maître, on le coiffe, on le poudre, il reprend toute se dignité.

La demeure, du haut en bas, est pleine d'agitation: des va-et-vient effarés, des cris, des appels. Tout le monde devine le danger : cette maison hors des murs et sans aucune protection, il faut la quitter au plus vite. Déjà lady Morse emballe les objets précieux ; son fils et sa jeune fille s'empressent à l'aider, car les négresses affolées sont incapables d'aucun service,

Aux écuries on attelle les chevaux à tout ce qu'il y a de véhicules.

L'effarement n'est pas moindre dans la ville ; on court, on s'interroge, on se redit la nouvelle terrible; mais bientôt les rues se font désertes, car les bombes y éclatent, et, déjà, l'on a emporté quelques blessés.

Les habitants ont confiance pourtant; les indigènes surtout croient la place imprenable; maisl'état-major, réuni en conseil extraordinaire dans l'intérieur de la citadelle, est beaucoup moins tranquille. Il sait bien, lui, que les murailles de la ville sont en mauvais état; que le fort Saint-Georges même, construction oblongue de cent mètres de large sur quatre cents de long, n'est pas très formidable; que le mur qui l'entoure a peu d'épaisseur, et que ses quatre batteries et ses quatre bastions sont d'un travail défectueux et peu solide. La garnison, il le sait bien aussi, est des plus misérables; elle se compose en tout de trois cents hommes, parmi lesquels beaucoup de vagabonds, des déserteurs portugais et des noirs ; en fait d'officiers, trois lieutenants et sept enseignes ; et il y a bien peu à compter sur la valeur des troupes indigènes.

Le conseil, dans une salle sombre autour d'une table couverte d'un tapis vert, ressemble à une assemblée de muets. Le fracas des batteries, toutes proches, répondant au canon des assiégeants, est seul à parler, et il couvre d'ailleurs les rares voix qui laissent tomber de temps à autre des phrases insignifiantes :

— Quel plan adopter pour la défense?

— Il faudrait connaître le plan d'attaque.

Le gouverneur Nicolas Morse, qui préside, n'a

aucune aptitude militaire, et pas davantage de prétentions : c'est un marchand. Son seul souci, dans la question politique, c'est d'obéir strictement aux ordres supérieurs, et il obéit, à travers tout, même si des circonstances imprévues rendent l'exécution d'ordres anciens absolument désastreuse. Comme, dans le cas présent, il n'a pas d'instructions spéciales, il se contente de hocher la tête. Ah ! s'il s'agissait d'affaires commerciales ou même de négociations avec l'ennemi, l'on pourrait voir qu'il a des capacités; mais aux choses de la guerre il n'entend rien !

Cependant il ouvre une idée ; cette voix du canon l'attire au dehors, il se lève en conviant, d'un geste, à le suivre, les officiers réunis.

— Allons voir par nos yeux, dit-il.

Les voici sur la plate-forme, inondée de soleil, d'un des bastions, d'où ils découvrent la mer et la contrée à perte de vue.

Trois des vaisseaux français se sont approchés des remparts autant que l'eau le permet. Un des enseignes nomme ces navires : le Lys, le Neptune et celui qui est le plus en arriére, mais tire sans relâche, V Achille, un beau navire qui porte soixante-dix pièces de canon et quatre cent cinquante hommes d'équipage.

Du côté du couchant, sur le rivage, on aperçoit un fourmillement; et la batterie de six mortiers, établie pendant la nuit, dirige un feu assez nourri vers la porte Saint-Honoré.

— Cette batterie, tout en nous attaquant, doit masquer et protéger une marche de l'ennemi, dit le lieutenant Harrys.

Les longues-vues sont étirées, on interroge le lointain. La pagode fortifiée apparaît alors, et entre les bouquets de bois on découvre en effet une colonne en marche.

— L'intention est évidente, s'écrie le lieutenant qui a déjà parlé. Contourner la ville en décrivant un demicercle, puis franchir les deux bras de la rivière et nous attaquer du côté qui fait face à la terre. C'est en effet notre point le plus faible. La maison de Votre Grâce court de grands dangers, ajoute-t-il, située comme elle l'est aune demi-portée de mousquet des murs de la ville. Elle doit être le point de mire des assiégeants. Ils veulent l'enlever et s'y fortifier. Nous avions cependant décidé, en conseil de guerre, qu'il fallait abattre la Résidence du Jardin ainsi que la poudrière. C'est une négligence vraiment bien coupable de ne pas l'avoir fait, car, à cause de cela, ces points une fois pris par l'ennemi, la place ne sera plus tenable.

— Démolir ma maison! murmure M. Morse.

— Il faut préparer une sortie des troupes indigènes par la porte Royale, déclare le lieutenant, qui décidément est le plus énergique de l'assemblée.

Nicolas Morse parle de négociations ; mais la sortie est résolue et des ordres sont expédiés.

Les heures s'écoulent, lourdes d'angoisse, et sonnées par les canons ennemis.

C'est Bussy et son nouvel ami Kerjean qui commandent la colonne d'attaque. Les ordres sont en effet de s'emparer de la maison du gouverneur, située hors des murailles, et de construire, dans le jardin même.

deux batteries de mortiers, dirigées sur un angle de la place dépourvu de feux.

Quand les assiégés tentent leur sortie par la porte Royale, les Français ont déjà franciii les deux bras du Montauron. Ils s'avancent dans un ordre parfait et semblent bien résolus à ne se laisser arrêter par rien.

Ces maigres cipayes à la peau brune, qui veulent leur barrer la route, un peu grotesques dans leurs costumes à demi anglais, les font sourire et ils ne ralentissent même pas leur marche, attendant pour tirer d'avoir essuyé une décharge.

La voici.

Elle est bien hésitante et bien mal dirigée, car elle n'atteint personne; mais à la première riposte, déjà les cipayes rompent leurs rangs, reculent, et bientôt rentrent, en désordre, dans la ville.

La maison du gouverneur est envahie par les Français, et l'on commence aussitôt à donner des coups de pioche et à tout bouleverser dans le jardin, sans souci des bosquets de jasmins.

Les jolis canards de la Chine qui étaient déjà couchés retirent vivement la tête de dessous leur aile et tâchent de se rendre compte de la situation ; mais, après une longue réflexion, n'ayant pu se l'expliquer, avec un léger frisson ils replacent leur bec dans le doux duvet et se rendorment.

Le lendemain, jugeant qu'il est impossible de tenir, le gouverneur Morse envoie une députation au camp français. Le commandant Mahé de La Bourdonnais la reçoit sous sa tente et un des députés, M. Haly-Burton,

porte la parole : il propose de racheter la ville, sans que le drapeau anglais cesse de flotter sur la forteresse.

— Je ne vends point l'honneur, messieurs, répond La Bourdonnais avec un peu d'emphase, le pavillon de mon roi sera viré sur Madras, ou j'y meurs aux pieds des murs !

Puis, changeant de ton, il ajouta avec bonhomie :

— A l'égard du rachat de la ville et sur tout ce qui est question d'intérêt, vous serez content de moi.

Il prit le chapeau galonné d'or d'un des députés.

— Ce chapeau vaut six roupies, dit-il, vous m'en donnerez trois ou quatre, et il en sera de même pour toutes choses.

Les députés saluent et se retirent.

Dans l'après-midi les nouvelles batteries ouvrent le feu et foudroient l'angle sans défense des murailles, tandis que, de la rade, les navires lâchent leurs bordées sur la citadelle.

La nuit même ne ramène pas le silence dans la ville consternée.

Le jour suivant, les Anglais ont un moment d'espoir et de joie : la nouvelle se répand que l'escadre commandée par le commodore Peyton, qui les a si étrangement abandonnés, est en vue. Les Français ont vent de ce bruit et pressent l'attaque ; mais la nouvelle ne se confirme pas, aucune voile n'apparaît au large.

Enfin, le 21, la ville se rend à discrétion. Mélancolique et digne, le gouverneur Morse vient remettre solennellement les clés à La Bourdonnais.

La porte de Walreguet est ouverte, le pont-levis

s'abaisse et les Français font leur entrée à Madras. On relève les postes, bientôt le drapeau blanc est hissé sur le fort Saint-Georges et prend partout la place des pavillons anglais.

La garnison et tous les résidents britanniques sont déclarés prisonniers de guerre. On s'engage à livrer aux Français toutes les marchandises emmagasinées, les livres de compte, les arsenaux, les vaisseaux, les munitions de guerre, les vivres et toutes les propriétés appartenant à la Compagnie; de plus, toutes les matières d'or ou d'argent, les denrées et toutes autres valeurs enfermées dans la ville et le fort. A cette condition, par courtoisie et générosité pure, le commandant français exempte la ville du pillage.

Les canons se sont tus, les bombes ont cessé de tomber dans les rues et sur les places, tout à l'heure désertes et à présent pleines d'une foule animée qui commente et discute les événements.

