LES CINQ FLÈCHES DE L AMOUR
Ah! terre et ciel! voyez ce ([ue nous sommes! Les champs qui produisent pour nous le riz et les légumes,
où sont-ils?
Pas une tige de sorgho, pas un brin d'herbe, pas un
pétale de rose qui nous appartiennent!
Où sont les sources pures où notre soif peut s'étancher? L'eau qui tombe des abreuvoirs dans les pas des bestiaux,
c'est là notre breuvage!
Ah! terre et ciel! voyez ce que nous sommes!
Le chant montait, de la place solitaire brûlée par ie soleil de midi.
C'était l'heure accablée de la sieste; tous les stores itaient baissés devant les fenêtres, un grand silence endormait la ville et, par-dessus les remparts de Vladras, la mer, très calme, étincelait.
Bussy était étendu sur un canapé de jonc, dans ;a chambre, obscurcie par l'épaisseur des stores. A 5eine enveloppé d'un léger vêtement de toile fine, et malgré le mouvement rapide du panka, qui agitait
l'air, il lui semblait que son sang devenait du feu. et le sommeil le fuyait.
C'est qu'à la chaleur de l'atmosphère se joignait pour lui celle de la fièvre, qui remplaçait l'engourdissement réparateur par une excitation douloureuse. Le jeune homme constatait avec colère, qu'il était hanté par le souvenir de cette Hindoue pour laquelle il aurait pu stupidement mourir sans qu'elle s'informât même de son nom; et que, malgré sa ferme volonté de l'oublier, il y pensait le jour et il en rêvait la nuit.
Les événements qui l'avaient tout d'abord et violemment arraché à lui-même, le laissaient maintenant dans une oisiveté funeste, emplie tout entière par cette torturante rêverie.
— Pourquoi m'a-t-elle traité comme un ennemi? se demandait-il cent fois. Ah! ce mystère dont a parlé le brahmane, le savoir c'est tout ce que je désire; ensuite j'oublierai ce rêve, ou plutôt ce cauchemar.
Et oppressé, il s'agitait sur la criante chaise longue, tandis qu'un léger ronflement venait de la pièce voisine où Kerjean dormait paisiblement.
Douloureuse et touchante, la voix montait de nouveau au dehors, tout proche maintenant :
Ah! terre et ciel! voyez ce que nous sommes! Les tigres ont leurs antres, les serpents leurs trous, les
oiseaux ont leurs nids dans les branches. Dans la maison de son père naît et meurt l'homme des
quatre castes.
Où donc peut-il naître, le paria? Le paria, oifdonc peut-il
mourir"?
Ah! terre et ciel! voyez ce que nous sommes!
LES CINQ FLÈCHES DE l'aMOUR 63
Bussy s'était élancé d'un bond vers la fenêtre :
— Naïk!
Et il avait un battement de cœur, dont la violence l'étonna.
— Suis-je fou? murmura-t-il, est-il possible que l'idée seule de revoir cet homme qui peut me parler d'elle, me bouleverse à ce point?
il voulut se contraindre à ne pas soulever le store; mais la lutte fut courte, à peine le temps de compter jusqu'à dix, et le jeune homme plongeait sa tête et son torse, hors de la fenêtre, dans la fournaise extérieure.
Sur la place, à quelques pas de la maison, un homme nu se tenait debout. Son corps brun était à tel point inondé de sueur, que le soleil se mirait dans ce ruissellement. Sa tête s'abritait sous une large feuille de figuier nouée sous le menton.
— Naïkl cria Bussy.
L'homme eut un sursaut de joie et joignît les mains comme dans la prière. Puis il courut vers la maison.
— ■ Eh bien, Naïk, te voilà donc? s'écria Bussy, quand le paria fut près de lui. Je suis vraiment bien coupable envers toi, car je t'avais, pardieu, complètement oublié, tant j'étais en fureur..., là-bas..., en quittant ce lieu maudit. Mais j'ai pensé à toi, depuis, et je m'en voulais de mon ingratitude. Comment diable m'as-tu retrouvé?
— Ahl maître, dit Naïk, dont les yeux si grands rayonnaient de joie, c'est toi qui m'as trouvé, tu as reconnu ma voix, tu te souvenais de mon nom! j'allais chantant de rue en rue et de place en place, le
chant a trouvé le chemin de ton oreille : c'était mon espoir, et tu m'as appelé.
— Mais tu frissonnes, mon pauvre Naïk, dit Bussy, en jetant au paria une couverture de laine douce. Il paraît que l'air du panka, qui me . semble pourtant une haleine de l'enfer, est relativement frais et va te geler jusqu'aux moelles. Que t'est-il donc arrivé? Tu me parais plus maigre et plus hâve que jamais.
— Je suis heureux, dit Naïk.
— Tant mieux ! Je voudrais en pouvoir dire autant. Mais puisque ton projet est de t'attacher à mes pas, je te préviens que je ne veux pas de meurt-de-faim à mon service et que j'entends que tu engraisses.
— J'engraisserai.
— En attendant, tu me semblés à jeun depuis des semaines, fais-moi le plaisir de manger ce qui reste de pâtisseries sur ce guéridon.
— J'obéis, maître, dit Naïk, mais il y a des racines dans les champs, je n'étais pas à jeun.
Bussy s'était recouché sur le fauteuil de jonc et regardait avec douceur le paria mangeant lentement ces gâteaux qui lui révélaient des sensations inconnues. Le marquis essayait de se persuader que la sympathie compatissante que lui inspirait Naïk était toute naturelle et désintéressée, et il y avait vraiment dans son cœur, jeune et enthousiaste, beaucoup de pitié pour ce déshérité qui se donnait à lui avec une joie si ardente; mais la source de plaisir que sa subite présence lui faisait éprouver était ailleurs, Bussy ne voulait pas en convenir avec lui-même et il était irrité d'en être cependant certain. Naïk était le
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dernier anneau d'une chaîne qu'il ne pouvait plus briser, et il sentait un apaisement singulier depuis qu'il avait ressaisi ce faible chaînon. La fièvre s'en était allée, subitement.
Naïk après avoir bu un verre d'eau de neige, pelotonné dans la couverture, s'était accroupi aux pieds du jeune homme et le regardait en silence, semblant attendre une interrogation. Bussy la retardait, se faisant violence encore. Il prit un détour.
