‹ La conquête du paradisChapitre 12 sur 21 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

— Les lâches! disait la reine, pâle de honte, et ce sont de pareils hommes qui ont conquis notre bel Hindoustan et le courbent sous leur joug!

— Ils semblent en effet un peu dégénérés depuis Timour et Baker, dit Ghanda-Saïb en riant; mais cette journée, funeste à mes ennemis, est glorieuse pour moi. Permets-moi de prendre congé, Lumière du monde ; je veux aller saluer le vainqueur et le charger de mes félicitations pour le grand nabab de Poridichéry,

— As-tu avec toi un interprète? demanda Ourvaci vivement.

— J'en ai un, et il est ton esclave, comme moimême.

— Quand tu seras près de ces barbares, demandeleur s'il en est un parmi eux qu'on désigne sous le nom de Charles de Buss3^

Chanda-Saïb regarda la reine avec une profonde surprise : que pouvait-elle avoir de commun avec cet étranger, elle qui semblait même ignorer ce que c'était que des Français? Mais il vit sur le visage de la jeune femme une expression si étrange de cruauté et de souffrance qu'il crut être en face d'Azrael, l'ange de la mort,

— Arslan-Khan t'accompagnera, continua-t-elle, et me rapportera tes paroles.

— Entendre, c'est obéir, dit le prince : je suis la poussière sous tes pieds et l'adorateur de ton ombre.

11 s'éloigna, après s'être incliné, en posant la main sur son cœur, puis sur son front.

De la plaine, Chanda-Saïb se retourna et jeta un

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dernier regard vers celle qu'il venait de quitter. Droite sur son cheval, au sommet de la colline, qui lui faisait comme un piédestal, elle demeurait immobile, le front penché. Dans l'azur profond du ciel, sa stature élégante paraissait grandie, et le cimier de pierreries jetait des flammes.

— Quelle merveille, cette femme! murmurait Chanda- Saïb; le prince Salabet-Cingh est vraiment un homme heureux.

Au sommet de la colline, Lila soupirait, n'osant interrompre autrement la rêverie de la reine, qui semblait changée en statue. Cependant le soleil brûlait; il était dangereux de rester ainsi exposées. La princesse approcha son cheval tout près d'Ourvaci.

— Lila, dit la reine rêveuse, n'as-tu pas entendu tout à l'heure?

— Quoi donc?

— Ce nom, ce nom maudit a passé par mes lèvres : comme malgré moi, je l'ai prononcé, et n'est-ce pas là une nouvelle souillure? Je suis humiliée de le savoir et courroucée de ne pouvoir l'oublier,

— Un nom, ce n'est rien cela, dit la princesse en riant.

— Que dis-tu, enfant! le nom c'est l'image même de l'être, c'est sa présence dans l'absence, son existence supérieure dans le rovaume de l'esprit. Tu sais bien que par pudeur, autant que par tendresse, les femmes hindoues ne prononcent pas à haute voix le nom de leur époux; elles le gardent en elles-mêmes comme un trésor.

— Eh bien, dit Lila, si, par amour, on conserve en

son cœur un nom chéri ; que les lèvres laissent envoler loin d'elles celui qu'on déteste !

— Mais en passant il brûle et ens'enfuyant il reste, dit la reine, comme le dard que l'on arrache et qui laisse son venin.

— Ah ! je t'en conjure ! sois plus courageuse ! chasse de ton esprit toutes ces images qui le troublent. Songe plutôt que si le saint fakir, à la science incomparable, que tu vas consulter dans la pagode en ruine de Sadraspatnam, te conseille d'accorder la rançon que l'on réclame, acquittée envers ton sauveur, tout lien sera rompu avec lui, et que l'obsession cessera; songe plutôt qu'il était peut-être parmi les combattants, qu'il a pu être tué et que tu es délivrée de lui.

— A la pensée de sa mort possible, il me semble qu'un glaçon se dissout dans mon cœur. C'est ainsi que la joie se manifeste, si violente qu'elle me cause une souffrance.

Lila jeta sur la reine, entre ses longs cils satinés, un regard indéfinissable. C'était un mélange de malice, de curiosité et d'inquiétude ; un coup d'œil pénétrant et voilé, cherchant à deviner un secret et cachant une pensée secrète.

— Quittons ces lieux, allons rejoindre notre escorte, ma divine amie, dit-elle après un moment, nous sommes seules ici et trop près de ces barbares que tu redoutes.

— C'est vrai; partons, dit Ourvaci, en jetant un dernier regard sur Méliapore, où flottait maintenant, triomphalement, le drapeau blanc de la France.

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