Cette complète victoire a été peu meurtrière : elle a coûté un seul homme à la France, et les assiégés, qui ont un assez grand nombre de blessés, n'ont perdu que cinq des leurs. Aussi, tandis que la population noire se réjouit d'être hors de danger, les Anglais murmurent-ils beaucoup, et quelques-uns disent tout haut « que le gouverneur Morse et les membres du conseil seront pendus pour avoir négligé les travaux de défense et rendu la place avec une précipitation honteuse. »

D'heure en heure, des bruits et des nouvelles passent comme une houle sur les vaincus. La Bourdonnais est en conférence secrète avec le gouverneur. On

sait que Nicolas Morse est habile dans les transactions: peut-être va-t-il trouver quelque moyen d'atténuer un peu le désastre.

On parle, on s'agite, tandis que les soldats et les matelots français, droits à leur poste, regardent cette foule inconnue et écoutent cette langue qu'ils ne comprennent pas, d'un air calme et indifférent.

Le marquis de Bussy avait alors vingt-cinq ans. C'était un gentilhomme d'excellente noblesse, mais sans autre fortune que le renom de ses aïeux; il était né dans un vieux castel un peu délabré, à Bucy, près de Soissons. Son père Joseph Pâtissier, marquis de Bussy-Castelnau, était mort en 1724, laissant deux enfants en bas cage, et une jeune veuve, condamnée, par son manque de fortune, à végéter en province. La marquise, après bien des larmes, avait fini par se résigner à son sort, et, faisant le sacrifice de sa jeunesse, s'était consacrée tout entière à ses deux fils. Grâce à ses soins, ils avaient reçu une éducation digne de leur rang, et vingt ans d'économie et d'épargne permirent à la mère d'envoyer à Paris, lorsqu'il eut atteint l'âge d'homme, Charles, son fils aîné, solliciter auprès du roi un grade dans l'armée. Le brevet s'était fait attendre, et lorsqu'il arriva enfin, avec l'ordre d'aller rejoindre à l'île de France

La Bourdonnais, et de le suivre dans les Indes, au milieu des séductions de Paris la petite fortune s'était à peu près fondue.

Le nom de l'Inde avait toujours eu pour le jeune marquis quelque chose de magique. Ce pays lui apparaissait comme une terre mystérieuse , une création supérieure, chef-d'œuvre de la nature, paradis primordial dont l'humanité accrue avait débordé comme d'une coupe trop pleine. Il l'aimait, sans la connaître, comme une patrie, et il y avait dans cet amour, peut-être, le pressentiment que sa destinée devait s'accomplir là. Esprit avide et ardent, habitué au travail, il avait employé les longs mois où la mer le roulait de lame en lame, à apprendre la langue de l'Inde. A travers les monotones et brûlantes journées de calme, dans les hurlements du vent et les chocs de la tempête, il s'était acharné, avait étudié les monstrueuses théogonies, s'était enivré aux splendeurs des poèmes sacrés. Mais cette patrie d'élection s'était reculée devant son désir, et les tragiques aventures de son voyage lui semblaient s'être dressées pour lui barrer la route, comme les monstres qui défendent l'approche d'un trésor.

Depuis plusieurs jours, enfin, Bussy foulait le sol sacré de l'Inde, et il lui paraissait reculer encore devant lui. Qu'avait-il vu jusqu'alors en effet? Une ville européenne assez triste, que les Anglais appelaient le Londres indien; des uniformes, des physionomies britanniques; il avait entendu des coups de canon et donné des coups d'épée. Pourtant il gardait la foi en son rêve; l'éclat inusité du ciel et la splen-

deur des étoiles lui affirmaient qu'il n'était pas vain. Aussi, la ville prise, et des négociations entamées, promettant quelques loisirs aux soldats vainqueurs, s'était-il empressé de demander les quelques jours de congé qui lui étaient bien dus après une année entière de navigation pénible, et les ayant obtenus, il sortit de Madras, au petit jour, se hâtant, vers la campagne inconnue, comme s'il s'enfuyait. Et combien il était heureux d'être seul et d'aller à la découverte !

11 dépassa vite les faubourgs de Madras et poussa son cheval au hasard à travers de magnifiques pelouses d'un velours clair, tachées de groupes d'arbustes plus foncés, qui faisaient ressembler la contrée à un beau parc.

Cet aspect se prolongeant, il mit sa monture au galop et, doucement rafraîchi par le vent de la course, enivré par l'incomparable pureté de l'air, il se laissa glisser dans une sorte de somnolence fiévreuse, où il lui parut que les pensées défilaient dans son cerveau avec la même rapidité que les prairies et les bosquets à droite et à gauche de sa course.

11 imaginait des aventures, des rencontres singulières ; de merveilleux palais ; une femme belle comme Sita, se prenant d'amour pour lui, l'entraînant dans une vie pleine d'enivrement et de dangers. 11 voyait des combats terribles, des escalades, des harems forcés. Puis, un instant après, il songeait à Nour- Djehan, la sultane fameuse, « Lumière du Monde », dont il connaissait l'histoire; il cherchait à s'ima-

giner cette beauté incomparable dont le souvenir rayonnait encore; il l'aimait à travers les siècles.

Et toujours il courait, coupant l'air chaud et parfumé; mais le cheval se lassa, reprit une allure plus tranquille, et le jeune homme, comme éveillé, regarda autour de lui.

Le terrain se mouvementait : des collines et des bois bleuissaient l'horizon, et à peu de distance se dressaient des arbres prodigieusement hauts, droits comme des mâts, lisses et sans feuilles, excepté à leur sommet, un parasol magnifique.

Bussy marcha vers ces arbres qui l'émerveillaient.

Quelques huttes étaient groupées à leur pied; des noirs, un lambeau d'étoffe blanche autour des reins, apparaissaient, et une vieille femme était accroupie près d'un chaudron sous lequel brûlaient trois morceaux de bois sec.

Elle considérait le jeune homme qui venait de s'arrêter, avec une curiosité souriante, et son rire illuminait sa figure noire.

— Victoire! au jeune étranger qui passe, dit-elle. C'était la première fois que la langue de l'Inde

résonnait à l'oreille du marquis de Bussy, et la joie de la comprendre lui donna un battement de cœur.

— Yeux-tu me dire, femme, si cette forêt que j'aperçois est bien loin encore? demanda-t-il, en cherchant un peu ses mots et avec une sorte de timidité.

— La moitié d'une heure pour l'ardeur de ton cheval, mais n'entre pas dans cette forêt : de puissants rajahs y chassent aujourd'hui.

Il salua la vieille femme d'un sourire et repartit,

courant vers l'entrée des bois qui fermaient l'horizon. S'il pouvait rencontrer la chasse, voir des rajahs!

Il précipita sa course, atteignit bientôt la foreH et s'enfonya, avec délices, sous son ombre fraîche et reposante. Il marcha au hasard entre la colonnade des arbres, car il n'y avait pas de route tracée; une mousse épaisse et fleurie étouffait les pas du cheval.

L'animal, d'ailleurs, semblait inquiet dans ce lieu inconnu, il agitait ses oreilles, humait l'air saturé d'émanations suspectes et n'avançait ({u'avec répugnance; mais son maître ne prenait point garde à ces signes de désapprobation ; il était comme fasciné par l'extraordinaire majesté de cette solitude, où les bruits, dont était fait le silence, mettaient une vague musique.

Après quelque temps, le chemin fut moins aisé, le sol se hérissait de ronces, de plantes étranges aux feuilles tranchantes, des lianes s'y emmêlaient. Bussy mit pied à terre et, passant la bride autour de son bras, avança avec précaution. Il atteignit, après avoir longtemps marché, un ravin peu profond vers lequel un ruisseau courait, lorsque tout à coup le cheval tira sur la bride, refusa d'aller plus loin, se raidissant sur ses jambes et donnant tous les signes de la plus vive terreur.

Le jeune homme regarda autour de lui, rien ne justifiait cette épouvante; il se pencha vers le ravin, et alors, à son tour, il demeura aussi immobile que son cheval.

.\u-dossous de lui, de l'autre côté du vallon, à l'en-

trée d'une excavation, il venait d'apercevoir une tigresse au milieu de sa portée.

Sans défiance, elle était renversée sur le dos, dans les grandes herbes, et jouait avec ses petits. On voyait la blancheur satinée de son poitrail et de son ventre, ses mamelles roses, gonflées de lait, et le dessous de ses terribles pattes capitonnées de coussinets. Elle rentrait soigneusement dans leurs gaines ses griffes tranchantes et recourbées comme des cimeterres. Les yeux demi-clos, couchant les oreilles, elle entr'ouvrait sa gueule formidable, gouffre rose crénelé de dents aiguës, et l'on apercevait les cellules creusées sur sa langue rugueuse.

Le marquis était comme fasciné, retenait sa respiration, et, machinalement, cherchait à sa ceinture un pistolet.

C'était donc là sa première aventure ! La reine des jungles, superbe et terrible, lui apparaissant au lieu de la belle princesse qui hantait ses rêves! La rencontre pouvait être mortelle et, qui sait? peut-être moins redoutable que celle qu'il désirait tant.

Malgré le danger qu'il courait, le jeune homme ne pouvait se défendre d'admiration pour la beauté farouche et la grâce de l'animal. Les petits folâtraient avec une joie nerveuse; l'un d'eux mordillait au flanc la tigresse qui renversait la tête vers lui languissamment. Le soleil, à travers les branches, jouait sur les zébrures fauves, miroitait sur la blancheur du ventre et faisait paraître d'argent les roides crins de la moustache.