— Tu as donc quitté le service du palais? demandat-il. Tu t'es donc enfui?
- — La disparition d'un ver de terre ne se remarque pas, dit le paria en souriant; un autre prendra ma place, recevra au lieu de moi les détritus et les injures, notre seul salaire, et nul ne s'apercevra qu'il y a un paria au lieu d'un autre.
— Pourquoi ne m'as-tu pas rejoint plus tôt?
— C'était pour te mieux servir, maître, dit Naïk avec un éclair dans les yeux, j'ai voulu faire l'impossible, et je l'ai fait.
Le marquis se souleva et plongea un regard ardent dans celui du paria :
— Que veux-tu dire? balbutia-t-il, ce mystère dont parlait Rugoonat Dat...?
— Je le sais.
Bussy se leva et poussa un long et lent soupir.
— Enfin! s'écria-t-il, luvas donc me délivrer de cette obsession! tu vas, en satisfaisant ma juste curiosité, me permettre d'oublier ce dont je me souviens trop.
Le paria secoua la tête avec une expression de tristesse.
— Tes yeux se sont aveuglés de sa beauté, ils ont bu son âme, dit-il, tu n'oublieras pas, on ne peut pas l'oublier; ce que j'ai h t'apprendre devrait pourtant te guérir; mais tu ne guériras pas, hélas! jamais tu n'oublieras.
— Tu crois? murmura Bussy, qui, la tête baissée, le regard rivé au plancher, sembla descendre jusqu'au fond de lui-même.
Naïk soupira et garda le silence.
— Allons I dis ce que tu sais, reprit le marquis après un instant.
La respiration régulière qui venait de la chambre voisine semblait inquiéter Naïk.
— C'est un ami, dit Bussy; il dort profondément, d'ailleurs il n'entend pasl'hindoustani, tu peux parler.
— Je ne te dirai pas, seigneur, au prix de quelles ruses je suis parvenu à savoir ce que le brahmane n'avait pas voulu dire. Je ne risquais que ma vie, mais la perdre eût été te mal servir. Sache donc que, comme un reptile, je me suis glissé dans les retraites les plus sacrées, sans souci du sacrilège; des jours entiers, presque sans souffle, blotti sous quelque meuble, ou enroulé aux sculptures d'une colonne et me confondant avec elles, j'ai vu ce que je ne devais pas voir et entendu ce que je ne devais pas entendre.
— Ah! merci, Naïk; toutes ces choses tu me les diras !
— Oui, maître, j'ai de quoi entretenir ton mal et t'empêcher d'y succomber peut-être, puisque tu ne peux en guérir. Ma mémoire fidèle garde un trésor
LES CINQ FLÈCHES DE l'àMOUU 67
(jui t'appartient et dont je serai avare, pourtant, afin <|ue tu ne Tépuises pas trop vite.
— Mais, dit Bussy en souriant, tu me déclares incurable avec une certitude qui m'amuse. Comment donc as-tu si bien deviné ce que je sais à peine moimême !
— Les cris de ton délire, sous le hangar inhospitalier, les murmures de tes rêves, c'est moi qui les entendais, ne mettaient-ils pas ton àme à nu? et sans cela même, mon cœur, qui souffre avec le tien, avait tout deviné.
— Tu ne songes pas à la volonté qui triomphe des faiblesses du cœur.
— L'amour a cinq flèches, une pour chaque sens, dit Naïk gravement; quand toutes vous ont frappé, comment retenir la raison, fuyant par tant de blessures?
— Nous verrons cela. Continue.
— Après ton départ, la reine revint au palais, et je commençai à épier. Je vis et j'entendis cent choses n'ayant nul rapport avec ce que je voulais savoir. La première révélation me vint d'une entrevue de la reine avec le brahmane Rugoonat Dat. Je te rapporterai leurs paroles, ma mémoire les a gardées toutes, les voici :
« — Saint brahmane, demanda la reine, peux-tu paraître en ma présence? t'es-tu suffisamment purifié des souillures qu'inflige la fréquentation d'un barbare?
« — Le brahmane, répondit Rugoonat Dat, sanctifie, et sa pureté ne peut être souillée; cependant pour te complaire j'ai rempli les rites prescrits.
« — Le barbare nous a délivrés de sa présence : est-il parti satisfait de mes largesses? suis-je sufUsamment libérée envers lui?
« — Le barbare a presque tué ton messager, il a éparpillé dans la boue tes pierreries et s'est enfui, ivre de colère, en n'acceptant rien de toi.
« — Alors il me fait don de la vie! s'écria la reine, dans une vive agitation, et tu as supporté une pareille injure? tu n'as pas retenu le maudit?
« — Le cheval était rapide, et dans son indignation le jeune homme ne me ménageait pas.
« — Il t'a insulté, toi, un brahmane! et tu l'as laissé vivre?
« — Certes I Sa fierté et son regard étincelanl me plaisaient fort. J'ai cru voir en cet étranger une incarnation de notre héros Rama.
« — Rugoonat Dat ! s'écria alors la reine en se levant d'un air courroucé, les singulières révoltes de ton esprit contre toutes nos traditions m'effrayent vraiment. Je ne suis pas digne de disputer avec un saint tel que toi; c'est pourquoi je te prie de me laisser pour m'éviter le péché d'une colère sacrilège. »
— A ces mots, le brahmane salua et se retira, en dissimulant un sourire oii il y avait un peu de pitié.
— Sais-tu que ce brahmane est un brave homme! s'écria Bussy. Je regrette de l'avoir malmené et je lui en ferai mes excuses à l'occasion. Mais la reine, que fit-elle lorsqu'elle fut seule?
— Pareille au soleil qui s'enfonce dans les nuées, elle voila un instant son beau visage dans ses mains, comme pour échapper à une honte ou à une crainte.
LES CINQ FLÈCHES DE l'aMOUR 69
Puis elle appela ses deux femmes favorites, deux princesses qui ne la quittent guère, l'une surtout qu'elle préfère à toutes et qui a nom Lila. Elle leur dit comment l'odieux étranger avait refusé ses présents et dans quelle colère la plongeait cette nouvelle.
« — Songe, Lila, disait-elle, quelle humiliation! Ma vie est un don qu'il m'a fait! Pourrai-je la supporter? Ah! l'horreur me saisit quand je me souviens qu'il m'a tenue dans ses bras, que j'ai roulé dans l'herbe avec lui, et que son sang était sur moi!
