L ESCADRE
— Mon cher Kerjean, expliquez-moi, je vous en prie — si vous avez la chance de le comprendre — l'ordre hiérarchique qui régit le gouvernement de l'Inde. Je ne puis le débrouiller, malgré mes efforts; on n'entend parler que de soubabs, de nababs, de padischahs, de rajahs et de maharajahs...; tout le monde est donc roi en ce beau pays?
C'est dans une élégante calèche, qui les emporte sur le Cours royal, la promenade à la mode, que Bussy fait cette question à son ami Kerjean.
— Je suis fier de pouvoir vous répondre, dit ce dernier. Voulez-vous que je commence par la tête ou par les pieds?
— Il me semble que commencer par la tête est plus logique.
— Soit! cependant on ne sait trop ce qui vaut le mieux ici de la tête ou des pieds. Eh bien, il y a d'abord le Padischah ou Grand Mogol, que nous
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appelons l'Empereur. C'est, soi-disant, le souverain maître de l'Inde, le juge suprême, le roi des rois. Tout vient de lui et retourne à lui. Il réside, là-bas, au diable, à Delhi, dans une ville magnifique, mais ruinée à moitié. Le Grand Mogol actuel s'appelle Achmed-Schah. Sa cour est un nid d'intrigues, de conspirations, il se cramponne à son trône, que plusieurs prétendants convoitent, sans compter les Mahrattes et autres.
— Je comprends le Grand Mogol, dit Bussy, la clé de voûte, le sommet de la pyramide un peu branlante.
— Parfaitement. Mais ce pays mal soumis et vaste comme la moitié de l'Europe, un seul homme ne peut pas le diriger. C'est pourquoi il est divisé en Soubabs ou gouvernements, ayant pour chefs les Soubadars, que nous appelons Soubabs pour avoir plus tôt dit.
— J'y suis maintenant : le gouvernement, encore trop vaste, est divisé en provinces, de là les Nababs.
— C'est cela : Soubabs et Nababs, d'abord simples officiers du Grand Mogol, ont naturellement secoué le joug le plus possible, et sont devenus de véritables rois, ayant divan, vizir, armée et trésors. La politique, dans le principe, est des plus simples : toucher les impôts. Le Nabab vole le Soubab, qui vole l'Empereur; celui-ci est souvent obligé de faire la guerre pour être payé.
— A ce que je vois, pour les complots et les intrigues, les cours des Nababs et Soubabs n'ont rien à envier à celle de Delhi.
— On n'a pas idée de pareils coquins, dit Kerjean en riant ; ils passent leur temps à s'entr'égorger.
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— Mais comment se placent les princes hindous dans cet échiquier? Ce sont eux surtout qui m'intéressent.
— Ah! voilà : les vainqueurs sont moins nombreux que les vaincus, un pour dix à peu près, et ils ne peuvent occuper tout le pays. Comme vous le savez, avant la conquête, l'Inde était divisée en quantité de royaumes grands et petits. Les musulmans ont laissé subsister ceux qui ont consenti à devenir tributaires du Grand Mogol et à reconnaître sa suzeraineté. S'ils payent bien, payer étant toujours le point capital, on les laisse régner comme ils l'entendent dans leurs États, quelquefois presque aussi grands que la France, souvent composés seulement d'une ville. De là les Rajahs et les Maharajahs : les rois et les grands rois.
— Merci, dit Bussy, jusqu'à présent je ne connaissais que l'Hindoustan légendaire et sacré, dont la poésie m'a si fort enthousiasmé, et que je croyais retrouver tel quel.
— Je suis moins poète que vous, dit Kerjean, je partage l'avis du Grand-Mogol : le tribut avant tout, et j'espère bien tirer ma fortune de ce merveilleux pays. Mais avec votre cours d'histoire vous nous faites oublier de regarder les belles dames qui passent.
Le Cours royal était situé le long de la grève, sous les remparts. C'était le rendez-vous du beau monde, et il était impossible d'imaginer une promenade plus magnifique. On la fréquentait au moment où le soleil tombait derrière la ville, et l'exubérante végétation des jardins, des avenues, les palmiers énormes dépassant les murs, les cocotiers, nulle part aussi beaux
que sur cette côte, éclairés en transparence, apparaissaient frais et lumineux sur le ciel d'un bleu violent, et produisaient le plus délicieux effet. De l'autre côté s'étendait l'azur de la mer des Indes, et sur la longue plage, qui semblait sablée d'or, se versait sans relâche l'harmonieuse cascade des lames argentées.
Les voitures allaient et venaient sous de beaux arbres sur deux lignes. Les femmes en toilette légère étaient couchées languissamment dans leurs belles calèches dorées ou peintes, et conduites par des cochers indiens vctus de blanc. On voyait aussi des chaises à porteurs et des palanquins marchant sur une autre ligne, à côté des piétons, et beaucoup de cavaliers indigènes, sur des fins chevaux brillamment harnachés, passant au galop avec des envolements de draperies blanches. Plus bas, sur la plage même, s'agitaient la foule des noirs, lascars, matelots et employés de toute sorte , occupés à charger et à décharger les cargaisons, transporter et inscrire les marchandises; c'était le mouvement, l'animation fébrile, le brouhaha d'un port de commerce eu pleine prospérité. Çà et là, la haute silhouette massive des éléphants, dressés au travail, dominait le fourmillement des hommes.
La mer était couverte d'embarcations, allant et venant, et plus loin, dans la rade, apparaissaient quelques navires, dessinant sur le ciel leur mâture affinée en dentelle.
Maintenant, Kerjean nommait toutes les femmes qui passaient et racontait sur leur compte maintes anecdotes indiscrètes, que Bussy n'écoutait qu'à demi.