Bussy songeait encore au paradis, à des tigres doux

et familiers, et un attendrissement lui venait en contemplant cette scène de tendresse maternelle.

D'innombrables insectes, brillants comme des pierreries, rayaient l'air et bourdonnaient.

Soudain un coup de feu retentit; une balle sifÛa. La tigresse se dressa sur ses pieds, poussa un rugissement rauque, et d'un bond disparut.

Le jeune homme avait vu dans un éclair les rayures du dos et l'éclat sanglant des prunelles; puis, plus rien; les petits s'étaient réfugiés dans leur antre, en poussant des miaulements plaintifs. La tigresse était blessée, car des gouttes de sang, éclaboussant les roseaux, marquaient le chemin de sa fuite.

Bussy toucha ses pistolets pour s'assurer que ce n'était pas lui qui avait tiré.

Au même instant, un cri humain, tout proche, le fit tressaillir.

Il s'élança, sautant les obstacles, enjambant les broussailles, et, en quelques pas, il fut devant un spectacle qui lui rendit subitement le sang-froid et le jugement rapide du soldat en face du danger.

Il vit un cheval blanc, cabré, l'œil fou, la crinière éparse, ayant le tigre cramponné à la gorge et, sur le cheval, à demi renversée, une femme étincelante d'ornements d'or.

Bussy, tout en courant, avait tiré son épée; il fit un dernier bond et, d'un mouvement sûr et net, enfonça l'arme jusqu'à la garde entre les omoplates de la tigresse.

La bête se tordit en arrière, ployant ses reins souples, agonisante; mais elle eut encore la force

d'atteindre le jeune homme et lui déchira l'épaule d'un coup de patte.

Malgré l'atroce douleur qu'il ressentit, Bussy eut le temps de saisir dans ses bras la femme qu'il venait de sauver et que le cheval, blessé à mort, allait écraser de sa chute. Puis le sang siffla dans ses oreilles, un frisson lui courut dans les membres et sur le visage, et, entraînant l'inconnue, qu'il serrait d'une étreinte nerveuse, il roula dans l'herbe, évanoui.

Bien des heures s'écoulèrent avant que le jeune homme recouvrât le sentiment, et, lorsqu'il lui revint, ce fut d'abord confusément, à travers une fièvre intense.

Une somnolence succédait à l'évanouissement, et, sans qu'il eût encore ouvert les yeux, sur le fond obscur.de sa pensée, il vit se détacher lumineusement cette femme, qu'il avait à peine eu le temps de regarder, et dont l'image s'était pourtant, d'un seul coup, gravée dans son esprit, comme l'empreinte d'un sceau dans la cire brûlante. Toute son aventure lui apparut alors, et, si romanesque, qu'elle lui sembla une création de son rêve, et, dans son demi-sommeil, il en continuait les péripéties, selon son désir; il se voyait pâle, blessé, mort peut-être aux yeux de celle qu'il venait de sauver; il s'imaginait l'effroi de cette inconnue, si belle qu'il s'avouait que pour la première fois la beauté venait de se révéler à lui; il voyait son attendrissement , son émotion en face d'un jeune homme inanimé, dont la vie s'échappait à ses pieds en flots pourpres, la détresse avec laquelle elle appelait sa suite si imprudemment devancée; et les pré-

LE MARQUIS CHARLES DE BUSSV -l.y

cautions pour transporter le blessé; puis, arrivés au palais, car il s'agissait certainement d'une princesse, avec quelle hâte elle appelait le bralimane habile dans l'art de guérir, et, le pansement fait, comme elle attendait, le cœur gonflé d'angoisse, que celui qui pour l'avoir sauvée allait peut-être mourir, poussant un faible soupir, reprît connaissance.

Sans nul doute, elle était là, dans la salle au beau plafond creusé en voûte de porphyre et d'or; agenouillée dans les coussins, elle épiait son retour à la vie. Il n'avait qu'à ouvrir les yeux, il la verrait.

Il les ouvrit.

Il vit une sorte de grange, à peine éclairée par une torche fumeuse, et cette ombre lui fut un choc très douloureux après la lumière de son rêve. Il souleva péniblement sa tête alourdie, pour voir un peu mieux.

Sous la galerie sur laquelle s'ouvrait toute une paroi de la pièce découvrant le ciel comme un rideau étoile, il aperçut deux hommes accroupis sur leurs talons et occupés à manger. Il fut surpris de la façon dont ces hommes semblaient se fuir l'un l'autre et évitaient de se regarder; chacun à une extrémité de la galerie, ils se tournaient le dos et appuyaient, comme pour la cacher, l'écuelle où ils puisaient, contre leur poitrine. Mais ce qu'il voyait se rattachait si peu à ses préoccupations qu'il ne fit aucun effort pour comprendre et laissa retomber sa tête avec un soupir.

Aussitôt un des hommes abandonna son écuelle, se leva et, à pas discrets, s'approcha du jeune homme. Lui voyant les yeux ouverts, il dit un mot à son compagnon, qui se leva et sortit en courant.

Bussy regardait avec une sorte d'inquiétude l'être qui était devant lui. Nu, moins un lambeau autour des reins, d'une maigreur excessive, la peau desséchée et brune comme du bois de chêne, les cuisses longues, les coudes aigus , il avait l'aspect bizarre d'une grande sauterelle. Cet être était jeune pourtant, et dans ses traits émaciés, sous sa chevelure en désordre, il y avait quelque chose de si résigné et de si triste qu'on devinait qu'un malheur irrémédiable pesait sur lui. Des yeux, très grands dans celte face si maigre, jaillissait un rayon d'intelligence qui contrastait avec l'expression et l'attitude navrée de tout le corps. C'était comme une lumière dans un tombeau.

Il se taisait, semblant attendre un mot du blessé; mais le marquis continuait à le regarder sans parler. Cet homme alors s'enveloppa rapidement la main droite avec un linge blanc, ouvrit un coffre posé à terre et y prit une coupe d'argent.

— Seigneur, dit-il, daigneras-tu boire cette potion? Mais avant de parler il avait élevé jusqu'à sa bouche

une planchette suspendue par une corde à sa ceinture , comme si son souffle eût été empoisonné et qu'il eût mis cet écran entre lui et le jeune homme.

L'idée de boire révéla au blessé la cause dune souffrance qu'il ne s'expliquait pas et qui était une soif dévorante.

— Oui, oui, dit-il.

L'homme, dont il ne voyait plus que les yeux pardessus la planchette salie à tous les frottements, lui tendait de loin la coupe.

— Aide-moi donc! s'écria Bussy, qui avait quelque peine à se soulever.

Il vit alors une expression extraordinaire dans ces yeux qui le regardaient : ce fut comme un tourbillon où se mêlaient la joie, la stupéfaction et la terreur; mais ce ne fut qu'un éclair, la soumission passive l'éteignit. L'homme s'élança et soutint le blessé avec une délicatesse de nourrice; cependant, tandis que ce dernier buvait, il détourna la tête le plus qu'il le put, et même ferma les yeux.

Ce breuvage parut à Bussy une ambroisie divine. C'était un mélange de neige, de miel et de sucs de fruits inconnus, une fraîcheur parfumée qui apaisa la brûlure de sa gorge et le fit retomber sur les coussins avec un soupir heureux.

Bussy allait interroger l'être bizarre dont les allures l'étonnaient au dernier point, lorsqu'il le vit se précipiter à plat ventre sur le sol.

Deux nouveaux personnages venaient d'entrer : l'un grand et plein de majesté, aux cheveux grisonnants, vêtu d'une robe blanche serrée à la taille par une cordelette d'argent; l'autre pâle sous son turban avec une épaisse moustache noire, richement paré de brocart à ramages où le vert dominait. Le premier était un brahmane; le second un médecin mogol.

Ils s'approchèrent tous deux du blessé, et le brahmane s'assit à ses pieds sur l'amoncellement de tapis et de coussins qui formaient la couche, tandis que le médecin découvrait la blessure.

— Essaye de soulever ton bras, dit-il.

Bussy obéit, mais son bras retomba lourdement.

— Remue les doigts. Oui, les muscles sont froissés, mais non déchirés, continua le médecin en s'adressant à son compagnon; les broderies de l'habit ont heureusement amorti le coup de patte et arrêté la griffe qui, sans cela, pouvait pénétrer jusqu'au cœur.

— La blessure est. sans danger, alors? demanda le brahmane.

— Dans quelques jours il n'y aura plus rien, j'espère, qu'un peu de gène dans les mouvements, grâce à ce baume dont la vertu est merveilleuse.

Et il secouait dans une fiole un liquide verdàtre dont il imbiba des linges.

— Peut-il parler?

— Il le peut; la fièvre ne reviendra que plus tard, si je ne puis l'éviter.

Le marquis suivait ce dialogue avec une vive curiosité, et ses regards allaient de l'un à l'autre de ces deux personnages; le visage du brahmane lui plaisait beaucoup : il trahissait une grande noblesse et une haute intelligence.