« — La Lumière du Monde s'éteignait sans lui, dit Lila, caressante; reine, il t'a sauvée!
« — Vous sauve-t-il, le pestiféré qui vous arrache aux flammes, mais vous laisse une souillure mortelle ? »
— Et comme les yeux de la reine se noyaient de larmes, pour la calmer, on fit entrer les bayadères et les jongleurs, avec la musique bourdonnante.
— Alors, si je comprends bien, s'écria Bussy, en empêchant la reine d'être mangée par un tigre, je l'ai à jamais déshonorée?
— C'est quelque chose comme cela, répondit Naïk. Ces préjugés que ton esprit rejette, la reine est leur esclave. Tes dieux, paraît-il, ne sont pas les siens, lu manges de la chair de vache, crime irrémédiable qui te rend impur à ses yeux autant qu'un paria; c'est pourquoi l'on t'a traité avec cet incroyable mépris, le donnant des parias pour serviteurs. Tout ce qui t'a servi et le hangar qui t'abritait ont été livrés aux flammes.
— Eh bien! voici une jolie situation pour un amou-
reux! être un objet de dégoût, une peste pour celle qu'on voudrait charmer! c'est délicieux! Et tu t'imagines que cette aimable découverte ne va pas, d'un seul coup, effacer cette folie de mon cœur? Et il eut un éclat de rire.
— Serait-ce possible, maître? murmura Naïk que cette gaieté étonnait. Pourtant, il secoua la tête, gardant ses doutes.
— Voyons, reprit Bussy, est-ce tout ce que tu sais? Fais-moi boire l'antidote jusqu'à la lie.
— Le plus amer est passé. Mais il reste de curieuses choses. Il y a, près de la reine, un autre brahmane, nommé Panch-Anan, un des noms de Siva, qui est tout l'opposé de Rugoonat Dat; il n'étudie pas comme lui les livres sacrés pour en comprendre la grandeur et le sens vrai, il s'en tient aux formules, et le fanatisme de sa piété n'a pas de frein. Panch-Anan est l'intime conseiller de la reine, il exalte sa dévotion et terrifie son âme. Sans la noble fermeté de Rugoonat Dat, dont le caractère en impose même à ses ennemis, ta vie peut-être nétait pas en sûreté. 11 vint te voir pour montrer combien il réprouvait la façon dont tu étais traité. Panch-Anan n'osa plus alors réclamer ta vie; il déclara que la reine pouvait être purifiée de la souillure par une cérémonie solennelle, et qu'en te payant ton service, on brisait tout rapport avec toi. Mais l'incantation n'a pas réussi, à ce qu'il paraît; une entrevue de la reine avec Panch-Anan m'a révélé leur trouble à ce sujet. La purification n'a amené aucun apaisement, la reine se sent souillée comme auparavant, elle se dit malade, énervée, le
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sommeil la fuit. Elle montre même de la colère contre le brahmane, qui épuise en vain son trésor pour lui rendre Dourga et Siva favorables. Panch- Anan affirme que les rites de la purification ayant été accomplis par lui-même sont infaillibles; qu'une cérémonie aussi solennelle ne peut être renouvelée avant qu'on ait découvert la cause qui l'a empêchée de réussir, et que cette cause, il la cherchera. Voilà où ils en sont. J'ai cru en savoir assez et j'ai quitté le palais pour te rejoindre, ô mon maître!
— Quelle bizarre aventure! dit Bussy. Ae serait-ce pas vraiment une belle victoire que de vaincre tous ces préjugés et de conquérir cette femme? Mais je me dois à mon pays et n'ai pas de temps à perdre à toutes ces folies. Donc, nous n'en parlerons plus.
Kerjean venait de passer la tête par la porte, en s'étirant et en bâillant. Il regarda avec surprise le maigre Naïk émergeant de la couverture.
— Qu'est cela? cher ami, s'écria-t-il en entrant tout à fait.
— Quelque chose comme un chien perdu que j'adopte; un cœur dévoué qiii se donne à moi.
— Vraiment? Mais d'où sort celui-ci, maigre comme vm fakir, qui me regarde avec ses énormes yeux?
— Je dois vous avertir, mon cher — car peut-être vous croyez, vous aussi, aux souillures — que cet homme est un paria. . •
Le jeune homme lit un bond en arrière : i
— Un paria! Quallez-vous faire d'un paria? Ses pareils sont des êtres abjects, plus slupides que les brutes. Votre bon cœur vous égare.
— Celui-ci m'a donné des preuves d'un dévouement profond el d'une haute intelligence. Je vous assure que je l'aime beaucoup, dit Bussy en posant la main sur la tête de Naïk. Il est fort maigre, j'en conviens, mais c'est là sa seule maladie; je lui ai d'ailleurs ordonné d'engraisser, et il est obéissant.
— C'est de la folie 1 s'écria Kerjean en se laissant tomber sur un siège; vous vous ferez le plus grand tort, laissez-moi vous le dire, en traînant à votre suite un être qui est un objet d'horreur pour le dernier des valets. Pas un ne vous restera.
— Si les serviteurs me quittent, il me servira mieux qu'eux et, de plus, il me sera précieux pour me perfectionner dans la langue de l'Inde.
— Y pensez-vous, ces gens-là savent à peine parler et s'expriment de la façon la plus grossière!
— Il y a des poètes partout, mon ami; la poésie ne se trouve pas souillée, elle, pour habiter le cerveau d'un paria; celui-ci la loge à mon idée, et il s'exprime naturellement de la façon la plus agréable. D'ailleurs, c'est un « valouver » ; connaissez-vous ce mot?
— Oui, un savant... relatif, dit Kerjean en faisant la moue.
— Il est bien entendu que, si sa présence vous offusque, il ne paraîtra pas devant vous.
— Plaisantez-vous! s'écria Kerjean d'un air fâché; dès que vous êtes bien décidé à vous compromettre pour ce maigre bonhomme, je me compromets avec vous. Vous devez avoir vos raisons, je les respecte.
— Merci, dit Bussy en tendant la main à son ami.
— Bonjour, valouver, cria gaiement le jeune officier
LES CINQ FLÈCHES DE l'aMOUR 73
en frappant sur l'épaule du paria. Vous voyez, j'y touche, ajouta-t-il en se tournant vers Bussy, je n'ai pas de préjugés.