• — Je suis tout disposé à parler tant que vous voudrez, s'écria-t-il en souriant, car il me semble que je «uis muet depuis un temps immémorial.

— Où as-tu appris notre langue, mon fils? dit le brahmane.

— En pleine mer surtout, mon père, répondit Bussy; pendant une traversée qui a duré plus d'une année. J'ai travaillé sans maître; tu dois t'en apercevoir à mon détestable accent. Pour la première fois aujourd'hui la musique de cette langue a tinté à mon oreille.

— Pourquoi tenais-lu si fort à savoir la langue des Hindous?

— Pour mieux servir mon roi, qui m'envoie dans leur pays défendre notre commerce contre l'insolence anglaise.

Le brahmane baissa la tête comme pour se recueillir; puis releva vivement son regard brillant sur le jeune homme que cet interrogatoire commençait à agacer.

— Dans ton pays, que l'on dit barbare, reprit-il, avez-vous quelque idée des castes?

Bussy ne put retenir un sourire moqueur.

— Mon pays n'est point aussi barbare que vous le supposez, répondit-il, et notre noblesse vaut au moins la vôtre.

— Alors dis-moi quelle est ta caste ? mon fils , demanda le brahmane avec une douce gravité.

Le blessé se souleva sur la main droite et répondit fièrement avec un commencement de colère :

— Je suis marquis, en France, ce qui correspond, puisque cela vous intéresse, à votre caste des kchatrias; mais il me semble que j'ai assez répondu à vos questions; à votre tour de répondre aux miennes. D'abord, où suis-je? Puis, ne reverrai-je pas bientôt la femme que j'ai eu le bonheur de sauver? Est-elle sans blessures? Qui est-elle? Et quel est son nom?

Le brahmane avait échangé des regards avec le médecin, occupé à préparer une potion, tandis que le jeune homme parlait. Il y eut un moment de silence lorsque celui-ci se tut.

Le brahmane enfin reprit la parole.

— Je ne puis satisfaire ton désir en répondant à tes questions, dit-il, je n'en ai pas le droit; mais je puis t'affirmer que tu es en sûreté ici et que, aussitôt guéri, tu seras libre d'aller où tu voudras.

— Où est mon épée? s'écria Bussy, qui eut le sentiment qu'il était sans armes à la merci d'inconnus.

— Un h(5te, quel qu'il soit, est sacré pour un Hindou, dit le brahmane; avec ou sans armes; tu n'as rien à craindre de nous.

— Ton épée, jeune intrépide, tu l'as laissée dans le corps de la tigresse, dit le médecin, peut-être l'a-t-on retirée ébréchée et les armuriers la réparent. Si elle est gâtée, réjouis-toi, on t'en donnera de plus belles.

Le blessé voulut répondre, mais le médecin lui imposa silence en lui présentant un breuvage.

— Bois ceci, lui dit-il, pour éviter la fièvre, s'il est possible, et tâche de dormir. Si tu as une nuit calme, demain je te permettrai de manger. Rajah Rugoonat Dat, ajouta-t-il en se tournant vers son compagnon, je suis prêt à te suivre.

— Sois en paix, mon fils, dit le brahmane.

Et les deux inconnus se retirèrent majestueusement.

Bussy les regarda partir en se soulevant un peu; il les vit jeter un regard de dégoût sur les êtres qu'il prenait pour des serviteurs, et qui restaient la face contre terre, aplatis sur le sol; puis, échangeant un coup d'oeil et un haussement d'épaules, dont il ne put comprendre le sens, ils disparurent à l'angle de la galerie.

Le jeune marquis éprouvait une vague colère, sans

trop savoir pourquoi, une déception, une inquiétude. Il chercha des yeux l'homme maigre aux allures étranges; il voulait l'interroger et savoir de lui ce qu'on avait refusé de lui dire. Il l'aperrut qui se traînait maintenant sur le sol et haisait avec une ferveur extraordinaire la trace des pas du brahmane.

— Pardieu ! est-ce un fou ? se demanda Bussy en le voyant dans une espèce de frénésie et marmottant des paroles incompréhensibles.

Mais l'être se releva et redevint calme.

— Approche un peu, lui dit alors Bussy, et causons un moment.

L'homme eut cet air interdit qu'il avait eu déjà, puis attacha sur le blessé un regard profondément triste.

— Seigneur, dit-il en élevant la planchette jusqu'à ses lèvres, j'ai entendu ce que tu as dit tout à l'heure; tu es un kchatria dans ton pays, et moi, je suis plus vil que la boue des chemins; tu ne peux pas, sans te déshonorer à jamais, t'abaisser jusqu'à l'apercevoir que j'existe.

— As tu donc commis des crimes bien horribles? As-tu la lèpre? demanda Bussy assez inquiet.

— J'ai respecté la vie du plus infime moucheron; mon corps est sain et ma conscience pure; mais, pour moi comme pour mes pareils, il n'y a pas de place sur la terre; dès notre premier cri, nous sommes maudits et réprouvés, nous sommes en horreur au monde.

— Un paria? dit Bussy, avec compassion.

— Un paria! répéta l'homme en baissant la tête.

Le jeune homme reprit, après un moment de silence :

— Dans mon pays, il y a certes une dislance énorme entre le noble et le vilain ; mais si celui-ci est honnête et intelligent, s'il nous sert avec fidélité, c'est un homme comme un autre et qui mérite estime et affection. Vos préjugés de l'Inde n'existent pas pour moi; donc rassure-toi, et si ton haleine n'est pas pernicieuse, laisse cette planche qui m'agace, et réponds sans détours à mes questions.

— Ah! seigneur! s'écria le paria en tombant à genoux, est-il possible que, sachant qui je suis, tu m'adresses de telles paroles? Elles sont pour moi comme serait une source fraîche pour un damné. Ah! pour les avoir dites, même si tu les rétractes, fais de moi ce que tu voudras, et, si ma misérable vie peut te servir, prends-la, je te bénirai!

— Je ne veux pas tant, dit Bussy, touché de l'accent de joie déchirante que cet homme avait mis dans ses paroles.

Et il ajouta avec douceur :

^ Gomment t'appelles-tu?

— Mes pareils me nomment Naïk; pour les autres, je n'ai pas de nom.

— Eh bien, Naïk, dis-moi où je suis.

Le paria regarda autour de lui avec inquiétude. Il vit que son compagnon, qui était rentré sans bruit après le départ du brahmane et du médecin, dormait à plat ventre dans un coin. Alors, il répondit, à voix basse :

— Tu es, seigneur, dans l'enceinte d'un des palais de la reine de Bangalore.

— La reine de Bangalore? serait-ce elle que j'ai eu îe bonheur de secourir, aujourd'hui? demanda vivement Bussy.

— Je n'en sais rien.

— N'a-t-elle pas chassé?

— C'est possible.

— Dis, dis, que sais-tu d'elle?

Et Bussy se penchait avidement vers le paria toujours agenouillé, qui répondit :

— D'elle à moi bien peu de chose peut arriver ; pourtant la pluie tombe pour le dernier des insectes, et j'ai recueilli quelques gouttes de sa renommée. On la dit brave comme un guerrier et savante comme un brahmane; son père et ses deux frères ont été tués dans un combat contre un chef mahratte, elle était l'unique enfant qui restait et a succédé à son père. La couronne lui pèse sans doute, car elle est fiancée à un prince mogol.

— Fiancée?

Il eut un serrement de cœur et tomba dans une rêverie.

Après un moment, Naïk reprit :

— Si c'est elle que tu as sauvée, seigneur, si tu as risqué ta vie pour elle, comment se peut-il qu'on t'ait conduit ici, dans le quartier des esclaves? Cet abri est un hangar abandonné.

— Pourquoi donc? pourquoi? s'écria Bussy. Est-ce ainsi que l'on traite un hôte?

— Non, ce n'est point ainsi, fût-ce même un ennemi mortel. Précipitamment on a apporté ici des coussins pour former ce lit; on a appelé pour te

servir deux parias abjects, qui n'ont pour fonctions que les besognes les plus immondes, celles que les castes les plus humbles ne veulent pas accomplir. Pourtant le brahmane est venu, le divin Rugoonat Dat, un illustre parmi les illustres, et le médecin qui te soigne est un des savants du palais. Mon étroite intelligence fait de vains efforts pour comprendre ce que tout cela veut dire.

— La reine ignore sans doute comment l'on me traite. Viens, sortons d'ici, tâchons d'arriver jusqu'à elle et de lui faire savoir ce qui se passe.

— Arriver jusqu'à la reine! s'écria Naïk avec épouvante, mais nous serions mis en pièces avant même de l'apercevoir.

— Eh bien, essayons de nous glisser invisibles, et de loin, peut-être, nos regards pourront la surprendre traversant une terrasse pour respirer l'air frais du soir; d'un seul coup d'oeil, je la reconnaîtrai et je saurai si c'est ou non la reine que j'ai sauvée.

— Maître! maître! ta blessure!... s'écria Naïk, tout tremblant de peur, en voyant Bussy s'élancer de sa couche.