— Vous êtes le plus charmant des hommes.
Naïk avait écouté, ou plutôt regardé, cette conversation qui avait eu lieu dans une langue inconnue; il l'avait en partie comprise, et lorsqu'il se vit accepté par le nouveau venu, il le remercia d'un regard si expressif que, sous sa lumière, Kerjean sentit se fondre toutes ses préventions.
Conquête du paradis.
Le pavillon de tempête vient d'être hissé dans l'air étouffant, comme mort. Un coup de canon a été tiré et c'est à peine si l'atmosphère immobile le répercute. Tout Madras en est ému cependant et, malgré l'accablante chaleur, le sommet des remparts, et toutes les places d'où l'on découvre la mer, se peuplent d'une foule inquiète, composée d'Anglais autant que de Français, d'Hindous et d'Arméniens.
Le soleil brille encore de tout son éclat, et au zénith le ciel est pur; mais à l'occident, comme si la mer était en ébullition, des fumées, de plus en plus épaisses, semblent sortir des flots et s'accumulent à l'horizon.
C'est l'ouragan périodique qui vient à sa date. Ainsi qu'un monstre déchaîné, il s'avance implacable, et déjà dévore l'azur.
Beaucoup de braves marins vont payer, peut-être, de leur vie, les retards de La Bourdonnais, qui, malgré
la saison avancée, ont suspendu le départ de l'escadre. Maintenant, il est trop tard.
En toute hâte le commandant vient d'envoyer aux navires l'ordre de couper les amarres et de prendre le large, d'échapper ainsi à une perte certaine par une perte probable, de se jeter dans l'ouragan, enfin, pour ne pas être jeté par lui sur les côtes, et brisé.
Déjà les voiles se déploient sur les mâtures; molles et tombantes, dans l'air sans souffle, elles font penser, à tous ceux qui les regardent, le cœur serré par l'angoisse, à des linceuls que l'on prépare.
Plus que tout autre, La Bourdonnais doit souffrir. Son esprit doit être tenaillé horriblement par les remords ; ces beaux navires sont comme ses enfants, c'est lui qui les a équipés, armés, presque construits; il a guidé souvent leur majestueux essaim à travers les mers, dans les combats, dans les victoires, et maintenant par sa faute ils doivent faire face à un danger plus terrible que celui de la guerre; les reverra-t-il jamais ?
Il est là debout sur le rivage, pâle, la bouche serrée, l'œil à la longue-vue, surveillant le sinistre appareillage.
Déjà le Duc d'Orléans est prêt. Il vire lentement sous l'absence du vent. Puis soudain ses voiles se gonflent; la première rafale l'a saisi et il court une bordée qui le rapproche de la ville. L'équipage, alors, dans un hurrah, jette un adieu résigné et mélancolique à la terre; la foule lui répond par un long cri de douleur, et le vaisseau prend son chemin vers l'ombre effrayante.
U Achille part à son tour, puis le Bourbon, le Neptune, le Pliénix, la Princesse-Maine, toute l'escadre ! Les voiles, que le soleil frappe encore, ont un éclat éblouissant sur le fond noir de l'horizon, puis elles entrent dans la pénombre, deviennent grises, et bientôt les vaisseaux s'enfoncent et disparaissent dans la nuit obscure qui semble les dévorer.
La foule, muette et immobile, a comme l'impression d'un immense suicide.
Une cloche se met à tinter dans la ville, pareille à un glas; c'est à l'église du couvent des capucins où l'on commence des prières pour le salut des marins.
Voilà que le soleil est atteint, il devient pâle, puis sanglant, et la sombre houle des nuages le submerge. Une obscurité presque nocturne tombe sur la ville à travers laquelle la foule se disperse en hâte, sous les tourbillons de sable que les rafales intermittentes, qui tombent tout à coup, arrachent à la grève.
Et brusquement, dans un mugissement terrible, le vent fait irruption, avec la violence d'un fleuve au cours rapide. Les minces cocotiers ploient jusqu'à balayer le sol de leur tête échevelée. Toutes sortes de débris volent et tournoient dans l'air, et l'écume des lames est emportée aussi, comme une neige.
La tempête atteint vite son paroxysme! Le ciel n'est plus qu'un vaste éclair et la foudre éclate de tous les côtés à la fois dans un fracas assourdissant.
En mer, c'est un chaos qui peut donner une idée des luttes élémentaires des premiers âges du monde; des gouffres se creusent, et, comme si des volcans les soulevaient, des vagues monstrueuses s'élèvent.
puis, avec un tumulte épouvantable, se versent en cataractes phosphorescentes et, dans une course vertigineuse, débordent les rivages, couvrent d'écume les quais et les remparts. Les nuages semblent la fumée flamboyante d'un incendie qui passse, et ils éclairent d'une lueur fantastique cet effroyable bouleversement, dont le vacarme est tellement surhumain qu'à l'entendre les oreilles humaines saignent.
D'heure en heure, de nuit en jour, la tempête se prolonge avec des apaisements momentanés et des recrudescences de fureur. Les lumières restent allumées dans les maisons où les habitants sont enfermés, pâles de terreur et les poumons oppressés par l'étouffante chaleur. Les murs tremblent; les toits ruissellent et les chambres sont envahies par des hôtes inattendus et qu'en vain l'on s'efforce de chasser. Des torrents d'eau inondant leurs retraites, toutes les bêtes qui gîtent dans les crevasses, dans les caves et les recoins humides, se replient en désordre vers les demeures des hommes : les reptiles, les crapauds, d'innombrables lézards, courent, rampent sur le parquet, tandis que les murailles disparaisent sous le grouillement des cancrelats, des scorpions; et le dégoût qu'inspire une telle compagnie s'ajoute à l'effroi et à l'énervement que fait éprouver l'orage.
Enfin, après la seconde nuit, la tcmpéle se calme, le tonnerre cesse son vacarme, le déluge prend fin, et reptiles et insectes regagnent leurs pénates.
Dés que l'on peut mettre le nez dehors, un grand nombre de noirs apparaissent chargés de longues échelles, qu'ils appuient contre les maisons et qu'ils
78 LA CONQUÊTE Dl" PAIIADIS
gravissent lestement. D'autres jaillissent des mansardes, découvrant leurs dents blanches dans un large rire en se glissant sur les toits.
II s'agit d'une pêche des plus originales, celle des poissons, d'assez forte taille, que la violence du vent, ou on ne sait quel phénomène, transporte, pendant les tempêtes, sur les toits et les terrasses.
Bientôt les fenêtres se rouvrent, les rues ravinées et bouleversées se repeuplent; l'on court à la grève jonchée de débris et où s'échouent toutes sortes d'épaves de mauvais augure, et de nouveau les regards anxieux interrogent la mer déserte.
Du haut du fort Saint-Georges, derrière la fenêtre grillée de l'appartement qui leur sert de prison, le major général de Bury et ses compagnons de captivité regardent, eux aussi, avec une inquiétude poignante l'Océan encore tout blanc d'écume. A-t-il tout englouti? l'escadre française n'est-elle plus qu'un souvenir?
Le brave ingénieur Paradis ne peut calmer son indignation; sa face énergique, un peu congestionnée, est toute froncée par la colère, et, avec son léger accent suisse, il ne cesse de mâchonner des jurons.
— Que le grand diable d'enfer emporte cet amiral de malheur? grommelle-t-il; nous aurions bien pris Madras sans lui, et nous ne serions pas dans un pareil pétrin. Cette gueuse de forteresse serait à bas, au lieu de nous tenir là penauds et rageant comme des rats pris au piège.
— Le sort de ces pauvres officiers des navires et de leurs matelots, qui sont peut-être, pour la plupart, à l'heure qu'il est, entamés par les poissons, me fait
oublier les ennuis de notre situation, dit Bury. Qu'un commandant d'escadre ait pu à ce point compromettre la sûreté de ses vaisseaux, c'est ce que je ne peux comprendre. S'il est vraiment assez infâme pour avoir vendu sa complaisance aux Anglais, et assez criminel pour, ayant d'un côté la vie de ses hommes et de l'autre un méchant million, avoir laissé pencher la balance du côté de l'argent, il mérite vraiment d'aller bouillir dans la marmite où le souhaite Paradis.
— L'absence de nouvelles et l'incertitude où elle nous plonge me font bouillir le sang, à moi, dit de La Touche en se promenant à grands pas.
— Et moi, l'absence de sorbets me met le gosier en feu, s'écria Changeac; puisque ce Judas breton s'est chargé de nous, il devrait bien nous faire monter quelques rafraîchissements.
— Il veut nous faire crever de soif, grogna Paradis. Je le traitais mieux quand il logeait chez moi à Oulgaret. Ah! si j'avais su!
De La Touche s'était rapproché de la fenêtre :
— Voyez donc, messieurs, dit-il tout à coup, n'estce pas notre ennemi qui s'agite là-bas sur la grève?
— Où est-il, que je vomisse sur lui des malédictions? cria Paradis.
— Il doit être dans ses petits souliers, dit Bury; sa responsabilité est grande, et l'on dirait que la mer lui rend ses vaisseaux à l'état de bois à brûler.
Les têtes des prisonniers se pressaient aux barreaux de la fenêtre, cherchant à comprendre, malgré l'éloignement, ce qui se passait sur le rivage. Toutes les chelingues semblaient détruites; car l'on mettait à la
mer les catimarons, ces sortes de radeaux composés de trois pièces de bois et qu'un seul homme fait manœuvrer à l'aide d'une pagaie. Us s'en allaient à la découverte sur les flots encore agités, paraissaient et disparaissaient dans les creux et sur les crêtes.
D "énormes épaves s'échouaient sur le sable : des mâts rompus, des chaloupes brisées et, à ce qu'il semblait, des cadavres. A un certain moment, tout l'intérêt de la foule se porta vers un débris flottant, bouée ou panier, qui soutenait sans doute un naufragé.
L'horizon demeurait désert, aucune voile n'apparaissait.
Vers le soir, un catimaron reparut chargé d'hommes. Les prisonniers en comptèrent huit se profilant sur les clartés du couchant. Le noir qui dirigeait le radeau les amena, non sans peine, jusqu'au rivage, oîi ils furent entourés et enlevés par les assistants.
— Ils sont sauvés au moins ceux-ci! s'écria Bury qui, ainsi que ses compagnons, suivait toutes ces scènes avec la plus vive émotion.
— Ils vont donner quelques nouvelles des autres, dit de La Touche; c'est vraiment cruel de nous laisser ainsi ignorer le sort de nos frères !
Ils continuèrent à regarder jusqu'à fatiguer leurs yeux, mais la nuit vint, tout se brouilla, et ils ne virent plus que des lumières courant ou stationnant le long de la dernière lame, dont les blanches cascades d'écume restèrent longtemps visibles.
Lorsqu'il ne fut plus possible de rien découvrir, Paradis ne put maîtriser un accès d'indignation, il se
mit à secouer la porte, verrouillée extérieurement, à la frapper de ses poings fermés en criant et en appelant. A la grande surprise de ses compagnons qui s'efforçaient de calmer cette violence inutile, une voix amie répondit à Paradis, et, avec le soldat de garde qui apportait des lumières, Kerjean s'élança dans la chambre.
— Salut, messieurs, s'écria-t-il, j'ai pensé que vous deviez souffrir mille morts d'être là sans nouvelles au milieu de tant d'événements : aussi j'ai séduit les geôliers et forcé la consigne pour vous en apporter.
Toutes les mains se tendirent vers le jeune officier; la même question s'échappa de toutes les bouches :
— Que sait-on de l'escadre?
— De bien tristes choses, et l'on ne sait pas tout encore. Le Duc d'Orléans a sombré et tout l'équipage a péri, plus soixante prisonniers anglais ; huit hommes seulement, cramponnés à des épaves, ont été recueillis par un catimaron. De nos captures anglaises une seule, la Princesse-Marie, est encore à flot, complètement démâtée, avec huit pieds d'eau dans sa cale. Les deux autres, VAdvicc et la Marie-Gertrude, ont coulé avant d'avoir pu quitter la rade. Le Phénix^ perdu corps et biens. Le Bourbon a été aperçu, à la pointe de Saint-Thomé, n'ayant plus que son màt de misaine etfatiguantd'une manière terrible. De V Achille et du Neptune on ne sait rien encore. Enfin plus de douze cents hommes perdus jusqu'à présent, voilà la vérité, messieurs.