— Ah! tu ne peux comprendre ce que j'éprouve, dit le jeune homme; je ne puis plus tenir ici, il me semble être étendu sur un lit de braise ardente. L'astu jamais vue, toi, la reine?

— Une fois, seigneur, c'était dans la forêt, je me suis jeté dans un taillis et la chasse royale a passé.

— Et tu l'as vue?

— Hélas ! maître, tu songes trop à elle. C'est l'image

de la mort sous la figure d'une jeune fille; elle a de grands yeux qui font la guerre !

— Aide-moi à me vêtir, Naïk, dit le marquis, et si tu veux vraiment me prouver ton dévouement, guidemoi vers le lieu qu'elle habite.

— J'ai entendu le brahmane dire, tout à l'heure, que la reine a quitté le palais pour accomplir un saint pèlerinage.

— Partie! murmura Bussy.

Et pris d'une faiblesse il se laissa reconduire jusqu'à sa couche, désenchanté, y retomba et demeura silencieux et morne.

Sans être guérie complètement, la blessure n'ofFre plus de danger, et Bussy ne veut pas demeurer plus longtemps dans ces lieux inconnus où il devine autour de lui une sourde hostilité. Le brahmane Rugoonat Dat n'est pas revenu, il n'a revu que le médecin mogol, qui lui a donné ses soins presque en silence.

Puisque la reine a quitté le palais, aucun attrait ne retient plus le marquis. D'ailleurs, son congé est expiré depuis plusieurs jours déjà, et il souffre de manquer à son devoir; il a donc déclaré, malgré sa faiblesse encore grande, qu'il voulait partir, et il doit se mettre en route au jour naissant pour éviter la chaleur.

En attendant que la nuit s'achève, il s'est étendu, tout vêtu, sur les coussins; Naïk agenouillé près du lit, le menton dans la main, le coude sur le genou, veille en silence.

— Eh bien, Naïk, nous allons donc nous quitter? dit le marquis en ouvrant les yeux.

— Pas pour longtemps, seigneur, répond Naïk; bientôt, comme un chien trop fidèle qu'on ne peut parvenir à perdre, tu me verras revenir; rien ne peut plus me détacher de toi.

— Comme c'est étrange ! tu n'as donc aucune atTection? ni femme, ni parents? Tous les malheurs se sont donc acharnés sur toi?

Naïk secoua la tête :

— Le plus. grand des malheurs, pour celui qui est condamné à vivre dans l'abjection, c'est d'en sortir moralement, dit-il; pour souffrir de l'infamie, il faut la comprendre, et la plus faible lueur d'intelligence qui éclaire nos ténèbres est pour nous le pire des désastres. Hélas! cette clarté funeste s'est allumée en moi ; tandis que mes pareils se vautraient dans leur fange, je suis resté debout, et j'ai pleuré.

— Ce que tu me dis là me touche au dernier point, s'écria Bussy; depuis que je te connais d'ailleurs, tu es pour moi un sujet de surprise; tu t'annonces comme tout ce qu'il y a de bas et de méprisable et je ne trouve chez toi que sentiments délicats et élevés; la plus complète ignorance doit être ton partage, et tu t'exprimes avec une sorte d'élégance, de la poésie même; et, ne le nie pas, je t'ai surpris lisant dans un livre. Que signifie cela? est-ce que tu m'abuses?

— Je suis un valouver, seigneur.

— Un valouver! Qu'est-ce que cela?

— Les valouvers sont les savants de notre caste ; on les appelle aiissi, par dérision, les brahmanes des

Conquête du paradis. 3

parias ; ils sont censés diriger et instruire les misérables qui ne méritent pas le nom d'hommes. Mais, le plus souvent, ils ne font qu'accroître leur misère, ils les pressurent, leur prenant le peu qu'ils ont, pour vivre à leurs dépens dans l'ivrognerie et l'oisiveté; quelques-uns sont bons pourtant et ont une ombre de savoir. D'un de ceux-là j'ai appris le peu que je sais. En mourant il m'a désigné pour le remplacer, et m'a légué le seul bien qu'il possédait, un livre, qui est toute ma fortune.

— Celui que je t"ai vu lire? dit Bussy.

— Oui, maître. Ce livre, c'est mon père et ma mère, c'est mon amante, c'est ma patrie, et c'est lui aussi qui m'a appris à souffrir.

— Qu'est-ce donc que ce livre?

— C'est l'œuvre d'un paria; mais celui-là, par la seule force de son intelligence, s'est élevé à une telle hauteur, que ceux-là mêmes qui nous méprisent si cruellement l'ont surnommé : « le divin paria ». Mais je crains de te lasser, maître, ajouta Naïk.

— Non, non, tu parles fort bien, et j'aime à m'instruire. Qui était ce paria?

— Un valouver. Il s'était retiré avec sa sœur près de la ville de Madura, au fond d'un bois; ils vivaient de fruits sauvages et de racines. Il se livrait à l'étude avec une ardeur que rien ne distrayait. En ce temps, le collège de Madura était célèbre dans tout l'Hindoustan; c'était un sanctuaire redoutable qui n'accueillait dans son sein que l'élite des étudiants. Nulle caste n'en était exclue en principe, cependant aucun paria n'avait jamais eu la folle ambition de franchir

LE PRIX DU SAXCt 39

le seuil sacré. Tirou-Valouver « le divin » y pensait, lui, et sa sœur, effrayée, sans le détourner de son projet, lui en faisait retarder l'exécution. « Apprends « encore, disait-elle, on sera pour toi doublement « sévère. » Use décida pourtant; un matin il sortit du bois où il vivait, gagna Madura, et d'un pas assuré s'enfonça sous les portiques du temple de la science. Les examinateurs Taccueillirent froidement et lui demandèrent avec sévérité d'où il venait et qui il était. « Je suis un paria, répondit-il, mais les dieux m'ont doué d'une intelligence qui m'élève au premier rang parmi ses créatures. Je ne suis pas fait pour rester captif dans les liens où de stupides préjugés retiennent l'esprit des hommes, pour les dégrader et les asservir; j'ai conscience de ma dignité et je sens que j'ai le droit de prendre place parmi les savants et les sages. » — Il fut admis à subir les examens. Mais. désireux d'exclure le paria de leur corporation, les examinateurs le soumirent pendant quarante jours aux interrogations les plus minutieuses. Il était invulnérable ; non seulement il répondait aux questions, mais il les montrait sous un autre jour, faisait entrevoir des points de vue nouveaux. Les juges se surprirent à l'écouter avec un intérêt mêlé d'admiration. L'examen devenait pour eux un enseignement, et ils finirent par confesser que le nouveau venu les surpassait en savoir. Le paria fut admis à l'unanimité, et, un an plus tard, devenu l'honneur du corps dont il faisait partie, il fut élevé à la dignité de président et conserva ce poste le reste de sa vie. Voilà, seigneur, l'histoire de Tirou-Valouver. le paria. Son

livre de morale, que je relis sans cese, a fait de moi un homme, mais aussi il m'a dévoilé toute ma misère.

— Songe plutôt, Naïk, à l'exemple qu'il te donne <le la façon dont on peut sortir de cette misère.

— Je n'ai pas son génie, maître, et jamais jusqu'à présent le plus léger espoir n'avait lui sur ma triste existence; mais aujourd'hui je ne suis plus misérable : grâce à toi, j'ai pu rompre le silence où mon esprit se mourait, le bonheur de t'avoir rencontré me sauve.

— Allons, je suis heureux de t'avoir, sans m'en douter, tiré de peine, dit Bussy; mais tu me fais oublier le temps, et voici le jour qui nous invite au départ.

Naïk courut dehors et annonça au marquis qu'on amenait son cheval tout sellé :

— En route donc, dit le jeune homme en se levant, mettons fin à cette hospitalité si singulière que je n'ai à prendre congé de personne en m'éloignant!

Le paria lui boucla son épée, qu'on lui avait rendue la veille, lui passa les pistolets à la ceinture et rajusta l'écharpe qui soutenait le bras blessé, encore faible.

Bussy s'approcha de son cheval, qu'un noir tenait par la bride; mais au moment de se mettre en selle, il s'arrêta, très surpris de voir s'avancer, à la suite <lu cheval, une file de chameaux chargés de bagages; chacun d'eux était conduit par un esclave, et ^n tête de la fde marchait un gros homme, à l'aspect vulgaire, qui portait un coffret.

— Qu'est-ce que tout cela? s'écria Bussy.

— Les présents de la reine, répondit le nouveau

venu ; les chameaux sont chargés d'étoffes précieuses, d'armes et de bijoux. Les bêtes et les esclaves t'appartiennent aussi; mais ceci est plus précieux.

En même temps, il soulevait le couvercle du coffret, qui laissa échapper un scintillement de pierreries,

— Cependant, continua-t-il, si tu ne te trouves pas. suffisamment payé, tu peux fixer toi-même....

Mais il n'eut pas le loisir d'achever. Bussy, rouge de colère, se précipita vers lui et le saisit à la gorge.

— Payé! Tu as osé proférer une pareille injure? s'écria-t-il. Mais ce sera là ta dernière parole, et tu la payeras de ta vie !