— C'est horrible, s'écria Bury en se laissant tomber sur un siège.
b-^ LA CON'Qt'ETE DU PARADIS
Il y eut un long silence de consternation ; le brave Paradis se cachait pour essuyer ses larmes.
— Et que dit de cela La Bourdonnais? demanda enfin de La Touche.
— L'amiral est consterné, et je crois que nous serons bientôt débarrassés de lui. Mais j'y songe, vous ne savez rien depuis que ce misérable vous tient sous les verrous? Voici le nouveau : des instructions complémentaires sont arrivées de France donnant tout pouvoir à mon oncle Dupleix et au Conseil supérieur; La Bourdonnais a seulement voix délibérative, mais doit se soumettre aux décisions prises.
— Voilà qui est écrasant! s'écria Changeac.
— L'amiral résiste encore ; mais le fond de sa pensée lui est échappé après boire; il s'est écrié, paraît-il : « Mon affaire est sale! j'ai agi trop vite; mais je sais un moyen de me tirer de là ». Et il dit à qui veut l'entendre qu'il donnerait un bras pour ne jamais avoir mis les pieds à Madras.
— Ce bras-là aurait sauvé sa tête, qui n'est pas solide sur ses épaules, grommela Paradis.
— Ce qui l'écrase, continua Kerjean, c'est la ruine de son escadre, il faut qu'il cède à présent et qu'il parte au plus vite avec les débris de ses vaisseaux. Mais il nous laisse dans une jolie situation! Si le coup de vent n'a pas épargné Pondichéry, où sont mouillés le Zys, le Saint-Louis et la Renommée, nous n'avons plus un navire sur la côte de Coromandel et l'escadre anglaise, à l'abri dans un port sûr, existe dans son entier, et va nous tomber dessus au premier jour.
— Et les canons prêtés par Dupleix, s'écria Bury,
ils étaient sur les navires et sont au fond de l'eau à présent.
— Sans compter cinq cents hommes du contingent de Pondichéry que La Bourdonnais, pour mieux nous tenir, avait embarqués, ajouta Kerjean.
— De sorte que la capitale de l'Inde française est à l'heure qu'il est sans défense, conclut de La Touche.
— Eh bien, nous sommes là! s'écria Paradis, en se levant; souslesordres d'un gouverneur comme Dupleix, on fait l'impossible, et nous le ferons, nous battrons les Anglais et les Maures avec!
— Tu es un vaillant, toi, et tu as raison, dit Kerjean, en embrassant Paradis; voilà ce qui s'appelle parler, et le découragement n'a jamais servi de rien. Maintenant, messieurs, je dois vous faire mes adieux, je pars cette nuit, avec de Bussy et ses volontaires, pour Pondichéry. Nous allons par terre puisqu'il n'y a plus de navires. Si vous avez des commissions pour la capitale, faites-les-moi tenir dans une heure. Je vous dis ; A revoir et à bientôt. Quel qu'il soit, le dénouement ne peut plus tarder, et votre captivité touche à sa fin. Votre indigne geôlier va être forcé de quitter la place. A revoir donc, messieurs, et bon courage!
Après avoir serré les mains de ses amis, le jeune officier s'éloigna rapidement.
Une jolie maison, carrée, petite, tout enveloppée de beaux arbres qui la rafraîchissent, dans l'avenue de Valdaour, hors des murs de Pondichéry. Un seul étage, au-dessus du rez-de-chaussée, et pour toit une terrasse, entourée de pilastres peints en rose clair. Devant les fenêtres, une galerie courant tout autour du logis, soutenue d'en bas par des colonnes carrées et soutenant l'avancement du toit par des colonnes rondes, le tout badigeonné d'un tendre ton rose, rehaussé de vert pâle.
L'intérieur de l'habitation est simple et coquet : au rez-de-chaussée, un grand salon, qui sert de salle à manger, entouré de divans chargés de coussins ; au premier, la chambre à coucher avec des nattes vertes sur le sol, des stores devant les grandes baies ouvrant sur la galerie ; la bibliothèque où sont alignés des livres assez peu nombreux, mais tout usés par le travail ; le cabinet de toilette, doublé par une glace qui
occupe tout un panneau. Dans un autre corps de logis sont les écuries et les communs.
Le marquis de Bussy a fixé sa résidence dans cette maison, installée par une famille de commerçants français, qui était venue chercher fortune aux Indes. Mais il ne reste de cette famille qu'une jeune fille : Marion, orpheline, qui, pour vivre, loue la maison, son seul héritage, à de nobles officiers, et tient, au besoin, leur ménage, en qualité de gouvernante.
Marion, la gracieuse orpheline aux doux yeux couleur de myosotis; Naïk, qui, vêtu maintenant d'une longue chemise blanche serrée à la taille par une ceinture rouge, coiffé d'un léger turban de mousseline, des anneaux d'argent à ses bras nus, et au cou un grand collier en graines de vanda,| a fort bon air; deux soldats, et quelques noirs, pour la cuisine et l'écurie, tels sont les serviteurs qui composent la maison du jeune capitaine, obligé à de grandes épargnes, en attendant la réalisation des espérances, fondées sur l'avenir, et qui sont tout son avoir.
Quelques jours après son arrivée à Pondichéry, il attendait le chevalier de Kerjean qui devait venir le prendre pour le présenter à Dupleix. Il était agité, un peu ému. Accoudé à la galerie du premier étage, il songeait à la France, quittée pour toujours peutêtre, et il revoyait sa bonne mère, là-bas, au fond du Soissonnais. Ah! si elle venait vraiment cette fortune qu'il ambitionnait, quelle joie il aurait à lui rendre, à la chère marquise, le luxe de son rang, à lui faire, après une triste jeunesse, une vieillesse heureuse! Pour réussir, il fallait avant tout tâcher de plaire
au gouverneur de l'Inde, lui inspirer confiance, être guidé par lui. Qu'était-ce, en somme, ce Dupleix? Dans le principe, un simple marchand; un employé de la compagnie, aux émoluments les plus modestes; et pourtant, en peu d'années, il avait fait non seulement sa fortune, mais celle de cette compagnie qui était sur le point de périr lorsqu'il était venu dans l'Inde. Maintenant c'était presque un roi : il avait reçu des lettres de noblesse, avec la croix de Saint-Louis, et sa renommée grandissait. Il est vrai qu'il avait du génie, qu'il avait fait des merveilles et que plus d'une fois, abandonné de tous, il était parvenu à sauver la colonie. Mais lui aussi se sentait capable de grandes choses si l'occasion de les accomplir se présentait. Oui, être remarqué par Dupleix. c'était là le premier pas vers la fortune.
— En grande tenue, c'est parfait, s'écria Kerjeaa qui venait d'arriver : mon oncle est sévère sur l'étiquette, j'avais oublié de vous en prévenir.
Et il admirait, avec une pointe d'envie, l'élégance et la grâce de son compagnon, dans son habit bleu de roi agrémenté d'or, entr'ouvert sur le gilet et la culotte rouge. Il admirait la main blanche et féminine, et la jambe bien faite dont le bas de soie satinait les rondeurs.
— Vous êtes superbe, dit-il avec un soupir, vous allez nous enlever le cœur de toutes nos belles.
— Ne raillez pas, dit Bussy, je me trouve horrible dans cet habit militaire dont les couleurs hurlent
. d'être ensemble.
— Si l'habit est imparfait, il est certain que vous
PONDICHÉRV 87
l'embellissez. Mais rassurez-vous, nous aurons l'occasion de déployer toutes nos grâces, dans le costume qui nous plaira, au prochain bal chez le gouverneur.
Marion s'avança pour donner à Bussy son épée et son tricorne galonné d'or, et les deux jeunes gens sortirent, à pied.
Il faisait un temps délicieux. La mousson, qui soufflait maintenant régulièrement, amenant des pluies fréquentes, rafraîchissait l'air et faisait tout fleurir et verdoyer. Bussy s'émerveillait de Pondichéry, qui semblait un parc immense.
— C'est Versailles, disait-il. mais un Versailles tropical, avec une végétation géante dont le roi-soleil n'a pu imaginer la splendeur.
— Nous sommes ici dans le quartier noble, dit Kerjean; à l'intérieur des murailles, la ville n'est pas aussi fraîche et agréable, quoique très embellie déjà par mon oncle. Tout cet espace qui enveloppe Pondichéry depuis la mer jusqu'à la rivière d'Ariancopan sur une largeur d'un mille, en formant un demi-cercle de six milles de long, est enfermé par une haie formidable, faite de cocotiers et de palmiers, renforcée par le bas d'aloès et de cactus énormes qui la rendent impénétrable. C'est une défense très sérieuse contre la cavalerie, et l'infanterie se déchirerait ferme à essayer de la franchir. Cette haie bornait autrefois le terrain concédé aux Français par les princes du pays; on l'appelle encore la Haye-de-limite. 11 faut voir cela, c'est très curieux.
— Alors, c'est ici que loge la bonne société ?
— La bonne et la médiocre, tous ceux qui possè-
dent quelques revenus tiennent à honneur d'habiter le quartier élégant. D'ailleurs, comme la colonie est avant tout commerçante, on a quelques égards pour les marchands, et la société est forcément très mêlée.
— Louis XIV n'a-t-il pas déclaré qu'un homme de noble naissance ne dérogeait pas en faisant le trafic avec les marchands de l'Inde? dit Bussy. Cela crée pour eux une sorte de privilège.
Sans qu'il y eût cohue, on voyait se suivre et se croiser dans les avenues, toutes sortes de véhicules : des palanquins, portés par des noirs et escortés d'un triple rang de gardes vêtus de blanc ; des chaises à porteurs richement peintes et vernies, tenues par des laquais en livrée; des chars, à toit doré, traînés par des bœufs ; et de vastes carrosses, surmontés de galeries à jour, montrant des portières blasonnées. Parfois un chameau, portant un messager, se hâtait en grommelant, ou bien un éléphant, ayant sur son cou le mahout lui piquant l'oreille et sur son dos quelque seigneur hindou, passait la trompe basse et repliée, couvert d'une housse rouge, brodée aux coins, que chacun de ses larges pas faisait flotter et claqueter.
La résidence du gouverneur de l'Inde était construite dans le style du palais de Versailles ; mais avec un luxe'plus voyant, plus coloré, et certaines concessions au climat du pays, telles que vérandas et galeries ouvertes.
Les deux officiers pénétrèrent dans la cour d'honneur, gardée par des grenadiers et par des cipayes, et, comme Kerjean était du palais, l'huissier de service les laissa entrer dans le parc sans les accompagner.
Ce parc ne ressemblait en rien, lui, au jardin taillé et régulier du palais de Versailles ; il était absolument féerique : les plus belles plantes de l'Inde, rassemblées et groupées avec art, formaient des gammes de nuances depuis le vert le plus pâle jusqu'au vert noir, d'un effet extraordinaire; des feuilles d'une largeur inusitée, métalliques et découpées, d'autres minces et flottantes comme des flots de rubans, d'autres raides et tranchantes, hérissées d'épines, quelques-unes légères et vaporeuses pareilles à des plumes et à de la fumée, s'étageaient, s'escaladaient, se faisant valoir, tandis qu'au-dessus d'elles des troncs droits, s'élançant d'un seul jet, déployaient très haut des panaches et des gerbes translucides, jaillissant du milieu d'écorces déchirées et de fibrilles brunes emmêlées et pendantes comme des chevelures. Parmi toutes ces verdures étaient répandues une profusion de fleurs inconnues dont les chauds parfums alourdissaient l'air, et des milliers d'oiseaux et de papillons, criant, chantant, voletant, mettaient partout comme un pétillement de flammes.
Bussy s'avançait ravi, lentement.
Tout à coup, dominant le concert des oiseaux, une plainte musicale et douce se fît entendre. C'était la voix d'un violon qui pleurait et frémissait, filait des sons, égrenant une mélodie mélancolique et touchante.
— Chut! dit Kerjean un doigt sur les lèvres, c'est mon oncle.
Ils s'arrêtèrent sous une fenêtre grande ouverte d'où venaient les sons.
— Voyez-vous, il compose, reprit Kerjean à voix
basse, et, à en juger par la mélodie, son âme est triste.
Ils écoutèrent, en retenant leur respiration, tant que chanta le violon. Il se tut subitement, après une coda tumultueuse, sur un accord nerveux et violent, comme si le musicien entendait dire que les douleurs et les obstacles il les fallait vaincre par la force d'âme et la volonté.