Cependant, devant la face terrifiée, suppliante et grotesque du malheureux Hindou, le marquis eut un haussement d'épaules; d'un mouvement violent il repoussa le pauvre diable et l'envoya rouler, à quelques pas, au milieu de l'éclaboussement des pierreries dispersées.

— Tu as tort, mon fils, de punir un serviteur qui n'est qu'un instrument d'obéissance, dit une voix.

Bussy se retourna, et il vit le brahmane Rugoonat Dat qui se frayait un chemin à travers la cohue des chameaux et des esclaves effrayés.

— Pardieu! je suis aise de vous voir, mon père! dit-il, d'une voix que la colère faisait trembler. Vous qui, sans le connaître, jugez mon pays barbare, vous m'expliquerez peut-être pourquoi dans le vôtre on remercie d'un service par une insulte, et l'on congédie un hôte en le payant comme un valet.

— Il y a dans ceci un mystère qu'il ne m'est pas

fi LA CONQIETE DU PARADIS

permis de l'expliquer, dit Rugoonat Dat. Mais les présents n'avaient rien d'injurieux; il est dans nos coutumes d'accepter les largesses des rois.

— Dans mon pays, on ne reçoit rien des femmes, reprit Bussyavec hauteur. Sachez d'ailleurs que l'épée d'un gentilhomme français appartient à tous les faibles, et qu'il serait déshonoré s'il ne les secourait pas dans le danger. Votre reine s'abuse si elle s'imagine me devoir quelque chose; vous pouvez le lui dire.

Des murmures s'élevaient parmi les esclaves et les gardes qui s'étaient rapprochas, car jamais on n'avait entendu parler sur un pareil ton de dédain à la personne sacrée d'un brahmane. Mais Rugoonat Dat retint d'un geste l'agitation, tandis que Bussy s'élançait en selle, et s'éloignait rapidement, sans se retourner.

Kerjean poussa un cri de joie quand il vit revenir à Madras le marquis de Bussy.

— Dans quelle inquiétude m'avez-vous jeté! s'écriat-il, je me perdais en conjectures, sur cette absence prolongée. Enfin, grâce à Dieu, vous êtes vivant, et je n'ai pas à pleurer mon nouvel ami,

Bussy tendit la main à Kerjean avec effusion.

— Vous avez couru des dangers pourtant, reprit ce dernier en remarquant le bras en écharpe et la pâleur du jeune officier.

Le marquis, alors, lui raconta ses aventures, et Kerjean s'ébahissait, suivant la narration avec une sorte de fièvre.

— Si ce n'était de votre bouche que j'entends ce récit, dit-il lorsque Bussy se tut, ce serait à ne pas croire, tant l'aventure ressemble à un roman.

— Un roman trop tôt fini, dit le marquis avec un soupir. Maintenant, dites-moi, que se passe-t-il ici?

44 LA CONorÈTE DU PARADIS

— Ahl mon ami, le diable le sait, pour moi je me bouche les yeux pour ne pas voir, tant j'ai peur de comprendre.

— Vous m'effrayez ! Notre conquête nous échapperait-elle?

— Pas précisément. Mais ce que j'avais prévu arrive, hélas! L'orgueil, et je le crains bien, quelque chose de pire, fait tomber de son piédestal le héros qui nous a conduits.

— Le commandant?

— Venez! je vous mettrai au courant.

Et Kerjean entraîna son compagnon vers le logis qu'il occupait dans une maison de la ville.

— Je me suis permis, cher Bussy, lui dit-il, tout en marchant, de faire transporter votre bagage dans cette habitation, qui m'a été réservée pour le temps que nous passerons ici; je comptais la partager avec vous; si je vous ai déplu, pardonnez-moi.

— Vous me comblez et je suis vraiment confus de mériter si peu tant de bienveillance.

La maison vers laquelle se dirigeait Kerjean, construite à l'européenne, était située sur la place du Gouvernement, presque en face du palais de Nicolas Morse, où le commandant français s'était logé avec son état-major.

Quand les deux jeunes hommes furent commodément installés dans une chambre, en face de boissons fraîches, et que le panka, grand éventail suspendu au plafond, mis en mouvement par un noir placé dans une pièce voisine, agita l'air, pour rendre la chaleur supportable, Kerjean prit la parole.

— Comme vous le savez, la ville s'est rendue à nous à discrétion, et notre facile victoire était complète. Mon oncle Dupleix, en félicitant le commandant de son succès, lui recommandait, par-dessus tout, de raser la place et d'employer tous les moyens pour ruiner les établissements de nos adversaires. Mais l'amiral n'aime pas à suivre les conseils, et après plusieurs conférences secrètes avec le gouverneur Morse et l'état-major anglais, le bruit d'une capitulation signée, d'une rançon convenue, commença à se répandre.

— Est-ce possible!

— C'est certain. Le conseil supérieur de Pondichéry, qu'en sa qualité de gouverneur de l'Inde mon oncle préside, a fait à l'amiral toutes les représentations possibles, pour le convaincre que ce traité de rançon si funeste, même si les conditions en étaient remplies, n'avait aucune valeur, étant conclu par des prisonniers de guerre, et qu'aucun des engagements pris ne serait tenu.

— C'est évident.

— Évident pour tous, excepté pour M. de La Bourdonnais, car il est resté sourd à tous les avis. 11 est, pour moi, certain qu'il a reçu des Anglais un million, pour rendre la ville, au prix d'une rançon illusoire, et que ce million est déjà en sûreté.

Bussy s'était levé, pâle et tremblant d'indignation.

— Ah! monsieur, rétractez de pareilles paroles! n'accusez pas d'une telle infamie un Français, un héros comme celui dont il s'agit, ou je me verrai forcé de me considérer comme insulté avec lui.

— Cette belle colère fait que je vous aime davan-

i6 LA CONQUETE DU PARADIS

tage, dit Kerjean sans s'émouvoir, mais je ne puis rien rétracter, car je ne parle pas à la légère. Notre héros est un corsaire, voilà tout.

— Mais enfin, quelles preuves avez-vous?

— Écoutez, dit Kerjean en savourant un sorbet à la neige, quatre des plus riches banquiers arméniens de la ville avaient été arrêtés et retenus comme otages; on leur a rendu la liberté, et les Anglais disent publiquement que c'est : « pour aller chercher quelques petites galanteries pour le général ».

— Les Anglais inventent cette calomnie.

— J'ai mieux encore, pire plutôt, continua Kerjean. Ma bourse se trouvant pres(iue vide, comme cela lui arrive souvent, et me sentant harcelé par mille fantaisies que j'eusse été aise de satisfaire, l'idée me vint d'aller trouver un juif de Madras, dont j'avais entendu parler, et de contracter par son moyen un de ces emprunts désastreux qui ruinent les familles. Par bonheur pour la mienne, le juif était de fort méchante humeur et peu disposé à m'ouvrir son escarcelle. J'étais très contrarié de ce contretemps, mais je ne pus rien tirer du juif, si ce n'est cet aveu, qu'on venait de lever une contribution de cent mille pagodes, pour payer la complaisance du général français, et qu'il avait été imposé, lui, pour sept mille pagodes, chiffre exorbitant, injustice criante, qu'on n'eût jamais osé commettre s'il eût été chrétien ou seulement Arménien. Maintenant, cher ami, libre à vous de ne pas me croire; si les événements ne parviennent pas à vous convaindre, vous maintiendrez le démenti et je vous rendrai raison.

— Pardon, dit Bussy en tendant la main au jeune officier, mais j'ai reçu un coup au cœur sous la surprise de celte aflfreuse révélation.

Kerjean serra fortement la main de son compagnon.

— Je vous le répète, dit-il, votre indignation augmente mon estime pour vous.

— Tout n'est peut-être pas perdu encore, dit Bussy après un long silence; l'enivrement d'une fortune subite a sans doute fait tourner la tête au commandant; mais il reviendra à son devoir et à la raison.

— Il est grand temps qu'il y revienne, car son escadre court les plus grands dangers dans la rade de Madras, à l'époque où nous sommes : la mousson, cette période de tempêtes furieuses, qui nous visite tous les ans, ne peut plus tarder d'arriver, et si l'amiral laisse surprendre ses vaisseaux, c'en est fait d'eux.

— C'est vrai, dit Bussy, ils devraient être partis déjà.

— Il y a encore autre chose, reprit Kerjean : le nabab du Garnatic, le farouche Allah-Verdi, qui vient de faire assassiner son pupille , pour prendre sa place, montre les dents au gouverneur de la compagnie française et lui demande de quel droit il prend Madras. Mon oncle lui répond qu'il la prend pour la lui rendre, se réservant de la rendre en l'état qu'il voudra, c'est-à-dire complètement démantelée, et, comme il joint à sa réponse maints oiseaux rares et chats de Perse aux yeux bleus, le nabab est momentanément calmé. Mais, si la ville n'est pas rendue dans un temps donné, il se refàchera et peut nous tomber sur le dos avec son armée.

Un bruit de pas gravissant en hâte l'escalier vint interrompre la conversation des deux jeunes hommes. Un noir parut, suivi d'un laquais en livrée.

Ce laquais remit une lettre à Kerjean :

— Ah ! c'est de ma cousine Mme Barnwal, dit-il en brisant vivement le cachet, et il lut le billet tout haut.

« Venez vite, mon cher cousin, une députation de Pondichéry arrive à l'instant, envoyée par Dupleix et le conseil supérieur. »

— En route! s'écria le jeune officier en rattachant son épée, le combat va s'engager. Venez aussi, Bussy, l'invitation est pour vous autant que pour moi.

— Qui est Mme Barnwal ? demanda ce dernier tout en suivant son compagnon.

— Une belle-fille de mon oncle Dupleix. Elle a épousé un commerçant anglais et habite Madras. C'est une charmante femme, toute Française de cœur.

Quand ils entrèrent dans la salle où étaient réunis les députés, engagés dans une conversation très animée, Mme BarnAval accourut au-devant de Kerjean.

— Arrivez donc, mon cousin, lui dit-elle d'un ton où il y avait beaucoup d'inquiétude, malgré un air d'enjouement, j'ai besoin d'un chevalier pour prendre ma défense : imaginez-vous que ce terrible commandant veut s'emparer de ma personne et me garder comme otage !

Mais elle s'arrêta, interdite, en voyant que Kerjean n'était pas seul.

— Le marquis Charles de Bussy, capitaine des volontaires, dit Kerjean. présentant le nouveau venu,

MOXSIEUn DE LA BOURDONNAIS 49

un précieux renfort qui nous arrive de France, et veut bien me faire l'honneur d'être mon ami.

— M. de Bussy est le très bien venu, dit-elle, il est notre ami puisqu'il est le vôtre.

Et elle lui tendit une jolie main blanche effilée que Bussy porta à ses lèvres.

Mme Barnwal était toute jeune, gracieuse, élégamment vêtue, une rose rouge sur ses cheveux poudrés à frimas, et une mouche au coin de sa jolie bouche.

— Quelle affreuse affaire, n'est-ce pas, monsieur? dit-elle à Bussy. Jamais on n'a vu pareille obstination. Mais venez que je vous présente nos députés.

Tous les assistants vinrent saluer le jeune officier. C'étaient : le major général de Bury, dont le costume bleu à parements rouges, orné de brandebourgs d'or, attirait spécialement les regards; le procureur général Bruyère, l'ingénieur Paradis, un soldat d'origine suisse, vaillant et doux ; d'Espréménil, Barthélémy, Dulaurens, membres du conseil supérieur de Pondichéry, de La Touche, (ihangeac, et enfin M. Friel, l'interprète, l'homme de confiance de Dupleix.

M. d'Espréménil, qui était une nature fougueuse et énergique, paraissait fort animé; il venait de faire une proposition que ses collègues, plus timorés, ne sanctionnaient pas : c'était d'arrêter immédiatemen ce commandant révolté qui refusait d'obéir au gouverneur de l'Inde française.

— Est-ce qu'il n'a pas eu le premier l'idée d'attenter à la liberté de Mme Barnwal, disait-il, sachant quel précieux otage il aurait entre les mains ? n'est-ce pas la guerre déclarée, la révolte ouverte ?

."i(t LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Comment 1 c'est donc sérieux, ce que vous m'avez dit, cousine? s'écria Kerjean; mais mon oncle ne pourrait pas souffrir une pareille chose.

— Mon bon père a déjà répondu sur ce sujet, dit Mme Barn\val, et il a répondu comme il devait ; vous savez que chez lui le devoir prime tout autre sentiment, et ma mère s'est jointe à lui pour écrire à l'amiral que sa menace ne les ébranlerait pas et qu'ils sauraient sacrifier leur tendresse à leur devoir.

— Allons ! messieurs, ne perdons pas un instant, dit le major général en se levant, accomplissons notre mission, et Dieu veuille que nous puissions la terminer pacifiquement!

Et les députés, ainsi que les deux officiers, quittèrent Mme Barnwal pour se rendre auprès du commandant.

Quand ils débouchèrent sur la place, l'amiral était à sa fenêtre. Il eut un haut-Ie-corps en les apercevant et rentra précipitamment.

— Messieurs, dit Bury à ses compagnons, avant d'entrer dans la salle où le commandant les attendait, n'oublions pas, d'après la recommandation de notre très aimé gouverneur, que nous devons encore une fois avoir recours à la conciliation et aux paroles courtoises, avant d'user de nos pouvoirs.

— Nous en serons pour notre courtoisie, grommela d'Espréménil.

Ils entrèrent.

Mahé de La Bourdonnais, gouverneur, pour Sa Majesté Très Chrétienne, des îles de France et de Bourbon, capitaine de frégate, commandant général des

vaisseaux français dans l'Inde, se tenait debout, le Iront levé, une main appuyée au bord d'une table. Il portait la culotte et les bas rouges, l'habit bleu, sans paniers, à parements cramoisis, bordé à la Bourgogne et galonné d'or.

Le célèbre marin, qui avait conquis ce nom de Mahé dans une glorieuse affaire, était alors dans sa quarante-septième année ; mais une mauvaise fièvre qui le minait et lui jaunissait le teint, le faisait paraître plus âgé. Il avait le nez recourbé comme un bec d'oiseau de proie, le regard clair et aigu, le front plissé, déprimé légèrement, la bouche mince, tirée vers les coins par un rictus dédaigneux. Sur sa poitrine rayonnait la croix de Saint-Louis.

Il y eut d'abord un instant de lourd silence. La Bourdonnais demeurait muet, regardant les nouveaux venus avec un air de défi, masquant un léger tremblement d'inquiétude. Ce fut lui qui, cependant, parla le premier.

— Eh bien, messieurs, que désirez-vous, et qu y a-t-il encore de nouveau?

Friel s'avança, fit un salut.

— Commandant, nous venons, pour la dernière fois, vous supplier, au nom du gouverneur de l'Inde, de revenir sur une décision funeste et en tous points contraire aux intérêts de la nation.

— Ah I il s'agit toujours de ce traité de rançon I s'écria La Bourdonnais en fronçant le sourcil. Eh bien! comme je l'ai dit déjà, toute représentation à ce sujet est inutile. Le sort de Madras est jeté. Que j'aie tort ou raison, je me suis cru en droit d'accorder une capi-

tulation au gouverneur anglais. Je serais le premier militaire qui n'eût pas le pouvoir de faire des conditions à ceux qui ont défendu les murs dont il se rend maître. Je ne suis pas venu dans les Indes pour y être subordonné. Si j'avais cru que M. Dupleix et son conseil me chercheraient tant de chicanes, jamais je n'eusse hissé le pavillon framjais ici. Je serais entré dans la place, j'aurais fait contribuer les Anglais avec leur hiac battant', et, leur souhaitant le bonsoir tranquillement, après mes affaires faites, je serais allé à mes îles.

— Vous vous seriez mis, monsieur, dans un fort vilain cas, repartit Friel avec un peu d'impatience; ce n'est pas vous qui avez pris la ville ; les braves sujets du roi ne se sont exposés que pour la gloire du prince, et pas pour vous, ils vous auraient forcé à arborer le pavillon.

La Bourdonnais baissa la tête un instant, puis chercha sur la table son brevet royal et le tendit à Friel.

— Vous voyez, lui dit-il, quil est écrit ici que tout ce que je ferai sera approuvé.

— Cette approbation n'a rapport qu'à vos opérations militaires. Le ministre ne peut favoriser la désobéissance aux lois, et vous savez fort bien qu'une fois le pavillon français arboré sur une ville, la place devient subordonnée au gouverneur général. Vous deviez, aussitôt entré, faire remettre les clés des

1. En anglais : Jack, pavillon (Battre pavillon), l'aniiral veut dire qu'il aurait laissé le pavillon anglais flotter sur la place.

magasins, du trésor, et les livres de la compagnie aux commissaires royaux ; mais vous avez préféré remettre les clés à monsieur votre frère.

Le commandant eut un soubresaut et poussa un rugissement de fureur.

— Si je croyais quelqu'un capable de me soupçonner moi et mon frère, s'écria-t-il en serrant les poings, je lui casserais la gueule, je l'éventrerais, je le foulerais sous mes talons !...

Et le marin, hors de lui. lâcha une bordée de jurons que le dernier des matelots n'eût pu surpasser comme grossièreté et violence.

M. Friel ne se déconcerta pas et répliqua en haussant un peu le ton.

— Si l'on vous soupçonne, vous monsieur, je n'en sais rien, mais pour monsieur votre frère, il n'est que trop connu ici. Vous auriez mieux fait de donner la clé du trésor au dernier officier plutôt qu'à lui. Le livre de la caisse ne se trouve pas, voilà une assez forte présomption contre lui, pour ne pas dire une preuve concluante.

La Bourdonnais fit un mouvement comme pour s'élancer sur Friel, mais sa colère tomba subitement en voyant entrer un messager.

Ce messager apportait une lettre de Dupleix.

Le commandant s'assit à sa table pour la lire.

Dans cette lettre, tout entière de sa main, le gouverneur de l'Inde suppliait encore une fois La Bourdon- ' nais, dans les termes les plus touchants, de renoncer à ce traité illusoire et si funeste aux intérêts de la France. Il lui parlait comme un frère à son frère et

.)i LA CONQUETE DU PARADIS

lui montrait à chaque ligne combien il était désintéressé et à quel point il avait pour lui la raison et le devoir.