Peu après, Dupleix parut à la fenêtre, tenant encore son instrument. Il était en manches de chemise, le jabot de dentelle un peu froissé.
— Bravo! mon oncle! bravo ! s'écria Kerjean.
— Ah ! vous m'écoutiez, monsieur l'indiscret? Et apercevant Bussy, Dupleix le salua.
— Montez, ajoula-t-il, je suis à vous. Et il se retira vivement de la fenêtre.
Quelques instants après, ils étaient introduits dans un salon somptueux, et bientôt, une riche portière s'écartant, Dupleix parut. Il avait passé un habit très simple, gris de lin, sans broderie.
En voyant de près le gouverneur, celui que les indigènes, autant que les Européens, appelaient : « le grand gouverneur », Bussy ressentit comme une commotion, tant il eut l'impression vive d'être en présence d'un homme vraiment supérieur, d'un dominateur, d'un maître.
Dupleix n'avait pas encore cinquante ans et aucune trace de fatigue n'altérait l'énergie de ses traits ; il apparaissait dans toute la plénitude de sa beauté morale et physique, la noblesse des pensées embellissant la forme. Il avait le front haut et vaste, le nez
droit, la bouche fine et sérieuse, le bas du visage large et ferme, signe d'une indomptable volonté. Ses yeux noirs, grands, très doux d'ordinaire, dardaient par moments un regard d'un éclat et d'une pénétration extraordinaires, une flamme difficile à soutenir.
Ce fut un regard semblable que, tout d'abord, il attacha, en silence, sur de Bussy, comme s'il eût voulu le voir jusqu'à l'âme; et il y avait dans ce regard une anxiété et un espoir, quelque chose qui semblait dire : « Peut-être celui-ci est-il l'homme que je cherche. »
Malgré son émotion, Bussy ne baissa pas les yeux; sans orgueil, mais sans faiblesse, il soutint cet interrogatoire muet et laissa lire dans le bleu sombre de ses prunelles. Mais Dupleix adoucit vite l'expression de ses yeux, et, rompant ce silence qui pouvait paraître blessant, il s'avança avec un sourire affable.
— Capitaine, dit-il, c'est une véritable joie pour moi de vous voir ici; je n'ai entendu de vous que des éloges, et je dois même vous présenter des excuses : si nous ne demandons pas pour vous la croix de Saint-Louis, c'est qu'il y a d'autres officiers qui ont plus d'années, s'ils ont moins de mérite, et il faut avoir quelque égard pour l'ancienneté.
— Monsieur, dit Bussy en s'inclinant, votre approbation me sera toujours plus précieuse que toutes les croix du monde.
Dupleix interrogea amicalement le jeune officier sur sa position, sur ses états de service et sur ses projets. Il l'écoutait avec attention et intérêt.
— Pourriez-vous, sans répugnance, vous établir
dans l'Inde pour de longues années? lui demanda-t-il enfin.
— J'ai l'idée, répondit Bussy, que ma destinée s'y accomplira, et, sans le connaître encore complètement, j'aime ce pays avec passion.
— Il ne vous dit pas tout, mon oncle, fit remarquer Kerjean, il parle le tamoul couramment et, je crois, aussi le persan.
— Vraiment ! s'écria Dupleix, en jetant encore sur Bussy un regard brillant d'espoir; voilà ce que je n'ai pu obtenir d'aucun de mes officiers, pas même de ce paresseux de Kerjean.
— Ah! mon oncle! je me battrai tant que vous voudrez, je verserai tout mon sang pour vous avec joie, mais ne me demandez pas d'apprendre quelque chose. J'ai toujours été un mauvais écolier.
— Oui, je sais; très brave, très dévoué, mais une mauvaise tête, folle de plaisir, dit Dupleix avec un sourire indulgent.
— Que voulez-vous, la jeunesse n"a qu'un temps! soupira Kerjean.
— Allons, je dois vous quitter, dit le gouverneur en se levant; j'ai quarante personnes à recevoir. Ah! j'aurai quelque peine à leur faire bon visage.
— Seriez-vous souffrant?
— Non, mais inquiet et d'humeur fort sombre.
— Quelque malheur nouveau menace-t-il la colonie? demanda vivement Kerjean; vous ne nous dites rien de Madras; nos amis sont-ils enfin libres? La Bourdonnais est-il dompté?
— Je suis écœuré de la conduite de cet homme, dit
Diipleix avec une expression douloureuse, il est à peine croyable que ce soit celui qui compte dans sa vie tant de grandes actions, le fondateur de la colonie de Bourbon, qui vient de nous donner un aussi désolant spectacle. J'ose à peine vous dire par quel crime il clôt cette campagne.
Et Dupleix regarda autour de lui pour voir si la salle était vide.
— Le croiriez-vous, messieurs, continua-t-il en baissant la voix, pour se tirer d'afTaire, il a commis un véritable faux! il s'est permis d'intercaler dans le traité de rançon un article déclarant que le gouverneur anglais et son conseil cesseront, afin de pouvoir traiter, d'être prisonniers de guerre au moment où ils entreront en négociations. Cela fait, il affirma aux Anglais que le gouvernement de Pondichéry s'engageait à restituer Madras moyennant onze cent mille pagodes, et que l'évacuation était fixée en janvier. Or, il avait dans sa poche à ce moment même la lettre par laquelle nous rejetions définitivement cet arrangement.
— C'est monstrueux! s'écria Kerjean.
— Maintenant il rassemble en hâte les débris de son escadre et, sachant fort bien qu'il dupe les Anglais et que nous ne tiendrons pas ses promesses, il part, ou plutôt s'enfuit, emportant son butin, et couvert de malédictions, lui que nous avons reçu comme un messie! Ah! ajouta-t-il avec un soupir, la conquête de Madras nous coûte cher et nous laisse en face d'un abîme; mais c'est néanmoins une victoire importante, et il faut nous en réjouir, ostensiblement.
94 LA CONOT^'l^'l'E DU PARADIS
C'est pourquoi je donne une fête la semaine prochaine. Vous nous ferez, je l'espère, le plaisir et l'honneur d'y assister, monsieur de Bussy? Allons, je me sauve, ajouta-t-il en faisant un geste d'adieu, jamais je ne pourrai expédier toutes mes audiences.
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