En lisant cette lettre, si noble et si convaincante, La Bourdonnais poussait de profonds soupirs. Quand il eut fini, il laissa tomber sa tête dans ses mains et, pris d'une singulière faiblesse, il se mit à pleurer comme un enfant.

Friel, qui s'était discrètement reculé de quelques pas et se tenait immobile, les bras croisés, eut un geste de surprise; les députés échangèrent un regard, et Bury dit à voix basse :

— Il va céder.

Mais d'Espréménil eut un haussement d'épaules plein de mépris.

Le commandant s'était mis à marcher à grands pas, méditant profondément. Puis, cédant encore à cette inconcevable émotion, où l'énervement de la fièvre était pour quelque chose, il recommença à verser des larmes.

— Remettez-vous, monsieur, dit Friel troublé malgré lui, ne vous laissez pas aller à un tel excès de chagrin; cédez enfin à nos instances, et tout s'arrangera de soi-même.

— Non, non, je ne peux m'en dédire! s'écria l'amiral d'une voix entrecoupée par les sanglots. S'il le faut, qu'on me mène à la potence!... Il se reprit en jetant un regard sur sa croix de Saint-Louis : J'irai porter ma tête sur un échafaud. J'ai cru bien faire. J'ai cru avoir une autorité et je n'ai pas voulu traiter les Anglais, qui sont braves gens, avec la dernière

MONSIEUR DE LA BOURDONNAIS Ot)

rigueur. J'irai porter mon désintéressement et mon innocence au pied du trône.

Et les larmes ne voulaient pas tarir dans les yeux de l'amiral.

— Vraiment, dit Bussy à l'oreille de Kerjean, cela me fait un mal affreux de voir pleurer cet intrépide.

Mais d'Espréménil, que cette scène semblait irriter, s'avança vers La Bourdonnais.

— Monsieur, dit-il, vous êtes décidément bien résolu à rester sourd à nos instances?

— Rien ne me fera changer de résolution, répondit le commandant en* relevant la tête, ma parole est engagée aux Anglais et je tiendrai ma parole.

— Alors, monsieur, j'ai le regret de vous le dire, la mission pacifique est terminée et nous n'avons plus que des ordres à vous transmettre.

Bury sortit de l'ombre. La Bourdonnais, qui ne le connaissait pas, à la vue de son uniforme bleu et rouge à brandebourgs d'or, crut qu'il arrivait de France. Une angoisse extrême se peignit sur ses traits, qui devinrent aussi pâles que la poudre de ses cheveux.

Bury lui présenta la lettre du conseil supérieur (jui établissait ses pouvoirs. Puis il donna l'ordre de faire ouvrir les portes, les déclarations dont il était porteur devant être connues de tous.

Les capitaines des vaisseaux, et beaucoup d'officiers de différents grades, envahirent rapidement la salle.

Alors, un greffier commença la lecture du premier décret du conseil supérieur, déclarant que le traité de

r>6 LA CONQUÊTE DU PARADIS

rançon, ayant été contracté par la volonté de M. de La Bourdonnais sans autorité et avec des prisonniers qui ne pouvaient s'engager, était nul de plein droit et regardé comme non avenu. Une seconde ordonnance établissait un conseil provincial au fort Saint- Georges et nommait d'Espréménil commandant et directeur des ville et fort de Madras.

La Bourdonnais écoutait avec la plus grande attention et un léger tremblement de sa lèvre inférieure trahissait son anxiété. Mais lorsqu'il vit que tous ces décrets émanaient de Pondichéry et non de France, il reprit toute son assurance et eut un rire de défi.

— Vous vous imaginez donc que je vais accepter vos ordres et m'y soumettre? s'écria-t-il. Sachez que je ne reconnais dans l'Inde l'autorité de qui que ce soit. Je m'en tiens à mon brevet, et aux instructions du ministre qui me laissent maître de mes opérations.

— Vous voulez vous faire redire une fois de plus, répondit d'Espréménil , que toute place conquise tombe sous le pouvoir du gouverneur général? Vous qui êtes aussi gouverneur d'une colonie française, vous le savez mieux qu'aucun autre.

Aucune réplique concluante ne vint à l'esprit de l'amiral qui, pour sortir d'embarras, se jeta de nouveau dans un accès de fureur, manquant peut-être de sincérité malgré sa violence. Les injures brutales, les jurons populaciers, éclatèrent encore, au milieu du silence sévère de l'assemblée. La Bourdonnais s'enflammait de plus en plus et sa face s'était empourprée.

— Ah! c'est la guerre que vous voulez? cria-t-il

enfin. Vous venez m'insulter, me provoquer, discuter mon autorité; eh bien, soit : la guerre! battons-nous, nous verrons qui a raison.

Et par moments sa parole s'embarrassait, parce que ses dents étaient ébranlées par le scorbut, qu'il avait contracté dans ses héroïques navigations.

Tout à coup il tira son épée et s'écria :

— A moi mes officiers !

Et se tournant vers les députés :

— Mettez-vous d'un côté avec les vôtres, messieurs, et moi de l'autre à la tête des miens. A moi, mes officiers, à moi!

Un murmure d'indignation s'éleva de l'assemblée et fit comprendre à La Bourdonnais qu'il était allé trop loin. Il eut un moment de vertige, et la vision lui apparut, de la Bastille et de cet échafaud, dont il parlait tout à l'heure sans y croire. Mais il reprit vite possession de lui-même; son esprit fertile en ruses n'était pas à bout de ressources.

— Messieurs, dit-il, accordez-moi quelques minutes; je vais réunir mon conseil de guerre et prendre son avis. Je vous promets de m'y conformer.

Les députés gardèrent un silence que La Bourdonnais feignit de prendre pour un acquiescement, et il passa dans une pièce voisine.

Il rentra peu d'instants après, tenant à la main un papier qu'il tendit au greffier.

Le greffier en donna lecture :

■ Monsieur de La Bourdonnah au conseil de (jnerre assemblé :

« Messieurs, vous venez d'entendre les protestations

du conseil supérieur de Pondichéry, et la proposition qu'il me fait de manquer à la parole que j'ai donnée à messieurs les Anglais; c'est pourquoi j'ai l'honneur de vous faire assembler pour savoir de vous, messieurs, si, ayant accordé une capitulation et arrêté des conditions en conséquence, je suis obligé de tenir ma parole d'honneur, soit que j'aie bien ou j'aie mal fait? »

Réponse du conseil.

« Nous sommes tous d'avis que M. de La Bourdonnais doit tenir la parole qu'il a donnée à messieurs les Anglais.

« Fait en la chambre du conseil de guerre tenu ce jour, 2 octobre 1746. »

Suivaient les trente-trois signatures des membres du conseil.

Mais d'Espréménil en interrompit avec impatience la nomenclature.

— Votre conseil de guerre peut-il être juge entre le roi, son autorité et vous? D'ailleurs, vous l'avez égaré par la façon dont vous l'avez interrogé. Demandez à de braves officiers s'il faut tenir une parole d'honneur donnée même à des ennemis, ils répondront : oui, sans hésiter. Mais essayez d'établir la question telle qu'elle devrait être, dites-leur : J'ai Madras à discrétion; trois partis sont à prendre pour décider de son sort : garder la place, la raser, ou la rançonner. Le conseil supérieur de Pondichéry, le commandant de la côte de Coromandel, toute la nation me soUi-

MONSIEUR DE LA BOURDONNAIS .l'.t

citent de la garder; moi seul pense qu'il est plus convenable de la rançonner. Que me conseillezvous? La réponse de vos officiers ne fait pas de doute.

— Je m'en tiendrai à celle qu'ils ont signée, répondit La Bourdonnais avec calme.

— Mettons fin à cette scène pénible, dit Burv en contenant d'un geste d'Espréménil, rien ne vaincra l'obstination de monsieur; il ne nous reste qu'à ordonner aux officiers et troupes de cette garnison de ne point évacuer la place de Madras et de ne point embarquer sur les vaisseaux, à moins d'y être forcé les armes à la main. Et, maintenant, messieurs, retirons- nous.

Bury fit un salut et sortit suivi de tous les députés.

A peine dans la rue, d'Espréménil saisit les mains du major général :

— Je vous en conjure, encore une fois, mon cher ami, ne perdez plus une minute, faites arrêter ce traître, si vous ne voulez pas que nous soyons ses prisonniers avant une heure.

Mais Bury hésitait :

— De telles mesures entre Français sont impraticables.

— Eh bien, bonsoir, messieurs, et bonne chance, s'écria d'Espréménil, vous vous souviendrez de ma prédiction quand vous serez sous les verrous. Quant à moi, je n'ai aucun goût pour la captivité, et je prends le large.

A grandes enjambées, il s'élança et disparut.

— Il a raison, filons au plus vite, dit Kerjean à Bussy, je ne tiens pas non plus à être mis en ■cage.

Un quart d'heure après, en effet, les députés qui n'avaient pas su se dérober assez vite étaient arrêtés, Bury en tête, par ordre de La Bourdonnais.

Page 1